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qui m'était imposée, ettje revenais promptément à n'implorer que la grâce de me soumettre au bon plaisir de celui qui se donnait à moi. Mais je dois le dire : tout en me soumettant , il me semblait que cette volonté céleste était conforme à mes désirs ; malgré moi je songeais à une vie qui me souriait plus que toute autre ; et dans le reste de la journée toutes mes pensées se reportaient à cet objet, me plaçaient dans un grand calme, me laissaient croire souvent cpie je n'aurais pas d'autre vocation, et unirent tellement par m'accoutumer à le croire, que bientôt je regardai comme une chose fort naturelle île ne songer à aucun autre parti.
J'étais dans cet état lorsque enfin M. Derbigny me demanda un jour , en me confessant , si je pensais toujours à ce dont je lui avais parlé. Les précautions qu'il paraissait prendre en me faisant cette question indiquaient un bomme qui ne voulait revenir qu'avec une grande réserve sur une affaire délicate : je Le sentis ; et comme soulagée d'un poids qui me pesait depuis longtemps , car j'avais attendu qu'il voulût bien me remettre sur cette voie pour en causer avec lui, je lui exprimai tous mes sentiments , toutes mes espérances , et cela avec une force et une vivacité qui dut , je crois, faire passer tout mon esprit dans le sien. < Oui, mon père, , lui dis-je; Qui, j'y pense toujours, llien ne peut m'en distraire. Ce n'est plus seulement
une idée, un aperçu vague et indéterminé sur mon avenir; c'est une persuasion qui m'est douce ; c'est une conviction profonde, une lumière qui pénètre mon àme et la remplit. Tous mes projets , toute mon ambition reposent dans cette pensée qui fait mon bonheur. Que j'ai souffert de ne pas vous en parler ! Ces trois mois m'ont semblé trois longues années. Pour vous voir si souvent et ne vous en rien dire , il a fallu tout l'empire que j'ai voulu laisser prendre sur moi à l'obéissance ; il a fallu que je compte trouver dans la grâce de ma vocation une récompense à cette vertu. Hélas! si vous saviez combien je souffre et quel bien vous me feriez en me disant que vous pensez comme moi ! Oh ! mon père , quand sera-ce donc que vous me direz : Oui , soyez religieuse. Voyez comme je le désire... Dieu me laisserait-il cette soif de lui appartenir tout entière s'il ne m'appelait à me rassasier avec lui î — » Ce langage venait de mon cœur ; je me rappelle encore qu'il était plein d'énergie, et je me représente parfaitement aujourd'hui ce que j'éprouvais alors. Mon pieux conseiller parut le comprendre : il vit bien qu'il devait me répondre , et cependant il voulut auparavant sonder plus minutieusement mes inclinations. Je dus me soumettre à une série d'interrogations qui toutes avaient pour but d'examiner comment je jugeais des choses du monde ; si je m'y croyais quelque penchant ; de quelle façon j'envisageais la
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vocation religieuse ; quelle idée je m'en étais faite jusque-là. 11 voulut savoir aussi quelle iulluence cette pensée avait eue sur mes devoirs envers mon père, si mes préoccupations ne m'avaient pas habituellement détournée des soins qu'd m'avait confiés dans sa maison. Yoilj à quoi il fallut répondre, et à mille autres choses encore ; et je ne puis dire toute la joie que j'éprouvais lorsqu'à chaque point de cet examen qui devenait presque la matière d'une confession générale , je découvrais en moi précisément tout ce qu'on voulait y trouver. Mais aussi dans M. Derbigny quelle prudence que je ne me lasse point d'admirer ! quelle parfaite connaissance de mon àme! et comme il devait l'avoir étudiée, tout en feignant de l'oublier ! Ce fut alors qu'interrompant par quelque peu de réflexion notre dialogue si grave de son côté , du mien si animé et si expressif, il me dit avec cet accent de piété profonde que lui inspirait toujours une grande pensée : « Oui , ma fdle , je crois que Dieu vous appelle. J'ai bien réfléchi à tout ce que vous m'avez dit depuis cinq mois ; je puis dire que j'y ai pensé tous les jours devant le Seigneur ; et , quoique je vous aie témoigné en apparence une certaine froideur à cet égard , je n'en ai pas moins suivi tous les mouvements de votre âme; j'y ai découvert maintes fois ce que vous ne croyiez pas me dire, et tout à l'heure même j'avais d'avance toutes vos réponses à mes questions. Je le crois donc : Dieu vous ouvre une route qui n'est point
celle de tous. C'est à vous maintenant d'y marcher avec zèle et persévérance. Il me faut une profonde conviction pour vous parler ainsi. Le peu d'hésitation que vous me voyez ne m'est pas ordinaire en matière semhlahle : c'est que tout me porte à vous encourager. »
Je ne puis dire quel effet produisit en moi ce peu de paroles. Un ange les eût dites sans m'apporte^ plus de joie. Oh ! qu'en ce moment je me sentis heureuse ! Tout était pour moi dans ce peu de mots, j'y voyais tout mon avenir ! Je pleurai de bonheur, et je ne sais si jamais personne versera de plus douces larmes...
Cette petite scène , qui n'avait que Dieu pour témoin , toucha M. Derbigny, et l'engagea sans doute à me faire part dès lors de toutes ses pensées. Selon lui je devais me préparer à combattre : mille obstacles s'élèveraient contre l'accomplissement de mes désirs, et je ne parviendrais au but que j'enviais tant qu'à travers de nombreuses épreuves. Mais rien de cela ne devait m'arrèter. En définitive , je devais reconnaître à n'en plus douter la réalité de ma vocation dans la constance que j'opposerais à de nouvelles peines. Ces prédictions ne m'épouvantèrent pas beaucoup ; je m'y arrêtai peu ; et tout le reste de la journée, jusqu'au moment où le sommeil l'emporta enfin sur mille réflexions qui dominèrent mon esprit, je ne fus livrée qu'au bonheur que je ressentais.
La fin de cette semaine s'écoula paisiblement
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dans mes occupations habituelles. J'étais plus gaie que de coutume ; mon père m'en fit deux ou trois fois l'observation en plaisantant , et il ajouta enfui : « Je commençais à croire qu'Alodie voulait se faire religieuse, mais je vois qu'il n'en sera rien. » Ces paroles , que je m'efforçai de prendre sur le ton qui les accompagnait , me rirent cependant une impression que je ne puis rendre. Si je ne me fusse pas détournée à l'instant , une rougeur subite m'aurait trahie, et je ne sus trop comment dissimuler mon embarras, suggéré alors par un mot qu'on ne jugeait pas sans doute aussi voisin de la vérité. Jusque-là je m'étais enivrée de mon bonheur, je l'avais savouré toute seule par l'espérance d'y parvenir , et je n'avais songé nullement aux dernières prédictions de M. Derbigny ; j'avais même oublié que , puisqu'on me permettait de voir une vocation réelle dans mes désirs, il fallait bien que mon père en fût instruit : et ce fut cette pensée , dont je venais d'être frappée subitement, qui me jeta aussitôt dans une appréhension des plus pénibles. Dès que je fus seule , je me livrai sans contrainte à mes calculs ; je cherchai mille moyens d'annoncer une nouvelle si peu attendue; je me décidai successivement à des expédients divers, qui tous devaient m offrir une ressource que je regardais comme indispensable : celle de faire connaître mes intentions .ins essuyer l'orage qu'elles feraient naître. Ce fut là ce qui me tourmenta le plus , et ce jour d'incer-
titude compensa largement tout ce que j'avais eu de repos les jours précédents. Enfin , je m'arrêtai au projet de mettre M. Derbigny dans mes intérêts ? il connaissait mon père , qui estimait ses vertus et ne refuserait pas de l'écouter. Je pris donc la résolution d'aller le prier dès le lendemain de me servir d'intermédiaire.
M. Derbigny consentit à se charger de cette mission , tout en m'avouant qu'elle lui paraissait délicate ; il me répéta que je trouverais des obstacles , et qu'il fallait m'attendre à de longues épreuves.
Il vint dès le soir même , et demanda à mon père un entretien particulier. Dès que je fus instruite de son arrivée , je me retirai dans ma chambre , et priai Dieu de disposer tout pour sa gloire et selon mes vœux. 7e restai ainsi pendant une heure , inquiète , il est vrai , mais cherchant à me rassurer par la confiance que j'avais en Celui qui nous connaît mieux que nous-mêmes , et qui sait bien réaliser ses desseins en dépit des empêchements qu'on lui oppose.
J'étais encore à genoux devant l'image de la Sainte Yieige, quand tout-à-coup mon père entra et me trouva dans cette posture. Je me levai promptement et m'efforçai de lui sourire ; mais son air sérieux et grave m'intimida. Croyant découvrir dans ses traits une expression de mécontentement , je tremblais déjà , désirant et craignant qu'il m'adressât la parole ; et comme il tardait trop à mon
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gré, par une inspiration soudaine je mis un terme à cette inaction en nie précipitant clans ses bras: j'y restai quelques secondes sans dire un mot , étreinte sur son cœur où il me pressait étroitement. Ce témoignage de tendresse venait fort à propos pour me rassurer. Je versais des larmes qui coulèrent sur son visage et qui se mêlèrent aux siennes ; car, soit qu'il y fût prédisposé par ce qu'il venait d'apprendre, soit que j'eusse réveille'' sa sensibilité pai la mienne , il pleurait aussi , et beaucoup plus que moi. Si quelqu'un eût été alors témoin de cette scène muette , on se fût attendu à voir un bomme , blessé dans ses affections les plus chères, se répandre en reproches que sa tendressse aurait assez justifiés. Il n'en fut pas ainsi toutefois : il s'assit enfin , se remit peu à peu de son émotion , et avant que la mienne , qui peut-être avait été plus profonde, disparût entièrement, il entama un long discours que j'écoutai en silence , et dans lequel il s'offbrça de faire valoir tour à tour des raisons qui m'émurenl et d'autres qui ne m'ébranlèrent pas. Il commenta par manifester de l'étonnement de ce que j'avais chargé un étranger de lui annoncer une nouvelle qui l'affligeait . et que j'aurais pu . disait-il, lui donner moi-même. Ensuite, venant à laquestion principale , il médit que ma détermination ne le surprenait pas moins ; que sans doute elle n'était pas encore mûrie par de solides réflexions : qu'il comprendrait difficilement qu'à mon âge et
entourée dans le inonde de tant d'espérances flatteuses , on pût songer à un parti qui semblait extrême et que personne n'approuverait ; que je pouvais faire mon salut hors d'un cloître ; qu'il était loin de vouloir gêner en rien mes goûts et mes inclinations de piété , mais qu'il lui semblait qu'on pouvait les satisfaire sans être religieuse , puisque l'Evangile n'avait jamais fait un précepte de la solitude absolue. « Au reste , ajouta-t-il en ca- » chant mes mains dans les siennes, mon Alouie , » je ne veux que ton bonheur ; je ne saurais ne » pas vouloir ce qui peut le faire : mais avais-je » tort de compter sur toi comme sur le soutien de » ma vieillesse; d'espérer que tu serais un jour la » couronne de mes cheveux blancs , et que tu rem- » placerais près de celui qu'elle aimait tant ta » pauvre mère , dont tu m'es l'image ? Et ton » frère !.. Quand j'ai permis qu'il suivit son incli- » nation , je croyais du moins qu'il me resterait » une fille. . . Si je dois être déçu de tant d'espé- » rances, je m'y résignerai... Mais c'est toi qui en » décideras : penses-y , et , quand tu le croiras à ■• propos , tu me diras si tu résistes à des consi- » dérations si puissantes , ou si l'amour de ton » père a triomphé de chimères dont tu n'es pas » sûre de ne jamais te repentir. »
De telles paroles étaient faites pour me donner à réfléchir. J'éprouvai pendant quatre ou cinq jours une espèce de gène intérieure , en pensant
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que mon père avait des soucis et que je les lui causais. Cette pensée me lit pleurer plusieurs fois : j'étais si peu accoutumée à lui faire du chagrin !... Mais je finis par retrouver nia tranquillité ordinaire , en nie persuadant que je n'en étais du moins qu'une cause fort involontaire. Qu'y pouvais-je en effet ? N'était-ce pas, après comme avant , la même voix qui parlait à mon àme ? N'avais-je point les mêmes motifs de fuir le monde ? Et les larmes d'un père, si pénibles qu'elles fussent à supporter , devaient-elles me faire oublier les raisons si puissantes qui m'avaient déterminée ? S'il s'opposait à ma vocation et que par là je misse en danger mon salut , devais-je céder à des considérations qui tournaient à mon désavantage? Yoilà tout ce que je pensai , et je m'assurai encore de la justesse de ces vues par un entretien avec IM. Derbigny, qui les approuva et m'ôta des lors toute incertitude.
Ici c'est encore une consolation pour moi de le reconnaître : Dieu seul nie soutenait dans ces difficultés qui se présentèrent si vivement à mon imagination ; et vous savez, mon Dieu, combien je vous priai de fortifier ma faiblesse en éclairant mon intelligence. Que de fois je vous conjurai de ne pas permettre que je lusse abusée par ma propre volonté ' Malgré la confiance que j'avais en ce guide choisi par vous pour me conduire, j'appréhendais quelquefois d'écouter trop nus sentiments; il me semblait que je pouvais me tromper moi-
même , et l'assurance que j'avais le plus souvent de ma vocation était traversée par bien des fluctuations et des retours. Mais toujours , bientôt après , vous me rendiez la sérénité que j'avais perdue , et toujours quelque chose me disait que je verrais l'accomplissement de mes désirs.
Au reste on ne me laissa pas longtemps dans une position qui favorisât ces inquiétudes intérieures. Par un calcul tout contraire à ses projets , mon père s'imagina qu'il fallait me distraire , et qu'en me jetant au milieu du monde et de ses plaisirs , j'irais peut-être me frapper étourdiment contre quelque objet auquel mon cœur se laisserait prendre. Les réunions recommencèrent après le carême, et je ne pus nie dispenser d'aucune. On organisa aussi plusieurs parties qu'on appelait de plaisir , et l'on parvint tout au plus à m'y ennuyer à merveille. Il m'était facile d'apercevoir le but caché de ces innocentes manœuvres ; et , dès que je me doutai de ces intentions hostiles , je pensai à nie roidir contre les enchantements qu'on préparait. Aussi, plus on me chagrina de bals et de fêtes, plus je désirai d'en être débarrassée ; plus on me vanta le monde où je ne rencontrais que gène et contrainte, plus je soupirai après la vie du cloître et le silence qu'on y goûte. J'avais bien plus de ferveur dans la prière quand j'avais été obligée de passer une grande journée en visites inutiles ou en cérémonies fastidieuses , et les habitudes de la piété me
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devenaient toujours plus chères à proportion qu'on y mettait plus d'empêchements.
Dans l'intervalle îles réceptions et des fêtes , et souvent même pendant qu'on s'y livrait , quelques personnes amies de mou père , qui leur avait confié mes intentions, ne manquaientpasde venir converser avec moi île ces projets qu'elles daignaient regarder encore comme bien vagues. On sondait mon âme . on me donnait des conseils, on mêlait une certaine adresse à d'apparentes preuves d'intérêt. A toutes ces belles choses je répondais peu : je témoignais en peu de mots que je sentais toujours le même gOÛ1 pour la vie retirée , et que , si quelque chose était capable de m'y faire persévérer , c'était les amusements ilont la foule paraissait enivrée , et que je céderais volontiers pour une heure de solitude el de prière.
Il fallut bien changer de plan; et mon père, à qui ces conversations étaient fidèlement rapportées , trouva un autre moyeu d'éprouver nia constance. De concert avec les dames de Gendray, qui nous liaient venues faire une visite de trois semaines, selon moi passablement longue, il fut convenu que je les accompagnerais à leur retour chez elles, ou je leur rendrais le temps qu'elles avaient passé ni. Il fallut donc se décider à partir pour I.ons-le- Saulnier. .Mais, comme les excuses que j'avais es-' sayées étaient restées sans effet1, et que j'avais cru comprendre à certains signes qu'il s'agissait plus
d'un complot que d'une improvisation, je résolus de me tenir sur mes gardes. J'annonçai tout de suite à mes compagues de voyage que, si je les suivais , ce serait pour demeurer avec elles , et non pour me répandre dans une société où je ne voulais faire aucunes connaissances nouvelles. On me promit de ne point me contrarier à cet égard : et , afin de ne pas offrir moi-même des armes contre moi , je ne pris que des toilettes fort simples ; au lieu de robes, je jetai au fond de ma malle Y Imitation de J.-C. , les Lettres de St François de Sales , et le Triomphe de l 'Evangile que j'avais commencé à lire.
Nous partîmes donc ; et, comme si Noire-Seigneur s'était placé à côté de moi pour me défendre toutes les fois qu'un nouveau péril me menaçait , j'eus bientôt une occasion d'éprouver les admirables effets de la grâce. O mon Dieul pourquoi cette lumière n'apparaît-elle pas aussi vive à tout le morid
Je me sentirais presque disposée à en vouloir î ces excellents botes pour les complots qu'ils firent contre moi ; c'est pourquoi je veux mettre ici tout ce que j'en pense. Cette famille de Gendray est exemplaire. Les deux époux pratiquent avec une édifiante exactitude les devoirs de la religion , et c'est à la bonté et aux douces prévenances de la femme que le mari doit le bonbeur qu'il trouve depuis quelques années dans cette régularité chrétienne. Il n'est pas de soins qui ne se
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prodiguent à L'éducation des enfants encore jeunes; tous les domestiques suivent la inarche donnée par les maîtres ; tout enfin me plairait chez eux , si de trop fréquentes relations avec le grand monde n'en chassaient trop habituellement la paix que je cherche partout. Voilà pour l'acquit de ma conscience. Maintenant, pourquoi ai-je à me plaindre un peu qu'on ait voulu me tromper !..
Nous ne restâmes que trois jours à Lons-le- Saulnier qui n'a vien de fort curieux , et de là nous allâmes à la campagne. « Vous voyez , me dit Joséphine , que maman tient à la promesse qu'elle vous a faite, et vous n'aurez pas à craindre le grand monde. » Il est vrai que je goûtai infiniment cette attention ; mais elle n'était pas si délicate (pie je ne dusse restreindre un peu ma reconnaissance : car, dès le Lendemain de notre arrivée au château , j'y vis venir cinq ou six personnes dont une seule était de la famille ; et, quarantehuit heures après , quinze ou vingt autres vinrent h'v installer , les unes pour un ou deux jours , les autres pour plus ou moins. Elles y avaient été invitées par madame de Gendray. Quelque poids que je me sentisse obligée de porter en voyant tout ce monde-là m'assaillir à la lois , je pris le parti de faire contre loi tune hou cœur, et je ne nie plaignis qu'en liant de ce que j'appelai tout doucement une trahison.
Encore... si toutes nies aventures de voyage se
fussent bornées à celle-là!... Mais, mon Dieu, vous avez des moyens si mystérieux d'attirer à vous les âmes que vous aimez !... C'est ici que je veux tracer dans une page le plus durable monument de votre miséricorde et de ma reconnaissance!.. Quand je pense que sans vous je vous échappais ! . . .
Parmi les personnes qui restèrent le plus longtemps au château , se trouvèrent plusieurs jeunes gens dont les journées furent employées alternativement à la pêche, à la chasse , ou à des visites dans le voisinage , ou aux amusements qu'on ne manquait pas de leur procurer à la maison même. De ce nombre il en était un , frère de l'une des plus aimables jeunes personnes que nous eussions avec nous. Comme son nom ne ferait rien ici , je ne l'écrirai pas. Quoi qu'il en soit, je le distinguai tout d'abord par ses manières différentes en tout de «.elles de ses amis. J'entendis une fois sa mère dire qu'il avait vingt ans : et le ton de réserve qu'il faisait voir, la simplicité de toute sa conduite, la retenue de ses discours où ne se mêlaient pas ces éiourderies que les jeunes gens se pardonnent volontiers , mais que la saine raison et le bon goût ne pardonnent pas toujours ; surtout ses attentions pour sa mère , et encore plus ses sentiments religieux , qu'il ne cachait point à l'occasion et dont il donna des preuves à plusieurs reprises, tout m'aurait persuadé qu'il y avait en lui plus de ma-
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îurilé qu'on n'en possède ordinairement à cet âge. Je conçus pour lui de l'estime, sans nie douter, pauvre fille! que je n'en resterais pas là. Le hasard, ou plutôt la ruse de madame de Gendray , fit qu'un soir, en l'absence du jeune homme, et dans ce moment où chacun , le chandelier à la main et prêt à gagner son appartement, prolonge sans y prendre garde la conversation de la soirée eu y jetant ces mille riens qui retardent les souhaits de bonne nuit , on prononça le nom que j'ai résolu de ne point dire. Ce nom amena un éloge sur l'ensemble de la personne du cher neveu , car il l'est de madame de Gendray; et celle-ci, après une courte énumération des qualités qu'elle admirait . ajouta en me regardant cette phrase qui sert de prospectus à tant de mariages , mais cpii n'est pas toujours prophétique : « Oh ! pour celui-là, il ne rendra jamais sa femme malheureuse. — Cela n'est pas nécessaire, répliquai-je ; il en est assez d'autres qui prennent ce soin... » Et laissant mes interlocuteurs rire de mon air de conviction , je rompis enfui notre causerie.
Le lendemain, me trouvant mêlée à un jeu pour lequel on devait se partager , le sort plaça le neveu de mon côté. Ce rapprochement me donna, comme malgré moi, occasion de l'observer encore, et je me confirmai dans l'opinion que je m'en étais faite; cette opinion acquit même une certaine force dans mon esprit jusqu'à l'occuper plus que de coutume.
Insensiblement je m'arrêtai volontiers à chercher de nouvelles preuves que je ne m'étais pas trompée ; j'étais bien aise quanti j'en découvrais une de plus ; je m'intéressais aux succès du joueur , j'étais fâchée de ses revers ; enfin il me sembla que c'était un jeune homme accompli. Cette idée ne se renferma pas dans le salon ; elle me suivit quand j'en fus sortie, se représenta à moi avec une assiduité que je ne trouvai pas importune, et elle s'y fixa tellement, presque à mon insu , qu'à l'aide d'une simplicité qu'entretenait mon heureuse inexpérience , quelques jours de plus lui suffirent pour passer de mon esprit dans mon cœur et me rappeler les dernières paroles de madame de Gendray.
A force d'y penser, je m'aperçus que j'éprouvais des sentiments qui ne m'étaient pas ordinaires : l'idée seule de mon personnage m'occupait sans cesse, elle me poursuivait jusque dans la prière , et m'agitait au point de ne me laisser plus le repos dont j'avais toujours été si heureuse. Je n'avais jamais éprouvé de si étonnantes contradictions entre ma volonté qui repoussait ces distractions et mon esprit qui luttait pour elles... Enfin je craignis que tant de choses ne fussent les indices de quelque attachement trop naturel , et cette pensée me fut à peine venue que je ne doutai pas de sa justesse. Elle fut comme une lumière soudaine qui se répandit dans mon âme et l'éclaira sur un objet qui jusque-là n'avait été qu'une
ombre. ObJ je me rappellerai toute ma vie l'impression que me fit cette découverte : un tremblement universel s'empara de moi ; il me sembla que j'avais perdu pour toujours le repos dont jusqu'alors je m'étais trouvée si heureuse.
Dans cette extrémité je conjurai N otre-Seigneui de ne pas m'abandonner , mais je ne trouvai pas de calme dans la prière. Pour surcroit d'importunité , le lendemain , après avoir passé une nuit toute pleine des combats que j'avais livrés à ces souvenirs, je vis entrer dans ma chambre madame de Gendray , dont l'air riant et cependant mystérieux aurait dû tout d'abord me faire soupçonner quelque confidence. Je n'en finirais pas si je voulais écrire tout ce qu'elle me dit , tous les ménagements qu'elle employa pour en venir à son but , et les flatteuses espérances qu'elle s'efforça de me taire accepter. Je me contente de noter ici pour mémoire qu'il ne s'agissait de rien moins que d'un mariage avec son neveu. Ne semblait-il pas que tout se liguait contre moi ? Et, comme si ce n'eut pas été assez de mes propres sentiments , il fallait encore me voir assaillie par des poursuites étrangères l .Mon Dieu! vous seul pouvez savoir quel trouble agita mon cœur dans ce moment. Oui , vous le savez beaucoup mieux que moi-même ; car, si vous ne m'aviez soutenue, mon langage aurait laissé au moins quelque doute sur ma sincérité. Mais madame de Gendray avait un si Ion," discours à
nie faire , elle avait si bien disposé les précautions oratoires dont elle arma son exorde, qu'elle nie donna le temps de me mettre à mon aise , de préparer ma réponse , et j'en fus quitte tout au plus pour avoir changé de couleur trois ou quatre fois pendant qu'elle pérorait. Quand elle se fut enfin arrêtée , et que tout étonnée de n'avoir pas été interrompue , elle me pressa de lui dire ma pensée , je me trouvai assez de présence d'esprit pour répondre à tous ses arguments en deux mots : d'abord je concédai au neveu toutes les qualités possibles; j'avouai qu'il était riche et de grande famille, qu'il avait de la piété , sans laquelle je ne concevais pas comment une fille pouvait jouer son sort entre les mains du plus aimable homme du monde; j'avais sujet de croire que mon, père ne verrait pas ce mariage avec déplaisir, puisque peut-être il n'ignorait pas qu on me le proposait a cette heure ; mais une raison l'emportait sur tant de belles choses : je voulais être religieuse, et il n'était pas d'usage qu'on s'y disposât en se mariant.
Il fallut donc en rester là. Madame de Gendray me promit de ne parler de cet entretien ni à sa belle-sœur ni à son neveu , qui , disait-elle , n'en avaient pas été prévenus. Je voulus bien le croire , et, me reposant sur cette promesse, j'assurai que rien de tout ce qui se passait ne hâterait mon retour à L....
.\ussitot que je fus restée seule, je me jetai à
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genoux pour remercier Dieu de in'avoir rendue plus forte que je n'aurais ose le croire. Je nie trouvais si heureuse de cette victoire que j'en versai des larmes, et elles me lurent bien douces. Celles-là . bien peu les connaissent : aussi je ne doute point que si ce cahier tombait entre les mains de quelqu'un, on ne se prît à rire. Parlez donc du soleil à un aveuglé-né !.. Enfin je nie résolus aussi de faire bonne contenance , de paraître dès ce jour avoir la même gaité et la même indifférence que j'avais eues réellement jusqu'alors. Du moins, si d'autres que moi savaient mon secret , ils seraient forcés de reconnaître combien peu j'y attachais d'importance.
Mais l'orage n'était pas fini. Dans la journée je fus prise à part et conduite par la maman ellemême jusqu'au fond du bois qui entoure le château : en nous v acheminant , nous causions de choses et d'autres très-indifférentes en elles-mêmes, et je ne doute pas qu'en secret la bonne dame ne pensât à un objet bien plus intéressant. C'était du moins ma pensée , à moi ; et quand je m'aperçus que nous nous éloignions insensiblement , et que je me doutai de ce qui allait se passer , le cœur me battit bien fort... Il faut le dire ; elle ne me fit pas languir , et m'avoua d'une façon assez brusque le but de ce qu'elle appelait une innocente supercherie. M applaudissant encore du smres que j'avais dû quelques heures auparavant à la prolixité de
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madame de Gendray , j'espérai qu'il en allait être de même. Mais c'était à tort, et j'avais affaire à une tout autre espèce de femme. Celle-ci parlait beaucoup moins et réfléchissait davantage. Je ne sais si elle voulut useï de la tactique que je m'étais faite ; toujours est-il qu'à peine deux phrases entières lui sortirent de la bouche sans qu'aussitôt un repos affecté vînt me forcer à répondre : puis, quand j'hésitais , de nouvelles questions , des propositions séduisantes, des tableaux enchanteurs d'un avenir qu'on mettait entre mes mains , me pressaient au point de m'ôter jusqu'à la liberté de me reconnaître. Peu accoutumée à de pareils assauts et déçue dans le plan sur lequel j'avais compté, je me trouvai bouleversée par mille pensées contraires : je balbutiai quelques mots qui ne firent que déceler mes cruelles alternatives ; des larmes s'échappèrent de mes yeux où je m'efforçais de les retenir, et je m'assis avec la triste persuasion que , trop faible pour soutenir cette épreuve , je n'avais que trop laissé espérer qu'il ne serait pas impossible de me vaincre. Je dus à cette crainte un retour d'énergie : j'élevai mon âme vers Dieu , et , après un instant de silence, je dis à madame B...: « Oh ! pour- » quoi voulez-vous ainsi troubler mon repos?.. ■m N'est-ce pas assez que je trouve ailleurs des con- » traductions qui me désolent; faut-il 'encore que )) j'en sois venue chercher ici ? Madame , je vous r> en conjure , ne me parlez plus de vos projets...
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. Tous m'aimez , dites-vous, et je dois le croire » puisque vous nie proposez un nom que vous » portez : eh bien ! donnez-m'en une preuve en né n me parlant plus de vos désirs ; ils sont opposés à » mes plus chères espérances. » Je me levai et la for çai de me suivre en me dirigeant vers la maison par une allée qui allongeait de beaucoup le chemin. J'en avais besoin pour reprendre mes sens avant de rejoindre la société.
Je m'aperçus, aux regards qui semblèrent interroger madame B..., qu'on avait disposé d'avance tout ce qui venait de se passer. Afin de me soustraire à L'embarras que j'éprouvais, je me retirai et m'eni'ermai seule dans ma chambre.
Là, quede pénibles tourments j'eus encore à subir! Mes calculs recommencèrent : les raisons qu'on m'avait si bien développées de songer à un établissement dans le monde se fortifièrent à mes yeux... D'autres non moins spécieuses se présentèrent à leur tour. J'avais dans la famille qui me recevait alors un exemple capable d'ébranler mes résolutions. N'y avait-il pas du mérite à contribuer, comme madame de Gendray, au bien de tant d'êtres qui lui devaient le leur? lue bonne mère, une épouse vertueuse n'était-elle pas plus utile dans la société qu'une religieuse dans son couvent? Quoi de plus saint aux yeux de Dieu même (pie cette mission d'une femme chrétienne , guidant au ciel, pai^l'autoritc de sa conduite et de ses soins
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un époux qui pense et agit comme elle , des enfants qui l'aiment, l'imitent , et la rendent heureuse de leur propre bonheur?... Et d'un autre côté cependant , tel n'était pas le bonheur que je m'étais promis : tout me disait que ce n'était pas celui que Dieu me destinait. Malgré toutes mes prières , je ne pus trouver le repos. Je résolus donc de prendre un moyen qui me sauverait du danger, et j'allai prier madame de Gendray de me faire reconduire chez moi. Ce projet n'était pas exécutable, et on me le fit sentir. D'ailleurs mon père devait venir me chercher, et pourrait être surpris de mon retour imprévu'. Il fallut donc attendre encore douze grands jours : mais je ne cédai qu'à la condition expresse de ne plus essuyer aucune des prétentions cpii m'avaient tant fatiguée.
Ainsi je n'eus plus rien à craindre des attaques formelles du dehors. Mon cœur en fut-il plus tranquille ? 11 devait en être autrement après les impressions si vives qu'il avait reçues, et demeurant toujours exposé à des objets qu'il aurait dû fuir. Ces maudites pensées de plaisirs que jusque-là j'avais méprisés , ces avantages temporels dont j'avais toujours fait si peu de prix , ces titres , ces honneurs , la perspective de tout ce qui flatte les ambitieux de ce monde, se joignaient avec une adroite perfidie à un sentiment que je voulais inutilement étouffer, et dont les progrès sensibles m'effrayaient de plus en plus chaque jour. Huit jours
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s'écoulèrent dans ces ennuis, qui m'accablaient d'autant plus que je devais tout mettre en œuvre pour les cacher à Lien des yeux observateurs. Que de fois je pensai à 3VI. Derbigny ! Si je l'avais eu , j'aurais été n:e jeter à ses pieds , puiser ù la source de ses consolations, lui dire de prier pour moi. Cette privation ajoutait considérablement à mes peines, et c'est là que j'ai reconnu surtout que dans les malheurs de cette vie rien ne doit être plus dur que de n'avoir pas un ami qui mérite et reçoive nos confidences. Mais il arrive parfois que Dieu prépare les choses de la soi te pour que nous n'ayons de recours qu'à lui seul , et dans cette circonstance je ne puis douter qu'il n'ait agi ainsi envers moi.
Un matin, après avoir fait ma méditation, j'offris àNotie-Seigneur toutes les anxiétés que je redoutais encore pour ce jour-là, et, pleine des pensées qu'il venait de me donner, je pris une forte résolution de ne plus écouter que .-a voix intérieure qui m'avait parlé si souvent. Mais à peine revenue au milieu du groupe qui bientôt se forma autour de moi, le charme de la conversation, les objets m variés qui l'alimentèrent , les souvenirs de chacun et ses espérances exprimées avec cette ardeur qu'à notre âge on met dans l<>ut ce qu'on dit ou pense, surtout l'inévitable neveu dont les qualités ne su démentaient pas à nus yeux , nie faisaient déjà retomber dans la nécessité <le protester de non-
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veau. Je sentis assez tôt le péril, et je pus, grâtë à Dieu , m'y soustraire. Par un mouvement aussi prompt que ma pensée, je m'élançai hors du salon, et , sans prendre garde à ce qu'on allait croire de cette brusque disparition, je courus à la chapelle. Il y a sur l'autel une statue de la Ste Yierge tenant son divin Fils entre ses bras. Je me jetai à ses pieds; j'y demeurai quelque temps dans une attention profonde, les yeux fixés sur Marie, ne pouvant dire un mot ; enfin par une espèce d'effort mes lèvres se détachèrent, et je laissai échapper cette prière que je n'oublierai jamais : « O Marie ! voici votre enfant qui vient se prosterner devant vous. Elle est faible et sans secours ; vous qui avez toutes les richesses, les seules que je veuille, vous qui avez toute la force dont j'ai besoin, m'abandonnerez-vous ? Ah ! par ce saint Enfant , votre amour et votre gloire , ô Marie! gardez pour lui tout mon amour! Jésus , mon Dieu et mon maître , sauvez-moi , arrachez-moi à moi-même , ôtez de mon cœur ces vaines pensées qui le traversent... Hélas! mon Dieu! est-ce là ce que vous m'avez inspiré et ce que je vous ai promis?.. D'où me viennent tant d'inquiétudes ?.. Pourquoi mon âme est-elle attristée ?.. M'avezvous donc abandonnée, ô mon Sauveur! Ah ! je vous en conjure , rendez-moi le bonheur de n'aimer que vous. Non , non , je ne consens point à vous perdre : vous seul m'êtes tout, le reste
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„ «'est rien et je le repousse. Trop heureuse celle , que vous appelez! Faites-moi apprécier cette vo- » cation sainte ; faites-la-moi chérir comme la » sauvegarde de mon salut, et, dans les combats » que le monde lui livre , soyez avec moi pour » combattre et me soutenir. Seigneur, je ne vou* » demande aujourd'hui qu'une grâce : donnez- » moi votre paix, que rien ne la trouble; quand » je me promets encore à vous , daignez nie rece- » voir, et manifestez votre adorable volonté sur » mon âme en l'attachant à jamais à vous dans o un repos qu'aucune chimère ne traverse plus. »
Ce Dieu bon m'avait exaucée, iài même temps que je finis ma prière , une douceur inexprimable. une joie indicible coula dans mon âme, aussi subite que la guérison de celte pauvre malade de l Evangile qui avait eu le bonheur de toucher le vêtement du divin Maître. Ah! moi , je venais de toucher son cœur
Dès cet instant je redevins ce que j'avais été avant cette furieuse tempête : calme , tranquille . maîtresse de mon âme, la guidant vers Dieu au milieu même des occasions qui m'avaient tant éprouvée. Je restai encore dix jours à la campagne : le neveu était toujours là, comme s'il avait juré de m'obséder jusqu'au bout } ses attentions , sa régularité sévère que j'avais tant aimée en lui , tout cela ne fit rien et me laissa inébranlable. C'est alors que [e vis clairement les secrètes intentions
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de la Providence sur moi : qui aurait pu nie t,ll(. changer désormais ? Comme j'admirais cette puissance toute divine tiui fait tour à tour de notre cœur une mer agitée ou paisible ! Sans doute auparavant j'avais tous les motifs possibles de croire à ma vocation ; mais , depuis cette tourmente, qui pourrait m'en dissuader? Ainsi vous avez su , ô mon Dieu , avec une sagesse infinie , m'attacber inséparablement à vous par ce qui naturellement devait m'en éloigner, et vous m'avez sauvée du naufrage quand déjà il menaçait de m'engloutir.
Lorsque je pense encore quelquefois à ces vicissitudes , je me rappelle avec bonheur que ce ne fut vraiment qu'une longue tentation ; car je ne crois pas qu'au plus fort de l'orage , mon cœur ait cédé à rien cpii ait pu me rendre coupable. Dieu le garda pur de toute attache naturelle, de toute pensée qui l'eût blessé. N'était-ce pas à lui de le garder en effet , puisqu'il s'en était rendu le maître ?
Enfin nous repartîmes pour Lons-le-Saulnier, où deux jours après arriva mon père. Quelques mots qui lui échappèrent , et certaines conversations à part que je lui vis tenir avec madame de Gendray, me laissèrent aisément deviner qu'il n'avait pas été neutre dans mes affaires. Le surlendemain nous étions en route pour L. . . ; et mon père m'apprit que M. Derbigny n'y était plus: il avait été réclamé par Tévêque du Mans dont il était le diocésain , et qui
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lui destinait une plate aussi avantageuse qu'honorable. Quelque peine que nie fit cette nouvelle , j'essayai de la couvrir un peu , et mon air rêveur pendant tout le reste du voyage en dit beau- Cpup plus que je n'en disais. Dis le lendemain de notre arrivée , je courus à St-Màgbire : la supérieure, que j'aime beaucoup, me confus— > mes appréhensions. — *"« cusant que son aumônier, parti à la hâte quelques jours auparavant, ne reviendrait sans doute que pour mettre ordre à ses affaires et regagner aussitôt le nouveau poste qu'on lui avait confié. 11 ne tarda pas effectivement à revenir ; je pus lui parler encore une fois : il sut tout ce qui m'était arrivé, m'encouragea à ne pas négliger ma vocation-, me promit ses prières et ses conseils que je le conjurai de me continuer , et enfin m'apprit qu'il "serait remplacé par \ntonin à l'hospice central. C'était notre bon archevêque qui le lui avait dit le matin même, et qui dès le soir se hâta de venir nous l'annoncer.
Il fallait cela pour me consoler de la perte que je faisais. J'espérai du moins que les avis de mon frère , dont la piété m'a toujours tant édifiée, suppléeraient à ceux que je m: pourrais plus recevoi que si rarement. Peu de jours après le nouvel aumônier était installé', et L'ancien m'avait laissée bien triste.
Cependant il y avait trois mois que je n'avais parlé à mou père de ma résolution . et je pensai
qu'il était temps de faire une seconde tentative. L'ennui habituel dans lequel je vivais loin de la seule position qui sût me plaire , et dont ^arrivée d'Antonin avait pu me distraire quelque peu , redoublait encore et m'avertissait que je devais parler. Cette fois j'avais un intermédiaire naturel : ct,^ -4 "— «imhlait donnée aux aumôniers de St- Magloire. Antonin ménagea tui^u^nient une occasion ; j'en profitai pour faire une nouvelle ouverture. Hélas! ce ne fut que pour entendre mon père s'exhaler en reproches contre ce qu'il appelait mon ingratitude , et protester qu'il ne me donnerait jamais son consentement. Je m'attendais peu à ce coup ; il m'accabla. J'eus besoin de toute la raison de mon frère pour guider la mienne : il me représenta combien l'opposition qui m'affligeait était naturelle dans un père : chez le nôtre le sentiment parlait avant la réflexion ; il fallait peu s'en étonner quand mon refus de me marier venait de contrarier tout récemment ses plus chères espérances ; le temps finirait par le ramener , et la patience dont je devais faire preuve était le plus sûr moyen de triompher, outre qu'elle entrait dans les desseins de Dieu qui m'y exhortait clairement.
Ce langage était trop sensé , trop conforme à la prudence chrétienne , pour ne pas l'approuver et le suivre. Il fallut donc se résigner. Ma position avec mon père devenait pénible : soit par tactique et afin de soumettre ma persévérance avec une arme
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qu'il savait bien puissante sur mon cœur , soit par un ressentiment naturel de ce qu'il prenait pour une rébellion contre sa volonté , j'avais à souftrir de sa mauvaise humeur ou de son austérité affectée. Je m'étais fait une loi rigoureuse de supporter tout avec une soumission filiale : aussi je ne me souviens pas d'avoir une seule l'ois manqué aux égards pleins de respect que je lui dois ; je pris seulement la résolution de ne pas manquer à une fermeté que je nie devais. Plus je rencontrais d'obstacles, plus je me sentais forte contre eux : je restai donc Inébranlable ; et dans une de ces contestations qui s'élevaient fréquemment entre nous , comme il prétendait que ma majorité seule pourrait autoriser mon départ : « Eli bien , lui dis-je , j'attendrai!... »
Je respecte et j'aime trop mon père pour ne pas vouloir oublier tout ce qu'il dit et fil en maintes circonstances semblables. Je n'écrirai donc ici rien de cela. Tout ce que je crois savoir, c'est que la religion n'avait pas toit, si je voulais être religieuse, pas plus qu'elle ne l'a encore aujourd'hui quand je persiste à le vouloir ; et que , par ce seul fait d'une vocation qui pouvait déplaire, je n'étais pas devenue tout-à-coup une hypocrite ni une: ingrate. Mais tel est notre pauvre cœur : il se peint Les objets sous les fausses couleurs que leur donnent ses p ou ses antipathies, et il est toujours exposé à ces tristes erreurs quand la lumière évangélique ne
l'éclairé point de tout sou éclat. Assurément cette manière de voir les choses est la conséquence d'un aveuglement souvent volontaire : mais ceux qui voient ainsi ne faut-il pas les excuser et les plaindre?...
J'avais eu besoin plus d'une fois d'écrire à M. Derbigny , et toujours le vénérable prêtre m'avait répondu, soutenue, encouragée. La dernière de ces lettres tomba entre les mains de mon père, qmi la trouva peu conforme à ses désirs. J'en éprouvai un vif chagrin , mais ce n'était là que le moindre inconvénient. Mécontent de ce cpie le confesseur de sa fille pouvait penser autrement cjue son père , celui-ci se chargea de répondre aux conseils qu'on m'avait tracés , et le fit d'une manière un peu sévère. J'en éprouvai beaucoup de peine pour ce pauvre M. Derbigny, cpii d'ailleurs répondit de son coté quelques jours après, sans que j'aie pu savoir précisément comment il s'était expliqué avec son nouvel adversaire (1).
Quaud je réfléchissais à cette conduite de mon père, je la trouvais tout-à-fait inexplicable. Un incident me fit enfin ouvrir les yeux. Par le plus grand hasard , j'entendis un jour certaine personne l'exhorter à persévérer contre moi dans les mesures de rigueur qu'il avait adoptées. Puis suivit une
(t) Cette lettre et celle du comte ont été trouvées après la mort de ce dernier ; elles sont placées ci-après.
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diatribe ironique contre les moines et la superstition ; on dit encore mille autres choses tout auss gentilles, que mon père avouait plus par son silence que par son assentiment formel , car il a trop d'esprit pour être impie. Je remarquai (pie toutes ses raisons, à lui, étaient Je sentiment, ce qui me tranquillisa sur sa sévérité apparente: j'étais consolée puisque mon cœur ne croyait plus à cette sévérité , et je conclus même de ce qui venait de se passer que cette âme , froissée par l'idée d'un sacrifice pénible, cédeiait plus tard quand le temps aurait nn peu diminué de la vivacité dune première répugnance. Je le crois encore; mais ce temps il est entre les mains de Dieu, et, Seigneur, jusques à quand l'y garderez-vous .'...
11 faut aimer son prochain comme soi-même , oublier le mal qu'il nous fait, prier poui lui quand il qous persécute; c'esl pourquoi j'ai lutté dans mon cœur contre l'éloignement que m'auraient inspiré pour 31 — les principes que je lui entendis professer dans cette soirée, et les conséquences qu'il en tirait contre moi. Hélas! Seigneur, ('est encore là un de vos aveugles à guérir! Mon Dieu ! si j'avais dû être la femme d'un
pareil homme !
Malgré tant de difficultés sans cesse renaissantes, la confiance ne m'abandonnait pas ; c*est un de ces sentiments qui sont 1rs plus vils dans mon cœur , et j'éprouve toujours une félicite bien douce à me
remettre ainsi entre les mains de Dieu , pour lui laisser faire de moi tout ce qu'il voudra. Plus j'allais et plus je fuyais le monde; je ne prenais même plus de ménagements qui n'auraient servi qu'à entretenir les espérances de mon père , et je coupai court à tous les bals , ne me joignant que rarement aux réunions ordinaires de chaque semaine , dont le moindre inconvénient était de faire perdre un temps fort précieux. Je me fis du mien une distribution qui tendait à me le rendre utile pour l'avenir , le partageant entre les devoirs du ménage, dont je ne devais pas négliger la surveillance , et l'étude des preuves de la religion qui me consolaient toujours plus sensiblement. Un [ecclésiastique auquel M. Derbigny m'avait adressée en partant , et qui le remplaçait pour moi autant que M. Derbigny pouvait être remplacé , m'avait conseillé de lire beaucoup l'Evangile et de m'arrèter à tout ce qui m'y paraîtrait plus touchant. Je ne puis dire quel bien j'ai retiré de cette lecture , quelle sérénité elle jette dans mon aine , quelles divines lumières elle m'a souvent apportées. Est-il possible de lire ces pages empreintes d'une céleste charité sans aimer de tout son cœur le Maître qui les dicta? Peut-on revoir ses touchantes paraboles sans les méditer , et les méditer sans les trouver toujours plus belles ? Des objets aussi sérieux sont assez capables de dégoûter de tant d'autres qui ne sont que dangereux ou frivoles. Aussi, quand on se moquait
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de mes occupations favorites , je faisais ce que St François de Sales conseillait à une jeune personne dont la position ressemblait à la mienne : « Je ne » m'amusais point à disputer , je ne témoignais " nulle sortede tristesse do ces attaques ; mais avec » joie je riais de ces risées, je méprisais ces mépris, » je me jouais de ces remontrances, je me moquais » modestement de leurs moqueries , et, sans faire
attention à tout cela, je marchais toujours gaî- » ment au service de Dieu (1). »
C'est ainsi que, parmi Les épines d'une route diffiçile , Dieu m'a conduite jusqu'à un parfait repos que je savoure d'autant mieux après des inquiétudes de tout genre. Je me suis résignée , depuis cette époque . à attendre sans nf impatienter. Dieu sait bien ce qu'il fait : je sais , de mon côté , qu'il m'appelle et me retient pour sou service ; cette seule pensée, qui se réalisera tùt ou tard, fait mon bonheur et me console de tout.
fl n'y a que peu de temps, Valentine et Constance vinrent me voir : elles ont passé ici près d'un mois , et, quand il a fallu nous quitter , ce n'a pas été sans verser quelques larmes. Que ces bonnes amies m'ont paru aimables ! Que de sympathies dans nos cœurs ! Il est bien doux de se rencontrer ainsi après quatre ans d'éloignement et de se retrouver telles, qu'on s'était quittées , aimant les mêmes vertus ,
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fuyant les mêmes écarts ! Nous avions l'air de trois sœurs, et je voudrais qu'elles fussent les miennes... Constance , malgré les vicissitudes de sa santé , est toujours douce et résignée. Elle ne veut point se marier , et je me suis bien gardée de l'en blâmer. Elle vivra seule avec son père , à la campagne : c'est du moins un bonheur à envier quand on ne doit pas avoir celui d'être religieuse. Mais ce qui m'a désolée , c'est la triste position de Valentine , dont les bonnes qualités méritaient de trouver quelqu'un qui lesappréciàt. Mariée depuis quatre ans, elle n'a eu que des peines. Son mari ne l'a rendue heureuse que dans les premiers jours de leur union : c'est à regret qu'il a voulu lui accorder le peu de temps qu'a duré ce voyage. J'ai cru voir, à l'amertume des plaintes qu'elle m'a faites, que peut-être manquait-elle un peu de patience ; mais sa sœur , qui m'en a dit beaucoup plus sur ce qu'elle doit supporter, m'a fait assez comprendre qu'on avait de grands torts à son égard. Voilà les tristes fruits d'un mariage précipité et fait sans aucune espèce de con- . venances. Je la plains sincèrement, car son malheur a fait sur moi une profonde impression, et je me sens heureuse de n'avoir pas à le redouter pour moi-même. —Nous avons passé ensemble trente »jours, qui se sont évanouis comme l'éclair. Et pendant ce mois privilégié, pas de bals, pas de toilettes, rien qui ne fût selon mes pensées et mes goûts. Constance déteste toutes ces bagatelles, sa sœur
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s'en prive assez volontiers , et je trouvais mon compte à suivre le plan qu'elles s'étaient fait.
Ainsi, de petites conversations intimes, nos souvenirs de pension loin des salons où l'on médisait, une visite de chaque jour dans quelque église , le soir une promenade hors de la ville , à pied ou en voiture, suivant le goût et les forces de Constance; quatre ou cinq petites excursions à la campagne , où nous goûtions les premières annonces du printemps ; lire , faire de la musique , dessiner ; rire à notre aise de M qui prétendait avec tout le sérieux d'un antiquaire que la confession n'était en usage que depuis Luther et Calvin : voilà à peu près notre histoire pendant ce trop court intervalle. Et au milieu de tant de choses , je n'ai pas besoin de rappeler nos projets , nos plans pour l'avenir , et comment chacune de nous a souvent arrêté ses comptes avec la Providence, qui nous donnera tout juste ce qu'elle voudra , et rien de plus.
Voilà où j'en suis maintenant. Treize mois se sont écoulés depuis le jour où Dieu daigna me manifester une de ses pensées sur mon âme. Encore une fois je n'en doute pas , et je me crois assurée de n'avoir plus à consulter sur ce point. Assez de difficultés m'ont été faites pour que je n'aie plus à craindre les charmes du monde : c'est de quoi je iténis surtout L'adorable Maître que je veux servir 7 d'avoir si bien ménagé tout, que je n'appréhenda plus de traverses nouvelles. Omis que soient les
objets qui m'environnent et les promesses qu'on ine fait , rien ne me sourit comme l'idée de cette vie pure et cachée que j'attends et que j'implore. Que me fait tout le reste ? Qu'importent les biens si vantés d'une vie différente ? sont-ils des biens pour qui les méprise et n'en veut pas? Ah! de bon cœur je les laisse à ceux qui les aiment: ils ne m'ont jamais rendue si heureuse qu'une seide pensée du ciel a pu le faire. Je veux donc garder mon bonheur. Si quelque chose pouvait le troubler , ce serait que mon père en fût malheureux. Mais je le connais assez pour ne pas douter de sa tendresse; il m'aime véritablement , il a pu se méprendre sur ce qui fera la félicité de sa fille : et qui ne pardoniierait à un père de mêler aux sentiments de son cœur des espérances qui flattent la plus noble peut-être et la plus délicate de toutes les ambitions!.. Mais ces idées s'évanouiront devant ma persévérance ; il ne lui restera plus que son amour, dépouillé alors de tout préjugé , de toute vue périssable, ïi comprendra enfin qu'il n'a jamais voulu m'aime r pour lui seul , et son attachement même fera ce qu'aujourd'hui son attachement semble lui interdire. Et moi... combien ne sera pas plus douce encore la joie que Dieu me donnera !
Oh ! Seigneur , daignez l'éclairer de vos saintes lumières ; i'aites-les pénétrer jusqu'à ce cœur qui ne vous connaît pas assez , et que tant de vertus rendent si dignes de vous connaître. Pour moi t
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yous le savez bien , je suis à vous et veux rester à vous toute ma vie. Si je craignais de changer , je vous conjurerais de fixer mon inconstance; je vous prierais de m'éprouver par tons les revers , par toutes les angoisses de ce monde , plutôt que de m'ôter mon unique espérance , ma plus chère consolation... Mais je sais trop comment vous m'avez conduite pour croire que vous m'abandonnerez : guidée encore par votre sagesse, j'arriverai, je l'espère , au terme où je dois vous trouver, vous posséder sans partage , jouir de vos pieux entretiens, m'enivrer des charmes inexprimables de votre amour.
En relisant ces pages que j'ai tracées à la bâte , je me sens pénétrée de reconnaissance pour vos bienfaits : si j'étais péniblement tourmentée , si quelques doutes , comme des nuages au milieu d'un ciel favorable , venaient m'ébranler quelquefois, je les relirais encore , je reverrais ce que vous avez fait pour moi , je ne pourrais me persuader qu'après tant de marques d'une protection toutepuissante , mon divin protecteur voulût me perdre et me délaisser. Ainsi , ô mon Dieu , le souvenir de vos miséricordes me soutiendra en me remplissant d'espérance , et , comme la grande sainte qui m'inspira de l'imiter en écrivant nus pensées et mes affections , je vous resterai d'autant plus attachée que vous aurez formé entre vous et moi une chaîne plus indissoluble et plus douce.
Vierge sainte , pieuse Marie , à vous et à votre divin Fils toutes mes volontés , tous les mouvements de raton cœur.