‹ Les trois vocationsChapitre 10 sur 18 · FIN DU CAHIER DALODIE · texte numérisé non relu

FIN DU CAHIER DALODIE

Le comte de Fillier à M. Dcrligny (1). DeL... 21 mars 1331.

Monsieur l'abbé,

Le hasard a fait tomber ce matin même entre mes mains une lettre adressée par vous à ma fille. Cette lettre m'étonne encore, quoique je L'aie relue plusieurs fois. Se peut-il qu'elle soit de vous ? Est-ce M. Dcrbigny qui professe des principes si peu sages? est-ce de lui que doivent arriver jusqu'à une fille qu'idolâtre son père, des maximes exagérées, et des conseils si opposés ù l'esprit de la religion? Ah! Monsieur , c'est donc à vous que je dois d'être menacé depuis sept mois du malheur dont la seule pensée me désole et m'accable !...

Quand vous me files , Monsieur , de la part d'Alodie , une confidence que j'aurais voulu tenir d'elle-même plutôt que d'un étranger , vous sûtes aussitût tout ce que je pensais. Je regardai cette idée de ma fille comme une chimère ; je crus que c'était un de ces caprices d'enfant qui peuvent germer dans l'esprit d'une jeune personne sans ex-

(1) Celte lettre et la suivante nous ont paru être ici, malgré leurs dates, dans l'ordre naturel qui leur convenait, puisqu'elles doivent faire suite au cahier d'Alodie.

/b LES TROrS VOCATIONS.

périence , mais qu'une foule d'obstacles empêchent naturellement de s'y développer, et qui meurent à peine conçus. Telles furent les espérances qui adoucirent subitement les tristes impressions que me fit cette funeste nouvelle. Alors je vous découvris mon âme : je ne vous laissai ignorer ni ma peine ni les considérations qui semblaient l'alléger; s'il vous en souvient, vous fortifiâtes de vos propres réflexions ces sentiments si précieux au cœur d'un père : et aujourd'hui , Monsieur , je trouve dans une lettre écrite, signée par vous, la preuve que vous me trahissez , et que si ma fille m'est ravie , je ne devrai ce malheur qu'à vos suggestions...

Je ne puis croire , Monsieur, que tel soit l'esprit de votre ministère : vous n'avez point été chargé ? probablement , de jeter le trouble et le chagrin dans une famille qui vous avait témoigné plus que de l'estime , de désunir ceux cpii se chérissent , et de les placer réciproquement dans une position qui devienne pour chacun d'eux une source intarissable de regrets.

Croyez-vous , en effet , qu'à mon âge et condamné par la mort d'une femme qui vingt ans fit le bonheur de ma vie à n'avoir plus de jouissance ici-bas que dans l'amour de mes enfants, je puisse me voir sans gémir séparé de ceux que le ciel me laisse? Et ma fille sera-t-elle heureuse aussi, quand, après une courte expérience de la vie qu'elle ambitionne, elle s'apercevra que ses vœux la gênent,

et que le bonheur n'est pas dans le silence et l'inaction ? Voilà , Monsieur , ce que je crains pour moi ; voilà ce qu'il m'est permis de redouter pour elle.

Je ne me fais pas, comme beaucoup d'autres, une fausse idée du cloître et des vertus prétendues qu'on y pratique. Je rends hommage à la religion f que je respecte , et dont vous savez que les œuvres ne me sont pas étrangères. Mais je vois avec peine qu'on la comprend mal , et que sous son nom , dont on abuse toujours, on proclame une multitude effrayante de règles et d'objets dont elle n'a que faire. Qui pourra me persuader, par exemple, de l'utilité de ce que vous appelez la vie religieuse? IS'y a-t-iî pas un grand mérite à s'enfermer entre quatre murs pour tout le temps que la Providence vous accordera sur la terre, à y vivre ignoré- d'un monde qu'on ne sert point , et dont les dangers problématiques n'ont de réalité que dans de jeunes tètes exaltées parle beau idéal de vus descriptions? Vous parlez du repos de la conscience et de la pais du cloître : mais qui vous a dit, Monsieur, que dans le cloître ma iille trouvera l'un et l'autre? A ous ne lisez sans doute pas dans l'avenir, et je demanderai quelle garantie vous lui donnez de vos promesses? Quels reproches n'aurez-vous pas à vous faiir un jour , si, entraînée dans une route où elle se perde et se désole , c'est à vous qu'elle puisse

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reprocher de l'y avoir conduite î supporterez-vous cette pensée ! Sous les fausses apparences d'une félicité illusoire , vous ne lui aurez procuré que des remords ; et c'est à vous que devra son malheur une pauvre jeune fille que son rang, sa fortune, ses qualités , tout enfin appelle à être heureuse et à partager son bonheur avec quelqu'un digne de l'apprécier.

Ah ! Monsieur , vous n'avez jamais compris le cœur d'un père ! autrement auriez-vous écrit cette lettre ?

Je ne puis croire que Dieu nous ait donné des enfants pour nous les ravir par cette espèce de mort anticipée , et je regarderais comme outrageant la plus belle loi de la nature le père qui se laisserait ainsi dépouiller de ce qu'il a de plus cher. C'est vous dire , Monsieur , que je ne donnerai jamais mon consentement à ce parti extrême auquel ma fille paraît décidée. C'est vous avertir combien peu servirait que vous lui écrivissiez encore. J'ose croire que vous voudrez respecter des intentions qui doivent vous être sacrées et que je ne vous exprime qu'avec la plus profonde conviction. A moi seul j'espère éclairer ma fille sur ses véritables intérêts. C'est moi que la Providence a chargé du soin de son avenir : laissez-la donc désormais se diriger par les avis de quelqu'un qui la connaît mieux que personne , et dont le zèle ne

l' égarera pas. Ce moyen de la rendre heureuse me paraît au moins aussi infaillible que tant d'autres qui lui ont été révélés.

Le comte de Villier.

M. Dcrbigny au comte de Villier.

La F... 29 mars 1831* Monsieur le comte ,

Votre lettre du 21 de ce mois a dû me jeter, vous l'aurez pressenti peut-être , dans un grand étonnement. Elle me vient en effet d'un homme que ses qualités m'ont rendu cher aussitôt que des relations plus étroites m'ont permis de l'apprécier. Comment ne serais -je donc pas affligé* des reproches qu'il m'adresse , et pourrais- je me reconnaître dans tout ce qu'il me dit de moi-même?

Je me dois, Monsieur, de repousser ici tant d'inculpations qui m'affligent. Toutefois ce ne sera point avec aigreur : je veux vous montrer la vérité simplement , opposer de solides raisons à celles que vous croyez avoir contre moi , et ensuite vous laisser juge de ma propre cause.

Sans doute vous vous rappelez qu'un jour ce fut vous qui me chargeâtes de la direction île mademoiselle Alodie. Vous vouliez que sous vos yeux la religion continuât en elle ce qu'elle v avait fait de

bien chez les pieuses maîtresses qui tous la rendaient ornée de tant de précieux avantages ; et moi je me sentais porté à entretenir dans une âme innocente et pure les saintes vertus que je croyais y découvrir. Le soin que je pris de répondre à votre confiance , l'amitié intime qui s'était formée entre vous et moi, celle que j'avais portée à M. votre fils dès que je pus le connaître , me rapprochaient de plus en plus de vous, et semblaient alors devoir me garantir des étranges accusations que je subis.

Comment se peut-il qu'à des sentiments qui me furent si favorables succèdent tout-à-coup d'autres pensées ?

Ma faute est toute dans un fait que je ne pouvais ni faire naître ni prévenir. Veuillez bien observer, Monsieur, que je n'ai déterminé en rien le désir qu'a eu mademoiselle votre fille de se faire religieuse, et que je m'en voudrais toute ma vie de l'entraîner dans une vocation qui ne serait pas évidemment la sienne.

Lorsque, embarrassée par la crainte de vous affliger, et cédant à une timidité fort naturelle à son âge et dans une telle circonstance, elle me pria de vous parler de las projets, vous savez, Monsieur, dans quels termes je m'en acquittai. Je puis dire en passant qu'alors je ne me regardai pas tout-àfait chez vous comme un clmnger. Je dus vous faire part de ma mission : votre déplaisir m'avertit que vous elles père; je me sentis entraîné à vous cou-

soler par des considérations qui pouvaient y apporter quelque adoucissement ; mais, en accomplissant la tâche que j'avais reçue , en vous manifestant sur les intentions de mademoiselle Alodie des pensées qui vous semblèrent conformes aux vôtres , je ne voulus m'engager à rien qui blessât l'indépendance de sa conscience et de ses penchants. J'avouai bien la possibilité future d'un changement que vous espériez , mais il ne fut jamais ni dans mon esprit ni dans mes paroles de désapprouver absolument ses désirs.

"\ oilà ce que je devais répondre pour moi-même, Monsieur. Avant d'en venir à une petite discussion que certains passages de votre lettre rendent ici nécessaire , qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots dont vous ne vous fâcherez pas.

Je sais que vous respecte/, la religion , Monsieur le comte : je dis plus, vous l'aimez , et les vertus qu'elle inspire ne vous sont pas étrangères. X'ai-je donc pas le droit de m'étunner que vous la traitiez un peu Légèrement sur des choses que doit régler son autorité immédiate? Souffrez que je le dise : il est, à L'égard de certaines matières, une compétence qui appartient peu aux hommes du monde. Ceux-ci n'en peuvent avoir cette idée juste qui vient d'études attentivesauxquellesils ne peuvent pas toujours se livrer; avouons donc que beaucoup d'erreurs involontaires doivent influencer leurs jugements, parce qu'il est toujours facile de se tromper sur ce

qu'on ne voit pas bien , et que celui qui se trompe est , par cela même , et malgré toute la droiture possible , disposé à se laisser prévenir.

C'est ainsi que je m'explique , Monsieur , ce qui concerne dans votre lettre et la vocation en général , et la vie religieuse en particulier.

Sans doute je ne puis trouver mal que dans le principe vous ayez espéré de mademoiselle votre fille de tout autres dispositions que celles dont je fus une fois l'interprète. Mais penserai-je avec vous que sa persévérance doit être le sujet de votre chagrin et l'objet de votre opposition ? A Dieu ne plaise, et c'est ici qu'il est besoin de nous entendre.

Pour quiconque ne veut pas nier le dogme de la Providence , il doit être certain que Dieu ne peut destiner tous les hommes au même genre de vie ; cette uniformité de soins et d'occupations serait également opposée à la nature qui développe dans chacun des goûts différents, et à la sociabilité qui suppose nécessairement des conditions diverses. Cela posé , il faut que Dieu exerce sur les créatures qu'il a douées de raison une action directe , à l'aide de laquelle il les mène vers un but qu'il se propose , et qu'elles ne peuvent atteindre qu'au moyen d'une certaine aptitude naturelle , d'une quantité proportionnée de forces physiques ou morales , et d'un penchant qui les détermine vers un dessein plutôt que vers un autre. C'est là ce qu'on appelle vocation i chacun a la sienne ;

pour la connaître il lui suffit de s'étudier , d'examiner où le portent son goût et son aptitude ; pour l'accomplir il ne faut plus ensuite que du zèle et de la fermeté.

Mais tout homme n'est pas appelé à juger seul de sa vocation : il pourrait se tromper , prendre souvent pour un avertissement de la Providence un caprice de l'imagination , un jeu frivole de l'esprit; puis, par une conséquence aussi funeste qu'inévitable , s' égarant dans une route dont il n'aurait pas aperçu les difficultés , il échouerait au lieu d'arriver au port. C'est pourquoi il était de la sagesse divine de subordonner une démarche si importante à l'influence de la religion ; et s'il s'agit ici plus que jamais d'obtenir un conseil prudent et désintéressé , à qui le demander préférablement qu'au ministre de cette religion si pleine de sollicitude pour notre bonheur, qu'à cet homme dont il a été dit si exclusivement que ses lucres devaient cire les dépositaires de la science d'en-haul , et que c'était de lui seul que devait nous venir l'interprétation de la doctrine ? Oh I s'il en était ainsi !... si presque tous, aveuglés par des intérêts de ce monde , séduits par des vanités , tourmentés de désirs frivoles ou coupables , n'oubliaient pas cette loi trop méconnue ; si l'on ne se formait pas d'un établissement quelconque des idées toutes païennes ; si enfin , tout en avouant la suprématie d'un pouvoir occulte et divin, l'on ne

professait pas dans sa conduite une sorte d'athéisme, nous verrions beaucoup moins de célibataires vicieux, de mariages que le ciel ne peut bénir; un grand nombre de professions, envahies sans choix et sans prudence , ne deviendraient pas tous les jours la proie de tant de gens qui s'y perdent et les déshonorent.

Et vous blâmeriez , Monsieur le comte , une fille qui vous est chère d'avoir tout fait pour s'assurer des vues de la Providence sur elle? et vous pourriez taxer de folie le prêtre qui , pour répondre à sa confiance , lui aurait dit ce que lui suggèrent et son expérience de chaque jour et les lois si admirablement sages de la religion qu'il enseigne?

Je me rappelle vous avoir entendu parler , Monsieur le comte, des abus qu'introduisait autrefois dans les communautés l'admission de tant de jeunes personnes que des considérations purement humaines y renfermaient. Ce n'était certes pas là des vocations, je l'avoue; mais je crains que vous ne jugiez trop par elles celles qu'on pourrait avoir maintenant. Si Dieu, dont les desseins nous restent impénétrables , a renversé par une violente secousse un monument cpie déparaient certaines pierres , devons-nous croire qu'il ait voulu frapper d'une même réprobation d'autres pierres qui en eussent été les plus dignes ornements ?

La vocation religieuse est la moins ordinaire , et cela doit être : mais est-tille pour cela chimérique ,

et faut-il dire mutiles au monde les personnes que la Providence porte à ce genre de vie? Non, Monsieur , elles ne sont pas inutiles celles qui , dans les privations d'une vie cachée et laborieuse , se dévouent à l'éducation de l'enfance et préparent ainsi le bonheur de l'âge mûr ; elles ne sont point inutiles celles qui s'abaissent aux plus humbles soins pour des malades à qui rien ne les attachait et dont elles allèrent les infirmités ou consolent les derniers moments ; elles ne sont pas inutiles celles qui prodiguent , au sein d'une société dont elles ne se réservent que les misères , des exemples de vertus chrétiennes qu'elles portent jusqu'à l'héroïsme ; qui dans les calamités publiques apprennent aux hommes comment il faut se dévouer, et qui , une fois leur sainte et noble tâche accomplie , s'effacent de la scène où elles ont recueilli l'admiration et les louanges pour se préparer à d'autres sacrifices et à d'autres douleurs ; enfin elles ne sont pas inutiles celles même qui dans une retraite absolue élèvent continuellement des mains pieuses vers le ciel, ne font que gémir en faveur de la terre , demandent la conversion du pécheur , la persévérance du juste, et par de secrètes austérités s'efforce ut d'expier les scandales du monde comme s'il s'agissait de leurs propres égarements. Telles sont les pensées de la foi, et si la religion ne les admettait, la religion se manquerait à elle-même. hc ces considérations générales passons à une

autre qui deviendra ici toute personnelle. Le cœur humain que Dieu a voulu orner de qualités dont chacun est susceptible , et qui s'ouvre à tant de passions et de vices qui le désolent , se modifie étrangement dans les individus. Les uns naissent avec une ardeur singulière pour les grandes choses, aiment le monde et ses distractions bruyantes , se produisent , s'élèvent de tous leurs efforts ; d'autres , avec un caractère plus tranquille , recherchent la paix d'une vie obscure et paisible , s'inquiètent peu des disputes des hommes , regardent en pitié les entreprises de l'ambition ou de l'orgueil, et ne se trouvent heureux qu'en évitant ce qui fait le bonheur de la foule. Ces derniers , surtout dans un siècle comme le nôtre , s'ennuient facilement de ce qui les entoure. Tant de révolutions politiques et morales les jettent dans un trouble qui gène leur organisation ; ils éprouvent un malaise inexplicable , d'où résulte presque toujours le besoin de rompre avec cette société travaillée par de si violentes passions. L'histoire nous offre une réalisation remarquable de cette pensée : dans tous les âges où des tempêtes publiques sont venues fondre sur l'état social et lui imprimer une commotion profonde , nous voyons les déserts se peupler d'anachorètes , les monastères se remplir ; l'homme vient alors implorer de la solitude un repos dont son cœur est avide , et qu'il ne rencontre nulle part ailleurs. Aussi ne devons-nous pas être

surpris de voir, après les orages dont la Fiance fut ébranlée , surgir de leurs cendres ces maisons de refuge où la religion essuie tant de larmes, où elle console de tant de pertes et de malheurs dont elle seule peut consoler. Tous les pouvoirs qui nous ont régis tour à tour depuis quarante ans ont toléré les communautés de femmes ; deux ou trois abbayes de trappistes existent encore , et nous savons que l'une d'elles a reçu naguères un personnage important cpic son rang dans l'une des premières cours de l'Europe semblait devoir y retenir (1). Qui nous prouvera enfin «pie , si d'autres en assez grand nombre offraient un refuge aux malheureux qu'obsèdent de grandes peines ou de grandes erreurs , la société serait aujourd'hui affligée de tant de suicides etd'assassinats! Un couvent vaudrait encore mieux, il me semble , cpic le poignard ou la rivière (2).

Ainsi donc , ne fût-ce que sous le rapport moral et indépendamment de toute idée religieuse , l'utilité îles monastères est évidente. C'est une planche qui tombe du ciel devant le naufragé.

Mais je reviens à la pensée toute divine qui présida à l'origine de ces pieux établissements , et je dis qu'elle a fait de l'état religieux une vocation aussi certaine que toute autre. En effet , que Dieu

(1) M. Derbigny parle sans doute du I>. de Géramb.

(2 Qu'aurait dit l'auteur de cette lettre s'il l'eût écrite en 1835 , lorsqu'une horrible succession de suicides est venue donnera ces pensées une autorité si incontestable?

soit auteur du bien , qu'il s'intéresse au bien-être de ses créatures ici-bas , et je ne crois pas qu'on puisse nier son intervention dans ce qui intéresse ou les particuliers ou la société en général.

Maintenant, Monsieur, laissez-moi supposer que mademoiselle de Yillier s'ennuie aussi elle de ce monde où vous prétendez la retenir : ce sentiment, qu'on ne définit jamais bien, n'est pas moins difïicile à concevoir. Elle a un excellent père à qui elle rend justice; ce père lui prodigue toutes les preuves possibles de sa tendresse, il ne rêve qu'à son bonheur et s'efforce en tout de le procurer. Il berce sa jeunesse des espérances d'un avenir riant, il ne lui présente la vie qu'embellie de ce reflet de joie et de prospérité dont on se flatte d'autant plus quand on peut disposer de tant de moyens; il lui propose un époux, la dote magnifiquement , la presse de se livrer au inonde qui lui sourit et l'appelle... Et cependant la jeune fille écoute froidement ces offres qu'elle dédaigne ; tout cela lui pèse ; elle porte ailleurs des vœux ardents ; au lieu de ces objets qu'on étale à ses yeux et qu'on vante à son inexpérience , elle demande un autre bonheur : celui de n'être plus rien ici-bas qu'une de ces créatures privilégiées que Dieu attire vers lui par un charme inexprimable. On s'étonne de ce goût qu'on n'avait pas soupçonné ; on rit de ses idées , on oppose mille obstacles à leur accomplissement ; on s'élève avec force et autorité contre un dessein si bizarre en apparence :

mais elle , elle oppose aux raisons et aux empêchements le calme d'une longue persévérance ; elle parle avec modération de ses contrariétés présentes , avec joie de son doux et saint avenir. C'en est fait, un autre époux l'a demandée , elle s'est promise , et rien ne l'en détournera. .. Je me tromperais Lien, Monsieur , s'il ne fallait pas voir dans tous ces détails les marques d'une vocation véritable ; et vraiment, si Dieu veut s'emparer de votre fille, ce n'est ni à elle ni ù moi qu'il faut s'en prendre : c'est à lui seul que vous devez , me semble-t-il , vous plaindre et demander raison.

Libre à qui le voudra de m'accuscr ici de mysticisme et d'exagération , car j'ai d'autres arguments en faveur de ma thèse.

Tous êtes père, Monsieur le comte , et la Providence vous a donné des enfants moins pour vous que pour eux-mêmes. Yotre autorité sur eux a reçu du ciel un caractère sacré , qui ne ressort pas moins de vos saintes obligations que des sentiments qu'ils vous doivent. Mais êtes-vous tellement leur maître cpte vous puissiez dominer leurs inclinations le-, plus légitimes , restreindre les droits qu'ils tiennent de la nature, et vous jeter entre eux et leur avenir pour le régler d'après vous , au risque de les tromper et de les perdre ? Vous hésiteriez , je dois le croire, à rompre définitivement les liens qu'un amour pur aurait formés entre deux jeunes gens qui vous solliciteraient de le bénir. Pour peu

que vous y vissiez de convenance , votre cœur se rendrait à leurs prières ; vous craindriez de soumettre toute leur vie aux suites funestes d'un refus opiniâtre , et vous aimeriez mieux vous donner un gendre que de vous exposer à mériter un jour les reproches de votre fille. Eh bien ! je vous le demande : ces reproches , ne vous y cxposeriez-vous pas encore en usant de contrainte pour l'éloigner d'un autre état qu'elle choisit , en la forçant de rester dans une sphère qui ne doit pas être la sienne ? Il ne faut pas vous le dissimuler , Monsieur; point de sentiment plus impérieux que celui qui nous rapproche de Dieu par une inspiration secrète : tous les autres , si vifs qu'ils soient d'abord , s'affaiblissent enfin et cèdent aux circonstances ; à celui-là , au contraire , il faut que tout cède, il vit le dernier dans notre cœur. Yous pourrez donc le méconnaître , mais non le détruire ; vous pourrez le persécuter longtemps peut-être , mais l'anéantir, jamais!...

Je puis avoir quelque usage de ces choses ; c'est pourquoi je hasarderai un conseil que je regrette de n'avoir pu vous donner plus tôt. La violence , ou du moins une opposition trop marquée , ne devant pas réussir contre l'inclination de Mlle Alodie t prenez , Monsieur , le parti le plus sage : c'est également, j'en suis sûr, celui qui convient le mieux à votre cœur. Décidez-vous à la laisser disposer d'elle-même ; dites-lui qu'après avoir mis en œuvre

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tous les moyens suggérés par votre tendresse pour éprouver une vocation encore incertaine , vous consentirez à ne plus l'entraver si elle persiste ; demandez-lui un délai après lequel vous promettrez de la laisser libre ; et dans cet intervalle , observant ses habitudes, étudiant son caractère , soyez vous-même dans une espèce de neutralité , et , si je puis le dire , d'indifférence , qui dispose votre âme à un dénoùmcnt prochain , quel qu'il soit. De cette marche prudente et méthodique résultera pour vous ou la conviction que rien ne devait retenir dans le monde une jeune personne qui ne lui était pas destinée , ou le témoignage intime de ne l'y avoir retenue que par les seules chaînes de la conscience et de la raison.

Je m'aperçois , Monsieur , que ma lettre est déjà bien longue : j'ose croire cependant qu'elle ne vous aura pas déplu , et j'en trouve l'assurance dans mes intentions. Pour moi , je m'empresse d'oublier quelques petites expressions peut-être offensantes à mon caractère et à mon cœur. Eh ! comment n'excuserais-je pas aussi ce cœur froissé d'un père* comment ne prierais-je pas le ciel de l'instruire et de le consoler!... Oui , je me mets à votre place : vous n'avez vu dans ce que j'écrivais à votre Iille ni mes leçons de modération et de patience , ni mes encouragements à remplir ses devoirs de iille soumise, ni mes conseils , pourtant si clairement exprimés , de profiter de ses épreuves pour cxajui-

lier toujours mieux la volonté du Seigneur sur elle; tout contristé que je ne fusse pas de votre avis , vous avez pris mes consolations pour du prosélytisme, et mes raisonnements pour ceux d'un, homme abusé. Encore une fois, je comprends cette petite colère de quelques heures ; mais j'espère que maintenant , après m 'avoir entendu , et relisant , s'il se peut encore , ma lettre incriminée , vous me rendrez justice , car vous apprécierez mieux ma position et mes devoirs.

Encore une fois , pardon , Monsieur le comte , pour ce volumineux plaidoyer qu'autorise le droit de légitime défense , et qui ne restera pas inutile , je l'espère , pour votre conviction. Je vous ai parlé à cœur ouvert; veuillez donc me rendre justice, me confirmer votre bienveillante amitié , et recevoir l'assurance de la mienne , toujours aussi sûre et aussi dévouée. L'abbé Derbigny.

Alodic à madame Sainte -Sophie,

De L... 19 septembre 1831.

Je ne sais ce que vous devenez , ma bonne mère ; ou vous êtes malade , ou vous n'avez pu encore terminer la lecture de ma grosse histoire , ou vos laborieuses affaires ne vous permettent pas de sa*

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tisfairc à mon impatience : ne concevez-vous pas combien j'en ai de vous lire, ou plutôt de vous entendre , car dans toutes vos lettres il me semble que vous me parlez.

Ma tante est restée huit jours avec nous : nous en avons passé quatre à la campagne où elle a bien voulu m'accompagner , car le mauvais temps n'empêche pas d'y avoir des affaires, et mon père aime beaucoup à se reposer sur moi de celles qui l'y appelleraient. Ce sont vraiment huit bons jours que j'ai eus là. Mme de Yilleloin m'a paru bien différente de ce qu'elle était. Son titre de tante , que j'ai toujours respecté, ne m'avait pas empêchée de remarquer en elle beaucoup de choses que je n'y aurais pas voulues : c'était , par-dessus tout , une vanité quelquefois beaucoup trop marquée de ses qualités extérieures et de sa fortune. Je l'ai trouvée tout-à-fait changée ; un sermon qu'elle a entendu à Yilleloin a renouvelé ses idées sur tant de misérables objets qui l'avaient séduite : tant il est vrai qu'aux âmes droites il faut beaucoup moins de l'éloquence pompeuse d'une cathédrale que de cette simplicité naturelle cpie j'ai admirée dans quelques églises de campagne , et en particulier à Saint-lléal (1). Quoi qu'il en soit, trois ans ont suffi pour faire de ma chère tante une femme ao

(1) Maison de campagne de M. de Yillier; lV-lise du chileau est celle de la paroisse.

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complie; et j'ai réfléchi que si l'on savait toutes les ressources qu'offre la religion pour améliorer les cœurs et les caractères , personne n'oserait en dire du mal. N'est-il pas admirable de voir une jeune femme d'abord légère et futile, n'aimant que le luxe et l'ostentation , professant pour les choses de piété une sorte d'indifférence , prétendant qu'elle ne voudrait pas pour tout au monde qu'un de ses enfants fût pi être ou religieuse ; n'estil pas admirable de la voir tout-à-coup rentier en elle-même , jusqu'à se dépouiller de ses goûts mondains , modérer l'excessif emportement de ses volontés par une douceur angélique , parler de Dieu avec une onction qui touche , et dirigeant elle-même l'éducation de ses enfants qu'elle offre tous les jours au Seigneur, les guider par ses exemples et ses douces leçons vers une perfection qu'ils apprécient déjà, et leur insinuer en tout la pensée de Dieu comme celle qui doit présider à leurs actions et diriger leurs pensées ? Et cela sans effort , sans affectation , avec une simplicité charmante, et uniquement par ce mouvement de foi qui produit de si grandes œuvres dans ceux qui s'y abandonnent. Aussi il faut dire que ces petits enfants sont aimables. Natalie a dix ans et montre une raison supérieure à son âge ; elle est mûre déjà de tout ce que la sagesse chrétienne peut donner de modestie et de candeur. Sa mère la dispose à faire cette anuée sa première commu-

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nion ; quoiqu'elle la trouvât un peu jeune , son curé , à qui elle s'en rapporte entièrement , lui a fait comprendre qu'un an ou deux de plus ou de moins n'étaient rien , niais que la sagesse et les dispositions intérieures étaient tout , et qu'il fallait se hâter de faire venir le lion Dieu dans cette petite âme dont la pureté et l'innocence encore si intactes ne pouvaient manquer de lui plaire. Félix n'a que sept ans ; il lit très-bien et répond avec assurance sur les questions les plus importantes du catéchisme. Sa mère le lui a appris , aussi bien qu'à sa sœur, non en lui faisant répéter à satiété les mots et les phrases de chaque leçon , mais en exerçant beaucoup plus le cœur et l'intelligence que la mémoire et l'imagination , au moyen d'expositions nettes et précises des dogmes , de comparaisons justes et sensibles, et surtout par un langage plein de conviction et d'amour. Il est résulté de ces soins une instruction réelle dans ces aimables enfants ; non-seulement ils savent et comprennent , mais ils aiment et désirent. Natalie parle sans cesse du bonheur qu'elle aura de recevoir son Dieu ; elle fait là-dessus des raisonnements aussi solides qu'un prédicateur ; et Félix , qui regrette d'être si petit , demandait l'autre jour à sa mère de prier le bon Dieu qu'il grandît bien vite pour faire sa première communion. Le soir nous reçûmes la visite d'un vicaire général. Le petit bonhomme , qu'il se plaisait ù faire causer , grimpa sans façon sur ses ge-

noux, et, changeant brusquement de^convcrsation, lui dit : « C'est-il vrai , Monsieur, que je suis trop » petit pour faire ma première communion ? Ne » poun iez-vous pas me la faire faire tout de même? » - Et comme son interlocuteur répondait, pour esquiver, que Monseigneur ne le voudrait pas permettre : « Eli Lien, reprit-il, demandez-le-lui donc » pour moi, vous viendrez nous le dire demain. »

J'ai beaucoup parlé à ma tante de ma vocation. Je pense que mon père , qui avait connu sa sœur telle que je vous l'ai dépeinte d'abord , et qui n'a guère aperçu son changement dans les deux premiers jours qu'elle a passés avec nous, ne l'aurait pas volontiers laissée venir à St-Réal, s'il avait su combien elle partage ma manière de voir. Toujours est-il que j'ai trouvé dans ses entretiens autant de consolations cpie de prudence. « C'est une grande chose , m'a-t-dle dit , que cette résolution à exécuter. Je crois bien, d'après ce que vous me racontez de vos efforts et de vos combats, que vous êtes appelée par Nôtre-Seigneur ; mais puisqu'il semble vous laisser le temps d'un examen toujours plus solide , vous entrerez dans ses vues en profitant de ce délai pour vous examiner encore. Vous n'en serez que plus sûre ensuite de n'avoir agi que d'après lui. »

Nous nous sommes embrassées en regrettant beaucoup de nous quitter. Elle a fait promettre à min père qu'au mois de mai j'irai à Villeloin respirer l'air du printemps. Si je suis encore de ce

monde-ci , je ne demande pas mieux ; mais j'espère de jour en jour n'en plus être , et quoique je me voie frustrée depuis si longtemps , mon cœur vit toujours dans cette attente.

Et vous, bonne amie , que pensez-vous de moi ? Oh ! vous avez dû lire toutes ces petites pages, et déjà vous savez que croire de l'auteur. Mais ditesle-lui , de grâce ; si vous saviez combien je m'ennuie que vous ne me répondiez pas! J'ai

pourtant besoin que vous me souteniez : un peu plus libre, un peu moins inquiétée qu'à lYpcque où j'écrivis mes Mémoires, je suis cependant éprouvée par les mêmes obstacles; quoiqu'un peu plus résignée, je verse souvent les mêmes pleurs; je n'ai pour moi , encore une fois , que la perspective du bonheur que je me promets. C'est devenu pour moi une conviction; c'est là que Dieu me veut et qu'il m'attirera. On me parle des malheurs du temps, des orages qui menacent les établissements religieux : mais que m'importe ? il n'en sera jamais que ce que Dieu permettra. Toutes ces catastrophes à venir , je le sens , ne m'oient pas la vocation présente ; j'irai outre , j'arriverai au terme ; et s'il plaît alors au souverain Maître de toutes choses d'éprouver ma constance , ne me donnera-t-il pas comme à tant d'autres la force pour résister, le courage pour combattre ? Je l'ai dit et je le répète souvent , surtout au pied de mon crucifix où je trouve de si doux épanchemenfs : le

monde ne me sera jamais rien. J'obéis à une espèce d'impulsion qui me maîtrise , et elle ne peut venir que du ciel quand elle purifie les sentiments et les affections comme elle le fait en moi. Je vous en prie , ma bonne mère , écrivez-moi promptement , par charité, au nom de Notre-Seigneur ; songez que vous avez ici une fille malade que vos paroles guériront , et qui serait presque décidée à ne pas prier , d'ici à ce qu'elle en reçoive une lettre, pour celle qu'elle aime encore et qu'elle veut aimer toujours.

Alodie.

Madame Sainte-Sophie à alodie.

DeN... 8 octobre 1831.

Vous ne vous trompiez pas , ma chère petite ; une des trois raisons que vous attribuez à mon silence m'avait seule empêchée de vous répondre aussitôt que je l'aurais voulu. J'ai été malade , et, bon gré mal gré, il a bien fallu renoncer au plaisir de vous écrire , sinon à celui de penser à vous.

Je ne suis rétablie que depuis trois jours ; j'ai bien souffert , mais à quelles souffrances une religieuse n'est - elle pas disposée ? Elle a continuellement présente devant elle l'image de

celui qui embrassa pour le salut de tous tant de souffrances volontaires ; elle a promis de l'imiter et de le suivre : et dans ces langueurs mêmes d'un corps affaibli , dans ces douleurs violentes qui abattent et exténuent , il y a encore des douceurs pour quiconque sait penser à Dieu et les lui offrir. Tel est un des plus grands avantages de notre saint état : on se fait à tout , on supporte tout , et une âme ainsi exercée ne craint pas beaucoup la mort, je vous l'assure.

Mais je m'aperçois que je vais faire une dissertation sur les souffrances, ce n'est pourtant pas mon intention. Je vous dirai seulement aujourd'hui ce que je pense de vos Confessions , puisque vous m'en priez , et j'y ajouterai quelques remarques sur vos dispositions pour la vie religieuse.

Je trouve dans cet ensemble d'actions et de sentiments des indices d'une vocation véritable. Cette marche de la Providence qui semble vous placer dans le inonde et vous inspirer néanmoins des goûts si peu mondains; votre éloignemcnt pour les plaisirs , votre penchant pour la solitude, et surtout cette raison, la dernière et la plus solide, qu'en dépit des considérations opposées et les plus raisonnables en apparence, vous ne cédez qu'à un besoin irrésistible, à une voix secrète qui l'emporte dans votre cœur et malgré vous sur tout ce que peut objecter la nature ; tout cela , mon enfant ,

me laisserait sans inquiétude sur votre destinée, s'il n'était pas d'autres réflexions à faire, et de bien importantes. Je découvre, sans doute, que vous avez songé sérieusement à ce parti ; vous avez examiné avec tout le soin possible et vos inclinations et la volonté de Dieu; vous avez triompbé des périls les plus graves; votre confesseur partage votre conviction et vous croit appelée. En voilà certes bien assez pour établir toutes les présomptions en votre faveur. Mais est-ce là tout? Non , ma cbère fille , et il ne faut pas se croire assurée encore de sa vocation ; car , arrivée où vous en êtes , on manque , après tout , d'un secours essentiel : on n'a pas encore la lumière qui dissipera toutes les ténèbres et jettera sur votre conscience un jour pur et éclatant. Je veux parler de l'expérience de la vie religieuse , vie fort belle aux yeux de certaines personnes qui ne la comprennent pas et se trompent sur son essence et ses particularités ; vie qui n'est point du tout celle qu'on se figure , et cpie vous n'avez vue encore que de deux points qui prêtent à l'illusion : autrefois parmi nous , quand tout vous souriait au milieu de ces maîtresses qui vous aimaient et vous gâtaient peut-être un peu ; maintenant de votre cabinet, où les couleurs favorables égayent le tableau et l'embellissent à vos regards. Je conçois que , s'il était possible sur la terre de trouver un bonheur sans mélange , nous le ren-

contrerions dans la retraite où Dieu nous a placée»; mais il n'est pas dans les meilleures choses d'être parfaites, et de là les inconvénients qui se mêlent à nos avantages.

Il est prudent d'étudier les uns et les autres; ci quand vous les connaîtrez j>ien, quand vous les aurez pesés d'après vos forces , vous pourrez décider avec vous-même si Dieu vous parle toujours le langage qu'il semble avoir tenu jusqu'ici.

Je veux surtout vous entretenir de cet objet , et je m'y trouve autorisée par la confi mee que je vous connais en moi. Indépendamment de ce que vous dites de flatteur pour notre communauté dai.s un écrit (pie vous n'aviez destiné qu'à vous seule , et sans m'arrêter à ce que vous rappelez qui pourrait un tant soit peu réveiller mou petit amourpropre , je vous assure , ma lionne Alodic , que je vous veux beaucoup de bien et vous aime sincèrement. C'est pourquoi je ne vous dissimulerai rien des difficultés d'une vocation qui a quelque chose de bien beau, il est vrai , mais qui ne laisse pas, je le répète, d'avoir aussi ses teintes sombres, comme toutes les autres.

La vie religieuse , mon enfant , consiste dans les trois vœux qui nous y attachent. Les méditer , afin de ne les prononcer qu'avec prudence, voilà l'objet du noviciat; les accomplir avec toute L'exactitude d'une conscience pure, intègre, c'est l'œuvre à faire jusqu'à la mort. Ces deui choses demandent

assez de détails pour que je leur consacre une lettre tout entière ; je n'en parlerai donc pas aujourd'hui. Heureuse si je puis encore par là vous rappeler nies tendres sollicitudes d'autrefois ! Mon cœur , sans doute , me porterait à vous attirer vers nous. Quel bonheur j'éprouverais de vous voir revenir ici pour écouter de nouveau les leçons de la piété et de la vertu ! Mais quelques sentiments que nous vous conservions , la vérité avant tout , la gloire de Dieu qui se trouve dans la sainteté de ses créatures, votre salut enfin, et il n'est pas douteux que vous ne puissiez le faire hors du cloître, si le Seigneur ne vous y appelle pas. Ainsi donc , ma chère Alodie , je vous renvoie aux conseils de M. Derbigny , et vous engage à une espèce d'indifférence, jusqu'à ce que vous voyiez trèsclairement par mes réflexions et les vôtres ce qu'il faut définitivement choisir ou du monde ou du couvent.

Mais , à propos de M. Derbigny , une chose m'a préoccupée à la fin de votre cahier. Yous n'y faites pas mention de celui qui a remplacé votre premier directeur ; j'aurais voulu pourtant savoir à quoi m'en tenir pour le présent sur cet article. Il n'est pas peu important , comme vous l'avez remarqué vous-même, de hien choisir ce guide que Dieu associe réellement pour nous aux saintes fonctions de notre ange gardien. Yous me direz ce qui en est.

Notre bonne supérieure, à qui j'ai parlé de vous,

est indisposée depuis trois jours ; nous espérons que ce ne sera rien. Je vous quitte pour aller auprès d'elle. Sa santé, très-affaiblie , m'oblige souvent de la remplacer. Elle m'a chargée de vous dire qu'elle ne vous oublie pas , et se recommande à votre souvenir devant le bon Dieu. Elle s'est frappée de l'idée d'une mort prochaine , mais nous espérons que le ciel ne nous l'enlèvera pas encore ; elle fait tant de bien parmi nous !

J'ai aussi à vous dire les amitiés empressées de quelques-unes de vos anciennes compagnes qui sont encore ici. Entre autres , Anastasie , Honorine , Clémence et sa sœur pensent à vous et réclament votre souvenir.

Adieu , ma chère Alodie , jusqu'à notre prochaine lettre.

Sainte-Sophie.

Alodie à la même.

DeL... 15 octobre 1831.

Je n'ai plus besoin de vous dire , bonne mère , que j'aime toujours vos avis, que par conséquent je vous saurai toujours gré de vouloir bien me les donner. C'est pour vous presser que je me

bâte de vous répondre. Hélas ! quand me furentils plus nécessaires qu'aujourd'hui !...

Il faut que je vous le dise, puisque votre bonté m'encourage à ne plus rien vous cacher. Depuis le départ de ma tante, je suis toute changée ; les plus tristes réflexions se sont emparées de mon esprit et l'ont absorbé complètement ; elles m'ont jetée dans un abattement et un malaise que je ne définis point. Je pense continuellement au couvent ; je m'ennuie de tout ce qui m'environne ; un fond de tristesse involontaire me poursuit et m'accable ; cela me vend malade, et je crois que je ne tarderai pas aie devenir sérieusement. Je ne sais quelle cause assigner à cette disposition que je cherche vainement à maîtriser. Avant l'arrivée de 3Ime de Yilleloin , je m'étais sentie atteinte de quelques impressions semblables que sa présence avait dissipées ; les voilà revenues plus fortes que jamais , et triomphant de tous les efforts que je fais pour les repousser et les détruire. Quelque chose que j'entreprenne, je n'y trouve que du dégoût ; je sens que je ne suis pas où je devrais être. Rien ne me plaît de ce qui me touche le plus : la lecture que j'aime tant m'est insipide, la musique et le dessin me fatiguent, la présence de quelqu'un m'est à charge , et, au lieu de mon ancienne gaîté qui avait résisté jusqu'ici à tous les assauts, je suis dominée par un sentiment de peine qui produit en moi plus que de la mélancolie, une espèce de langueur qui circule presque

clans toute mon intelligence, attiédit l'activité cfe

mon esprit et ne me laisse trop souvmt que la force de pleurer. Oh ! que j'en ai besoin quelquefois surtout !... Et dans ces moments , c'est à vous que je pense', à mes heureuses compagnes, à Honorine, à Clémence, dont le souvenir est venu encore , à la. fin de votre lettre , ajouter à ce que je souffre. Oui... elles sont plus heureuses que moi...

Vous jugez , ma mère , si j'ai dû, souffrant tout ce que je n'exprime ici qu'imparfaitement, éprouver des peines encore plus vives en lisant ce que TOUS me dites de vos doutes sur ma vocation. Set ait-il possible que je ne l'eusse pas ! Non, Dieu m'aurait trompée, et, si cela était possible, je l'aime trop pour qu'il le veuille. J'ai vu trop clairement dans mon cœur ce qu'il veut et ce qu'il faut que je fasse. Ne cherchez pas à me persuader autrement Pour Alodie il n'est de bonheur que

dans ce qu'elle désire, et Dieu le demande aussi, car je l'aime trop pour m'abnser dans a Ue obéissance. Ah ! dites-moi plutôt combien il est doux de quitter pour lui ce qui flatte no- sens et captive notre âme si petite et si vaine ; dites-moi ce que vous éprouvez vous-mêmes , saintes religieuses, de bonheur et de repos ; dites comment vous anticipez de cette vie sur une autre dont l'éternelle illicite vous est accordée d'avance. Voilà ce que je veux r quoi qii'd arrive.

Mais je m'aperçois que je m'égare, ma bonne

mère , et j'oublie déjà vos sages conseils. Voyez comme votre pauvre iîlle est à plaindre : en ce moment encore , elle ne songe qu'à elle , et serait prête à vous oublier si le saint empire que vous avez pris sur tout son être ne réclamait hautement pour vous. Ab! malgré tout, que le Seigneur ne me reproche jamais d'avoir fermé l'oreille à votre voix que j'ai tant aimé à écouter comme la sienne. Aie voici toute calme , bonne mère , et je vais vous parler comme aux jours de mon bonheur.

Ce que vous me dites qu'il faut s'éprouver soimême , n'ai-je pas dit que M. Derbigny avait eu soin de me l'inspirer? J'oublie à présent si j'en ai fait mention dans mon cahier ; mais je me rappelle fort bien qu'il m'interrogea sur ce que je pensais à cet égard ; il s'assura que j'avais bien songé à toutes les difficultés intérieures de la vie du cloître , et ce fut sur mes réponses à toutes ses questions qu'il ne craignit pas de m'encou rager. D'après cela n'ai-je pas dû croire comme lui?., et puis n'y at-il pas un noviciat à faire dont rien ne peut me dispenser , et pendant lequel je n'aurai qu'à examiner de plus près les desseins de la divine Providence sur moi ? Mais je le comprends, vous devez avoir pour parler de ces grandes choses une grâce particulière : dites-m'en donc ce que vous pensez ; continuez d'être ma maîtresse et mon institutrice, de nie, conduire et de m' enseigner ; coin-

mcncez mon noviciat en me développant les secrets de cette vie mystérieuse à laquelle j'aspire , je vous devrai bien plus que l'éducation : le bonheur.

Vous me demandez qui a remplacé M. Derbigny dans l'administration de ma conscience. Je pourrais dire personne , car je trouve un large vide dans mes ressources actuelles sur ce sujet. Après le départ de ce dernier, quelques circonstances m'ont entraînée vers un ecclésiastique dont la réputation comme prédicateur m'avait fait espérer beaucoup. J'ai trouvé effectivement en lui un saint prêtre, mais je n'ai rencontré ht ni les lumières ni le zèle de M. Derbigny pour mon avancement. Il est vrai qu'il veut bien m'écouter ; mais quand il s'agit de me conseiller , c'est tout différent : il hésite , il semble craindre de se tromper , il m'engage à attendre , et cela me fait croire qu'il ne sait encore à cpioi s'en tenir sur ma vocation. D'un autre côté, il tient cependant à ce que je remplisse tous mes devoirs envers mon père, dont la position à mon égard rend la mienne si difficile ; et comme cela est plus spécialement du ressort de la confession , j'ai toujours l'avantage d'avoir un guide qui ne me laisserait pas errer , si l'envie pouvait m'en prendre. Pour la direction j'ai fort heureusement une autre voie, et j'y reconnais la bonté de Dieu qui me l'a ouverte. Mon cher et pieux Antonin semble être venu pour m'aider de ses sages entretiens et soutenir mon courage. C'est à

lui que j'ai recours dans mes doutes et mes inquiétudes. L'expérience que j'ai faite en mille rencontres de ses précieuses qualités, la confiance qu'on lui témoigne à L... où il est déjà connu et fait beaucoup de Lien, lui auraient ouvert mon cœur quand il n'eût pas été mon frère. Mais ce titre , qui me le rend si cher , lui vaut aussi de ma part un abandon et une franchise qui me soulagent et l'intéressent lui-même à ma sanctification. Nous parlons souvent de mes affaires ; je lui soumets et mes ennuis et mes perplexités. Persuadée qu'on, ne peut que se tromper en se dirigeant par soimême, je suis la marche qu'il m'indique, avec autant de dévoùment que de confiance, et je m'en trouve toujours fort bien. Il n'y a que dans mes peines présentes que sa parole a moins de force contre moi. Je ne m'explique vraiment pas cette persécution secrète que me fait subir une puissance cachée dans mon cœur et que je, veux inutilement déterminer : sans lui que deviendrais-je , n'ayant à qui me confier, ignorant le remède à un si grand mal, et surtout ne sachant quand finiront ces cruelles épreuves? Dieu soit béni de tout I J'ose espérer qu'il étendra sa main sur mon aine pour la consoler et la guérir. Cette pensée m'est venue aujourd'hui à l'occasion d'une lettre qu'Antonin a reçue. Après en avoir effacé la signature et la date, il me l'a fait lire, et j'ai adoré Notre-Seigneur qui l'a ïendu digne d'être si utile à des âmes qui ont souf-

fort comme la mienne. Après cette histoire je ne puis désespérer de moi. Quelque jour aussi auraije le ljonlicur de vous en écrire autant , et de vous témoigner enfin une reconnaissance que je

vous devrai à tant de titres? J'ai demandé à

Antonin qu'il me permît de vous envoyer cette lettre que vous lirez avec plaisir et édification. Il y consent , pourvu que vous la voyiez seule et la lui rendiez. Il me charge de vous offrir en même temps son souvenir respectueux. J'ai à réparer , moi aussi, non un ouhli, mais une négligence qu'excuseront peut-être tant de préoccupations qui m'assiègent : c'est de ne vous avoir rien dit encore pour votre vénérable mère supérieure. Soyez assez bonne pour lui dire que je l'aime et la respecte toujours comme autrefois; je prie souvent pour elle, comme pour vous. J'apprends son indisposition avec peine; Notre-SeJgoeur, je l'espère, daignera permettre que bientôt vous m'annonciez le {-établissement d'une santé qui VOUS estai précieuse. Adieu; vous ne tarderez pas à m'envoyer quelques mots de consolation. Encore une fois, toute parole de vous me sera chère, j'implore votre amitié... Oui , cnscigue/-moi ce qu'il faut que je fasse, et ne craigne/, pas d'écrire tout ce que vous pensez. Que veu.\-jc autre chose que la volonté de Dieu.1... Je le prie de VOUS rendre tout ce que je vous devrai , et vous embrasse comme l'une de vos iilles les plus lidèles. Alodie.

Une Religieuse à l'abbé de V illier .

R.... 9 septembre 1831.

Monsieur ,

L'intérêt que vous m'avez témoigné et les heureuses suites de vos soins sur mon âme semblaient exiger que je ne fusse pas si longtemps sans vous écrire : mais vous saviez avant moi ce que c'est qu'une religieuse, toujours occupée , jamais à elle; et bien souvent vous vous serez dit que si je ne vous remerciais pas enfin de m'avoir conduite dans l'asile que je désirais si fort, c'est que là je ne pouvais pas toujours disposer de quelques instants. Mais que vous dirai-je maintenant? Mes expressions pourront-elles jamais assez vous rendre ma reconnaissance? Voici aujourd'hui quatre mois que j'habite cette paisible solitude où j'ai pour toujours trouvé ce que le monde ne m'avait pu donner. Hélas! ce bonheur chimérique, je l'y aurais encore longtemps cherché si vous ne m'en aviez fait connaître le vide. Quand je pense que sans vous je serais maintenant aveuglée par les mêmes erreurs, entraînée dans les mêmes illusions , je me trouve impuissante à rendre au Seigneur d'assez ferventes actions de grâces. Après lui qui voulut se servir de

vous , Monsieur, c'est à vous seul que je dois tout. Que serais-je devenue si, au lieu de ce piètre charitable et plein de douceur que Dieu m'envoya , je m'étais trouvée éloignée de la vertu , qui déjà me paraissait tant difficile , par une sévérité à laquelle je devais m'attendre , il est vrai , mais qui aurait infailliblement accablé ma faiblesse ?

Ce fut cette charité sainte , Monsieur, qui vous fit prendre une si grande part à mes misères et qui vous intéressa à ma position. Que de fois vous me promîtes le bonheur dans la pratique de cette religion que j'avais si peu goûtée ! et quand l'Esprit saint eut daigné m'indiquer la voie où je marche, combien ne dus-je pas à vos lumières , au discernement que vous fîtes de mes dispositions , à la sage lenteur de vos décisions et de vos conseils? Vous apprendrez donc avec plaisir, j'en suis sûre , que je suis heureuse ici , et que tous les jours je promets à Dieu d'y rester, en le conjurant de bénir de plus en plus celui dont il se servit pour m'y conduire. JVon , le monde ne connaît pas , ne pourra jamais connaître à quel point le $eigneur peut changer en douceurs ineffables les amertumes de cette vie !... Nous sommes ici quarante-sept religieuses dont il n'est pas une qui ne sente le même contentement que moi. Quand elles ne le diraient pas, on le verrait à la sérénité qui brille sur tous les visages, à la charitéqui règne parmi nous, ù la piété qui préside à tous les exercices. Hélas ! avec

un sincère désir d'imiter mes sœurs et de suivre comme elles le chemin de la perfection à laquelle je suis appelée , je m'aperçois que je suis bien loin d'elles encore, et que j'ai des efforts à faire pour parvenir à leur mérite. Avec l'aide du ciel je ne me découragerai pas , et j'espère arriver. On m'a confié une classe de vingt-cinq enfants , toutes de douze à quinze ans, cjue je dois former en même temps à la piété et à la science convenable à leur âge. Cet emploi me plaît et me console : je pense , en m'en acquittant , qu'après avoir été assez malheureuse pour donner de mauvais exemples dans le monde et détourner ainsi de la religion ceux qui m'ont imitée, c'est une faveur de la divine miséricorde que je puisse maintenant réparer tout cela en inspirant à de jeunes âmes des sentiments et une conduite qui les sanctifient et portent les autres au bien. Je trouve aussi beaucoup de douceurs dans le saint exercice de l'oraison : c'est là particulièrement que IVotre-Seigneur me parle ce langage de son cœur , que le bruit du monde ne m'empêche plus d'entendre. Si quelque chose me coûtait , ce serait l'obéissance que mille obligations diverses mettent chaque jour à de nombreuses épreuves : mais , aidée des conseils du pieux et savant directeur que la Providence m'a donné ici et des encouragements qui me viennent de tant de saints exemples qui m'édifient , je passe facilement pardessus ces petites difficultés ; je commence même à

Sentir que la nature ne murmure plus autant et que la grâce la fait taire. J'ai été malade quelques jours vers le milieu du mois dernier : c'était de fatigue , et peut être aussi , d'après le médecin, des suites du changement d'air et de régime dont j'avais un peu souffert sans rien dire à mon arrivée dans la maison. Me voici tout-à-fait convalescente; et cette petite indisposition, que j'ai tâché de mettre au pied de la croix , aura servi du moins à me laisser quelque loisir pour vous écrire, et à connaître la charité de mes sœurs , qui m'ont soignée avec une affection dans laquelle j'ai reconnu que les liens du sang ne sont pas plus forts que ceux de la religion.

Maman est venue me voir : elle m'a parlé de vous, Monsieur , de façon à me faire croire qu'elle est bien revenue sur votre compte : elle m'a dit qu'on vous avait beaucoup regretté ; elle a surtout paru contente de me savoir heureuse infiniment au-delà de ce qu'elle avait prétendu. Je suis persuadée que vous apprendrez cela avec autant de plaisir que j\ u ai à vous le dire. C'est ainsi (pie Pieu se plaît à justifier ceux que le monde a condamnés si légèrement. Pour moi je suis revenue pour toujours, je l'espère, de l'estime (pie j'avais trop faite de l'un contre la gloire de l'autre. Soyez assez bon, Monsieur, pour toujours prier que je persévère dans ces sentiments, et veuillez agréer ceux du profond respect avec lesquels j'ai l'hou-

neur d'être , Monsieur , votre très-humble servante. Sœur Natalie.

L'abbé de Millier à madame Sainlc-Sophîe. De L.... 17 octobre 1831.

Madame ,

C'est avec la même confiance que ma sœur vous a toujours conservée que je m'adresse à vous dans une circonstance où j'ai besoin d'être secondé par quelqu'un qui l'aime et dont les observations puissent lui être profitables. Comme elle ne me cache rien , je sais qu'elle est en correspondance avec vous ; et vos lettres , que j'ai lues avec autant de plaisir que d'édification, m'ont persuadé que vous connaissiez fort bien son cœur et ses dispositions d'à présent. Vos conseils lui sont trèsutiles ; elle y attache tout le prix qu'ils méritent ; et si j'avais quelque titre pour les réclamer encore de vous , je vous prierais de ne pas lui ôter ce secours. Mais c'est en son nom que je vous en conjure ; vous lui avez toujours montré une bonté de mère ; quand Alodie se vit privée de la sienne , si digne des regrets éternels de ses enfants , vous avez bien voulu lui en servir. Cette tendre affection a

laissé dans son souvenir des traces ineffaçables ; elle vous regarde comme une autre mère , comme une amie pleine d'indulgence et de zèle ; et je me sens porté à partager pour ceux qui s'intéressent à elle toute sa reconnaissance.

J'aime Alodie autant cpi'on peut chérir une sœur. Son excellent caractère , sa piété douce , son cœur qu'elle m'ouvre avec une simplicité que j'admire , et dans lequel je ne vois que des vertus, tout concourt à fortifier une amitié que notre respectable mère avait vue naître dès l'enfance et entretenue avec tant de soin. Dans les circonstances difficiles où elle se trouve , elle a encore un autre titre à ma sollicitude : elle est malheureuse; et tel est, Madame, l'objet de cette lettre, qui doit vous prévenir de ce qu'elle ne vous aurait peut-être pas confié.

Autant (pie personne vous avez pu vous apercevoir maintes fois qu'Alodie a reçu du ciel , avec bien des qualités, une imagination vive , qui les relève toutes en les développants , mais qui ne lui eût été qu'un funeste présent si elle fût devenue moins vertueuse. Il n'est pas jusqu'à la vertu même qui ne puisse souffrir de ce beau privilège de notre intelligence , pour peu que se répandant sur nos désirs et nos affections les plus Légitimes , il nous porte avec trop d'ardeur ou de promptitude vers des objets qu'il est permis de vouloir. Alors il s'opère en nous, à notre insu et

comme malgré nous-mêmes, une révolution subite qui , de la patience et de la résignation trop longtemps éprouvées , nous fait passer au découragement et presque au désespoir. C'est ce qui arrive à ma pauvre sœur. Contrariée , par un père qui la chérit tendrement , dans une vocation que je crois Lien la sienne, longtemps elle a supporté tout avec une fermeté et une douceur qui ne pouvaient venir que de ses convictions et de profondes espérances. Elle se consolait par la confiance qu'elle mettait dans les promesses de notre père, qui semble pourtant n'avoir voulu, en les réitérant à de certains intervalles , que gagner du temps et lui cacher un refus trop formel. Mais , depuis un dernier entretien avec lui, la pauvre enfant a vu tomber cette confiance , et son courage n'est plus capable de la soutenir. Toujours triste , parlant à peine, surprise souvent cà pleurer, la privation qu'on lui impose épuise , pour ainsi dire , toutes ses pensées. Je ne puis , moi qui pouvais tant sur elle , la tirer de cet ennui : elle ne me parle plus que du poids qui , dit-elle , accable son cœur ; et quand je la quitte , sa femme de chambre, bonne fille à qui elle se confie volontiers , devient le témoin d'un chagrin que rien ne paraît plus devoir calmer. Je lui ai quelquefois entendu dire qu'enfin son exil finirait un jour , qu'à sa majorité du moins elle pourrait suivre un attrait irrésistible , et que d'ailleurs elle espérait n'avoir

pas à attendre jusqu'à ce terme un consentement qui devait seul désormais la rendre heureuse. Aujourd'hui cette consolation même ne lui est plus rien , elle n'y compte pas; et hier , comme je voulais calmer sa peine en lui insinuant qu'à la rigueur ce moyen pourrait être un jour invoqué , ses yeux se remplirent de larmes , elle me regarda : « Ali! dit-elle, avant cette époque le jour sera venu où je n'aurai plus à me plaindre de personne. »

Cette persuasion l'affecte , son imagination s'en empare, et je ne doute point qu'elle n'en soit occupée habituellement. Mon père témoigne du mécontentement de ce qu'il appelle de l'humeur; et dans son aveuglement , que j'excuse par le sentiment qui le produit , il ne voit pas que cet état peut devenir dangereux pour sa fdle. Je pense hien autrement, et je le lui ai dit : je crains qu'Alodie ne tombe malade , et j'ai appris à trembler à la seule pensée de ce mal , depuis que j'ai vu mourir de cette peine une jeune personne dont la mère en restera à jamais inconsolable.

Je suis prêtre , je sens tout ce qu'impose de prudence et de discrétion le ministère de la conduite des âmes; je ne me prononce jamais qu'après le plus mûr examen sur ce qui regarde le choix si important d'un état, quel qu'il soit , et quelque personne que cela regarde. S'il en était autrement, combien je mcménagcraisd'inquiétudes à la suite de ces innombrables décisions que je dois à

tant de personnes ! Mais après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas me tromper, je garde le sentiment que je me suis fait , et je me crois obligé de l'entretenir dans ceux que je conduis, jusqu'à ce que des preuves contraires ( car il peut en survenir quelquefois) viennent détruire l'opinion que j'avais acquise. Je puis le dire ici : d'après ces principes , je n'ai pas le moindre doute que ma sœur ne soit appelée à la vie religieuse par la volonté de Dieu qui l'y pousse. Tout a contribué à me le faire croire ; et quand on trouve des caractères si frappants de vocation exclusive dans un sujet qui , d'ailleurs , ne se dénient pas ; quand on ne peut attribuer ni à un caprice d'un moment, ni à aucun motif naturel , la détermination qu'il a prise ; quand, malgré les épreuves et les obstacles les plus puissants , on y persévère, et que ni l'âge, ni les biens du monde , ni un avenir séduisant , ni les violences mêmes ne peuvent tiïompber de ce que certains autres veulent bien appeler une chilïière , et qu'on ne s'arme contre les oppositions du monde que de douceur , de zèle pour les devoirs qu'on y a trouvés, de force et d'une généreuse fermeté , je ne crois pas qu'il soit permis en conscience de combattre ce pencbant si énergiquement soutenu. Un prêtre ne peut le méconnaître ; je n'ose dire comment un père devrait agir...

Une jeune personne que j'ai connue il y a quelques années vient d'entrer dans une communauté

d'où elle m'a écrit ; elle me parle de sa joie que sa mère partage, à ce qu'il paraît, après s'être opposée néanmoins aux désirs de sa fille. J'ai cru devoir montrer sa lettre à Alodie , afin de la consoler et de ranimer ses espérances en lui offrant un exemple du succès qu'elle désire. J ai même consenti à ce qu'elle vous l'envoyât, Madame ; vous pourrez en tirer les mêmes conséquences pour son repos, et lui faire envisager comme plus prochain qu'elle ne pense le terme des chagrins qui L'affligent. Je vous en prie au nom de votre amitié, diteslui tout ce que vous suggérera votre cœur et votre expérience; exhortez-la à me croire; vous ranimerez par une eau vivifiante cette plante qui dépérit sur un sol qui n'est pas le sien , et vous ajouterez à ma gratitude pour tant d'intérêt que vous lui avez déjà témoigné.

J'ose me recommander à votre pieuse charité devant Dieu , et vous conjure de croire, Madame, au respect de votre très-humble serviteur. L'abbé de Yillier.

Madame Saintc-Sopl.ic à Alodie.

>'... 22 octobre 1S31.

Vous m'affligez , ma chère enfant , par quelques passages de votre lettre ; vous me consolez par

quelques autres , de sorte qu'en pesant ces deux extrêmes je me sens portée à ne désespérer de lien. Je conçois que vous puissiez souffrir des contrariétés qui vous sont suscitées : la peine est un sentiment involontaire ; comme la pensée , on ne s'explique pas de quelle façon elle naît dans notre âme : on la sent , et c'est là trop souvent , hélas ! beaucoup trop pour notre cœur. Mais je ne concevrais pas que vous pussiez vous décourager , vous laisser abattre, et oublier ainsi l'une des plus belles prérogatives de l'Ame qui souffre : le droit d'offrir ses souffrances et d'en demander le prix à celui qui le premier ouvrit la voie étroite et y marcha. Si vous étiez avec moi et que .vous me fissiez part de vos chagrins , je me trouverais éloquente ; je vous presserais de dissiper les nuages qui assombrissent actuellement toutes vos pensées. Faites , ma chère fille , comme si nous nous parlions ; dites-moi encore: Oui, vous avez raison, bonne mère Sainte- Sophie , je ne veux plus m'écouter seule , et si je suis trop peu forte pour vaincre , je vais intéresser à mon sort le Dieu qui nous ordonne d'espérer toujours : un regard sur la croix , un mot d'amour au pied du tabernacle vont me rendre le repos qui s'enfuit.

Yous le voyez donc, je n'aurais pas voulu certainement vous attrister par mes réflexions , et vous m'avez mal comprise en y voyant des doutes sur l'ordre de la Providence à votre égard. N'ai-je pas

dit au contraire tout ce qui me portait à voir comme vous? N'ai-je pas énuinéré les motifs de ma conviction ; et pour cela fallait-il vous désoler , au lieu de vous livrer avec calme et dans un sincère désir de la volonté de Dieu à la confiance que je voulais vous inspirer ?

Méfiez-vous, mon amie, de l'une des plus belles facultés de notre esprit , car elle peut devenir la plus nuisible : méfiez-vous de votre imagination , qui embrasserait ou repousserait avec une égale ardeur et ce qui lui plaît et ce qui la heurte. Il faut également s'éloignei de ces deux excès en usant de son intelligence et de ses moyens selon l'esprit du Seigneur qui opère tout avec patience.

Et s'il est besoin d'une autre raison pour rendre à votre âme le repos qu'elle implore et changer ses amertumes en douces prévisions , souvenez-vous que de vos troubles résultera une tranquillité que rien ne pourra plus altérer. Un jour viendra où le Seigneur se sera plu à exaucer vos prières : vous serez à lui comme vous voulez y être; et, dans le silence qui régnera autour de vous , dans la paix dont vous jouirez , quels charmes ne trouverezvous pas à vous rappeler vos combats , à voir la main de Dieu soutenant sa faible créature contre les entreprises du monde! Quels précieux souvenirs viendront alors vous découvrir les ressorts cachés que la Providence fait mouvoir pour ceux qu'elle aime ! Qui pourra alors vous faire douter qu'elle ne vous ait choisie ? Non , mon enfant , ne

124 tES TROIS VOCATIONS.

vous ôtez pas d'avance le plaisir de reconnaître plus tard que Dieu vous aura trouvée fidèle, que pour lui vous aurez tout soutenu , et que votre confiance n'aura pas été trompée. Il en sera de vous comme de la jeune religieuse dont je vous renvoie la lettre. Je l'ai lue avec beaucoup de plaisir.

Puisque vous le voulez, je vais revenir sur quelques-unes de mes dernières paroles, et je vous parlerai de notre saint état qui semble devoir quelque jour, avant longtemps, je l'espère, devenir le vôtre. Sans nous occuper de ce qu'on appelle en général du nom de vocation ( sur quoi les simples lumières de la raison naturelle donneraient toujours des notions sûres , quand même la religion n'aurait pas aussi ses principes sur cet objet) , nous pouvons dire qu'une jeune personne , à quelque rang qu'elle se trouve et indépendamment de toutes les circonstances , n'a à prendre en ce monde que de trois partis l'un : ou elle restera dans le célibat , ou elle se mariera , ou elle se fera religieuse. Il n'y a qu'un état qu'elle ne peut décliner , et que Dieu a rendu non-seulement compatible avec tous les autres , mais inséparable de cbacun d'eux : c'est celui qui se renferme dans le titre de cbrétien. Celui-là , il faut nécessairement le suivre ; sans lui il n'est pas possible d'arriver au but où aspirent tous les hommes , et c'est en lui que nous trouvons les règles propres à nous diriger dans l'accomplissement des devoirs de chaque condition.

IJne remarque importante pour ce qui regarde

le mariage ou la religion, c'est qu'on s'y engage pour toute la vie. Il est possible de remédier à l'isolement où laisse le célibat dans le monde par des distractions légitimes; la vie n'y est pas aussi monotone qu'elle paraît l'être tout d'abord, car on n'est retenu par aucun lien , on a devant soi une foule d'objets variés qui la récréent, et si elle ennuie ou devient à charge on finit toujours par ce qu'on appelle prendre un parti. Mais ce patrti, on ne le quitte plus ; pour mieux dire, c'est lui-même qui prend plutôt qu'il n'est pris , et la moindre de ses conséquences influe sur toute l'existence à venir. La vie religieuse, avec des engagements qui ne sont pas moins indissolubles, entraîne beaucoup moins d'inconvénients , il faut l'avouer.

Dans cette dernière considérée comme vocation, il y a deux objets bien distincts. D'abord il s'agit de discerner si l'on y est appelé , puis à quel ordre on doit appartenir : choses qui méritent toute l'attention possible , et que l'on ne reconnaît qu'en balançant les obligations qui naissent de ce nouvel état avec les avantages qu'il procure.

Les obligations consistent dans le triple vœu de pauvreté , de chasteté et d'obéissance. Par cette observance étroite et continuelle des trois vertus qui ont le plus brillé dans la 'vie de Jésus-Christ , nous y conformons la nôtre bien plus exactement que si nous vivions dans le monde, oit ce, genre de perfection n'est pas possible. J'ai un chagrin que je

ne supporte qu'à peine, quand j'y songe : c'est qu'en général on n'a presque jamais que des idées fausses sur cet exercice continuel de l'imitation du Sauveur. On a le tort de nous croire malheureuses, ou de nous regarder comme de bonnes filles qui vivons et mourons sans profit pour la société et pour nous-mêmes : ceux qui ne voient pas en nous des victimes refusent d'y reconnaître le moindre dévoùment. C'est que tout objet veut être considéré de son véritable point de vue ; et certes on ne doit pas s'étonner qu'un philosophe (puisqu'on les appelle ainsi) hostile au christianisme et à tout ce qui en découle, pense de nous tout autrement que le catholique imbu du véritable esprit de sa religion. Et que serait-ce si nous prouvions à ceux qui bous blâment ou nous méprisent que la véritable philosophie est de notre côté ? Jugeons-en. Notre pauvreté , en nous dépouillant de tout ce qui captive dans la possession des choses humaines le cœur et l'esprit , nous laisse dans l'un et dans l'autre une plus grande liberté d'action et de pensée. Le cœur de l'homme est toujours où est son trésor , et si ce trésor ne se place point sur la terre , c'est dans le ciel qu'on va le chercher. Tout n'est que vanité icibas, tout s'évanouit et nous échappe: celui qui voit sa fortune menacée tremble pour elle et ne dort pas qu'il n'ait pris les moyens de la conserver ; s'il la perd malgré ses efforts et sa prévoyance, il se désole, il se consume en nouvelles entreprises, et trop

souvent enfin le malheureux perd la tête et meurt dans le désespoir. 3Iais celui qui renonce aux espérances de l'ambition et de la fortune , qui se contente du strict nécessaire et trouve dans cette modération le calme d'une âme toujours égale ; celui qui ne confie pas ses pensées et ses affections aux chances de mille événements aventureux , ne possède-t-il pas une bien plus grande liberté d\ n'est-il pas plus capable de s'élever à des considérations surnaturelles, de goûter les choses d'eu haut , comme dit St Paul ? Si je voulais faire ici la femme savante, mon enfant , ce dont je me garderai bien pour vous et pour moi , je vous citerais vingt axiomes de la philosophie ancienne qui viennent tous à l'appui de ces réflexions. "\ ous savez k quel point des sages du paganisme afïectèrent l'estime de la pauvreté : chez eux elle allait parfois jusqu'à la malpropreté et à la vilenie. Grâce à Dieu, chez nous on n'en fait pas un vice, et je crois que nous entendons un peu mieux la manière de la pratiquer. Au reste ce dénûment absolu ne nous prive que des choses inutiles. Le temps que nous passerions à régler nos intérêts, nuis remployons à des choses sérieuses ; uoti notre économe et notre dépensière ; et si nous renonçons à satisfaire cette foule de goûts futiles et capricieux qui se partagent la vie du momie , nous achetons en retour une heureuse indifférence. Ne possédant rien , nous ne craignons pas de rien per-

tire; et quand arrive l'heure suprême, dépouillées d'avance , nous ne ressentons aucuns regrets pour des richesses que nous n'avions pas.

J'avoue que la nature ne parle pas tout-à-fait ce langage ; elle ne se fait pas sans peine à cette abnégation de tant de choses vers lesquelles l'entraîne un rapide penchant. Mais la foi et l'espérance soutiennent ; bientôt on se fait à cette nouvelle atmosphère , on y vit paisible ; et comme il ne faut rien de plus à l'âme chrétienne , elle ne tarde pas d'y trouver son véritable repos.

Que vous dirai-je de la chasteté , pour laquelle vous avez toute l'estime qu'une âme pure est toujours portée à lui accorde!1?... Il n'était pas possible qu'elle ne devînt un apanage essentiel de la vie religieuse. Elle y tient aussi étroitement qu'au sacerdoce; car , les devoirs de ces deux états demandant une grande force d'esprit et une attention continuelle , il leur devient nécessaire de rompre avec tout ce qui touche aux sens et aux passions , misérables tyrans , capables seulement de nous rendre esclaves et de nous perdre. Ainsi, outre que cette obligation dégage la religieuse d'une infinité de soins inconciliables avec ses travaux extérieurs ou avec la retraite qu'elle habite , elle y puise encore un plus grand recueillement pour la prière, un désintéressement plus complet et plus prompt lorsqu'il faut se dévouer à de grandes choses , une tendresse plus persévé-

rante et plus douce pour les enfants que presque toujours elle est chargée de conduire, et qui deviennent les siens par une adoption d'amour et de bienveillance. Ceux qui n'en sentent point la beauté peuvent seuls, ma chère fille, se rire de cette vertu que les plus grands ennemis du divin Maître n'osèrent jamais attaquer en lui ; pour ne pas l'admirer il faut n'en avoir pas une idée , et il n'est réservé de l'attaquer et de la combattre qu'à l'être dont la corruption refuse d'en concevoir tous les charmes. Elle est si aimable quelle devient à qui l'embrasse comme un parfum qui embaume toute sa vie ; elle n'est point un joug, mais une chaîne légère qui attache au divin Epoux; elle jette sur L'âme une sérénité continuelle; elle est calme au milieu des tempêtes de la vie ; elle répand dans toutes les habitudes une aménité et une douceur d'où naît une paix inaltérable ; et c'est à elle, vous le savez, qu'il a été promis de marcher partout dans la céleste patrie à la suite de l'agneau sans tache.

Jusqu'à présent donc , rien de difficile , car être chaste est toujours un devoir , se faire pauvre est un bonheur , et il n'est rien dans ces deux choses dont ne puisse triompher aisément l'Esprit qui nous ouvre la solitude. Tout bien examiné , on y gagne, et je ne compte pas les petits assauts (pie l'ennemi ne peut manquer de nous livrer quelquefois. Mais voici venir une troisième maîtresse au joug de

laquelle il faut s'asservir , et qui ne paraît pas toujours aussi commode. L'obéissance a des droits impérieux sur quiconque se voue à la vie du cloître. Dès que vous y entrez, vous vous soumettez à la règle jusqu'à ne plus voir qu'en elle seule le mobile de toutes vos actions. C'est elle qui fait agir , car c'est elle qui défend ou commande. Elle est la première supérieure de la maison , régentant la supérieure elle-même , disposant de tout avec une précision qui ne se dément jamais , ordonnant les moindres détails, et dirigeant la communauté tout entière par un mouvement unique et spontané tel que pourrait l'imprimer la voix de la Providence. Vous voyez que si quelqu'un aime ses aises et chérit sa volonté propre, il trouve ici de quoi oublier ces complaisantes habitudes. C'est vraiment une reine que cette obéissance , car tout se rapporte à elle dans notre gouvernement , et c'est d'elle que nous viennent toutes les inspirations qui nous guident. Humilité , mortification des sens et du corps, vigilance assidue, recueillement, silence, travail , prière , récréation , tout lui est soumis ; et en tout elle s'efforce de nous former à l'esprit de sacrifice. Quand on vient parmi nous , on ne doit plus y être soi : on doit devenir la représentation vivante de la règle; quoiqu'il eu coûte , il faut la subir , et cette exigence ne peut souffrir aucune modification. S'il peut se trouver des exceptions dans la nature de certaines choses et de

certaines circonstances, les supérieurs en sont juges. Ce qu'ils prononcent, on s'y plie; et connue celui qui résiste au pouvoir légitime résiste à Dieu , cette soumission ne doit pas être seulement extérieure , elle exclut jusqu'au droit de se plaindre et de murmurer.

Vous trouvez peut-être cette reine un peu despote , ma bonne Alodie , et il est certain qu'elle s'arroge toutes les prérogatives d'un pouvoir absolu. Mais que voulez-vous? Elle est dans l'ordre de la Providence, et sa monarchie n'est essentiellement que le gouvernement d'un seul. ISe croyez pas toutefois que cette austérité soit bien terrible ; elle est clémente et gracieuse au contraire : c'est elle qui fait notre sécurité , parce qu'en écoutant sa voix nous déclinons toute responsabilité personnelle ; notre paix , car jamais L'âme n'est plus tranquille qu'à l'abri d'une pieuse soumission. Ajoutons encore , pour vous consoler, que la sévérité de sa toute-puissance est tempérée par l'indulgente bonté de ses interprètes. Celle que nous appelons notre mère est véritablement la mère communj : sa douceur rend aimables les lois qu'elle fait o! -erver; si l'inadvertance en éloigne , son exemple et ses pieuses observations y ramènent ; c'e^t par un chemin facile et coulant qu'on va à la vertu , et ce qui semble la contraindre , en réalité la facilite. A côté de l'obligation on trouve aussi tous les moyens de l'accomplir. La ferveur et le zèje des autres

sont des encouragements qui se multiplient en faveur de chaque œuvre différente ; l'exacte régularité qui partage tous nos jours devient en peu de temps une heureuse habitude , et cette dépendance , qui d'abord nous gêne et nous épouvante peut-être , n'est bientôt plus qu'un saint esclavage où l'on apprend à mieux aimer le Maître qui nous l' imposa.

Voilà ce qui est de notre existence, ma fille. Ici rien n'est exagéré ; les difficultés , les avantages , je vous dis tout , comme une expérience de vingt ans me l'a fait voir, et vous en saurez presque autant que moi si vous devinez ensuite que sous notre équateur il est quelques jours nébuleux , comme partout , mais qu'ils ne cachent le soleil que pour quelques heures ; que la poussière du monde pénètre parfois jusqu'à nous , niais que la piété la secoue et nous en débarrasse ; qu'enfin il y a diverses têtes et diverses humeurs , mais que la charité, qui ne change pas , excuse et supporte toutes les faiblesses.

Quant à l'ordre dans lequel Dieu nous appelle en particulier , c'est sur quoi chacune doit consulter son goût , son tempérament , et souvent même ses habitudes antérieures. Presque toutes les congrégations religieuses ajoutent aux trois vœux ordinaires un vœu spécial qui les attache à l'œuvre de leur fondation : ainsi, l'éducation de l'enfance, le soin des pauvres , l'assistance des malades, le plus

ou Kioins d'assiduité à la prière ; et ces différents objets varient encore^ selon les applications multipliées dont ils sont susceptibles. C'est à vous, mon enfant, de consultera cet égard l'esprit de chaque institut, de le comparer à vos forces, et surtout d'en conférer avec votre Ananie. Sur ce point vous savez ce que je pense. Tous avoir ici serait précieux à celle que vous nommez votre mère , et bien d'autres vous y aiment... Mais consultez le Seigneur, et qu'il décide. Je le bénirai de tout.

Je ne puis trop le répéter , dans une affaire de ce génie un directeur habile est un flambeau indispensable. Je dis habile , parce que tous ne le sont pas: et ce n'est pas là une injure au sacré caractère du sacerdoce , comme on pourrait le présumer ; non , car il est certain que les lumières du prêtre lui viennent de Dieu , que Dieu accorde certains dons à de certains hommes qu'il destine par là même à opérer un genre de bien plutôt qu'un autre. Comme il y a des grâces particulières pour l'avantage de l'église, il y a aussi des succès qui sont attachés à ces grâces (1) , et parmi elles aucune , je crois , ne mérite plus notre admiration que celle du discernement des esprits. Il est des hommes qui ne l'ont pas reçue : et pourquoi leur en deman-

(1 ) Mme Sainlc-So[ihie exprime ici une doctrine qu'elle avait sans doute puisée dans celle de St Paul. Cet apôtre développe fort au long ce même sentiment au 15e cb. de sa 1» Epit. aux Corinthiens.

derions-nous compte? Mais d'autres le possédât à un degré émanent; ils fouillent jusqu'au fond le votre àme , rencontrent justement ce qu'il faut détruire , ou établir, ou consolider, jugent parfois de vos dispositions véritables au premier coup d'œil, conseillent avec autant de prudenc e que de bonheur, et n'agissent ainsi que par une exacte connaissance de votre âme , acquise à l'aide de la réflexion et d'une lumière surnaturelle. C'est pour cela que les saints recommandent tant le choix d'un directeur aux âmes qui aspirent à la perfection; et ceci me fait souvenir que vous vous êtes très-bien appliqué cette pensée de St François de Sales , dans votre cahier.

Je vous plaindrais donc , chère Alodie , si vous ne m'aviez appris que le Seigneur a daigné suppléer pour vous à ce que vous n'aviez pas rencontré après M. Derbigny , en vous donnant M. votre frère , dont tant de motifs vous rapprochent , et que je crois effectivement digne en tout de votre confiance. Profitez de cette grâce , mon enfant : elle est bien précieuse et doit vous rassurer pour l'avenir, puisqu'elle vous montre le doigt de Dieu proportionnant ses faveurs à vos besoins. Ecoutez donc ce guide , ouvrez-lui tout votre cœur, dirigezvous par lui, montrez-lui la même obéissance qu'à celui qui est chargé de vous absoudre. En fait de direction, on se trouve toujours bien d'une grande simplicité.

J'espère que vous ne m'accuserez pas cette fois d'être laconique. Cette lettre vaut presque votre cahier ; je serais tentée Je vous demander pardon pour mes huit grandes pages , si je ne savais que vous y verrez encore mon cœur sous tant de choses. A propos de cahier , je vais joindre le vôtre à cet envoi : je vous exhorte à le relire ; les sentiments de courage et de résignation qui y sont exprimés vous consoleront en vous rendant plus forte que vous ne l'êtes maintenant. ]\e restez pas concentrée en vous-même, prenez quelque distraction, faites violence à vos ennuis qui ne dureront pas. Qui vous a dit que ce n'est pas le dernier sacrifice que Dieu exige de vous , et que , satisfait de votre généreuse soumission , il ne fera pas luire aussitôt le jour qu'appellent vos désirs?

Notre chère supérieure ne va pas mieux. La fièvre s'est déclarée hier au soir et n'a pas cessé encore. Je crains de ne pouvoir vous écrire de quelque temps. Puez toujours pour elle , et donnez-moi un prompt avis de votre docilité à suivre mes conseils. Soyez sure , ma chère enfant , que vous ne sortez point de mon cœur : partout je vous porte avec moi ; et chaque fois qu'il m'arrive d'élever nu m .une à l)ieu dans le jour , je vous trouve au fond de cette àme qui me semblez réclamer auprès de lui mon souvenir. Ce matin j'ai oilert la sainte communion pour vos besoins i je n'a\aispas oublié qu'aujourd'hui on célèbre dans le

ciel la fètc de votre sainte patronne. Je vous le répète : il n'est pas possible que je n'obtienne quelque bonne cbose pour vous , je prie ayec trop d'ardeur.

Adieu donc encore. J'embrasse nia chère et déjà toute raisonnable Alodie. Sainte-Sophie.

LETTRE Xlïî.

De la même à la même.

N.... 23 octobre 1831.

Me voici encore , ma chère fille , et sans doute vous ne vous attendiez pas à moi aujourd'hui ; mais je suis pressée de vous faire part d'un événement dont j'ai reçu la nouvelle hier , quelques instants après que j'eus envoyé à la poste pour vous : c'est l'abjuration d'Eléonore ; elle me donne sur tout ce qui s'y rattache des détails qui ne peuvent manquer de vous intéresser. Voilà pour moi un sujet de joie bien pure ; mais le Seigneur mêle toujours quelque goutte de fiel dans la coupe de ses consolations : notre digne supérieure se meurt; elle a reçu ce matin l'extrème-onction et le saint viatique. Je crains de vous apprendre bientôt que nous la pleurons. Je vous quitte. Priez pour elle et pour Eléonore dont je vous fais passer la lettre , comme elle m'en prie. Je ne vous eusse point écrit sans cela : mais il me semble que je ne dois

rien négliger pour vous consoler, vous distraire, et vous prouver combien je vous suis sincèrement attachée. Restez dans la paix de INotre-Seigneur, à qui je le demande si ardemment pour vous.

Sainte-Sophie.

jblconorc à madame Sainte-Sophie.

A.... 14 octobre 1631.

Ma BONNE MÈRE ,

Que de fois vous aurez pensé à moi depuis trois ans, si votre cœur m'est toujours resté le même! "Vous vous serez demandé où j'étais , ce que j'étais, et sans doute la persuasion vous sera venue que j'avais tout-à-fait oublié les bonnes religieuses de N — Vous devez être d'autant pins étonnée de me voir ressusciter aujourd'hui tout-à-coup à ces relations qui nie furent autrefois si douces. Mais il est une autre résurrection beaucoup plus admirable que le Seigneur a daigné faire. Celle qui vous écrivit en sortant de pension pour vous remercier de vos soins , et à qui vous répondîtes avec tant de prudence et de piété une lettre qu'elle conserve encore , était alors une pauvre protestante : elle est catholique enfin , grâce au Dieu bon qui touche les âmes et les convertit. Oui , nia bonne mère , je suis catholique. J'ai beaucoup à vous dire, c'est pourquoi je vais tout de suite vous ra-

conter comment s'est opéré ce prodige de la grâce. Vous le sauriez déjà depuis longtemps , si de douloureux événements ne m'avaient jetée dans une multitude de soins et d'embarras dont je suis à peine sortie.

Vous savez que ma mère n'avait tenu à me placer chez vous que dans l'espérance de me voir arriver par Aros exemples à la religion qu'elle professe et qu'elle aime tant ; que mon père y avait consenti d'autant plus volontiers , qu'il penchait lui-même vers le catholicisme , et que , déterminé en secret à l'embrasser , il ne restait anglican que pour ne pas laisser échapper la fortune d'un oncle septuagénaire. Un voyage que nous fîmes à Londres , lui , maman et moi , pendant l'été de 1829 , avait un peu ébranlé sa résolution ; car cet oncle , membre de la chambre des communes , ardent antagoniste des malheureux catholiques d'Irlande, et portant jusqu'à une espèce de folie son esprit de prosélytisme , avait renouvelé ses instances pour que son neveu gardât ce qu'il appelait la foi de ses pères ; et les discussions qu'il élevait à tout propos sur les matières de controverse avaient réussi à rejeter mon malheureux père au inoins dans le cloute : tant il est vrai que l'erreur sait donner à ses plus grossiers sophismes les apparences de la vérité I Moi-même , à qui maman avait souvent parlé de la beauté et de la divinité du catholicisme , je n'avais pas entendu ces dernières

conversations sans en souffrir , et j'étais retombée dans une indifférence complète pour les dogmes que j'avais déjà commencé d'admirer. Et tout cela n'avait été que l'ouvrage de deux mois ! Ma mère s'aperçut alors qu'il était temps d'arracher son époux et sa fille aux dangers qui les entouraient, et pressa notre retour en Fiance. Une fois revenu à ses habitudes paisibles , mon père , qu'une inspiralion ramenait sans cesse vers des idées saines , s'y attacha de plus en plus par une étude sérieuse des principes débattus entre les deux communions, et enfin il avoua bientôt qu'il était parfaitement catholique dans le cœur. 11 avait aussi dirigé mon attention sur les points controversés , et nulle part mieux que dans l'histoire de la réforme je ne voyais de pressants motifs d'abandonner l'erreur pour la yérité. 11 me semblait que l'origine seule du protestantisme et la hideuse conduite dt s hérésiarques et des héros subalternes de la secte prouvaient à tout esprit éclairé ce qu'il fallait en croire. Maman, qui n'avait cessé de prier pour que le ciel achevât son œuvre, était au comble de la joie. Elle nous pressait l'un et l'autre de revenir à la religion primitive, et j'y aurais volontiers consenti. Mais mon père tournait ses pensées vers son oncle qui ne pouvait tarder de mourir ; il promettait de se réunir à l'église avant même de recueillir la succession, et naturellement je me voyais enveloppée dans ce retard. JJélas ! fatal aveuglement ! qui peut s'as-

s ure r un jour de vie, et pourquoi met-on donc les Liens fugitifs de ce monde en balance avec le salut? Nous attendîmes : déjà plus catholiques qu'autre chose , nous nous entretenions souvent de notre avenir. C'était toujours avec un sentiment de foi que nous en parlions , et peu à peu nous en étions venus même , mon père et moi , à ne plus fréquenter les assemblées religieuses de nos coreligionnaires. Quelquefois seulement j'y paraissais encore, afin, disait mon père, de ne pas éveiller de soupçons qui auraient pu se communiquer au loin.' Pour lui , il s'en dispensait plus aisément , sous le prétexte de ses affaires et de voyages : car , malgré ce qu'on en répète fréquemment parmi les catholiques peu fervents , les protestants n'ont pas plus de foi que les autres , et sont en général de fort mauvais observateurs de leurs règles , déjà pourtant si faciles.

Nous passâmes ainsi quelques mois , au bout desquels mon pauvre père fut attaqué d'un asthme qui nous donna des inquiétudes. Les médecins indiquèrent des précautions , prétendirent , comme toujours , qu'il n'y avait rien à craindre , et nous nous tranquillisâmes. Cependant de fréquentes observations nous démontraient que le mal ne diminuait pas. Maman , forte , malgré sa tendresse , quand il s'agissait d'être chrétienne , osa parler de ses craintes à son cher malade , et le conjura de s'avouer catholique , de ne plus démentir son cœur,

de reconnaître à la face du monde la lumière qui s'était montrée à lui. Qu'importaient, après tout, des richesses qui nous étaient superflues? que mettre en comparaison avec l'éternité ?que répondrait-il à Dieu s'il différait trop une conversion devenue pour lui un devoir indispensable ? (Ces raisons et mille autres aussi claires ébranlaient sa résistance, mais n'en triomphaient pas. Nous crûmes observer aussi que nous avions à. combattre un ennemi que nous n'aurions pas soupçonné : le respect humain , la crainte d'attirer les regards et l'attention publique. Triste observation , ma bonne mère , qui nous fait voir combien l'esprit de l'homme est petit , puisque , tout capable qu'il est de concevoir une chose aussi sublime que la religion, il manque souvent de courage pour l'avouer.

Nous recevions assez fréquemment un certain nombre d'ecclésiastiques de notre ville, particulièrement ceux de la paroisse qui aurait été la notre, si nous avions eu le bonheur d'en avoir une. Les sentiments bien connus de mon père, sa réputation de charité pour les pauvres et les libéralités qu'il faisait passer chaque mois entre les mains du vénérable curé de St-Etienne , ses prévenences pour le clergé et une sorte d'intimité avec notre saint évèque, tout concourait à lui mériter l'estime et L'intérêt de ces messieurs. Maman eut recours à l'un d'eux qui vint nous voir, et aborda promptemeut la question importante. Sa bonté et son zèle

vainquirent enfin les répugnances de mon père , et il fut convenu qu'on s'occuperait sur-le-champ de l'abjuration. Yous jugez du contentement de ma pauvre mère qui en pleurait de joie. Je n'étais pas moins contente : une seule chose traversait mon bonheur ; c'est que papa voulait attendre qu'il fût mieux pour procéder à la cérémonie , étant alors très-fatigué et retenu au ht. Nous parvînmes encore à le déterminer dans notre sens , et on fixa à la semaine suivante l'heureux jour qui devait nous rendre à la vraie foi. Mais qui sait les desseins d'une impénétrable Providence ? La veille de la cérémonie mon père se sentait plus fort. Il s'était confessé plusieurs fois depuis quelques jours , et les heureuses suites de ce sacrement se faisaient sentir à son âme , car il avait de lui-même exprimé le désir que , s'il était assez bien pour s'y transporter , la cérémonie pût se faire dans la chapelle de la communauté du Bon-Pasteur. Dans le cas contraire, Monseigneur voulait bien venir recevoir dans la chambre du malade son abjuration et la mienne. Combien j'étais émue d'avance de ce qui allait se passer ! Combien déjà je rendais d'actions de grâces au Pasteur éternel qui attirait si tendrement à lui deux brebis égarées ! Hélas ! ma joie devait se briser dès ce même soir contre un malheur qui nous jeta dans la consternation. Au moment où nous pouvions le moins nous y attendre , mon pauvre père nous fut enlevé subitement , sans qu'on pût

le secourir , sans qu'il lui fût possible de proférer une seule parole. Au bruit des domestiques , ma mère et moi accourûmes dans sa cbambre. Ou venait de le placer sur son lit , où il conservait encore quelque sentiment de vie«ç mais il ne pouvait presque pas le manifester , et on ne le découvrait qu'au mouvement de ses yeux ; Il les fixait tour à tour sur sa femme et sa fille éplorées. M. Joseph , son confesseur , arriva bientôt ; il resta quelques moments seul auprès de lui , il lui donna l'absolution. Quand nous fûmes rentrées , ses traits étaient déjà beaucoup plus altérés : on y lisait une expression de douleur... Tout-à-coup il sourit légèrement en arrêtant ses regards sur un tableau du Sacré-Cojur qu'il avait fait mettre au pied de son lit , et un instant après...

Oh ! ma bonne mère , pourrais-jc vous dire ce que nous devînmes ? Quel coup terrible ! et qu'il faut de courage et de force pour adorer alors la main qui nous frappe ! J'eus besoin de toute la vertu de ma mère , dont la pensée se portait bien moins sur notre malheur que sur l'âme qui venait de nous échapper, pour me résignera une volonté toutes puissante. Moins instruite , j'y aurais vu une pénible épreuve pour ma foi ; mais tout autorisait en nous les plus consolantes espérances. Mon père était déjà catholique par ses vœux et par ses actes; il n'y avait pas deux heures qu'il avait parlé du lendemain avec une joie impatiente : nous n'avions donc pas

à douter que le Seigneur ne le reçût dans sa miséricorde, et c'était aussi le sentiment de M. Joseph. Dans ce funeste événement Dieu a donc tout préparé pour sa gloire : il aura béni les derniers moments de ce nouveau serviteur qu'il s'était choisi, et appris par un nouvel exemple à bien d'autres que la grâce a des heures qu'il faut saisir , et que trop souvent si on la rejette elle ne revient plus.

Je ne voulus pas attendre, vous le pensez bien , ma bonne mère , que le temps eût calmé une douleur si légitime, pour adopter publiquement la foi que tout le monde me connaissait. J'eus le bonheur enfin d'être catholique. Jamais une si douce oie n'avait inondé mon âme que dans ce beau our , où je devins ce que je voudrais avoir touours été. De tristes souvenirs, encore trop récents, se mêlèrent à cette solennité imposante. J'avais désiré que tout se fit d'après les règles de l'église qui m'ouvrait son sein ; les moindres détails me semblaient vénérables , et ceux même qui peuvent se modifier d'après les circonstances , je tâchai que rien n'empêchât de les observer. Notre pieux et digue prélat daigna m'adresser une exhortation que je n'oublierai de ma vie , et pendant laquelle mon cœur , de moitié avec le sien, promit au Sauveur d'adopter avec exactitude et de suivre avec persévérance tout ce que m'inspirèrent ces saintes paroles. Puissé-je y être fidèle ! Je l'espère de sa grâce : elle n'a^

pas été me chercher si loin pour m'ai ia adonner- Je passerais maintenant sur quelques particularités qui suivirent , si je n'y trouvais L'excuse du long silence que j'ai gardé avec vous. Le lendemain de mon abjuration, nous reçûmes la nouvelle de la mort de mon oncle , arrivée quelques jours seulement après celle que nous déplorions tant. Il n'avait rien su de nos affaires , quoique nous lui en eussions écrit sans mentionner toutefois une conversion dont la seule idée l'avait si souvent mis hors de lui-même. ILétait à croire que quelque personne officieuse aurait pris soin de l'en avertir,, cl nous nous étions réservé d'expliquer alors notre conduite. Malgré tout, les événements se compliquèrent de laconique ses dispositions ne purent être changées , et ma mère et moi nous trouvâmes seules héritières. Lue succession aussi considérable ne pouvait se recueillir sans que nous lussions sur les lieux. Nous refîmes donc un voyageen Angleterre. Les arrangements lurent lon/;s et difficiles : il v avait beaucoup de créanciers , les propriétés étaient éloignées les unes des autres ; de là , des courses et des pourparlers qui prolongèrent notre séjour dans ce vilain pays bien au-delà de nos prévisions. En6u , quand nous nous apprêtions à revenir, la révolution éclata en France. Ce qu'on en disait à Londres était capable de nous inquiéter ; nous préférâmes donc y demeurer encore , que de revenir au milieu d'événements dont l'issue était incertaine. C'est

quand nous avons vu les choses prendre une marche plus régulière que nous nous sommes décidées à revenir. Nous voici arrivées , Dieu merci , et je ne compte point repasser la mer de sitôt : il faut espérer que le Seigneur protégera notre pauvre France, qui est si cruellement agitée depuis si longtemps.

Telle est mon histoire , ma bonne mère. Conclue z-en avec moi que je ne puis trop aimer notre bon Sauveur qui m'a tant aimée. Vous vous joindrez à moi pour le remercier , et vous lui demanderez pour sa fille adoptive une persévérance qui ne cède à aucune tentation. Quand on a été aussi heureuse , on est obligée à bien plus d'amour ; ce qui fait que parfois je crains de rester trop au-dessous de la dette que j'ai contractée. Soyez assez bonne pour intéresser en ma faveur devant le bon Dieu toutes vos dames , surtout Mme Saint-Félix et Mme Isidore. Vous devinez que je n'oublie point notre excellente mère Supérieure. Je suppose que atous recevez de temps à autre des nouvelles d'Alodie de Villier ; si vous en avez l'occasion , ayez aussi la bonté de me rappeler à son souvenir qui n'a pas cessé de m'ètre cher. Bientôt je lui écrirai , et elle saura tout ce qui me concerne : je le dois à son amitié. Mais je serais bien aise , si vous le pouviez , que vous lui fissiez passer cette lettre ; cela m'éviterait de lui répéter les détails que je vous donne.

Je m'aperçois que j'en ai écrit déjà beaucoup , et

cependant vous serez satisfaite d'apprendre quelque autre chose qui nous intéresse, maman et moi nous allons décidément nous fixer à la campagne. IVous n'habiterons A... chaque année que pendant les trois ou quatre mois d'hiver : ainei nous resterons à la ville pendant tout le carême. Le reste du temps se passera aux Tilleuls , au milieu d'une petite société bien choisie qui nous environne à un quart de lieue , et de ceux de nos amis qui voudront nous y venir -soir. Il a été question de me marier, mais je n'y songe guère. Maman a besoin de sa fille qui la console en l'aimant , et qui d'ailleurs ne regarde pas le mariage comme un état plus heureux que celui qu'elle a. Après tout j'ai le temps : à vingt-deux ans on peut encore demander à y réfléchir, et la chose en vaut la peine. Mais, quoi qu'il arrive , je ne ferais rien sans l'avis de ma bonne mère Sainte-Sophie. Et que je l'aimerais encore bien plus , ce me semble , si elle voulait dès à présent éclairer un peu dans ce labyrinthe la marche de sa pauvre Ëléonore !... N'étant positivement décidée à rien , n'est-il pas bon que je sache d'avance ce qu'il me faudra faire un peu plus tard ?

J'en reste là , puisque je ne trouve plus un coin de papier où mettre un mot. Recevez , ma bonne mère , les respects de maman à qui je ne veux pas montrer ma lettre , car elle pleurerait encore. Priez pour elle, et croyez-moi toujours les sentiments

que vous avez connus autrefois à la plus affectueuse de vos élèves.

Eléonore.

falcnline à Alodic.

Paris, 2 S octobre 183 ï.

Tous me pardonnerez , ma tendre amie , si vous n'avez pas reçu de moi le plus petit mot depuis mon voyage à L. . . ; vous en aurez peut-être souvent deviné les motifs. Ce dont vous pouvez être certaine , c'est que l'indifférence n'était pour rien dans ce retard qui m'a coûté plus que vous ne pouvez le croire. Il n'est que trop vrai qu'on n'est point absolument maître de soi en ce monde , et j'éprouve plus que Lien d'autres les déplorables inconvénients qui confirment cette observation.

Je vous avais entretenue de mes peines, elles n'ont point diminué ; et comme je sais quel intérêt votre âme si bonne prend à la mienne , je ne craindrai pas de "vous ennuyer si je vous en parle encore. Je ne puis trouver de soulagement dans mon malheur qu'en pensant aux amies que Dieu m'a laissées et qui partagent mes chagrins. Ils sont bien cuisants ! Qui m'aurait dit , à l'époque de mon mariage , que sitôt il me fauchait les subir ? L'hu-

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meur bizarre , je puis dire le caractère injuste tle mon mari, ne me laissent aucun moment de repos. Il faudrait être un ange pour y résister , et je ne suis pas un ange , vous le savez. Tout ce que je puis faire, c'est de pleurer en secret quand j'ai laisse échapper une indignation qu'excite en moi la conduite toujours plus coupable de M. de Saint- Didier. En cachant aux regards des étrangers le sujet continuel de mes douleurs , je crois agir, comme je dois; mais c'est tout ce que peuvent les forces de la nature , et je ne me sens pas assez de résignation poursuivre l'avis que vous m'aviez donné à St-Réal. J'ai remarqué d'ailleurs que plus je cède , et plus j'ai à souffrir ; et puis , sachez-le bien,' ma chère amie , la patience et la douceur ne sont pas toujours possibles en regard d'une violence

excessive et d'un caractère hautain

Plaignez-moi, vous dont le cœur sensible m'a toujours montré tant d'amitié. Vous serez plus heureuse que moi sans doute : vous le méritez d'ailleurs ; et la Providence ne fera pas contre

vous une injustice Oh! si j'avais su ce que je

sais!... Oui, heureuses celles qui n'ont pas à regretter les plus beaux jours de leur vie ! Constance , dans une de ses dernières lettres , me parlait tle vous ; elle me disait que vous persistiez dans vos résolutions pour le cloître; mais j'ignore si vos obstacles s'aplanissent, et je désire beaucoup le savoir. Naturellement nos propres maux nous

rapprochent de ceux qui souffrent , et c'est, ma chère amie, une sympathie de plus entre nous. J'ai souvent envié et votre vocation qui finira par réussir, et votre résignation qui m'a tant édifiée. Mais Dieu n'a fait pour moi ni l'une ni l'autre. Je suis née avec un caractère trop vif, des passions trop ardentes , une haine trop prononcée contre toute injustice, pour m'assujétir aux violences dont

je suis victime. O mon Dieu, pourquoi faut-il

Chère amie , j'allais l'offenser...

Un des souvenirs les plus pénihles qui augmentent mes chagrins , est celui de tant de prédictions qu'on m'avait faites autrefois , et qui malheureusement se sont accomplies et se réalisent encore trop chaque jour. Vous savez ce que m'avait dit souvent Mme Sainte-Sophie : alors je faisais peu de cas de ses conseils et de ses avertissements. Ma frivolité , cpii me valait de si fréquents reproches, effaçait de mon cœur d'utiles instructions qui auraient du y rester. C'est là une de mes amertumes ; je sens que je n'ai pas assez de larmes pour regretter ce temps que je veux en vain rappeler. Oui , Âlodie , vous avez été bien plus favorisée de la Providence... Encore, si je pouvais faire servir tant d'épreuves à mon salut... Mais tout me décourage , tout m'accable et me dégoûte des meilleures choses. C'est à peine si ma foi suffit à mes besoins. Elle s'est tant affaiblie ; et quand je pouvais la fortifier par ma docilité aux enseignements

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et aux exemples que nous recevions à N — , je me suis montrée si infidèle à ses inspirations !...

L'autre jour , après une altercation assez vive avec mon mari , dans laquelle j'avais eu à souffrir de son humeur , et oii sans doute il avait souffert de la mienne , je rêvais à tout cela , seule dans ma chambre, n'ayant auprès de moi une ma fille qui jouait sur mes genou». Le calme de cette petite aine de trois ans , sa gaîté innocente, ses questions na'ives formaient entre elle et sa mère un étrange contra Le,, el me plongèrent plus avant dans mes tristes réflexions. La pauvre enfant me vit pleurer: son babil, qu'elle continuait malgvé mon silence, cessa tout-à-coup. Elle devint triste à son tour , se suspendit à mon cou pour m'embrasser , et pleura aussi. Yous dirai-je combien mon < était déclut'é ! Son père que a'était-il alors témoin de (.lie scène! Je ne i émotion.

Je me jetai à genoux , je priai pour lui : nia pi Pauline lit comme moi; cl si «.lie ne sut pas prier , si elle ne comprit pas tout l'objet de mes prié Dieu du moins l'aura vue et aura accordé à ta foi si pure ce que je ne méritais pas d'obtenir. Il me vint un peu île calme. Pauvre enfant '. ce ne sera pas la dernière fois qu'elle aura vu pleurer sa mère !... —Mon petit Prosper , qui a un an de plus que sa sœur , est moins sensible et beaucou] vif. Je crains qu'il n'ait le caractère difficile : j'ai tant de raisons de trembler devant î.iste

prévision! Dieu daignera peut-être m'aider dans la conduite de ces cliers enfants...

Ecrivez - moi , bonne amie , et donnez-moi encore quelques-unes de ces pieuses paroles qui me faisaient tant de bien chez vous. Croiriez-vous que j'ai écrit , il y a plus de deux mois, à Mme Sainte- Sophie, et qu'elle ne m'a pas répondu? Je ne'sais à quoi attribuer cette rigueur, à laquelle je suis très-sensible. Seule, dénuée de toute consolation, n'ayant personne qui me soit vous, je m'ennuie à la mort et me désole; je ne reçois quelque adoucissement que de la part de Constance qui m'écrit souvent, mais qui Aient rarement me voir , quoique M. de Saint-Didier ne lui ait fait que des prévenances. Notre respectable pore a besoin ■d'elle, et sa sollicitude ne lui permet guère de le quitter. Lui aussi souffre beaucoup de savoir une de ses filles malheureuse : ils parlent souvent de moi, et du moins je suis sûre d'en être aimée.

Faites comme eux , ma chère amie ; aimez-moi , je m'efforcerai de le mériter, et vous savez que si je ne manque pas de défauts , je n'ai pas le vice qu'on appelle ingratitude.

\alextine.

Alodic a Valentine.

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