‹ Les trois royaumesChapitre 9 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

esta ses derniers moments ; la contrée est dans la consternation ; et moi, désolé, sans appui

. — Que me veux-tu ? interrompt brusquement sir John ; tu sais aussi les maux qui m'accablent. M'apportes-tu quelque nouvelle ?

— Oui, Milord ! et une bien triste! J'étais cette nuit à gémir sur le sort du pauvre héritier des Stanfield, lorsqu'une jeune lady, couverte d'un voile noir, s'est présentée seule chez moi. Persuadée que je pouvais lire dans le secret des âmes et même pénétrer dans les mystères de l'avenir, elle venaitme demander si, réellement, sir Philippe était coupable, et si une tentative d'évasion réussirait. Vous savez, Milord! qu'on veut me faire passer pour magicien dans le Haddington-Shire : ce qui est une grave erreur. J'ai répondu à la noble dame que je n'avais aucun moyen de l'éclairer. Alors, saisie de désespoir, elle est tombée en défaillance. Je l'ai secourue de mon mieux. Son état déplorable a duré de longues heures. Pour surcroit de malheur, elle est revenue à elle juste au moment où l'on menait au gibet le condamné. Ma chambre se trouvait en face ; et, devant l'horrible spectacle, lady Agnès est tombée morte...

LES TROIS ROYAUMES. 50f

— Lady Agnès ! interrompt sir John épouvanté. Lady Agnès! ma sœm* .?...

— Elle-même. Si votre seigneurie veut me suivre , elle trouvera chez moi son corps inanimé . Milord ! j'ai dû venir vous chercher. Les obsèques dus à son rang 1...

— Assez ! . . . conduisez-moi ! . . . partons. » Sir John se hâte de jeter un manteau sur son

uniforme militaire, et accompagne Samuel. Il ne saurait croire au récit du soldat de Newmillsj, et pourtant ce récit a de certaines vraisemblances. Sa sœur a en effet disparu. Qu'estelle devenue toute la nuit ? aurait-elle^ été recourir, dans l'égarement de son désespoir, aux sciences cabalistiques ? sir John est glacé de terreur. Il monte au funeste logis.

Grand 'Dieu î c'est elle î^c^est Agnès ! Elle est là étendue sans mouvement et sans vie. Ses traits ne sont point défigurés par des convulsions indiquant une mort violente. Il n'y a là nul indice de meurtre. Le noble officier se penche sur le corps de sa sœur en l'appelant des noms les plus tendres.

€ — C'est ton amour qui t'a tuée ! disait-il d'une voix déchirante; ah! pourquoi n es-tu

508 LES TlîOiS ROA^UJMES.

pas venue à moi cette nuit?... Philippe, je l'aimais aussi ! Eùt-il été coupable ! n'importe. Si tu m'avais dit : sauve-le quand même! est-ce que tu crois que j'aurais pu résister à tes larmes ! . . . et puis il se fût repenti ! et puis je l'ai connu si bon ! Agnès, ma pauvre sœur ! m'entendstu?»

Tout-ci-coup sir John se relève. Sur la farouche figure de Samuel, il a cru voir passer une ombre ironique et triomphante, quelque chose comme un reflet des enfers. 11 avait toujours ressenti, pour le nécromant de Newmills, une invincible aversion. Il le regarde fixement.

«—Samuel Mangor ! c'est encore un meurtre.

— Un meurtre! répète le bandit sans la moindre altération sur ses traits et dans sa voix ; la douleur égare la raison de votre seigneurie. Moi ! assassiner une femme ! . .. tuer lady Agnès !

et pourquoi ?

— Pourquoi! rien ne peut l'expUquer ; mais

ici tout me fait horreur. Ici, je sens l'odeur du crime.

— Milord ! reprenez vos esprits ; où voyezvous traces de meurtre?

— C'estvrai : ni blessures, ni coups. Toujours

et toujours des mystères! Mon Dieu! j'implore ta puissance ! mon Dieu ! au front de l'homicide encore une goutte de sang ! .^ . »

Lofficier s'est interrompu ; puis, d'une voix tonnante, il poursuit :

« — Mais le poison!... tu as du poison?...

— Non, Milord,

— Tu as du poison ; j'en suis sûr, je t'ai vu pàîir. >

Sir John avait ses armes sur lui ; il tire un poignard de sa ceinture ; et, le levant sur le bandit :

« — Pas un mot, et ne bouge pas ! ma sœur a été ici en ta puissance ; tu es à présent dans la mienne. Je n'entends et ne vois que meurtres : un de plus, mon fer le demande. A genoux! et avoue ton crime !

— Frappez ! dit Samuel d'un ton calme ; un soldat ne craint pas la mort. Soyez un monstre avec les autres! mais regardez à la fenêtre! une potence y est encore. Assassin! elle vous attend. »

Sir John tressaille à ces paroles. Sa conviction s'en trouve ébranlée. . . En ce moment , un coup de vent pousse la fenêtre de la chambre.

La porte d'un placard mal fermé , s'agite, s'ébranle et s'entr'ouvre. Sir John, dans le mur près de lui , voit une fiole à moitié vide.

« — Samuel , voilà le poison l s'écrie-t-il la main sur la fiole. Agnès n'a pas tout bu : il en reste. Oui , il en reste, et c'est ta part,

— Milord ! . . . milord ! . . .

— Tais-toi, miséralole! Le vent du ciel vient de souffler sur ton logis , sur toi , sur ton crime ! Ne m'as-tu pas dit tout-à -l'heure , qu'ici tu n'avais pas de poison? tu n'as donc rien à craindre : bois!

— Au secours! au secours! s'écrie Samuel en se débattant sous la main de fer de sir John.

— Agnès a dû crier ainsi ! répond l'inflexible officier , levant de nouveau sa fiole et son poignard; mais tes mesures étaient prises pour commettre le crime impunément : tu avais choisi un logis désert; donc, ainsi que tu l'as réglé toi-même, il ne viendra personne à ton aide. Bois , misérable ! ou je t' égorge ! >

Et, sous l'étreinte irrésistible, et sous Timplacable poignard , Samuel a vidé la fiole.

ï — Maintenant , reprend le frère d'Agnès

LES TROIS ROYAUMES. Sil

en lâchant sa proie consternée, et remettant paisiblement sa dague dans son étui : Innocent, tu es hors de danger ; coupable , ta tombe est ouverte. Tu es venu me chercher pour des obsèques : je vais commander les sépulcres. Adieu ! je reviendrai dans une heure. »

Il sort et referme la porte à double tour sur le bandit pétrifié. Sir John avait vengé sa sœur.

Vers le soir , on emportait deux corps inanimés de la maison où avait demeuré le nécromant de Newmills ; deux cercueils : l'un fut à l'église. On ne sait où fut porté l'autre.

Le bruit courut qu'Agnès Hepburn était morte de saisissement et de désespoir, en voyant conduire sou amant au supplice. Quant au trépas de Samuel Mangor^ on ne put jamais l'expliquer.

Sir John garda un morne silence.

Je quittai Haddington, et me dirigeai vers les pittoresques montagnes de Garlton; là, sur la pointe d'un rocher, s'élève une haute colonne à la mémoire du comte de Hapetown, général

S12 LES TROIS ROYAOIES.

anglais, qui se distingua, dit-on, dans les dernières guerres contre la France (i). Du sommet de Garlton-liills (2), on voit à ses pieds le riche comté de Haddington. Au loin est le bass-roc, énorme pic en pain de sucre qui surgit, seul, de la mer, à deux milles de la côte (5) ; à l'horizon la fameuse ville de Dunbar, oii sont les ruines du château de Bothwell (4), et enfin les poétiques plages de Lammermoory où l'imagination cherche la tour de Caleb.

En ces mêmes rochers de Garlton, est une hauteur où sont les restes d'un camp de IHcts.

{\^ Ce monument fut bâti par les fermiers et tenanciers du général. II a dû leur coûter tort cher.

(2) Au pied de Gailton sont les ruines de Tancien caslel de ce nom.

(5) Au temps des guerres civiles du dix-septième siècle, on en fit unebastille. Non loin est le Norlh herwkk law, aiitru uionlai.i!e dont l'immense aiguille s'élève isolée sur la pl;iine.

(4) Dunbar est une ville de 5,000 âmes. On y voit !fs mines de deux monastères : Gray friars et Tf'hile frlars. Toujours des églises détruites. Cromwell remporta sous ces murs une brillante victoire. La forteresse de Ihunbar est célèbre dans l'histoire. Black agnes , comtesse de .Mardi, y soutint vaillamment un siège contre les Anglais, commandés par le comte deSalisbury, et força l'ennemi à se retirer. En 1567, Jlarie-Stuart en confia le commandement à Doihwell , et y vint déguisée en page: ce fort fut pris ensuite et déti'uit par Murray.

Les flancs de cette hauteur sont sillonnés par les retranchements de l'ancienne place guerrière qui, crénelés en rond par étages, commencent en ])as et finissent en haut. Toutes ces lignes de circonvallation sont étonnamment conservées. En face. est l'emplacement d'un poste romain. Ce camp des Picts est maintenant couvert de bruyères et de gazons où paissent de nombreux troupeaux. Le vieux sol des guerriers est aujourd'hui la pelouse des pâtres. Au lieu de clairons : des musettes.

Je désirais voir une ferme écossaise ; mon guide, M. James Burnet, me conduisit chez M Hall, un des plus habiles tenants du pays. Sou habitation était aussi élégante que commode. Son salon avait des tapis, des tentures, des glaces et des marbres; tout y respirait l'aisance et le bonheur. M. Hall, fermier du comte de Wemyss, était né dans des rangs obscurs ; et le début de sa vie avait eu des particularités singulières : la plus frappante est celle-ci ; il me Ta racontée lui-même.

Etant extrêmement jeune, ii lui prit fantaisie d'aller chez le maitre de danse de son village, pour y apprendre à faire des pas. Il y rencontre

une jeune fille qu'il trouve charmante ; et son premier pas est vers elle ; et ce ne fut point un faux pas. 11 la demande en mariage ; on lui répond : elle n arien. Il réplique : j'en ai autant; et, cela posé, ils s'épousent.

< — Mon ami ! qu'est-ce que nous allons faire? dit ensuite la nouvelle mariée à son jeune compagnon. Il faudrait maintenant y penser. »

Cette idée ne leur était pas venue auparavant : car ils n'avaient eu que celle de s'aimer, de se le dire et de se marier.

« — Je me ferai batelier, répond Hall avec confiance. Je puis me procurer une petite barque"surle Tweed à ISorham^ près du vieux château ^de l'endroit, à sept milles de Berwick. Il passe là beaucoup de monde, et nous y gagnerons de quoi vivre. »

Les deux époux partent gaîment pour Norham : comment conduiront-ils leur barque?...

Le premier jour où le jeune Hall, débutant dans ses nouvelles fonctions, allait transporter les voyageurs d'un bord à l'autre, il chantait, sa rame à la main. Personne ne se présentait.

« — Quoi ! pas un passant ce matin 1 dit tristement la mariée.

— Il s'en présentera, garde-toi d'en douter ! répond le batelier avec emphase et sans s'imaginer le moins du monde qu'il reproduisait un vers de Voltaire. Tiens! ma bonne amie ! je me sens inspiré ce matin. Le premier voyageur à qui nous ferons traverser le Tweed, nous sera une sorte de prophétie ; nous y lirons nos destinées.

< — Tu crois ça, mon ami ?

— J'en suis sûr. >

La jolie mariée attend avec impatience l'avertissement en chair et en os, qui va, en étrennant leur nacelle, décider de leur avenir. Elle soupire après quelque grand seigneur, quelque noble dame, quelque ange protecteur... Rien de tout cela n'apparaît. C'est au contraire une vieille mendiante, couverte de haillons, et à figure décharnée, qui s'offre à ses yeux la première... Hall la salue d'un air courtois, reçoit d'elle son premier sou ^ et, l'ayant débarquée sur la rive, lui crie joyeusement: « Adieu! »

La pauvresse s'est éloignée.

« — Comment comprends- tu la prophétie?

damande alors la batelière à son mari. Que nous a annoncé la mendiante ?

516 LES TROIS ROVAU.'\lF.S.

— Que nous sommes en voie de fortune, réplique Hall en donnant sou premier sou à sa femme. La prophétie est claire et précise. Nous venons de passer la misère; et je viens de lui dire « adieu! »

La jeune femme, ravie, saute au cou de son mari et l'embrasse.

M. Hall est aujourd'hui Tun des riches tenants du Haddington-sfiire . Il paye par an au comte de Wemyss, pour sa belle ferme d'Jmisfield^ -1400 livres sterling, ( environ 55,000 francs. ) Depuis le premier sou de la vieille pauvresse, il a constamment prospéré. La fortune n'a pas cessé un seul instant de lui sourire ; et de plus, il a dix enfans. Abondance de biens en toute chose.

M. Hall me fit servir une collation , où il y avait à'exccUent whiskey. Par malheur, cet excellent breuvage, aimé par les Ecossais avec passion, est détestable^ à mon avis. « — ïe souvient-il de notre /7r^mïVr 50^f? demandaitl'ancien batelier à sa femme. . . Eh bien ! ne te Tavais-je pas dit: le ««Vr^ nous prédisait l'or.»

M. Hall avait de quatre-yingt à cent meules de grain à l'entour de sa demeure. 11 me montra une ingénieuse machine qui, mue par la vapeur, faisait, dans sa ferme, roffice d'une foule d'ouvriers ; elle battait les gerbes du laboureur, séparait la paille d'avec le grain, chassait la poussière et l'ivraie, vannait avec rapidité. La main et le regard del'homme, n'étaient même pas nécessaires à cet énorme travail ; la vapeur et le charbon , mettant en jeu l'intelligent mécanisme, se chargeaient obligeamment de ses plus minutieux détails. La vapeur et le charbon, sont aujourd'hui les premières notabilités du siècle {\ ) .

Je venais de quitter Gosford (2); j'étais à l'abbaye de Melrcse, et sur les bords du Tweed. Melrose ! qui n'a ouï parler de ces célèbres ruines ! Que de traditions et de légendes m'y furent

(1) Rendons ici justice à l'agrlcultuie , en Ecosse. Elle y est portée au plus haut degré de perfection ; et les grands propriétaires du royaume lui font faire de continuels progrès.

(2) Le duc de bordeaux et sa sœur, qui venaient souvent d'Uolyrood à Gosford, après 1830, y ont laissé d'ineffaçables souvenirs.

racontées!... Je souriais de Tair de conviction avec lequel on me débitait un monde de folies. « — Monsieur ! me dit un voyageur qui se trouvait près de moi, il est des vérités qui sont souvent "aussi extravagantes que des contes. A vez-vous vu le phare (ÏEddystone ?

— Auprès de Plymoutli?non, Monsieur.

— Eh bien ! voici un fait authentique. Il est consigné comme positifs dans le grand in-folio de l'ingénieur civil John Smeaton, publié à Londres en -179^ ; et il n'y a pas de chronique plus invraisemblable au monde. Vous savez que le phare d'Eddystone est sur un rocher, au milieu de la mer : un jour le feu prit à ce haut monument. Un marin, désespéré, étant au pied du phare, et voyant qu'il n'y avait plus de moyens humains capables d" arrêter rincendie,lève la tête vers le ciel, et s' écrie : « MonDieul... O mon Dieu!.. » En ce moment du plomb fondu tombe dans sa bouche, et, descendant le long de sa gorge, l'empêche de continuer ses exclamations. Convenez aussi qu'il y avait là de quoi couper la parole è jamais ! Pas du tout. Cet homme avait avalé la chose avec résignation ; et, bien que sans doute il n'eût pas trouvé un goût délectable à ce singulier

liquide, il ne l'avait pas revomi. Son estomac se sentait un peu chargé, il est vrai ; mais cela lui donnait peut-être de l'aplomb; et le fait est, qu'excepté lui, nul ne digérait cette histoire.

« — Quoi ! c'est lui qui la racontait ?. . .

« — Lui-môme ; et John Smeaton l'a écrit dans son scientifique ouvrage de manière à ne pas permettre d'en douter. Néanmoins, le marin, muni de son métal fondu, se désespérait des moqueries dont on accueillait son récit ; le seul moyen de prouver la vérité eût été de se faire ouvrir ; il fallait donc mourir pour convaincre, et il ne voulait point s'y résoudre. Ce ne fut que longtemps après quil trépassa : On se mit, en hâte, à le disséquer ; et, en effet, on trouva son estomac bien et duement plombé, comme s'il se fût agi d'une dent. On pesa l'extrait de lave brûlante qui s'était installée chez lui; et le chiffre exact fut sept onces. j>

Cette histoire pouvait, certes, marcher de pair avec une infinité de fables.

Une volée de corbeaux voltigeaient sous les ruines de Melrose. Je m'assis, le long de ses ogi-

ves délabrées, sur uq reste de pierre ou Waltcr Scott était venu souvent méditer, et qu'on montre à tous les voyageurs. Mon œil contemplait tristement les arches gothiques oi^i retentit le canon de Cromwell : car le grand destructeur des édifices religieux avait traité Melrosecmwma Tladdinglon : Les trous de ses boulets constatent encore ses triomphes. La superbe basilique aurait néanmoins survécu aux dévastations du Protecteur : mais à Olivier CromivcU snccéddi Jo/m Knojo';]es décombres s'amoncelèrent; et ce fut fait de l'abbaye.

L'église est peuplée de tombeaux : Walter Scott y a ses aïeux (1 ), et le roi Alexandre II y repose. Cette abbaye fut fondée par David I*""", en 1456, et dédiée à la Vierge. Les statues de Marie, du Christ et des apôtres, y sont assez bien conservées. Les croisées de l'église, demeurées debout çà et là, offrent encore leurs admirables seul ptures et leurs pierres dentelées . On me mon trn la place ouïe cœur de Robert Bruce fut enterré dans un vase d'argent. Hélas! après tant de ré-

(l) Une pai'tie des domnincs de celte abbaye apparliiit j.idis à lin Walter- Scott, comte de lîuccleuch, ancétio lîc Tillustre écrivain.

volutions et de renversements , je ne sais si le cœui' y est encore , mais je parierais que le vase n'y est plus.

Passons à Tabbaye de Dryburgh, à quatre milles de Melrose. Autres magnifiques débris : Que d'illustrations sous ces murs ! Je courus à la plus récente , elle était pour moi la première... Le tombeau de sir Walter Scott (I ) . Il est à l'endroit le plus mélancolique et le plus touchant de ces belles ruines. La nature y semble avoir étalé à dessein ses plus pittoresques décors. Des pampres de verdure s'y enlacent aux pierres funèbres. Le long des murailles gothiques , on se croirait sous des bocages ; tout devait être poésie.. . là où repose le poète.

(1) Walter-Scott y fut enterré, le 26 septembre <852, parmi ses ancêtres , the Haliburtons of newmains , anciens propriétaires dn lieu. L'abbaye fut fondée en H30 , sous le règne de David I", par Ilugh de Morevillc , lord de Lauderdale. Edouard II, revenant vaincu de son invasion en Ecosse, en 1522, la réduisit en cendres.» Robert I" la releva. Et , en 1544 , elle fut de nouveau ravagée par les Anglais , commandés par sir Georges Bowes et sir Brian Latoun. A peu de distance de Dryburgh est un temple dédié aux muses, où est le buste de Thompson (^l'auteur des Saisons). Plus loin, sur un rocher dominant le Tweed, est la statue colossale du héros de l'Ecosse ; fVallace.

n. ai

A trois milles de Melrose, était le fameux Abbotsford. Que j'eusse été heureux d'y rencontrer le célèbre écrivain ! . . . Hélas ! sur la rive écossaise, je ne devais trouver que sa tombe... J'ai vu, du moins , sa gloire partout : La gloire est encore la vie.

Je remarquai que , dans les villes et villages du pays , les boutiques et les échoppes se paraient du nom renommé. Je lisais, de côté et d'autre : M. * boulanger de sir Walter Scott. M. ** tailleur de sir Walter Scott. M. *** cordonnier de sir Walter Scott, etc. , etc. L'Écossais est reconnaissant.

Abbotsford est dans une jolie vallée qu'arrose le Tweed, rivière qui, du côté de Berwick et de Kelso, sépare l'Ecosse de l'Angleterre. De jolies montagnes l'entourent ; le lieu est agreste et tranquille. On y arrive par une allée tournante au milieu d'un parc solitaire. Abbotsford a quelque chose de calme et de doux, comme les écrits de son maître. L'habitation au dehors est originale et bizarre. C'est un amas irrégulier de tourelles crénelées et de constructions gothiques dont l'ensemble a beaucoup de charme. C'est la retraite d'un poète , et l'air du génie s'y respire.

Je ne pus me défendre d'une vive émotion, en mettant le pied sur cette plage où Walter Scott avait si souvent donné un libre cours à ses inspirations. C'est là qu'avait rêvé l'auteur d'Ivan/ioéj de la Fiancée de Lamermoor , du Château de Kenihvorth, de V antiquaire ^ de Guy-Mannering , des Puritains d'Ecosse , etc. C'est de là qu'étaient parties tant de pages intéressantes que l'Europe entière devait lire et relire. Là, son cœur avait battu de reconnaissance, en recevant les preuves éclatantes de l'admiration de ses contemporains. Là , la renommée lui avait prodigué ses couronnes. . . Mais là aussi, la souffrance était venue empoisonner ses derniers jours. Hélas ! ne faut-il pas que les triomphes s'expient comme les crimes ! . . Les privilégiés du talent ne sont-ils pas souvent, et à la fois, le point de mire de l'envie et les prédestinés delà douleur! Qui fut jamais illustre et grand, sans être, avoir été ou devoir être à plaindre ! Il est rare que l'homme distingué parmi ses semblables puisse passer, sur cette terre, sans les deux palmes du génie : la renommée et le malheurl^\

Des revers de fortune avaient frappé l'écrivain. De noml)reux créanciers l'assaillaient.

Abbotsford, sa retraite chérie, était menacé d'attaques judiciaires. Walter Scott ne se laissa point abattre par ses infortunes. Sa plume redevenait plus active, et son talent rajeunissait. 11 était tombé dans la fortune, il se relevait dans la gloire.

Oh ! si une faible partie des sommes énormes qui , depuis sa mort , ont été versées pour lui élever des monuments, lui avaient été remises de son vivant, lorsqu'il touchait à sa ruine, que

de souffrances lui eussent été épargnées ! il

vivrait encore peut-être. Mais il lui fallait sa double auréole de triomphes et d'adversités : il l'a emportée dans la tombe.

j^. Le vestibule d' Abbotsford est un salon d'arômes entouré d'écussons, de trophées et de bannières ; son plalbnd a des poutres admirablement sculptées. Sur les vitraux coloriés de l'enceinte sont les armoiries de Walter Scott, entourées de toutes celles des nobles familles auxquelles il était allié, notamment de celles du duc de Buccleugh. Un des drapeaux de cette première salle est tricolore, et port(3 ces mots en gros caractères : « VE?npet^eur Napoléon au \ 05^'' régiment de ligne ! »

u — Ce drapeau a été pris à Waterloo: me dit mistriss Ormond, espèce de femme de charge acariâtre , qui servait de guide aux pèlerins à'Abbolsford.

« — Ce drapeau n'a jamais été français , répondis-je sans hésiter. »

Mistriss Ormond fronça ]e sourcil.

Je venais d'avoir une preuve incontestable, que le prétendu trophée, donné à Walter Scott comme historique, n'avait jamais figuré dans les rangs de l'armée impériale'. L'artiste anglais qui l'avait composé y avait empreint lui-même sa fraude, l^es mots cent cinquième en chiffres auraient dii être écrits ainsi : \ 05''"''. Les petites lettres ème étaient indispensables. Pas du tout, on avait mis en place tli -. le mot cinquième en anglais s'écrit fiftli; et les deux dernières lettres de fift/i étaient là pour les trois dernières de cinqui<?me. On ne pouvait faire une faute plus stupide. Sir Walter Scott n'y avait sans doute pas fait attention , sans quoi il ne s'y fut pas laissé prendre.

Je m'étais penché vers le drapeau pour mieux l'examiner.

« — 11 n'est pas permis ici de toucher ! me dit aigrement mistriss Ormond.

— Je suis incapable de prendre cette liberté : lui répondis-je avec calme. »

Nous passâmes dans la salle à manger où déjeunait Walter Scott. «T'écrivais quelques mots au crayon sur mon portefeuille en regardant une galerie à ogives qui y conduisait, et qui me rappelait les chapelles de l'Abbaye de Melrose:

« — Il n'est pas permis ici de dessiner ! reprit mistriss Ormond d'un ton impératif. »

Je montrai mon petit livre au cerbère, et lui prouvai qu'il n'y avait pas apparence de dessin sur ses pages. Un charmant portrait du prince Charles Edouard avait attiré mon attention , et j'en avais pris note. Arrivé dans la grande salle à manger d'Abbotsford où étaient les portraits de Cromwell , de Charles XII et de Thompson , (l'auteur des Saisons) j'avais repris de nouveau mon crayon.

< Il n'est pas permis d'écrire ici! me dit

ma revèche conductrice. »

Pour le coup, je perdis patience et lui répliquai :

« — n ne devrait pas vous être permis de parler : vous profanez un sanctuaire. »

Et lorsque, l'instant d'après , elle me tendait la main à la porte pour réclamer son salaire :, je fus tenté de m'écricr à mon tour :

« — 11 n'est pas permis ici de payer. »

L'insupportable créature, indignant tous ceux qui visitaient avec moi Abbotsford et changeant le cours de leurs idées , désenchantait le lieu. J'en étais indigné, non pour moi, mais pour les mânes du grand écrivain. Pouvait-on, devait-on, penser à autre chose qu'à lui , là où tout rappelait son génie !

Le petit arsenal de Walter Scott me parut fort poétique ; il renfermait une quantité d'armes précieuses. Son portrait est dans son salon ; il est représenté assis , ayant deux beaux chiens près de lui. Là aussi est le portrait de sa femme ; elle était Française et se nommait Charpentier. Il en avait eu deux filles et un fils; ce dernier est miUtaire , et présentement dans les Indes. Une souscription nationale a dégrevé tous les biens de sir Walter Scott ; et Abbotsford , dégagé de toute créance , sera rendu à sa famille.

Dans la bil)liotlièque , où est le porlruit de son lils en habit militaire , je vis le buste de Shakespeare. On m'avait dit que je trouverais plusieurs de mes ouvrages parmi ses livres, mais mistriss Ormond m' ayant déclaré qiïil n'était pas permis de lire, je ne pus m'en assurer par moi-même. Abbotsford a un superbe bureau donné par le roi Georges IV, et un magnifique vase en porcelaine offert par lord Byron (^ ) .

Près du cabinet ou sir Walter Scott travaillait , entouré de ses auteurs favoris , est un réduit solitaire ou l'on montre les vêtements qu'il portait avant sa mort. <r — Ainsi passent toutes les gloires de ce monde! » me dis-je en regardant douloureusement ces tristes et derniers débris. J'en avais tant vu de ce genre!

Hélas ! chez soi comme chez autrui , n'est-on pas continuellement entouré de débris!... La renommée n'y a pas toujours sa place -. mais la douleur y a fréquemment son poste. Que Ton regarde aux lieux où l'on a vécu , où l'on a passé , où l'on demeure , il est peu d'objets , au bout d'un certain temps, qui n'aient un

(1) Je lie dois pas oublier do ineniioiincr le buste en iiiarbrede Walter Scott, un véritable chef-d'œuvre en son genre.

LUS TROIS ROYAUMES. 32ff

souvenir attristant la pensée , qui n'aient une date brisant le cœur, et qui ne soient une tombe, en quelque sorte , où repose une affection.

Il est pourtant des cœurs où les regrets s'efïficent.,.. Chaque jour l'oubli, cette vague implacable et sombre , qui monte le long de nos jours , qui y monte froide et muette , engloutit peu-à-peu, dans l'abime du temps, les souvenirs décolorés du présent. Faut-il en rendre grâces au ciel qui, par pitié pour l'espèce humaine , la rendit impuissante à rien conserver, pas plus la douleur que la joie?.... Non. Cette pensée m'est cruelle. Je tiens à garder mes regrets; ils sont pour moi de saintes attaches

qui me rehent à ce que la mort a brisé ; je les nourris comme ces feux sacrés des vieux âges qui s'élevaient jour et nuit vers lescieux; et, quand parfois je me sens porté à m'irriter contre la destinée , je me dis que , dans le court pèlerinage delà vie, le seul chemin qui serait le plus digne d'occuper la pensée , est celui d'audelà de ce monde. En effet, pourquoi tenir à ce qui va échapper ! pourquoi s'accrocher à ce qui n'a point de prise ! . . . Oui : mais est-on sur que , là-haut , on rejoindra ceux que l'on pieu-

re!... Aura-t-on su le mériter!... Deux sentiments , à forces contraires , se disputent le cœur humain : Vorgueil et XlmmiUté. L'un veut la révolte, et l'autre la résignation; le premier vient de l'incrédulité, et le second part de la foi. J'écoute l'un... mais je suis l'autre.

Je partis d'Abbotsford pour le château de Minto; et j'y arrivai en peu d'heures. Lord Minto fut longtemps ministre d'Angleterre en Prusse. J'avais rencontré son fils à Copenhague en 4 842; et je lui avais promis de visiter la belle propriété de sa famille quand je parcourerais l'Ecosse.

c — Vous êtes homme de parole ! me dit le noble châtelain. »

Je passai deux jours dans sa terre.

Je traversai rapidement Hawick^ où sir William Douglas (le chevalier noir de Liddisdalc)

fit périr de foim , dans le donjon du château de Termitage, le brave Alexandre Ramsay. Je touchais aux frontières de l'Ecosse.

« — Voici Gretim-Green! me dit mon postillon en riant. »

Je jetai un rapide coup-d'œil sur la demeure du forgeron qui marie : Municipalité permanente de tous les amants dans l'embarras. Le dernier maréchal-ferrant était mort récemment: un autre l'avait remplacé.

« — Quand il n'y en apltiSj, il y en a encore, disait gaiement mon postillon. Le forgeron de Gretna-Green ne meurt jamais. »

Cela me parut merveilleux, d'autant que les singuliers liens qui sont forgés là sans façon , à l'aventure , à bride abattue , n'en ont pas moins force de loi.

Non loin est la rivière d'Esk : C'est là que finissait l'Ecosse.

Les belles et riches plaines de l'Angleterre étaient devant moi ; mais mon regard restait fixé sur les lointaines montagnes de la Calédo-

nie. En vain cherchait-on à fixer mon attention sur la belle résidence de sir James Graham , ministre actuel de la reine, ma pensée n'était tout entière qu'à la pittoresque contrée que je venais de quitter. Carliste s'offrit à mes yeux ; il s'en exhalait des tourbillons de fumée qui s'étendaient au loin sur la plage. Je sortais du terrain de la poésie et de l'enthousiasme , je rentrais sur le sol de l'industrie et des mécaniques. Je me rappelais que ce fut à Carlisle que l'infortunée Marie Stuart avait été se remettre entre les mains d'Elisabeth; et, dans la disposition d'esprit où j'étais, Carlisle en ce moment , bien qu'arrosé par l'Éden, ne me parut point le paradis.

J'arrivai de nuit à Lancaster. L'hôtel où je descendis était plein de monde ; et , à minuit, une quantité de personnes en repartait, par le chemin de fer , pour aller directement à Londres. Mon projet était de me rendre le lendemain à Hagley-Hall, magnifique résidence de lord Littleton, à peu de distance de Birmingham ; mais un contre-temps des plus désagréables vint mettre en désarroi toutes mes dispositions de voyage. Le cocher de \ omnibus noc-

turne, étant à charger les efifets de ses voyageurs, s'empara de mes malles que mon domestique avait négligé de monter de suite dans ma chambre ; et, quelques minutes après, mon bagage partait pour Londres.

L'erreur fut reconnue trop tard; les wagons filaient sur les rails; et je restais sans linge , sans habits , sans papiers , sans argent , et dans une ville inconnue, à deux ou trois cents milles de Londres. La position était peu gaie. J'avais par bonheur quelques pièces d'or sur moi qui me permettaient de courir après mes malles; mais, dépourvu de toute chose, il ne m'était plus possible d'aller descendre au château de lady Littleton. Je craignais, en outre, que mes malles, sur lesquelles mon nom n'était pas inscrit , ne fussent renvoyées Dieu sait où , et peut-être même perdues. J'y avais mis mes manuscrits ; j'éprouvais donc un véritable désespoir, lorsqu'un Anglais qui se trouvait, près de moi, dans le wagon qui me menait à Londres, et à qui je communiquais mes chagrins , me tranquillisa par ces mots :

« — Soyez tranquille ! je me charge de cette affaire. »

Cet obligeant compagnon de route était lié avec les administrateurs du chemin de fer ; et , grâce à lui , à peine étais-je débarqué dans la grande ville , que mes efFets m'étaient rendus. Ce digne homme que je n'ai plus revu, à mon grand regret, s'appelait : le révérend M. Litchfield de l'Université Club. Je ne saurais oublier son nom.

Mon voyage était terminé. Ici , disons-le à la gloire du gouvernement Britannique , jamais ni visas de passeports , ni fouilles de douanes intérieures , ni formantes de police , ne tracassent le voyageur lorsqu'il parcourt les Trois Royaumes. L'âme s'y sent, avec bonheur, dans la véritable sphère de la liberté.

J'avais exploré l'Ecosse comme j'avais traversé l'Irlande , allant de châteaux en châteaux et passant d'une fête à une autre : non , je ne saurais continuer ces pages , sans rebrousser chemin vers la Calédonie ; je lui dois encore quelques lignes de reconnaissance et d'adieu. La touchante hospitalité des mœurs antiques s'est conservée, dans toute sa grâce primitive, en ces poétiques contrées. La civilisation n'a point encore passé son équerre et son rabot sur les

montagnes d'Ossian. Le niveau désenchanteur des chemins de fer n'y saurait applatir les rocs et n'y peut combler les vallées. Aux bords des lacs du. H ighkmder , on est, comme aux grands jours de Bruce et de Wall ace , tout entier aux naïves traditions du temps patriarchal . Un étranger , recommandé , est de suite de la famille ; il appartient au foyer domestique ; on le remercie des bontés dont on le comble , on est heureux des embarras qu'il occasione ; c'est vous qui êtes le maître chez lui, et c'est lui qui se croit l'obligé près de vous. Puis, vous retrouvez, sous l'atmosphère où respira Charles-Edouard , ce parfum de loyauté monarchique et ces sources de foi religieuse qui ramènent l'imagination aux âges de la chevalerie : on s'y retrempe , on s'y épure, on voudrait y devenir l'enfant de la montagne. Puis enfin , aux jours du départ, les mots suivants remuent le cœur : ceux-ci de souffrance :,a je pars d ceux-ci d'espoir : n je.reviendrai. )>

Je partis de Londres pour le Continent sur le bateau à vapeur la princesse Vitloria. Je me

dirigeais vers Anvers ; le temps promettait une traversée favorable ; et nous croyions arriver à bon port, lorsqu'à six heures du matin une secousse violente éveilla tout-à-coup les passagers. . . Des cris retentissaient sur le pont. . . . Le steamer venait d'échouer sur un banc de sable à l'embouchure de l'Escaut.

Chacun se lève au désespoir; l'événement pouvait avoir des suites graves , car le bruit se répandait que déjà l'on apercevait des crevasses dans le bâtiment , et que Veau commençait à s'y glisser. Le capitaine essayait en vain , par tous les moyens en son pouvoir , de s'arracher à sa dangereuse position , le steamer restait inébranlable ; et, bien qu'on eût hissé le drapeau de détresse, nul bâtiment ne venait à notre aide.

La matinée entière se passa ainsi. Le capitaineassurait qu'à la haute marée, qui auraitlieu le soir , le navire serait remis à fïot ; mais nous avions échoué en haute marée ; et plusieurs matelots témoignaient par des gestes expressifs qu'ils ne partageaient pas l'opinion de leur chef. La mer était tout-à-fait basse ; et nous nous trouvions à sec sur une lie de sable autour de laquelle nous pouvions nous promener, et au

milieu de laquelle était vigoureusement enfoncé notre bateau à vapeur. J'entendais dire qu'on avait vu des navires demeurer trois et quatre jours en pareille situation. Au coucher du soleil, plusieurs passagers , las de se lamenter et d'attendre, proposèrent de prendre le canot de sauvetage de la princesse Vittoriaj, de gagner terre avant la nuit , et , au premier rivage venu , d'aller cheminer à l'aventure. J'adoptc^i l'avis sans hésitation ; et , réunis au nombre de sept, nous partîmes à l'instant même.

Dans les périls comme dans l'adversité , l'inaction est le plus pénible des tourments ; une tentative quelconque est une diversion secourable; une lutte semble une assistance. Plusieurs dames voulaient nous suivre ; mais notre barque était fort petite; il pleuvait à verse ; nous n'étions qa' échoués j, nous courions la chance de devenir naufragés; et, dans le choix des périls, nous prenions peut-être la mauvaise part : les dames nous dirent adieu. L'une d'elles, qui était fort jolie et paraissait nouvellement mariée , regardait tendrement son époux :

« — Que penses-tu?... choisis!... disait-il.

— • Tout m'est égal : répondait-elle, pourvu que rien ne nous sépare. »

Et ils restèrent ensemble sur le navire.

Faisant force de rames , nous touchànies aux côtes de la Hollande; et, à la tombée de la nuit, nous abordâmes à Terneuse. Ici, difficultés nouvelles. Les habitants du pays n'avaient aucune voiture à nous offrir, et l'aubergiste du Heu tenait à nous garder chez lui. Pour moi, qui voulais à tout prix m'acheminer vers Gand , je louai un tombereau attelé d'une rosse; et je partis dans cet équipage , avec mon domestique, à travers l'obscurité , les vents et la pluie. Nous longeâmes ainsi , au pas , et pendant plusieurs heures, un triste canal hollandais au milieu de marais fangeux. Le cheval, qui ne trottait jamais , commença à ne marcher quavec une peine extrême ; les coups de fouet de son maître n'obtenaient aucun résultat; bientôt, il ne marcha plus du tout ; et, finalement, il tomba.

Mon charretier, qui n'entendait pas un mot de français, m'adressait, entremêlées de jurements horribles, une foule de paroles hollandaises dont je ne comprenais pas le sens. Que faire en parreille occurence ? Je n'avais plus

devant moi , comme sur les côtes d'Antrim, en Irlande , un brillant castel à créneaux m' offrant de loin ses fenêtres illuminées ; je n avais cette fois sous les yeux que des roseaux , des marécages et des cloaques. J'en pris bravement parti ; et , pour alléger mes ennuis , je me fis cette exclamation :

« — Quoi de plus poétique, ici -bas!... que les souffrances et la nuit ! . . . que le désert et l'abandon ! »

Descendu de mon tombereau, je le laissai gisant avec son haridelle en un bourbier ; et, à pied, trempé, morfondu, je pateaugeai un quart de lieue. Ignorant en quels lieux j'étais , et ne sachant où trouver assistance, je m'adressais encore ces mots de douteuse consolation :

€ — Rien n'a de charme comme le mystère! et rien n'est intéressant o^ommeX inconnu ! »

Enfin parut une lumière; elle partait d'une misérable cabane ; et j'y entrai avec autant de satisfaction que dans un manoir hospitalier. Un vieux laboureur y était avec sa femme et ses enfants, mangeant à la gamelle, auprès d'un poêle étouffant, des pommes de terre écrasées : il y en avait un plein chaudron. Le brave Hollandais se leva

à mon aspect ; je contai ma mésaventm'e ; il m'interrompit joyeusement ; et, m'interpellant dans ma langue :

« — Ah ! me dit-il , vous êtes Français ? eh bien! Monsieur, tel que vous me voyez, moi! j'ai servi Napoléon. Voulez-vous de mes pommes de terre? il en mangeait, lui, au bivouac.

fi — Je vous remercie, répliquai-je. C'est un cheval que je voudrais.

« — Un cheval!]^ conçois cela. Eh bien ! tel que vous me voyez, j'étais dans la cavalerie. Monsieur! si vous vouliez une pipe? Napoléon prenait du tabac.

« — Je n'ai absolument besoin , repris-je, que de me remettre en route le plus tôt possible. N'auriez-vous pas une voiture à me procurer ?

« — Une m fwr^ .^ pourquoi pas? Monsieur, tel que vous me voyez , j'ai conduit autrefois , il y a de çà longtemps, un des fourgons de la grande armée , c'était quand il n'y en avait plus : C'est à-dire de grande armée , vu qu'on l'avait brûlée à Moscou. Chauflez vous donc un peu! il fait froid. Napoléon aimait les fourrures. >

Cet ancien brave de l'empire était si heureux de trouver une occasion de remémorer ses ex-

!î42 LES TROIS ROYAUMES.

ploits et Napoléon, qu'il ne pouvait retourner sa pensée vers aucune autre chose. J'enrageais de ses divagations; et, néanmoins, je ne pouvais tn'empêcher d'en rire. Je laissai donc courir la bordée; et, lorsqu'il m'eut lancé, en ami, tous les projectiles de sa mémoire , j'implorai de nouveau son aide.

« • — Ne vous inquiétez pas , reprit-il, je vous tirerai d'embarras et vous mènerai à Gand, quand je devrais vous y porter sur mes épaules avec votre croix d'honneur, que j'aurais du avoir aussi, en bonne justice. Car, tel que vous me voyez, j'étais un vigoureux camarade ; j'ai enduré de rudes fatigues. Je marchais sans jamais m'asseoir. . . Ma femme ! un siège à ce monsieur! ... Ah! si Napoléon était encore debout! . . »

Le langage original de cet homme , qui changeait d'idées selon le dernier mot qu'il prononçait, était accompagné d'une si affectueuse bonhomie, qu'on finissait par y trouver du charme. Mon Hollandais avait donné des ordres à ses enfants, et ses ordres s'exécutaient. Un cheval , grâce à ses bons soins, me fut amené peu après ; mon tombereau fut retiré de son cloaque ; un verre d'excellent curaçao ine fut offert ; et, avant la

LES TROrS ROYAUMIÎS. iM

pointe du jour, j'arrivais sain et sauf àGand,

Je reprenais la route de France.

Mais un grand spectacle allait être offert au monde sur les rives que je venais de quitter. Henri de France, le descendant de soixante rois, le petit-fils de Saint-Louis, était attendu en Ecosse ; puis, delà, se rendante Londres, il devait parcourir l'Angleterre au milieu des ovations de l'aristocratie et de l'enthousiasme des populations. . .

Il n'arrivait pas, lui, avec l'attirail de la souveraineté, un cortège de gardes et le luxe des richesses ; mais l'éclat de sa noble simplicité , la modestie de sa royale grandeur remuaient bien autrement les âmes que ne pouvaient le faire, ailleurs, les pompes d'un orgueil inquiet et l'ostentation d'une fausse dignité. Paré de la majesté des âges, levant un front serein et sans tache au milieu des agitations et des erreurs de l'époque, il a pour lui les gloires du passé, les espérances du présent, la justice de l'avenir. Le sceau des temps, son héritage sacré, est un sceptre qu'aucune loi ne peut lui ravir, et qu'aucun boule-

versement ne saurait briser. Celui-là survit aux tourmentes révolutionnaires comme un phare qui, sur les rochers battus par la tempête , après avoir semblé se perdre au milieu des raflales, reparaît, plus brillant et plus vif, pour sauver encore des naufrages.

« La génération actuelle , disait-on , n'est plus aux idées surannées de culte monarchique et de dévouement chevaleresque ; elle regarde en pitié tout ce qui est enthousiasme et poésie : elle ne fait cas que des valeurs numéraires et des autorités positives, y Paix ! calomniateurs du siècle ! Un événement inattendu a battu en brèche vos doctrines. Un jeune prince, n'ayant d'autre couronne que l'exil, d'autre prestige que sa naissance , d'autre auréole que ses vertus , a mis le pied sur les rivages britanniques, et de suite ont couru en foule vers lui, d'un bout de la France à l'autre, grands et petits, riches et pauvres : non pas seulement les nobles noms, mais mieux encore, les nobles cœurs. Henri de France n'avait ni trésors ni puissance à offrir ; et cependant, parmi toutes les classes, heureux qui pouvait s'élancer aux pieds de cette suprématie en exil, et de cette splendeur dans Tombre! Jamais

LliS TROIS llOYAUAIES. 545

roi neut cour plus brillante! Aucune pensée de complot , de désordre et d'ambition , ne souillait cette généreuse démonstration de loyauté, de patriotisme et de croyances. Quel spectacle aux yeux de l'Europe : la résurrection des hautes idées d'équité, dlionneur et de gloire ! l'infortune sur le pavois, et la défaite au capitole 1 Et maintenant qu'on ose répéter encore, ainsi que le désirentleséteignoirs de toutes nos belles lumières , qu'il n'y a plus aujourd'hui parmi nous ni désintéressement , ni poésie , ni indépendance , ni chevalerie 1 le démenti en a été donné à la face du monde. Vit-on jamais tableau plus touchant et plus digne d'admiration que celui de cette multitude de pèlerins , qui , foulant aux pieds les lâches colères de la haine, allaient porter aux pieds du malheur la constance du dévouement ! La plupart passaient le détroit, non comme expressions individuelles, mais comme envoyés nationaux. Ils avaient mission d'exposer l'état du pays et de dire la vérité; ils remplissaient un saint devoir. Le comte de Chambord les écoutait avec attention ; et sur son beau visage oii se résument toutes les gloires de sa race, et où revivent les traits de ses

plus illustres aïeux, rayonnaient ses hautes destinées. Sous le prince, on trouvait un homme, et, dans l'âme du fils des rois , la pensée des amis du peuple.

Alors la capitale anglaise n'avait plus qu'un palais : Belgrave-sqiiare. La gracieuse souveraine de Windsor, s'éloignant pour quelques jours de sa résidence avec une courtoisie pleine de délicatesse, avait comme fermé Saint-James, et annihilé Buckingham. Tout faisait place au fils de France.

Oui, la preuve en est démontrée, il est encore des âmes, et leur nombre est considérable, qui, protestant hautement contre la corruption "du siècle , ne se traînent pas honteusement d'un pouvoir à l'autre au gré d'un sordide intérêt. Pour elles , l'injuste est le faux ; certains feux leur sont des ténèbres; et, dans la vie de retraite et d'obscurité où plusieurs ont réfugié leurs principes, elles gardent les vraies clartés.

Que ceux qui, ayant eu jadis recours à des renversements au profit de leur ambition efîréiiée, prêchent aujourd'hui le respect à l'ordre établi : Que ceux qui chantaient naguère la Marseillaise crient maintenant haro contre toute

LES TROIS ûOYADMES. 547

idée révolutionnaire ; c'est Tobligation de leur rôle et la conséquence de leur cynisme. Mais, garrottés dans les institutions de liberté dont ils brillent de s'affranchir et sous lesquelles ils étouffent , que ces mêmes hommes s'irritent en voyant de loyaux serviteurs inscrire à l'étranger leurs noms sur les tables de la fidélité : qu'ils se croient en droit d'invoquer la sainteté du serment après s'en être joué toute leur vie : voilà le comble de la démence. Nul, à dire vrai, ne s'en étonne ; mais, du moins, chacun peut en rire (J ) . Non, désormais, sur aucune terre on n' enchaînera les consciences. Tout le monde a le droit, aujourd'hui, sous les bienfaits de la civilisation, d'aller saluer, n'importe où, ce qu'il respecte et ce qu'il aime. La conscience publique et l'indignation générale de la presse, ont flétri de toutes parts les coupables manifestations des insensés qui avaient voulu se poser en flétrisseurs{2) .

(^) (Réflexion du Corsaire à ce sujet) : « Judas Iscariote ne se posait pas du moins en apôtre de la fidélité. «

{2) n Flétrira Men qui flétrira le dernier,» écrivait alors le Charivari. De son côté , le Siècle résumait ainsi le fameux vote de l'adresse des Députés (janvie;- 1844). — « Sire ! c'est votre dynastie qui a été mise en cause... et elle a eu une majorité de... 14 voix!... »

348 LES TROIS ROyABMES.

Le nombre des voyageurs à Londres a été prodigieux, et cependant il est beaucoup de Français qu'ont retenu dans leurs foyers des impossibilités de tout genre. Ceux-ci, du moins, se sont fait représenter ; et comme, au surplus, il n'est point d'entraves et de fers pour les ailes de l'àme, leurs vœux ont su franchir l'espace.

On parvient à égarer, plus ou moins longtemps, parle sophisme, les idées d'une nation ; mais un grand peuple, aussi éclairé que la France , ne saurait être trompé que momentanément : il en revient tôt ou tard au droit chemin et à la morale éternelle. L'imposture essayait continuellement, par ses diatribes, de fausser l'opinion publique, en attribuant au duc de Bordeaux des idées hors de son époque : ceci devait avoir un ternie. L'étoile, injuriée, s'est levée grande et majestueuse pour, selon les vers du poète.

Jeter des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Le jeune prince a choisi, pour manifester ouvertement ses sentiments de patriotisme, et pour parler loyalement à toutes les intelli-

gonces, la terre classique où se déployent, dans tout leur éclat, les hauts principes d'indépendance et d'affranchissement. C'est devant un illustre vieillard, dont le génie a reçu aussi la consécration des temps et des souvenirs, que sa grande âme s'est ouverte. La France a deux images devant elle : l'une offre le parti rétrograde et moribond qui la traîne vers les bastilles ; l'autre, le parti jeune et fort qui marche vers la liberté. Henri de France est en ce moment, selon les expressions d'un journal démocratique, le néophyte de la régénération populaire dont les puissants du jour ne sont plus que lesapostats; aussi, puis-je répéter, avec bonheur, ces paroles du pèlerin écrites jadis à Kirchberg : « Henri de Bourbon s'élance dans la carrière avec la foi de saint Louis, la bravouie de François P', la générosité de Louis XII, et la franchise de Henri IV; il n'a ni fiel dans la pensée, ni ressentiments dans le souvenir; pas un nom ne lui semble hostile, pas une faute irrémissible; pas un mal ne lui parait incurable, pas une inimitié invincible ; puis, quel ardent amour pour la France ! elle est la pensée de toutes ses heures, le point de mire de toutes ses études. Il

sait si bien ce qu'il doit être ! il sera ce qu'il faut qu'il soit. 2>

Lorsque les voyageurs français couraient en foule à Londres auprès du petit lils d'Henri IV, aucun d'eux n'ignorait à quels ressentiments il allait s'exposer, et quels orages pourraient en être la suite. Mais la plupart avaient dans le souvenir et même sur les lèvres les éloquentes paroles de nos hommes d'état actuels, de nos illustres guerriers, et de nos publicistes renommas. Ils s'abritaient derrière leurs maximes. Voici les plus célèbres d'entre elles: foisceau pour l'immortalité, elles appartiennent à l'histoire.

« La légitimité seule donne à la vie sociale cette étendue, cette perpétuité qui est un des

plus profonds besoins de notre époque »

(Guizot, Gouvernement de la France,) {}).

« Toute autorité vient de Dieu. Nos rois régnent par la grâce de Dieu et non par les consti-

(1) Variante : « La légitimité!... ah.' je tiens ses maximes pour absurdes, honteuses, dégradantes pour Ihumanité. « (Guizot : à la Chambre des Députés. Session de 1844.) »

tutions... Toute autre forme politique est une dégradation générale. » (Le président Séguier. 18^5.)

« La légitimité, notre ancre de salut, est impérissable comme elle est sainte... Tout ce qui tendrait à en écarter, ne peut produire qu'infamie et désespoir, non-seulement pour les hommes mais pour les peuples, d (Le duc de Gazes. ^8i7et>l827.)

« Soldats! l'armée française est la plus brave armée de TEurope, elle sera aussi la plus fidèle. Rallions-nous autour de la barmière des lys ! A notre tète est un prince (Charles X), le modèle des chevaliers français. (Maréchal Soult, mars

« On nous verra tous défendre, en cas de danger, la constitution et la dynastie. » (Casimir Périer, député, mars i S2i .)

% L'usurpation ne présente aux peuples m les avantages d'une monarchie, ni ceux d'une république. Ces prétendues dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions ou aussi oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne ou le despotisme de Constantinople. • — Un roi légitime arrive noblement au

SSâ LES TROIS ROYAUMES.

trône ; un usurpateur s'y glisse à travers la boue et le sang. » (Benjamin Constant, de V Esprit d'usurpation.)

€ Vous avez fait un roi : vous avez disposé d'une couronne : et de quel droit ? » (Cormeuin, Lettres imprimées depuis 1 850.)

« 11 n'y a de nationalité ici que le drapeau blanc.» (Le général Sébastiani. — Histoire de Dixans^ Louis Blanc, tome \ page 540.)

« Je vous plains, Monseigneur, on va placer sur votre tête une couronne, qui sera une couronne de fer rouge. » (M. de Sémonville à Louis-Philippe le 9 août. — Mémoires de Mazasj, page >174.)

(Au lieutenant-général commandant à Lille.) « Le comte d'Erlon cherche à embaucher, au nom de l'infâme usurpateur Bonaparte, les fidèles soldats du roi légitime. Les odieuses tentatives de cet homme échoueront... Dès que ce misérable sera arrêté, vous veillerez à ce qu'il soit fusillé dans les vingt-quatre heures. » (Le maréchal Soult, 8 mars 18^5.) (I).

(1) Variante : (au général comte d'Erlon) : « Mon cher général , je suis heureux d'avoir à vous annoncer que le loi , sur ma proposition , vient de vous élever à la dignité de ma-

« Le gouvernement légitime sera le gouvernement éternel... Celui qui le renverserait devrait être à jamais exclu de cette terre, sur laquelle il est indigne de vivre. » (Pasquier,

« Nous serons fidèles à nos postes. Nous garderons religieusement le dépôt sacré qui est entre nos mains ; et nous attendrons, en sujels fidèles et incorruptibles, l'heure de le rendre à notre souverain légitime . » (Carnot, avril J 84 4 .)

« Ah ! les Français ne mériteront jamais le bonheur d'avoir pour roi ce bon prince, ce vrai chevalier, ce modèle de l'honneur (Charles X) ! 11 faut une main de fer pour les dompter et les museler. . . » (Guizot à Gand, paroles adressées à M. Mazas).

« Jurons fidélité au roi. Arborons la couleur vraiment française qui fait disparaître à jamais tout emblème d'une révolution qui est fixée. > (Maréchal Augereau, 4 84 4.)

réchal de France. C'est une récompense des éminents services que vous n'avez cessé de rendre au pays . a toutes les époques et dans toutes les occasions, avec lant de courage et de loyauté .. Je me félicite d'avoir trouvé cette occasion de vous témoigner denouveau la haute estime que j'ai toujourseuejfovr voire personne. (Le maréchal Soult, en 1843.) n. 25

3S4 LKS TROIS ROYAUMES.

« Du côté du roi légitime esila liberté, la sûreté j, la paix : (lu côté de l'usurpateur est la servitude et l'anarchie. > (Benjamin Constant, mars 48^5.)

« J'ai tout bravé pour éclairer les esprits, pour les ramener à l'obéissance du roi... — L'armée à qui je donnai l'exemple de la soumission arbora Idicocarde blanche. — Jamais, convenons-en, il n'y eut plus de liberté, de stabilité, de bonheur. » (Le général Lamarque, mémoire imprimé, Paris 4818.)

< La légitimité est à l'édifice des monarchies une clef de voûte donnée par l'histoire. Elle tient aux fondements de l'ordre social ; et c'est pourquoi, le jour où elle est arrachée, il n'est pas jusqu'à la borne des héritages qui ne soit ébranlée du même coup. Sa chute attaque l'inviolabilité delà propriété aussi bien que la sainteté des lois. » (De Salvandy.) (4).

< La France soupirait après le retour de son souverain légitime, du descendant de ces rois

(1) M. le comte de Salvandy, donnant sa démission d'ambassadeur pour ne pas enchaîner honteusement sa pensée à des volontés despotiques, vient de donner un noble exemple. [6tVi> Ît.-:.!,' ' -'."' : ■' n ' '

LES TROI^ ROYAUMES. 3i,^

auxquels elle a dû tant de siècles d'illustration et de bonheur. » (Duc de tlhoiseul, mai <844.)

« Je n'ai pas reçu du peuple un mandat constituant ; et je suis absolument sans pouvoirs pour faire un roi, une charte et un serment. » (Cormenin, député, août 1850. • — Histoire de Dix ans, Louis Blanc, tome j , page 407.)

€ A l'arrivée de l'usurpateur (aux Cen4- Jerurs), je me dépouillai des titres et places ([m>. je devais à la munificence du roi... et je votai contre l'usurpation. » (Odilon-Barrot, brochure publiée en 4 81 5.)

« Ne nommons députés que des sujets fidèles, ennemis de l'usurpation et amajats de la légitimité. » (Dupin aine, 1815.) (1). ,.,<,

« Qu'il soit brûlé l'infâme drapeau de l'usurpation î (Ordre du comte d'Argout sous la Restauration.) Sans la doctrine sacrée de la légitimité, il ne peut y avoir ni repos ni bonheui; pour la France. » (Le comte d'Argout.)

« La légitimité est un principe sacré, un dog-^

(1) (Réflexion du Charivari à ce sujet, en janvier 1844) : <■ Si les cours d'amour existaient encore, M. Dtipiii [amant de la légitimité), serait déclaré traître à sa belle, et flétri à l'unanimité. »

me fondamental avec lequel il n'est pas permis de transiger. » [Journal des Débats, Paris 4820.)

« Nous saurons, de tout notre pouvoir, assurer le triomphe de l'autorité légitime. Malheur à ceux qui la méconnaîtront ! — Dynastie légitime : intérêts français -. avec cette devise inscrite sur le drapeau de France, vous n'aurez à craindre ni les usurpations dont la sinistre image vous poursuit ; ni les séditieux, car vous leur aurez ôté tout prétexte; ni les étrangers, car ils vous seront unis. — Une- quasi légitimité est la plus grande des absurdités. » (Dupin aîné, 4828, 4829,4852.)

« C'est toujours une calamité nationale que ces tentatives d'établir des dynasties nouvelles sur les ruines des dynasties légitimes.» [Journal des Débats, 2% d.o\\i\^\^.)

u Cet enchaînement de huit siècles de rois n'est pas interrompu par l'affreux intervalle que laissent deux générations enlevées à la fors. Funeste et trompeuse politique de la fureur! elle consacre encore ce qu'elle prétendait déshonorer. » (Villeraain, de l'Académie française.)

« La Providence qui nous fui toujours secou-

LES TROIS ROYAUMES. 33r

rable, ne nous donne-t-elle pas dans Théritier de la couronne un prince dont la modération, les vertus, l'équité et la bonne foi donnent toutes les garanties à la patrie. » (Le général Lamarque, Paris ] 826.)

« Quel beau caractère qu'a cet homme-là ! (Charles X) il n'est pas possible d'être meilleur et plus digne. » (Le maréchal Maison, Cherbourg \ 850. — Mémoires de Mazas, page 51 7.)

« Là oii est le roi (Charles X), là est la France. > (Portalis.)

« Depuis trente-six ans jamais je n'ai écrit ni laissé écrire une ligne, laquelle n'eût pour but la défense des principes qui pouvaient seuls, selon moi, rendre au souverain légitime son royaume usurpé. Je fus appelé à Gand pour rédiger le journal officiel du roi: c'est le plus grand honneur et la plus grande récompense que j'aie pu recevoir... J'y combattis pour les principes constitutionnels que la dynastie légitime pouvait seule garantir. » (Bertin aîné, ^829.)

« Nous faisons, tant au nom de nos loyaux compagnons qu'en notre propre nom, le serment solennel e( sacré, que nous avons prêté

sur notre épée à notre roi, de vivre et de moiiïir fidèle à notre souverain légitime. » (Louis- Piiilippe, duc d'Orléans, juillet ^805.)

« Duc de Mortemart! dîtes au roi qu'ils m'ont amené de force à Paris ; mais que je me ferai mettre en pièces plutôt que de me laisser mettre la couronne sur la tête. » (Louis-Pliilippe, ^ HôO. — Mémoires de Mazas, tome 2, page \^2. ^Y Histoire de Dix ans^ tome \ , page 561 .)

« Quelle déception ! «> (Mauguin, sur le gouvernement de juillet. Session de 1852.)

jjuC* Q"^^^ mensonge! » (Corcelles, sur les promesses de juillet. Idem.) ; € Quel pillage ! » (Gabet, député, sur les finances de juillet. Idem.)

« Quelle mystification ! » (Audry de Puyraveau, sur les lois de juillet. Idem.) ^'"'(i Quel gâchis ! » (Le œmtede Lobeau, sur le tout ensemble. Idem.) • {

Ah ! les milliers d'individus de toute classe que voyait arriver monseigneur le duc de Bor-

deaux à Bel grave-Square (I), manifestaient sans doute avec éclat leurs loyaux sentiments : mais certes, ils ne s'exprimaient pas à Londres d'une manière plus positive et plus énergique que lïè l'avaient fait à Paris les illustrations politiques que je viens de citer, illustrations puissantes qui éclairaient autrefois le pays et qui y dominent encore aujourd'hui. Leurs voix retentissaient dans les cœurs fidèles des courtisans de l'adversité ; elles étaient pour eux une lumière encourageante et secourable : ils s'appuyaient avec confiance sur l'ascendant de leur génie, et sur l'autorité de leur langage. Les hautes pensées politiques, ci-dessus développées et recueillies, n'avaient pu s'effacer d'aucune mémoire; car le Moniteur ^ les Jnnales de la Francej> et toutes les voix de la presse les avaient à jamais portées à la postérité. Sans doute les légitimistes ne pouvaient se dissimuler qu'où crierait au scandale sur le voyage de Londres, comme on l'avait fait, à une autre époque, sur

(1) Des marchands , des ouvriers , des députations de la halle, d'anciens soldats et de jeunes paysans suivirent le grand mouvement, et se rendirent en Angleterre. Ah! si on pouvait les punir pour crime de fidélité ! « Le plus grand des crimes aux yeux des traîtres » dit Tacite.

560 LliS TROIS ROYAUMES.

le pèlerinage en Belgique. Ils se disaient : Nous courons le risque d'être attaqués, condamnés, mjiiriés. Mais pouvaient-ils s'en alarmer? Les accusés de Belgrave-Squai^e n'avaient-ils pas pour sauve-garde l'exemple des flétris de Gand. L'Europe, qui a pu les regarder tour à tour, les a chacun appréciés selon leur mérite. La conscience publique les juge {\ ) .

Les voyageurs de Londres se redisaient, en outre, ces phrases mémorables sur l'enfant de l'Europe^ pubhées naguères, en guise de prophéties, par nos célébrités littéraires.

« Un auguste enfant vient assurer les destinéesde la France : qu'il grandisse ce prince, notre consolation et notre espérance ! » (Le président Séguier, ^820.)(2).

(1) « — L'équité de la cour de cassation n'a pu voir dans la conduite de ceux qui ont fait le voyage d'Angleterre un acte

de félonie Que maintenant la chambre décide si elle veut

s'arrêter dans la voie où elle n'est que trop engagée , ou si elle veut suivre l'homme de Gand jusqu'où il lui plaira de la mener. » (Madier de Montjeau , conseiller à la cour de cassation. Janvier 1844.)

(2) « — La paix de l'Europe (disait O'Connell aux Irlandais, le ."i février dernier), est attachée à l'unique condition du rétablissement de la branche aînée des Bourbons, sous l'empire d'institutions libérales.»' (Voyez les journaux du temps.)

« Peuples ne doutez pas ! chantez votre victoire,

« Un sauveur naît vêtu de puissance et de gloire.

« Il réunit le glaive tl le sceptre en faisceau.

« Des leçons du uialhetn* , naîtront des jours prospères ,

'< Car de soixante rois, ses pères, « Les ombres sans cercueil veillent sur son berceau.

« Cet enfant est notre joie ,

« Dieu pour sauveur nous l'envoie.

(Victor Hugo. Ode sur le baptême du duc de Bordeaux. 1821.)

« Il porte sur son front le sceau de la prédestination. » (Le comte de Flahaut.)

« La légitimité est non-seulement une vérité légale, mais une nécessité sociale qui est aujourd'hui dans tous les bons esprits le résultat de l'expérience et de la conviction. » (Dupin aîné. — Histoire de Dix ans. Lotis Blanc, tome \ , page 4 65.)

« Chantez , peuple chrétien , l'hymne de délivrance! « L'astre de Tolbiac a relui sur la France.

« Montre-toi le front ceint du sacré diadème !

« Et qu'il soit anathème , « Celui qui touchera celui que Dieu bénit !

(Barthélémy. Ode à Charles X, sur le Sacre.)

€ Gardez bien ce dépôt sacré ! Cette jeune tête un jour pourra sauver l'Europe. » {Odilon- Barrot, Cherbourg, i 850.)

« Il marchera couvert de l'invincible égide. « En lui le monde espère ei l'Éternel réside.

« Heureux le peuple ! heureux les bords qui l'ont vu naître! (Brifaut , de VJcadémie française.)

^ Le duc de Bordeaux est un objet d'espérance pour les Français. Il n'aura pas vu l'ancien régime, il sera de son siècle. Il apprendra que les Français qui aiment leur prince, aiment aussi la liberté ; que c'est un peuple fier et libre qu'il est appelé à gouverner. > (Dupinainé, 25 décembre 4 829.)

« G légitimité , souveraine chérie !

9b '" De l'éclat le plus pur resplendis dans mes vèrsl

(Mollevaut , de Vinstitut. Poërae épique inédit.) .011! ■

« L'armée, représentée par un de ses plus braves officiers, les gardes du corps et la garde nationale ont reçu aux portes de la vie le prince que leur courage et leur fidélité doivent défendre à jamais. — Jeune enfant ! objet de tant d'amour ! croissez pour rendre heureux un peuple qui vous reçut avec tant de joie et d'espérance! » {Journal des Débats, septembre < 820.)

« Et lious , le cœur brisé , les Yeux noyés de larmes, «Nous cherchons de quel point , pour calmer nos alarmes, ■' L'élu du Très Haut doit venir.

(Guiraud, de V Académie française.)

« Quo le roi de France ne rende pas son

épée ! » (Royer-Collard, avant juilleH 850.)

' !» aîo;^oiî u lim

« Dieu garde la félicité « Pour votre avenir qu'il protège ; 5 « Comme une jeune fleur qui s'ouvre sous la neige , «' Vous croissez sous radversité.

(Le comte Jules de Resseguier.)

<i Mon Dieu ! on ne pense qu'au duc de Bordeaux ! » (Guizot, janvier ^844.)

. <i L'arbre ne mourra point : de nouvelles racine»

<< Le rattachent au sol français.

'^'^■- {knc^Xoi , Aç^V Académie française.)

« Cher à tous les Français, cet auguste enfant lésera plus particulièrement encore à ceux qui, comme nous, furent et seront toujours fidèles aux dignes héritiers du trône de Saint-Louis. » (Chauvin, procureur-général à Bordeaux, député, conseiller à la Cour de cassation, etc.,

« Les sceptres des rois légitimes sont des tisons brûlants qui finissent toujours par dessécher la main qui ose y toucher. » (La grande reine d'Angleterre, Elisabeth.)

Que de gloire et d'espérance Sur la tête d'un enfant ! Fort des destins de la France , Qu'il s'élève triomphant !

-'" ■' (Dorion. Octobre 1820.)

964 lUb TROIS ROYAUMES.

« Si le droit manque au pouvoir, la société est dissoute. La société pour croire à elle-méma a besoin de n'être pas d'hier. Il est bon aux institutions de ne pas se voir naître. On ne fait pas plus un roi légitime qu'un peuple libre. > (Guizot, le gouvernement de la France.)

Honneur au rejeton qui deviendra la tige ! Nouveau Joas, sauvé par un prodige.

(Victor Hugo. 1820.)

« Les faits changent: la justice et le droit ne changent pas. » (Bignon, chambre des députés, décembre ^1832.)

« Tant que se perpétuera la race de nos rois légitimes, la France sera son héritage et les Français sa famille. Ainsi la raison le conseille, Texpérience l'enseigne, la loi l'ordonne, la justice le proclame. > (Le président Séguier, avril

Terre des lys, tressaille d'allégresse!

Il s'est levé l'astre libérateur.

[Mémorial Bordelais. Octobre 1820.)

« Si l'injuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise !) à placer de fait et jamais de droit sur le Irone de France, tout autre que notre roi légitime, nous décla-

rons que nous suivrons avec autant de confiance que de fidélité la voix de l'honneur qui nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir, à Dieu, aux Français, età notreépée. » (Louis-Philippe d'Orléans, ^805.)

« Aux temps passés , lorsque de toutes parts , « Nous déchiraient les discordes civiles , « L'Anglais vainqueur planta ses étendards

« Sur les vieilles tours de nos villes- « Armé d'un droit , qui ne péril jamais , « Charles luttait pour notre délivrance : tt Prodiguant l'or pour acheter la paix , « Lancastre alors était roi des Français ;

« Charles VII était roi de France. »

{Anonyme.)

Lorsque je commençais mon voyage à Londres, je disais à la première page de mon livre : Celle-ci sera la seule où se trouveront réunis les grands mots de chartes, d'assemblées^ de révolutions et de liberté; mais pouvais-je prévoir en partant de Paris le grand événement de Londres: et, ce grand événement accompli, pouvais-je y rester étranger! Le voyage du jeune Henri de France a émule monde entier : toutes les voix ont parlé, toutes les plumes ont écrit,

5ti6 , J.liS TiiOlS r.OYAUMES.

tous les cœiu's ont battu. En présence de ce mouvement européen eussé-je pu rester froid, impassible et silencieux! Mes résolutions ont cédé à rentraineni,ent général ; et je n'ai pu continuera medirç: loin de moi toute politique.

Honneur ! cent fois honneur aux cinq collèges électoraux qui , appelés à prononcer en dernier ressort sur la conduite des députés légitimistes ayant été à Londres, ont solennellement cassé les arrêts de la Chambre : les nobles démissionnaires sont rentrés triomphants à leur poste après les plus brillantes ovations, et le front ceint de palmes nouvelles. L'honneur et la justice l'ont emporté. Grand exemple et haute leçon!

O puissance dun principe!... il n'est plus permis à lauguste exilé de France de faire un pas, ici ou le, sans soulever toutes les passions, amour et haine, dévouements et terreurs, fidéhtés et perfidies, enthousiasme et rage. Que d'inquiétude a saisi les hommes qu'épouvantent les nobles sentiments!... Et pourtant leur impuissante irritation, après, s'être violemment déchaioée en menac >, na eu d'autre immense résultat qu une malheureuse

attaque à l'encontre du Dictionnaire de l'Académie. « O montagne en travail ! ...» les aveugles ont demandé un errata au livre de l'instruction publique, une nouvelle définition de la langue française : élan généreux signifierait désormais manifestation coupable. Loyauté : lisez flétrissure. Ah! que les flétrisseurs aiuva.\eni de palmes au front, si, dans leur même ordre d'idées, apostasie devenait couronne, et hontes se traduisait gloires!

Ceux qui naguère s, appelaient à leur aide, contre le souverain de droit, les saintes voies de l'insurrection^ invoquent aujourd'hui, en faveur du roi de fait, les devoirs sacrés du serment. Du serment! Mais la souveraineté du peuple étant aujourd'hui une loi nationale, ne serait-ce pas y porter atteinte (selon leurs propres doctrines), que de regarder comme irrévocable un engagement qui interdirait d'obéir aux nouvelles volontés que cette même souveraineté pourrait un jour manifester? La souveraineté du peuple a le droit de changer d'idées, de sentiments, de bannières et de gouvernement, selon qu'elle le juge utile et nécessaire : or, toute âme soumise à ce grand principe ac-

568 !.ES TROIS ROYAUMFS.

tuel ne doit-elle pas se poser de manière à pouvoir saluer librement les éventualités de l'avenir? La souveraineté du peuple étant apte à opérer d'un jour à lautre, et cela pour le bonheur général, quelques changements plus ou moins considérables dans le pays, toute promesse indissoluble, en opposition à ses vues, ne seraitelle pas une barrière élevée contre l'autorité suprême ? une rébellion anti-patriotique au système fondamental ?

Le mot de roi a été proféré, dit-on, à Belgrave- Square. Mais ce même exemple a été donné, ce même mot a été prononcé, depuis les journées de juillet, par la plus puissante voix du pays. Ouvrons les pages de l'histoire. M. de Schonen ayant été nommé commissaire du gouvernement pour accompagner Charles X à Cherbourg, le dialogue et la scène suivante eurent lieu à cette époque.

(M. de Schonen à Louis-Philippe) : « Si l'on nous remet le duc de Bordeaux, que feronsnous de lui? »

(Louis-Philippe, vivement, à M. de Schonen): « Le duc de Bordeaux ! . . . mais c'est votre roi! »

(Marie A.mélie, extrêmement attendrie et se

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