L... G novembre
C'est Lier , hier seulement, que m'est parvenue votre lettre, chère Valentine, et dès Lier je voulais m'empresser d'y répondre : il m'est survenu une visite , et , comme dans beaucoup d'autres occasions, j'ai dû me résigner. Cela m'a fait penser à vous tout le reste de la soirée, et aujourd'hui vous m'avez encore accompagnée partout, mais surtout à la messe dans cette chère petite chapelle de St-Magloire , où nous avons été prier ensemble presque tous les jours pendant un mois. J'y ai demandé pour vous une foule de grâces , c'est au point que je me suis presque oubliée : car le souvenir de nos amies ne nous est jamais plus cher et plus vif que devant Dieu.
Vous me donnez une preuve d'amitié en m'écrivant, ma bonne amie , et je reste toujours sensible à des confidences qui jettent dans mon cœur une paille des peines du vôtre. 3Iais vous voulez sans doute que je réponde à vos épanchements comme je l'ai fait déjà , puisque mon langage d'autrefois ne vous a pas rebutée. Croyez bien , ma tendre amie , que je serais au désespoir de vous causer
le moindre chagrin; il faut, pour vous dire que je ne pense pas toujours comme vous , il faut que j'y voie une nécessité; il me semble que c'est pour moi un devoir de conscience... Et quelle satisfaction j'éprouverais si je pouvais apporter par mes conseils un peu de calme dans votre âme ! Permettez - moi donc de moraliser un peu ; je consens d'avance à ce que vous soyez juge de ma morale.
Je n'ai pas l'expérience de votre position , il est vrai , et je ne doute pas, sans juger par analogie, qu'elle n'ait beaucoup d'inconvénients que j'ignore et que je puisse apprécier moins bien que vous. Mais en est-il dans une seule des diverses positions de la vie qu'on ne puisse supporter avec de la patience et de la résignation ? Je sens bien qu'une âme généreuse , incapable du mal qu'on lui suppose, éprouve une indignation qui la subjugue quand elle se voit injustement accusée. Ce sentiment est le plus naturel et le premier qui éclate ; mais nous ne manquons pas toujours de force pour le réprimer , et c'est dans l'usage de cette force que résident pour nous les moyens d'acquérir la paix. En vain disons-nous que la douceur n'est pas toujours possible ; s'il faut un long exercice pour y parvenir, toujours est-il qu'on y parvient. L'essentiel est donc de commencer, de faire une bonne fois les premiers efforts; quoi qu'il en coûte, on finit par vaincre après quelques batailles livrées,
et ce triomphe est aussi précieux à nous-mêmes qu'il est beau aux yeux du Seigneur.
J'ai remarqué, ma chère amie, que tous tant que nous sommes nous cherchons toujours des excuses à nos misères personnelles dans les défauts d'autrui, comme si les imperfections de nos semblables ou Leurs vices même pouvaient autoriser les nôtres ou en diminuer la gravité. Hélas ! c'est la plus grande preuve de notre faiblesse. Nous blâmons ainsi dans nos frères ce que nous ne voulons pas reconnaître en nous; et cela me rappelle la parole du Sauveur reprochant à quelques-uns de ne pas voir leurs propres scandales, et de se scandaliser des moindres négligences du prochain'»
Ces réflexions ne s'appliquent-elles pas à votre état , ma bonne Valentine ? C'est ici que je demande toute votre indulgence pour être écoutée. M. de Saint-Didier n'a pas L'esprit commode, d'accord... il a L'humeur difficile , le caractère bizarre, je le veux avec vous. Cependant il y a nécessité absolue de le supporter ; ce n'est que par la patience que vous adoucirez vos maux , que même , à la fin, vous pourrez en être totalement délivrée. Cette patience ne viendra pas de vous , je Le sais bien, et il ne faut pas vous décourager parce que vous ne vous en croyez pas encore capable. Elle viendra de Dieu qui aide ceux qui le prient , et qui vous l'accordera si vous la Lui demandez. C'est un grand honneur d'avoir la foi,
puisque sans elle on ne peut goûter ces vérités consolantes. Mais avec elle rien n'épouvante , tout devient facile. Si nous avons reçu avec la vie des passions vives qui fermentent en nous avec tant d'impétuosité; si nous avons un cœur trop susceptible , une tête un peu légère, des goûts qui nous portent à la vanité , la foi est là pour tempérer cette ardeur , soumettre cet esprit , réformer cette tète, et inspirera notre volonté et à nos goûts plus de maturité et de convenance. Il n'est pas un vice qui n'ait son antagoniste dans une vertu de la religion , pas une répugnance de la nature que cette religion ne convainque de pusillanimité. A quoi aurait servi qu'un Dieu vînt parmi les hommes se revêtir de toutes leurs pauvretés , partager leurs souffrances , endurer patiemment toutes les douleurs , tous les opprobres, rassembler sur lui seul , en un mot, tout ce que l'homme est capable d'essuyer, si le chrétien ne devait pas l'imiter et le reproduire ? Ses divines leçons seraient donc autant de théories impraticables? ses enseignements et ses exemples n'auraient donc été pour nous que de brillantes et inutiles illusions? Combien sesait accablante une telle pensée ! Que de malheureux , déçus par elle tout - à - coup , passeraient de l'espérance au désespoir ! ]N on , non , ma pauvre A alentine , ce Dieu de bonté ne nous a point laissé en vain ses toutes célestes maximes. Soyez sûre qu'il veut nous les voir adorer dans une pratique de chaque instant.
Le souvenir de sa croix, dont il nous a légué l'image bien-aimée, n'est jamais sans profit pour L'âme cpii le médite , et c'est au pied de cette croix que je voudrais vous voir réfugiée dans vos aillictions. "Vous n'en reviendriez jamais sans une grande paix , sans vous trouver plus forte et plus courageuse.
Vraiment, je tremblerais de m'attirer des reproches pour ma hardiesse à vous parler de cette façon , si je ne savais que vous aimez la franchise de votre amie ; et te 1 est mon désir de vous voir heureuse , que je mets une fort grande confiance dans mes conseils : il me semble que vous allez les suivie, et qu'en un clin d'œil vous en éprouverez les résultats. J'insiste encore sur ce que je vous disais un jour à S t- Real : si l'exécution en est difficile , je n'admets point qu'elle soit impossible. Opposez, je vous en conjure pour votre bonheur, la patience la p!.. : emportements, la douceur à la violence, le courage aux assauts; pliez vos goûts à ceux de votre mari , prévenez ses désirs , souvent sacrifiez-lui les vôtres : par là vous satisferez son amour-propre, vous vous ouvrirez son cœur ; étonné de ce changement qu'il n'espère point devons, vous le venez aussi revenir, reconnaître ses injustices et ne plus vous laisser voir que ses bonnes qualités. Vous m'accuserez peut-être île présomption , mais je ne le dirai pas moins : je crois que si Dieu m'avait donné un maître, eu qu'il
m'épargnera , je l'espère , je me serais soumise à lui tout-à-fait, d'abord par devoir, puisqu'il est bien convenu que nous devons obéir , et un peu par ruse, afin d'en faire ce que j'aurais voulu tout en ne paraissant agir que d'après lui-même. Ne riez-vous pas de mes combinaisons de ménage ? Eh bien ! essayez-en , et vous me direz bientôt ce qui en résulte.
Je vais un peu vous parler de moi , et cela m'amène à vous faire observer que la Providence ne me ferait pas du tout une injustice , si je n'étais pas heureuse. En disant le contraire , vous jugez d'après votre cœur , toujours excellent , mais capable de se tromper sur les autres comme sur vous. Qu'ai-je fait, moi , ma chère amie, pour que le Seigneur m'accorde plus de grâces qu'à une autre ? Il a daigné m'appeler à un état cpii rend plus heureux que ne le sont la plupart des gens de ce monde , et voilà tout. Je lui en dois plus d'amour; mais je ne me croirais pas le droit de me plaindre, s'il me rejetait maintenant au milieu de l'océan que je redoute. Bénissons en tout son aimable volonté : c'est là une infaillible philosophie ; quelques peines qu'on éprouve , elle sait en diminuer le poids.
Yous me demandez si mes obstacles s'aplanissent. Non encore , et à mon tour j'ai à vous dire ma tristesse. Qu'il est dur , chère Yalentine, d'être ainsi retenue loin des affections que Dieu nous a
faites ! C'est plus que nies forces physiques n'en pourraient porter; et, avec toute la résignation que je puis y mettre , le fardeau me semblerait outre mesure si je ne trouvais dans le motif même de mes peines l'aliment à mon courage. L'espérance est cependant venue me sourire ; mon père ne me semble pas aussi éloigné depuis quelques jours du terme auquel je voudrais l'amener. Ses anciennes prévenances, qu'il avait paru oublier , reviennent un peu ; ses manières ont avec moi quelque chose de moins sévère ; je crois , en y réfléchissant , qu'il perd courage et bientôt finira par céder. Je suis persuadée qu'avec son bon cœur il ne pourra longtemps tenir rigueur à sa fille. 11 n'est pas dans la nature qu'on se violente ainsi ; et quand il arrive que la tête le conseille, le sentiment revient peu après à Lutter contre elle , et l'emporte infailliblement. Dieu, je m'y confie, accordera cette grâce à mes prières dont je ne me lasse pas . et à ma vocation qu'il doit protéger puisqu'il l'a faite. Je tâche tle me consoler en recourant à lui. Mon pieux et bon frère, dont vous avez su estimer la douceur et la pénétration, me soutient de sa tendresse et de son expérience ; enfin mon confesseur me fait trouver chaque semaine les moyens de renouveler mes forces. Oh ! que le divin Maître savait bien tous les besoins de notre cœur , quand il disposa pour nous ce sacré ministère ! Si nou; ne l'avions pas , qui pourrait y suppléer !...
l60 LES TROIS VOCATIONS.
Une autre pensée m'est extrêmement douce : en m' examinant depuis l'origine de mes contrariétés , je ne me rappelle point avoir été coupable de rien qui ait pu justement indisposer mon père contre moi. J'ai eu à souffrir, j'ai versé d'abondantes larmes , j'en répands encore tous les jours; mais Dieu ne me reprocbeia pas, j'ose le croire , de m'ètre élevée contre la violence et d'avoir résisté ouvertement à des injustices contre lesquelles ma raison se révoltait. Pardonnez-moi , bonne Valentine , si je vous parle ainsi de moi : c'est pour vous démontrer qu'on peut être patiente sans être un ange , qu'il faut excuser dans un mari comme dans un père des torts que notre imagination augmente dès que notre cœur refuse de les juger avec indulgence , et sur lesquels nous devons craindre de nous tromper par cela même que nous les souffrons. Un jour viendra que Dieu nous donnera pour première récompense le souvenir de notre modération. La patience est un des attributs delà charité. Attendons le jour de Dieu. Pour vous, mon amie , cherchez dans son sein les consolations que votre malheur vous rend nécessaires. Il en est la source profonde , intarissable. Votre petite Pauline l'intéresserait en faveur de sa mère , si celle-ci n'avait tout ce qu'il faut pour toucher son cœur paternel. Pauvre enfant , je ne la connais pas , mais je l'aime. Adieu , il est temps que je me taise. Que de choses je vous ai dites là ! Oubliez-
en quelques-unes si elles vous ennuient , relisez les autres si elles ne vous déplaisent pas à cause de moi ; mais gardez-les toutes si elles peuvent devenir un jour lune des plus sûres marques de l'attachement de votre amie. Alodie.
P. S. Je n'explique pas que madame Sainte- Sophie, qui vous veut tant de bien , ne vous ait pas encore répondu. 11 faut qu'elle n'ait point reçu votre lettre , ou que ses nombreuses occupations l'en aient empêchée. Elle a été malade, et la pauvre ■dame Flavie l'est à son tour bien dangereusement, de sorte que la maîtresse générale a tout à faire. Je vous engage , ma chère amie , à ne pas vous rebuter. Ecrivez encore ; ses avis valent bien qu'on y retourne. Au reste , je lui parlerai de vous dans ma prochaine lettre , et vous verrez qu'il n'y a nullement de sa faute.
Alodie à madame Sainte-Sophie.