L... 8 novembre
"Vous êtes toujours la même, bonne dame ; je me figure vous voir encore où vous étiez si souvent avec moi , me donnant vos précieux avis et me disposant à la véritable sagesse. Y a-t-il deux ou trois ans de cela, ou bien un siècle ? Je ne sais, mais
si je consulte mes regrets , il y a longtemps !... Ce qui m'est encore tout récent , c'est le souvenir de votre douceur , c'est ce langage de mère qui me fortifiait alors et qui me console aujourd'hui. Combien dois-je d'actions de grâces au Seigneur, qui daigna vous inspirer pour moi un si tendre intérêt ! C'est une des marques de sa bonté qui me le font aimer davantage. Et cette pieuse attention que vous avez bien voulu avoir de me porter avec vous à la sainte-table le 22 octobre, n'est-elle pas une nouvelle et bien forte preuve de votre amitié ? Recevez-en toute ma reconnaissance , et crovez que si Alodie peut quelque chose auprès de sa sainte patronne , celle-ci vous rendra tout ce que l'autre ne peut qu'exprimer.
Oui , vous avez raison , et je vous remercie de n'avoir pas cessé de me le dire : j'ai à craindre mon imagination ; je sens cpie si je m'étais livrée à ses exigences importunes, je me serais souvent égarée ; mais mon ccenr , je le sens aussi , n'est pas moins à redouter pour moi. Mon Dieu ! que notre nature est une inconcevable chose ! Avec tout le désir possible de faire le bien , on se jette dans le mal si l'on n'y prend garde. J'ai besoin quelquefois de toute ma raison , secondée par l'appréhension d'offenser Notre-Seigneur , pour réprimer en moi une surabondance de sentiment qui m'emporterait avec une égale ardeur contre ce qui m'afflige ou vers Ce qui me sourit. Dieu est aimable en tout et sou-
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vcrainement saye : cela me paraîtplus évidemment que jamais ; car , avec lus dispositions que je me connais , il me sciait plus facile qu'à mille autres de me perdre dans le monde , et il ne veut pas que j'y demeure.
Vous m'avez fait peur en m'annonçant le danger dans lequel se trouve notre sainte et aimable supérieure. J'aurais voulu vous écrire sur-le-champ pour en savoir d'autres nouvelles; mais j'ai pensé que vous ne me feriez pas attendre ce que vous pouviez m'en dire de satisfaisant, et j'ai taché de pratiquer en cela , malgré une certaine impatience naturelle , les bons avis du P. Lombez , dont je lisais naguère les Lcilra sur la paix intérieure. Cependant votre silence se prolonge , et , s'il vous est possible , je vous conjure de le faire cesser. Save/.-vous , au reste , que vous m'avez accoutumée depuis quatre ou cinq mois à des douceurs dont je ne nie priverais peut-être pas sans murmurer—
J'aurais beaucoup de choses à vous dire , et tant , que je ne sais vraiment par quoi commencer. Je résumerai tout en peu de mots , car je souffre depuis quelques jours des douleurs de tète assez violentes et qui ne me permettent pas de m'applique? longtemps.
A ous avez ! i bonté <le vous occuper de ma tranquillité avec i.- même zèle que mon cher Antonin, dont les raisonnements ont un peu gagné sur moi.
Il faut que j'en dise autant des vôtres , ma bonne mère ; ils m'ont fait du bien , et je conviens que c'est dans la patience qu'on possède son âme : le Sauveur l'a dit. Mais tout ce qu'on éprouve de malaise ne vient pas toujours de l'esprit. Le corps souffre singulièrement des peines de l'autre ; et pour ce qui me regarde, c'est au point que je maigris visiblement , que mes forces diminuent chaque joui davantage , et qu'involontairement , malgré mes efforts et la contrainte que je m'impose, rien ne peut me distraire et me ranimer. Comment vous faire comprendre ce poids que j'ai sur le cceur et que personne ne m'ôte , cette lassitude de tous mes membres qu'aucune fatigue n'a cependant assaillis ? Il y a dans cela quelque chose qui ne dépend pas de moi. Cet état d'ennui ne cesse 2>av intervalle que lorsqu'il arrive par hasard à mon père d'adoucir sa voix en me parlant. Tout-à-coup je tressaille, je redeviens plus légère en quelque sorte : il me semble que ce qu'il va me dire terminera ânes peines et ma longue attente. Mais bientôt après je retombe dans mes tristes pensées , et mon imagination erre de nouveau malgré moi partout où je ne puis être. Mon père cependant commence à s'apercevoir de l'affaiblissement de ma santé. Hier il m'a parlé plus ouvertement de ses intentions qui me deviennent , dirait-on , plus favorables; il m'a répété que , tout bien considéré , il ne voulait faire aucune violence à mon caractère et à mes incli-
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nations, mais qu'il était prudent de me laisser passer l'hiver à la maison ; que si j'étais malade... etc., etc. \< Si cependant, ajouta-t-il, tu n'avais pas fait encore Us dernières réflexions et que tu ne fusses pas bien déterminée à entrer au couvent, je pourrais te faire quelques offres qui ne seraient point à rejeter. » Enfin , pour en finir avec de si intéressantes matières , c'était encore d'un mariage qu'il s'agissait. On me promettait tle me donner tout de suite Saint-Iléal , où je me plais beaucoup parce (pion y est tranquille et que le bruit du monde n'y vient qu'à peine. J'ai répondu à ces belles choses par un silence absolu , moins calculé par le dédain que nécessité par l'anéantissement où me jeta cet incident inattendu. Ce lut une triste variante de ce que m'avait inspiré le commencement de notre conversation. Après cela, jugez, ma bonne mère , si je dois compter sur ce qu'on me promet après l'hiver. Après l'hiver, où serair-je?. 7 J'ai relu ee matin , pour me distraire, tout mon cahier dont quelques détails m'ont rendu un peu de repos. Je me suis rctroiwce dans ce papier écrit de ma main , et ce que j'avais résolu en écrivant , j'en ai renouvelé la promesse. Me voici donc un peu plu-, résignée, et me reposant avec plus de confiance dans la volonté de celui qui sait et peut tout. J'y ai remarqué aussi qu'entré les principes de M. J>erbigny sur la vie rcligh use et Ce «pie vous m'en dites Tous-inème , aussi bien qu'avec ce que j'en ai tou-
jours pensé , il existe des rapprochements trèsremarquables. Tout ce que vous me dites de nouveau , ma bonne mère , reste en traits ineffaçables dans mon esprit et dans ma mémoire. Je n'y vois que des raisons de me confirmer dans mon projet. Rien ne m'étonne. Ah ! quand pourrai- je prendre ma part active de tout ce que vous retracez si bien!
J'ai reçu dans votre seconde lettre , vingt-quatre heures après la première, celle d'Eléonore, à qui je ne sais pas moins gré d'avoir pensé à moi, qu'à vous d'avoir si promptement rempli ses vues. Pauvre Eléonore ! la voilà heureuse , elle a tout ce qu'elle veut en ce monde. Qu'il est doux de songer qu'on a prié avec foi et persévérance pour ceux à qui le Seigneur fait une grande miséricorde ! Je lui écrirai aussitôt qu'elle m'aura adressé la lettre qu'elle me fait espérer. J'ai relu plusieurs fois la sienne , et je ne me lasse pas d'admirer comme Dieu opère tout pour sa gloire et fait tout prospérer aux âmes innocentes , comme nous le disions dans Esther.
Je voudrais voir tout le monde , nos anciennes amies surtout , aussi contentes que cette bonne Eléonore. Malheureusement toutes ne le sont pas. Yalentine, dans une lettre où elle se plaint de peines cruelles , me donne une idée bien différente de son sort. Vous étiez déjà au fait de ses malheurs par quelques mots de mon cahier. Il paraît que de plus en plus sa position devient pénible. J'ai
toujours cru que ce ménage ne sciait pas heureux : il y avait trop peu de convenances de part et d'autre. Quelle éloquente exhortation au mariage que cet exemple d'une jeune femme qui n'a pas vingt-quatre ans , et qui semble condamnée par son état à gémir le reste de sa vie ! J'ai répondu à cette pauvre amie ; et savez-vous ce que je lui ai dit ? Je me suis inspirée de vos conseils , et ce que vous aviez dit pour moi quelques jours auparavant je l'ai répété pour elle , tout en me gardant Lieu , vous le pensez, de lui apprendre que souvent j'étais aussi d'une faiblesse excessive sous les épreuves de Dieu. Entre nous , je crois que le plus grand malheur de ^ alentine est de n'avoir pas assez recours aux pensées de la religion. Je lui en ai dit quelque chose; mais à mon âge on ne peut pas dire tout ce qu'on pense , et il lui faut quelqu'un d'une plus grande autorité. Prions , ma bonne mère , pour que Dieu la touche et la console. A propos , elle se plaint qu'une lettre qu'elle vous adressa il y a deux mois est restée sans réponse ; elle y voit un acte de rigueur qu'elle attribue peut-être au peu de profit qu'elle faisait autrefois de vos leçons , et au tort qu'elle a eu de ne pas vous écrire depuis sa sortie de N... J'ai voulu l'eu dissuader; je l'ai encouragée à renouveler connaissance avec vous : et je ne vous prie pas de lui répondre , puisque je connais toute votre charité pour vos enfants. Je parie que VOUS n'aurez pas reçu sa première lettre.
168 LES TROIS VOCATIOXS.
Comme je m'oublie avec vous, ma bonne mère ! J'ai été fort au-delà de ce que je voulais ; mais j'avais la tète et le cœur si pleins ! Adieu. Si vous êtes trop fatiguée ou embarrassée d'affaires , ne vous surchargez pas encore plus en m'écrivant. Quelques inquiétudes que j'en conçoive , deux ou trois pages au P. Lombez entretiendront ma patience : je regarde ce précieux livre comme un remède tout puissant. Il est aussi de vos amis , je crois , et c'est peut-être pourquoi entre lui et moi se déclare une franche sympathie.
Votre toute soumise et raisonnable
Alobie.
Eicon ore à Alodic.
A... 11 novembre 1831.
Et vous aussi, ma bonne amie , vous aurez dit plus d'une fois : « Eléonore ne m'aime plus ; je lui deviens tout-à-fait étrangère. » Mais , je l'espère , vous êtes déjà détrompée, et vous aurez trouvé dans une lettre que j'adressai vers le milieu du mois dernier à madame Sainte-Sophie la preuve que je ne vous ai pas oubliée. Cette lettre, je l'avais faite pour vous et pour elle ; car vous êtes toutes deux si avant dans mon cœur , que je ne puis guèies
vous séparer. Tant de choses ine portent à former en moi cette réunion de Time et de L'autre ! Toits les souvenirs de mon enfance me rapprochent de vous deux , et si vous m'aimez comme je vous aime , rien ne me semble plus indissoluble que les liens qui nous unissent.
A ous savez toute mon histoire, chère Alodie ; et vous dont je connais l'âme toute pieuse et si constamment fidèle , vous que le seul récit d'une bonne action faisait tressaillir autrefois , et qui maintenant répandez dans le monde d'aimables et solides vertus , vous n'aurez pas appris sans nu. vive joie qu'enfin Eléonorc n'était plus elle-même, et que les saintes leçons de N... avaient fructifié an centuple ! Dieu en soit béni ! Je me sens pressée de vous le dire : priez, remerciez avec moi L'auteur de tant de bienfaits. Je me trouve impuissante à lui rendre tout ce que méritent de reconnaissance ses prévenances et sa grande charité. 11 faut donc que vous joigniez vos efforts aux miens et vos prières à mes prières. Vous ne serez pas la seule unie avec moi dans ce but , et je ne sais si je pourrai jamais craindre d'être importune à tous ceux que j'y invite comme vous.
Je vous ai longuement entretenue de moi ; niais vous , qui me dira ce que vous êtes? qu'avez-vous fait depuis notre séparation ? Je devrais le savoir à présent , car je comptais que Mme Sainte-Sophk me dirait quelques petites choses sur votre compte.
cS
Elle ne m'a pas encore répondu , ce qui me fait supposer qu'elle est toujours la même , active , zélée , toute à ses devoirs , et que la multiplicité des soins qu'elle se donne ne lui laisse que peu de loisirs pour nous écrire. Figurez-vous , ma chère amie , que pas le plus peti t renseignement sur nos anciennes compagnes n'est venu jusqu'à moi depuis deux ans. Tant d'événements, de distractions et de voyages m'ont occupée , que si je pensais à vous toutes , ce qui n'était pas rare , c'était là tout ce que je pouvais. Je me surprenais à prier pour vous , pour vous surtout , Alodie , dont l'amitié avait si vite et si impérieusement commandé la mienne , et tout-à-coup je m'arrêtais tristement dans la persuasion que mes prières n'allaient pas jusqu'à celui dont l'église n'était pas encore ma mère. Je vous assure que maintenant je me dédommage bien ; je ne sais vraiment pour qui je ne prie pas...
Revenons à vous ; il m'est venu dans l'esprit que peut-être vous étiez mariée , et c'est tout naturel qu'une telle pensée, puisqu'assurément , si vous ne l'êtes pas , ce ne seront pas les occasions qui vous auront manqué : à moins que vos vingt ans ne vous aient paru d'un poids trop léger dans une telle balance , où l'on fait bien , selon moi , de ne s'asseoir que le plus tard possible. Quoi qu'il en soit , je me tiens assurée que celui qui est ou sera votre époux n'était point destiné à faire mauvais
ménage. Votre modestie me pardonnera cette petite vérité , et d'ailleurs là-dessus ne devez-vous pas vous rendre justice? C'est là une affaire de conscience bien plus que de présomption. C'est de vous que j'apprendrai tout ce qui m'intéresse sur votre compte , et plaise à Dieu que ce soit le plus tôt possible !
Pour moi , je commence à croire que je resterai ce que je suis ; rien ne me fait présumer que je doive changer de position , d'autant plus que je me trouve bien dans celle que la Providence m'a faite. Je ne me sens pas portée à la vie religieuse, qui pourtant, d'après mes goûts et mes sentiments, ne serait pas pour moi sans quelques charmes ; mais l'inclination que je voudrais éprouver pour m'y assujetti' me manque absolument, et la vocation, je le pense , encore plus. Il est vrai que j'ignore ce que la divine Providence veut faire de moi : elle se manifeste plus lût ou plus tard chez les uns ou cbei les autres , ce qui est une raison pour ne jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ; » et je vous assure que si j'entendais intérieurement quelque voix qui me dit : Sois religieuse , je n'hé-siterais pas longtemps à le devenir. Quant à uu établissement dans le inonde , je ne sais... mais je ne me sens pas du tout portée au mariage ; je puis dire que je n'y ai pas encore songé, et sous ce rapport mon avenir est la ebose qui m'occupe le moins. Rien ne vaut, pour garder la paix du cœur,
cette espèce d'indifférence qui naît de réflexions assidues sur des espérances presque toujours trompées ici-bas. Et puis, croyez-vous que les avantages du célibat ne valent pas la peine qu'on les garde quand on a le bonheur de les avoir ? À l'envisager en lui-même , c'est la plus douce vie qu'on puisse mener , je n'en doute pas. Libre , dégagée de toute contrainte , je puis me choisir et ie pays que je veux habiter , et les habitudes que je veux suivre ; je n'ai à redouter ni les caprices d'un mari , ni les bizarreries d'une belle-mère avec laquelle on ne s'accommode pas toujours. Que de soins , de peines , de sollicitudes j'aurais dans le mariage , et que je connais à peine de nom ! Il est vrai que la fortune applanit bien des difficultés , qu'elle rend moins onéreux beaucoup de détails qui sans elle seraient à charge : mais elle n'empêche pas de porter un joug. D'ailleurs , en demeurant fille , j'use de la mienne comme je l'entends ; personne n'a le droit de s'en plaindre , que Dieu si j'en fais un mauvais usage ; mais si je l'emploie en bonnes œuvres , si je ne m'en sers pas pour satisfaire des goûts frivoles et entasser mille espèces d'inutilités sur une vie plus inutile encore , il me semble qu'elle est mieux entre mes mains que dans celles de quelque personnage à qui elle passerait avec moi , qui en deviendrait le possesseur comme de moi-même , et qui , pour me prouver qu'il en est maître, ne la garderait peut-être pas longtemps.
Et cette chance , qui me fait trembler , de s'attacher pour toujours à un homme qu'on peut n'avoir pas assez connu , et qui doit vous déplaire dès que vous commencerez à le cqnnaître I Encore une fois, ne nous pressons pas , ce parti est sage. Il est bien doux de s'appartenir, de servir Dieu comme on L'entend, sans crainte de paraître gênante ou ridicule ; et c'est pourtant ce qui arrive en regard de certains maris. Qui m'assurerait d'avoir dans le ménage les mêmes biens que je trouve auprès de ma mère ? Une conformité absolue de sentiments et de volontés nous unit étroitement : ensemble nous prions , nous nous promenons , nous travaillons , nous lisons ; rien ne trouble notre paix que beaucoup envient. Seule ou avec elle, je suis le penchant qui me porte vers l'étude : c'est peut-être ce goût qui m'a sauvée en commençant mes convictions religieuses. Aussi je m'occupe particulièrement de la lecture des bons livres qu'on a écrits en faveur de la religion. I n ecclésiastique dont le talent égale la piété me dirige dans cette étude, connue dans beaucoup d'autres choses , et j'apprécie toujours plus combien elle est avantageuse. Il me semble qu'on devrait faire de cet objet une partie essentielle de l'éducation des demoiselles : et je ne parle pas ici des devoirs de la religion , qu'on ne néglige pas d'enseigner , mais île ses preuves , de ses démonstrations dont chacune se ferait un bouclier contre
les attaques d'adversaires qui ne manquent pas ensuite dans le monde. Ce sont là comme autant de liens de fer qui attachent la foi à notre cœur. Je ne saurais vous dire quel grand service m'ont rendu en Angleterre les livres que j'avais pu lire avant d'y aller. Lorsque j'entendais ( et Dieu sait combien de fois) de ces discours bien acharnés contre le catholicisme, que débitent comme autant de leçons apprises d'avance les fidèles disciples d'Henri YIII et de Cromwell , je me rappelais surle-champ quelques-unes des preuves que j'avais lues contre eux , et moi , protestante , je riais de pitié et d'indignation ! Supposez que je n'eusse pas été prévenue contre toutes ces impiétés systématiques , aurais-je pu résister à tant de fadaises, dites avec un ton d'assurance qui m'aurait fait croire dans ces Messieurs à une bonne foi qu'ils ne peuvent pas avoir ? — Yoilù donc pourquoi j'aime l'étude de la religion. J'y troiwe des charmes inexprimables, et je ne saurais vous dire cpiel plaisir je ressens chaque fois qu'en lisant je rencontre une nouvelle preuve qui ne m'avait pas encore frappée, et qui vient ajouter une arme de plus à toutes celles que j'ai. Quelques Anglais qui n'ont pas cessé avec nous les relations qu'ils avaient eues avec mon pauvre père, viennent nous voir des environs de Tours qu'ils habitent, et je leur fais lire des choses si extraordinaires pour eux , qu'ils ont grand soin maintenant de ne pas mettre cette question sur le
tapis. Un mot do Iîossuet ou de Littleton les a bientôt réduits au silence.
De cette façon , vous le voyez , je suis presque religieuse , in occupant la plus grande partie du jour de choses cpii nourrissent et consolent mon âme. J'ai donc à peu pies tous les avantages de cet état sans en subir les inconvénients ; car il y en a quelques-uns , selon moi , et je mets de ce nombre cette soumission complète à laquelle mou esprit vif et léger s'habituerait, je crois , difficilement. Mais j'espère , avec le secours de la grâce , servir Dieu dans le monde sans participer aux souillures de ceux qui l'oublient, ce Dieu si bon. C'est par mon assiduité et ma persévérance que je me dédommagerai de l'avoir connu et honoré si tard comme il le voulait. Heureuse Alodie , vous l'avez connu et aimé , vous , toute jeune , toute petite; et moi, plus âgée par les années et par la raison , j'ignorais encore alors les charmes de son amour dans une religion où tout est froid , où rien ne parle au cœur, où l'on se voit malgré soi réduit à une foi incomplète et stérile...
Ce (pie je demande maintenant au Seigneur , c'est qu'il me laisse comme je suis; qu'il daigne surtout me conserver longtemps ma bonne et vertueuse mère. Dans L'enfance une mère est un trésor indispensable à nos besoins ; mais à tout âge elle est notre plus sûre amie , et la perdre c'est n avoir plus la vie qu'à moitié. Aimer la mienne est ma
Îv6 LES TROIS VOCATIONS.
plus douce jouissance cfici-l/as , car Dieu revendique la première place dans mon cœur, et maman n'est pas lâchée de n'avoir que la seconde. Venez ivous voir , ma chère amie , elle vous aimera , j'en suis sûre. Avec quel plaisir nous vous recevrions ! Tous pouvez voyager plus facilement que moi , puisque je ne puis me séparer de mon excellente et chère compagne , que notre dernier voyage a fatiguée et qui n'en ferait pas impunément peut-être un autre de cent vingt-cinq lieues. Mettez donc cette visite dans la tète de votre excellent père , et arrivez-nous avant l'hiver qui se hâte. Je prévois «jue pour vous décider il faudra d'autres négociations : écrivez-moi donc , puisque vous voyez que je ne vous oublie guère. Adieu, ma bien chère amie ; je suis impatiente de savoir quelque chose de vous , ne me faites pas languir. Je vous embrasse , en vous priant de croire que mon cœur n'est pas aussi froid que les doigts engourdis de votre
Éléonore.
Valcndnc à Mme Sainle-Sop/ue.
Taris, 15 novembre 1831.
Madame ,
J'hésitais depuis quelques jouis ù vous écrire , et je me demandais depuis plus de deux mois comment une première lettre que je vous avais adressée vers cette époque était restée sans réponse; je faisais ainsi tous les jugements auxquels vous me savez trop portée , et je commençais à craindre que Yalentine n'eût perdu votre amitié , quand j'ai découvert ma lettre qu'une maladroite femme de chambre avait laissée au fond d'un
tiroir! Je vous l'envoie aujourd'hui ; je vous y
parlais de moi , et je ne la referai pas, car, hélas ! rien n'a changé... Cependant Alodie m'a écrit, et c'est un événement remarquable dans ma vie d'à présent que le souvenir d'une sincère amie. Elle m'a répété des vérités que vous m'aviez dites il v a longtemps. J'ai essayé de les mettre en pratique ; je m'en trouve bien pour moi-même , mais cela ne change rien à la conduite de mon mari. J'espère en Dieu... Demandez-lui pour moi, s'il vous plaît, tout ce qu'Alodie me conseille, tout ce que vous
me conseillerez vous-même sans doute, car je ne «esse pas de me promettre votre secours. C'est maintenant que je me rappelle vos bontés avec un grand désir d'en profiter, si vous daignez m'en donner une nouvelle preuve. Mais il est temps cjue je vous laisse lire ma grande épître. Recevez , Madame, l'assurance de ma reconnaissance et de mon respectueux attachement.
Valentine.
La menic à la même.
Paris, 18 septembre 1831.
Madame ,
N'allez-vous pas être étonnée que je vous écrive ? Est-ce de moi que vous auriez cru recevoir aujourd'hui une preuve d'un souvenir que j'ai peut-être trop semblé avoir perdu ? Cependant ne croyez pas, malgré les apparences , que j'aie oublié les soins que vous m'avez portés. îl y avait dans cette conduite que je blâme la première , et dont je me ïépens , plus de timidité que d'indifférence'; car tous les jours, pendant cinq ans, j'ai pensé à vous : pensée amère bien souvent , puisqu'elle me reprochait une première ingratitude , source de cette honte
que je trouvais à vous écrire pour vous en faire l'aveu et vous conjurer de L'oublier. J'avoue aujourd'hui que vous auriez le droit de ne pas m'entendre , de me méconnaître ; niais j'ai confiance en votre bon cœur , il n'est pas capable de rancune; et d'ailleurs je viens à vous avec un sincère repentir. C'est toujours quand nous n'avons plus ceux qui nous guidèrent que nous les apprécions. C'est à présent que je devine toute la valeur des leçons que je n'aipas assez écoutées, et je ne m'en souviens que pour déplorer de ne les avoir plus. Au moins daignerez-vous me consoler? Ali I donnez -moi quelques-uns de ces sages avis prodigués vainement autrefois. Quelques années de plus, et beaucoup de malheurs m'ont rendue capable de les goûter. Permettez moi de vous parler enfin de ce que j'ai souffert, de ce que je souffre. Peut-être l'aurez vous appris par d'autres , mais de moi vous saurez toute la vérité.
Vous m'aurez d'abord trouvée bien coupable, Madame , de ne vous avoir pas écrit au sortir de IV... A cette époque j'étais aveuglée par cette folle joie de me voir libre , bonheur prétendu que dans mon dégoût pour l'étude et L'assujétissement j'avais appelé si souvent de toute mon impatience. Je ne pensai donc plus aux Lrsulincs dès que j'en fus sortie. Le tumulte du monde, tout ce qu'il étala d'éblouissant à mes yeux, ne me permirent plus de porter ailleurs mes réflexions. Hélas I sur cette mei
<lont le calme apparent m'avait séduite, je fus, imprudente, me briser contre un écueil. M. de Saint- Didier me vit , il demanda ma main à mes parents, qui ne crurent pas voir dans un nom et des richesses tout ce qu'il fallait à leur fille: ils voulaient encore des qualités et de la religion , deux choses dont je ne m'inquiétais guère. Il me semblait que, parce qu'on me demandait en mariage , tout devait s'arranger par une prompte conclusion ; et ce que mon père et ma mère estimaient le moins dans une affaire de ce genre, moi je l'ambitionnais par-dessus tout. M. de Saint-Didier s'était aperçu que j'entrais clans ses vues : il renouvela donc sa première démarchc , il mit en avant des négociateurs; j'entrai assez ouvertement dans son parti pour m'exprimer devant mon père comme je sentais ; ses observations , celles de maman , qui devaient avoir tant d'empire sur mon cœur, échouèrent contre mes résistances. Constance, qui me combattait aussi , fut convaincue que rien ne ferait fléchir mon opiniâtreté ; des intermédiaires excitèrent des scrupules dans ces âmes qui me chérissaient réellement , en ieur faisant craindre de s'opposer à mon bonheur s'ils contrariaient mon inclination ; et avant que deux mois se fussent écoulés depuis mon retour à la maison paternelle , j'avais changé mon nom pour celui que je porte, et mon bonheur pour des chagrins dont je ne prévois pas le terme!
Je ne puis retenir mes larmes en me rappelant
comment s'éclipsèrent si vite les illusions que je m'étais formées. Nous restâmes chez mon père pendant le mois qui suivit notre mariage. Jusquelà rien ne me faisait prévoir ce que j'avais à craindre. Mais à peine fûmes-nous à Paris que M. de Saint-Didier avait résolu d'habiter, et dont le séjour avait tant souri à mes projets frivoles, que déjà il me fut possible d'entrevoir un avenir tout différent de celui que je m'étais promis. Je remarquai un changement presque subit dans les manières et le langage de mon mari ; ses attentions devenaient plus rares tous les jours , sa conversation avait quelque chose de brusque et de contraint; son air soucieux dans le ménage , mais partout ailleurs aussi gai que son caractère le lui avait fait , témoignait assez qu'il ne se plaisait pas chez lui. Je vis disparaître de sa conduite les quelques pratiques de religion qu'il n'avait pas négligées quand il aspirait à ma main ; enfin je n'eus plus à rechercher la cause d'une si étrange manière d'être quand j'eus appris qu'il jouait beaucoup , qu'il était lié avec des hommes dont la réputation était plus que douteuse , et qu'au nombre des personnes qu'il fréquentait , quelques-unes surtout devaient lui ôter ma confiance en détruisant mon repos. Bientôt, cependant, la naissance d'un fils vint ranimer mes espérances; je crus que cet enfant serait un moyen de renouer entre nous la chaîne dont un anneau de plus se brisait chaque jour. L'n rayon de bon-
heur pénétra dans mon âme quand je crus remarquer que je ne m'étais pas trompée en l'espérant... et cette satisfaction fut encore de courte durée... Tout me fait croire que ce cœur blasé use facilement ses affections... Malgré tout, il recevait beaucoup de monde , et il aimait à me produire dans celui où nous étions reçus : c'étaient les seules circonstances qui me dédommageaient un peu de son humeur habituelle. Alors il paraissait gai et aimable : je m'y trompais même quelquefois jusqu'à oublier qu'à peine rentrés dans notre intérieur , il faudrait essuyer encore une espèce d'abandon qui me désolait. Je me demandais si ces dehors d'amitié qu'il me donnait quand il avait des témoins de ses actes étaient le résultat d'une politique de respect humain , ou l'effet naturel d'une expression qu'il retrouvait au milieu des plaisirs. Je m'arrêtais à cette dernière pensée , d'abord parce qu'elle était plus consolante , et ensuite parce qu'elle autorisait mon penebant pour les distractions bruyantes et fastueuses... Je cherchai donc toutes les occasions de paraître. Ma vanité s'en trouvait bien : mais comme Dieu sut bien aussi me la faire expier ! Je m'aperçus qu'Edouard perdait même dans ces réunions où je me trouvais avec lui cette gaîté que j'aimais à y remarquer. H ne me quittait pas ; s'il s'éloignait quelques instants , ce n'était jamais sans reporter fréquemment sur moi des regards qui interrogeaient les miens et jusqu'à mes moindres
mouvements. .Te n'eus plus à douter que je ne fusse pour lui l'objet de la plus détestable des passions, d'une indigne jalousie ! Oli ! combien je souffrais de cette idée ! que je me trouvais alors au-dessous de moi ! que j'étais humiliée de cet air soupçonneux ! Et que ne fut-ce pas quand il me fallut entendre des reproches, des accusations même dont l'absurdité révoltait mon esprit , autant que mon cœur s'indignait de leur injustice ! Comment aurais-je supporté de sang-froid de tels outrages? Je ne pus d'abord me défendre que par mon étonnement , mais bientôt des invectives me vengèrent ; je me répandis en reproches analogues, je m'emportai à toutes les violences d'un caractère exaspéré par ces cruelles injures. Et quelle femme n'en eût fait autant ! Mais que dis-je I non , il n'aurait pas fallu montrer tant de colère ; j'aurais dû combattre la violence par le calme de ma conscience, et par la siucérité d'un amour que je ne lui avais pas encore refusé. Peut-être fût il revenu si je m'étais soumise , et cette idée m'accable maintenant. Loin de là, je voulus me roidir; je luttai avec lui de froideur et d'indifférence , j'affectai un éloignement qui n'était pas dans mon cœur , et aiusi , au lieu de guérir le sien , je ne fis qu'eu irriter les plaies —
Jusque-là ma mère avait été ma confidente; je lui écrivais souvent. Deux fois elle vint nous voir et remit entre nous , mais pour quelques jours seulement, I.-. paix que de nouveaux griefs détrui-
saient bientôt de part et d'autre. Le chagrin que lui causait , ainsi qu'à mon père et à ma sœur , la déplorable position d'une fille qu'ils auraient sauvée si elle eût voulu l'être , altérait sensiblement son bonheur, et je sentais trop que c'était de moi seule qu'il fallait me plaindre. Cette triste réflexion retenait mes épanchements ; je n'osais pas toujours confier au cœur maternel toute l'étendue de mes peines : de là je souffrais encore plus , et si parfois je recevais un peu de consolation , elle restait beaucoup au-dessous de mes souffrances. Quelque faible que me fût donc cette ressource , le ciel me l'enleva ; maman mourut , comme vous l'apprîtes de Constance , qui sans doute vous parla un peu de moi ; et , comme si Dieu qui me privait d'un appui si utile eût voulu faire diversion à ma douleur, peu après il me donna ma fille. Bien des larmes coulèrent sur cette pauvre enfant à sa naissance. Les nouveaux soins qu'elle m'imposa me dédommagèrent des torts d'un époux qu'elle n'a pas rapproché de moi plus que son frère, et qu'ont sans cesse absorbé depuis lors tous les genres de dissipation et de folie. Croiriea-vous que ses absences , ses parties de plaisir remplissent les trois quarts de son temps , et qu'à tous les maux qu'il me cause je dois encore ajouter celui de voir les salons , instruits de notre mésintelligence , se partager dans leurs conjectures entre Edouard et moi , et nous faire subir alternativement les cruelles décisions
de leur malice? Tout cela nous a presque totalement sépares de la société. Un très-petit nombre de personnes nous sont restées attachées , et une prudence que je me repens d'avoir appelée trop tard me force à restreindre mes rapports avec elles —
Que vous dirai -je de mon malheureux père , dont les derniers jours sont troublés par des infortunes qu'il voulut en vain prévenir? Je ne puis aller le voir , il ne peut in'écrire , et se voit obligé de remplacer sa main tremblante par celle de son autre fille , si heureuse auprès de lui. Constance l'abandonne quelquefois aux soins d'une cousine qui vient la suppléer, et elle m'accorde alors quelques jours qui se passent ordinairement sans orages, parce que 31. de Saint-Didier , qui n'aime point son beau-père à cause des remontrances qu'il en reçoit , souffre volontiers sa belle-sœur dont la timidité le rassure , quoique sa vertu lui commande une certaine retenue dont alors j'ai le bonheur de profiter.
N'en est-ce pas assez, madame , pour exciter votre pitié, et nie la refuseriez-vous, lors même que vous ne m'auriez jamais connue ! Ah! oui , je le dis encore ; j'ai trop contribué à mou malheur pour en ;k ritsri d'.mncs (pie moi : niais vous, vous qui m'avez aimée , dites-moi comment je supporterai de telles épreuves ; sauvez-moi de l'excès de mes chagrins , faites passer dans mon cœur cette douceur qui est dans le vôtre. Si rien ne peut me donner la
paix, au moins donnez-moi de la résignation, s'il est possible. J'ai grand besoin qu'on me soutienne. La pensée de Dieu pourrait seule quelquefois ra'erapêcher de tomber clans le désespoir. Si encore la religion pouvait quelque cbose sur mon âme glacée I Mais ces funestes circonstances m'en ont éloignée; de toutes parts, dans un état que je maudis, s'élèvent des obstacles entre le ciel et moi , et quand je n'avais plus que cette dernière ressource, des devoirs pénibles qui surpassent mes forces et ma patience s'opposent à un retour dont je sens la nécessité. Ah ! si j'avais connu mes obligations avant de les prendre ! Si j'avais prévu que des nœuds indissolubles m'attacheraient à tant de maux !... Que de regrets je me suis préparés sans le savoir !..
Il faut que je compte beaucoup sur votre indul- . gente bonté pour vous entretenir si longuement ; mais c'est déjà un baume pour mes douleurs de pouvoir vous les confier. Non , vous ne refuserez pas d'écrire à une de vos filles : c'est pour un enfant malheureux qu'une mère a plus de tendresse. Ma bonne mère , répondez-moi , je vous eu conjure. Priez pour votre pauvre Yalentine , et pour ses petits enfants qui ne savent pas encore combien leur mère est à plaindre. Priez aussi pour celui qui m'est une source de tant de peines ! Dans quelques aimées peut-être , pourrai-je vous doiiner ma petite Pauline... Puisse-t-elle être plus heureuse que moi sous votre direction. Adieu, ma-
dame et respectable amie ; veuillez croire de ma part à autant d'affection et de reconnaissance que si je n'eusse jamais cessé de vous en donner des preuves.
Yalentine.
Madame Sainte-Sophie à Alodie.
De N... 29 novembre 1831.
J'ai été forcée , ma chère fille , de compter sur la patience que vous me promettiez , et de retarder jusqu'à aujourd'hui de vous écrire. La cause en est précisément dans les tristes nouvelles que j'ai à vous apprendre. Avant-hier, mon enfant , nous avons fait une grande perte : Dieu nous a enlevé notre vénérable supérieure , celle que nous appelions notre mère, et qui s'était faite notre amie. Elle avait été la vôtre , et vous éprouverez comme nous une véritable peine. C'est pour vous consoler que je vous donnerai sur ses derniers moments, dont je puis mieux que personne rendre compte , des détails bien propres en même temps à vous édifier. Ce souvenir est une précieuse consolation que Dieu nous laisse après elle.
Depuis quinze jours surtout , Mme Delphine était extrêmement affaiblit» ; son état devenait de
plus en plus inquiétant. J'admirais le calme qui ne la quittait pas malgré de vives douleurs , et la tranquillité avec laquelle elle parlait de sa mort , qu'elle disait prochaine , et qui ne lui apparaissait que comme l'heureux terme de ses espérances. Elle aimait qu'on lui en parlât; et comme j'étais avec elle tout le temps*que je pouvais y donner , c'est à moi surtout qu'elle confiait ses pensées. Je ne me rappelle pas avoir vu une âme si détachée d'ellemême et de la terre. Dans les entretiens que nous avons eus ensemhle , je ne l'ai pas surprise une seule fois à dire la moindre chose cpii ne fût pour le bien de la communauté ou pour la gloire de Dieu. Elle garda jusqu'au dernier moment sa présence d'esprit. L'avant-veille de sa mort, j'avais à lui parler d'une affaire qu'elle m'avait chargée de terminer; je lui demandai si je ne ferais pas mieux d'attendre , afin qu'elle put la conclure elle-même dès que ses forces le lui permettraient ; elle me regarda en souriant , et me dit en élevant ses yeux vers le ciel où elle les fixa : « Faites, faites toujours, » ma fille ; je serai bien aise que tout soit fini avant » moi. Après demain il ne serait plus temps. » Le lendemain au soir , elle demanda tout-à-coup à voir M. Desroches qui venait de la quitter , et qui est toujours notre aumônier. Elle était restée avec lui une demi-heure , s'était confessée , et avait paru très-cootente. Je crus donc qu'étant fatiguée de quelque petite peine de conscience dont le sou-
venir lui avait échappé , je ferais bien de chercher à la tranquilliser : « Aon , non , nie dit-elle ; il >< s'agit de bien autre cbose , vraiment. Demain » est le grand jour : je n'en doute pas depuis quel- » ques minutes. Envoyez chercher M. Desroches.» Il arriva bientôt. Alors elle lui dit plusieurs fois devant moi , et avec une assurance inébranlable , qu'elle devait mourir dans quelques heures, et qu'elle le priait de passer la nuit auprès d'elle, afin de prier avec la communauté. Cela nous paraissait une prophétie , cpioique notre attachement pour elle cherchât à nous persuader qu'elle se trompait. Il était près de minuit quand , sortie d'un profond recueillement que nous n'avions pas osé interrompre, elle demanda à voir la communauté. La plupart de nos sœurs ne s'étaient point couchées , et arrivèrent les premières , cachant leurs pleurs. Les autres tardant un peu plus , et désolées de voir se réaliser déjà ce qu'elles avaient regardé comme une vaine crainte , nous rejoignirent promptement. Nous nous mîmes à genoux autour du lit de notre mère ; notre affliction l'emporta sur tout autre sentiment , et nos sanglots L'exprimèrent. Je ne pourrais vous rendre cette scène, ma (hère Alodie ; je n'essaierai pas non plus de vous répéter ce que nous dit d'attendrissant, de pieux . cette âme qui déjà touchait à la céleste patrie. C'étaient des avis pleins d'onction qu'elle mêlait de prières pour nous , et de tendres reproches sur une dou-
leur que, disait-elle , nous devions courageusement comprimer , et qu'elle croyait ne pas mériter , puisque bien souvent elle pouvait nous avoir scandalisées en manquant elle-même à quelqu'un de ses devoirs. C'est ainsi que la vertu se méconnaît icibas , jusqu'à ce que dans le ciel elle jouisse de se connaître. Enfin elle nous parla des diflîcultés de ce temps , elle insista à plusieurs reprises en nous assurant que rien ne nous ébranlerait , et que le soin de conserver l'esprit de notre saint état nous sauverait des contradictions du monde. Ce furent ses dernières paroles , si ce n'est qu'elle dit encore quelques mots à M. l'aumônier. A six heures du matin elle reçut les derniers sacrements comme elle avait reçu tous les autres pendant sa vie , avec une foi , une piété et une humilité admirables , répondant à toutes les prières , et s'étant même occupée des petits arrangements que la. cérémonie nécessitait dans sa chambre. Peu d'instants après , le Seigneur l'appela dans son sein , et m'accorda la grâce de fermer les yeux à cette sainte.
J'avoue , ma chère enfant, qu'en y pensant devant Dieu , je n'ose la pleurer. Ce Dieu nous dit par un de ses apôtres que nous ne devons pas regretter nos amis et nos proches , comme si nous n'avions pas d'espérances au-delà du tombeau. Il appelle précieuse la mort de ceux qui expirent eu lui. Sur qui pouvons-nous fonder des espérances plus solides que sur une religieuse qui se fit tant
d'années le modèle de tant d'autres , et qui semble n'être morte sous nos yeux que pour nous apprendre à vivre comme elle ? iVavez-vous pas admiré souvent combien elle chérissait cette nombreuse jeunesse que sa réputation nous amenait de toutes parts? Etait-il rien de comparable à son talent de s'insinuer dans vos cœurs par une bonté qu'elle partageait entre vous toutes? Son zèle pour votre salut se manifestait dans toutes ses œuvres : elle s'informait de chacune avec une tendre sollicitude , encourageait vos succès , allait quelquefois jusqu'à pleurer vos fautes ; et, en nous recommandant tous les jours d'avoir pour toutes nos enfants le cœur de leurs mères , elle nous faisait voir comment ellemême savait appliquer une si aimable leçon. Telle vous l'avez connue , telle elle fut jusqu'au bout. Aussi je n'ai pas besoin de vous dire l'affliction du pensionnat. On y a voulu garder jusqu'à la fin de la semaine le deuil qu'on avait pris pour la triste cérémonie qui s'est faite hier. Mais que n'était pas notre chère défunte pour nous à qui la divine Providence l'avait donnée comme une image de toutes les vertus! Quel heureux mélange de fermeté et de douceur ! quelle tendre charité pour ses filles , les reprenant et les excusant à la fois de leurs imperfections ou de leurs fautes , rendant facile la pratique des vertus les plus pénibles à la nature, encourageant par ses exemples, humble sans étude ni affectation, bonne sans faiblesse,
pieuse sans scrupule , sage sans rigidité , mortifiée pour elle et commode aux autres, remplie de sollicitude dans nos maladies du corps, aimant à nous consoler dans les misères de notre âme, se faisant notre confidente parledon qu'elle possédait si éminemment de toucher nos cœurs et de se les ouvrir. Ne rendant jamais son autorité pesante , elle commandait comme on prie, elle blâmait comme on se plaint, et son humeur toujours égale accueillait avec la même affabilité celle qu'elle avait désapprouvée tout à l'heure. L'étendue de son esprit et ses connaissances acquises lui avaient fait une réputation méritée parmi les gens du monde , qui la regrettent. J'en sais, et des plus élevés par leur position sociale, qui la consultaient dans leurs affaires délicates , et qui m'ont avoué qu'ils s'étaient toujours bien trouvés de ses conseils. Sa prudence , appuyée d'un jugement sûr et d'un tact merveilleux , la servait toujours utilement pour elle et pour les autres. Au milieu des plus graves circonstances, elle gardait un calme et une sécurité intérieure qu'elle communiquait aux âmes les plus agitées. Elle porta cette disposition, qui nous faisait juger de la pureté de son cœur et de la tranquillité de sa conscience , jusqu'en face même des plus difficiles événements. Il y a un an, quand on apprit à N. . . les premières nouvelles de la révolution, quelques personnes crurent pouvoir se présenter chez nous , sans doute dans la seule intention de nous faire peur. Ils demandèrent
notre mère qui se rendit au salon; sur sa demande je L'y accompagnai. Là, trois messieurs qui Liaient fort de notre connaissance nous demandèrent sérieusement si nous n'avions pas d'armes cach s , el nous firent entrevoir qu'on pourrait bien détruire notre maison... La mère Delphine sourit d'un air de dignité et d'ironie spirituelle : « Pour nos ar- » mes , dit-elle en montrant le Christ de la chemi- » née , Messieurs , les voici toutes ; je ne m'op- » pose pas à ce que vous les emportiez. » Puis reprenant son calme ordinaire: « Quant à notre » maison , elle est de ces choses humaines qui » cèdent à la force, comme bien d autres. ISous y « sommes venues par la volonté de Dieu , nous ne » l'adorerons pas inoins s'il nous en chasse. » La simplicité de cette réponse , la paix intérieure qu'elle révélait, étonnèrent nos visiteurs, qui nous quittèrent après un court entretien sur le même ton , en nous Taisant espérer que nous serions prt> venucs si quelque danger nous menaçait. Malgré tout, la sainte femme ne perdit pas sa tranquillité ordinaire; elle se contenta de faire prier toute la communauté avec elle, et remplaça sur-le-champ nos appréhensions par sa confiance. La suite a bien fait voir qu'elle ne nous avait pas trompées. Au milieu des excès les plus affligeants pour la religion, rien n'atroublé notre chère solitude, et nous pouvons dire d'elle aussi que sa mort est le premier chagrin qu'elle nous cause.
^'oilà celle dont nous sommes privées et que nous ne revenons que dans le ciel : daigne le Seigneur nous en faire la grâce! Pour elle, nous ne doutons pas qu'elle n'y soit déjà, et cependant nous ne cesserons de prier; c'est d'ailleurs une de ses dernières volontés: unissez-vous à nous, ma bonne petite , car elle vous aimait bien. Nous attendons maintenant des instructions : j'ai écrit à notre supérieure générale ; et , jusqu'à ce qu'elle nous ait désigné une autre mère, je resterai chargée du gouvernement de la maison.
Je veux répondre en quelques mots à chaque article de votre lettre. Et d'abord, faites violence à vos chagrins , mon enfant. Quelques assauts qu'ils nous livrent , il faut les repousser sans perdre courage. La santé même, qui souffre, il est vrai , des lassitudes et des malaises de l'esprit , se fait aux efforts d'une âme généreuse , et ,1e tempérament en devient moins capricieux. Je suis persuadée qu'il est possible de se vaincre avec un peu de bonne volonté et de persévérance , et qu'il n'est pas d'imagination si vive , de forces physiques si chancelantes qui ne prennent une marche sûre par la force qu'on leur oppose. C'est une seconde éducation qui dure souvent plus que la première, mais dont les résultats sont aussi beaucoup plus importants. Soyez assurée que sans les impatiences de l'esprit il y aurait beaucoup moins de maladies corporelles. Au pied de la Croix on trouve, à
côté de la résignation , les remèdes les plus efficaces contre tous les maux. Ainsi ne vous désespérez pas encore. Le nouveau délai qu'exige votre père vous rendra plus digne de votre divin Epoux. Quand toutes mesures ont été sagement [ lises, la fermeté devient nécessaire pour les exécuter : c'est elle qui couronne l'œuvre. Espérez donc. Plus on vous fera attendre, plus vous aurez d'occasions de prouver que Dieu vous appelle.
Vos réflexions sur la vocation d'Eléonore me paraissent fort justes. J'avais toujours cru que cette pauvre enfant se convertirait : son cœur fut toujours si bon! J'aurais voulu lui écrire déjà mille fois, et je ne sais encore quand je le pourrai. Si vous avez occasion de lui parler de moi , dites-'.ui combien je l'aime, et que j'emploierai mes premiers loisirs à lui répondre. Pour Yalentine , je déploie sincèrement sa triste existence , et j'ai souvent prié pour elle , quoique depuis si longtemps elle nous eût abandonnées. Je vous dirai , ma chère amie, et cela vous fera plaisir, que j'ai enfin la lettre que vous m'annonciez. Notre pauvre amie n'a pas été coupable du retard dont vous vous étonniez , et vous avez jugé vrai en l'attribuant à quelque raison cacbée : c'est que la lettre, au lieu d'être jetée à la poste , l'avait été dans un tiroir de quelque meuble d'où le hasard l'a fait retirer. Je vais profiter dea premiers moments qui me sont accordés 1 o:ir essayer de la consoler un peu. Ecrivez-lui vous-
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même. C'est une bonne œuvre à faire que de la soutenir. Je crois qu'elle a dessein de se donner tout-à-fait à Dieu, vers lequel elle se trouve ramenée par ses malheurs; mais elle a besoin d'être encouragée. Ne laissez pas cette pauvre âme dans la peine , vous commencerez ainsi le bien que vous êtes peut-être destinée à faire un jour chez les Ursulines. J'ai remarqué avec beaucoup de consolation que presque toujours le bon Dieu , en nous reprenant nos pensionnaires, les plaçait dans le monde de façon à ce que les plus avancées dans la vertu pussent être l'exemple des autres, et peu à peu les ramener dans la bonne voie. Si vous ne pouvez voir Yalentine autant que je le voudrais , soutenezla du moins. Notre-Seigneur aime bien cette charité dévouée , et ne peut manquer de bénir ceux qui la pratiquent. Ainsi , ma très-chère , faites votre conquête de votre amie, et ne négligez rien, comme je ferai tous mes efforts , pour sauver cette âme capable de tant de bien si elle veut le faire.
Je suis contente que vous lisiez le Traité de la Paix intérieure. Outre qu'on y voit une sagesse qui est toute de Dieu , une charité admirable poulies âmes qu'il conseille , cet ouvrage est encore fort attachant ; je l'ai lu et relu avec un plaisir ente ne m'ont pas procuré une foule d'autres livres pieux. Le style en est toujours pur , mêlé d'un grand nombre de passages des saintes Ecritures ,
des auteurs ecclésiastiques et de L'Imitation de Jésus-Christ. L'auteur est amiable par sa simplicité et son abandon : on voit qu'il parle de l'abondance de son cœur, et cette conviction d'une àmc pieuse répand sur son livre autant de charme que d'onction. Vous trouverez dans le paragraphe 8 du chapitre 8 de la 4' partie, des réflexions qui vous conviennent parfaitement , et que j'ai relues encore ce soir quoiqu'il se fasse déjà tard. Lisezles, et voyez , ma chère enfant, comment il iaut se soumettre à la volonté de Dieu dans les petites et dans les grandes choses. Oh ! ma lille , voilà tout L'homme : aimer Dieu dans les épreuves autant que dans les joies, le servir dans ses rigueurs comme dans ses consolations , attendre le jour du salut dans le silence d'un acquiescement intérieur à tout ce qu'il ordonne. Adieu , il est tard , et la règle veut (pie je sois bientôt couchée. Votre tendre amie, Sainte-Sophie.
Madame Sainte-Sophie à Eléonore.
De N... l«r décembre 1331.
Oui , ma chère Eléonore , il est vrai que je me suis souvent demandé où vous étiez, pourquoi je n'entendais parler de vous ni par vous ni par au-
cune de vos anciennes compagnes ; mais je n'ai jamais cru que vous nous eussiez abandonnées. Je vous connaissais trop pour m'arrèter à ce soupçon, et j'ai appris dès longtemps que vous n'étiez pas de ces âmes légères qui oublient facilement les plus fortes impressions de l'amitié. C'est pour vous assurer de ma pensée à cet égard que je vous écris aujourd'hui; car , malgré le retard que j'ai mis à vous répondre , j'aurais encore pris un autre délai, si je ne prévoyais pas qu'il se prolongerait ensuite au-delà de mes calculs. Vous-même peut-être , depuis la date de votre dernière lettre, accusez ma lenteur. Mais , ma bonne fdle , c'est à la Providence que vous devez vous en prendre. Elle a signalé sa volonté sur nous, depuis six semaines, par des événements qui nous ont profondément affligées. Nous avons eu la douleur de perdre, la semaine dernière, notre sainte et bonne supérieure, Mme Delphine ; c'est après une longue et douloureuse maladie dans laquelle sa vertu ne s'est point démentie un instant. Je dois vous parler aujourd'hui trop à la hâte pour vous donner plus de détails. Une autre fois (1) je vous édifierai de ce récit. Unissez vos prières aux nôtres pour cet ange qui , nous l'espérons cependant, n'en a plus besoin.
J'admire comment !NTotre-Seigneur vous a con-
(1) Cette lettre contenait les mêmes détails à peu près que la précédente : c'est pourquoi nous avons cru inutile de la publier.
duitc, et j'éprouve le besoin île vo-.'.s en féliciter, de m'en réjouir avec vous. Je n'ai pas attendu jusqu'à présent à en rendre au l;on Dieu de sincères actions de grâces. 11 y a dans ses desseins d'ineffables combinaisons de bonté et de sagesse. Heureux ceux qui en sont l'objet et qui le comprennent! Une grande douleur vous était réservée parmi tant de consolations... C'est que la Providence ne peut guère nous laisser jouir ici-Las de ses divines faveurs sans y mêler quelque amertume. Ne nous attendons jamais sur la terre qu'à de pareils contrastes , ma chère fille. Ici la foi nous les fait encore adorer. Quels inconsolables chagrins n'eus— siez-vous pas ressentis si votre excellent père vous eût été enlevé avant d'avoir connu la lumière et suivi la route qu'elle lui traçait ! Mais, à cela près , tout était bon dans cet homme : cœur , esprit , jugement , formaient en lui un a qualités précieuses, sans les défauts qui les accompagnent d'ordinaire, et rendaient plus facile sa conversion. J'avais été frappée de cette observation dès la première fois (pie je le vis; elle ; portée à trouver un certain plaisir dans les entretiens de votre bon père, qui , toutes les fois surtout qu'il s'agissait de matières religieuses , y montrait une candeur, une simplicité et une bonne foi que je faisais remarquer malgré moi-même à quelquesunes de nos dames. L'une d'elles, madame Thérèse, aimait aussi ces bonnes qualités, et me disait
un jour qu'elle avait grande confiance que Dieu le convertirait , et que d'ailleurs elle implorerait tant cette grâce , que le Seigneur ne pourrait la lui refuser. Dieu l'a bien exaucée. Et pour moi, quoique pensant beaucoup plus à vous qu'à tout autre dans cette allaite importante , j'avoue que j'ai souvent recommandé à Jésus-Christ et à sa sainte mère ce bon protestant qui nous intéressait à si juste titre. Nous avons pu nous en convaincre : un cœur droit est naturellement catholique; il lui faut la vérité , et comme il la cherche de bonne foi , elle se montre à lui d'elle-même. Tout cela d'ailleurs nous est une leçon qui s'applique à nous toutes tant que nous sommes. Qu'est-ce que ce monde qui nous échappe si vite et si entièrement ? Qu'est-ce que cette fortune pour laquelle on risque son salut , et à quoi servira de gagner l'univers si l'on vient à perdre son âme? Bénissons les décrets souverains qui nous rappellent ainsi aux pensées utiles , et travaillons nous - mêmes à mourir , quand il le faudra, dans la paix du Seigneur.
J'ai fait passer votre lettre à Alodie, qui doit vous avoir écrit depuis. Elle vous aura dit ce qui la concerne : et c'est encore une âme précieuse au Seigneur que celle-là, et qu'il s'est choisie, je crois le prévoir, pour opérer de grandes choses à la gloire de son nom. Qu'on l'aime ardemment , ce Dieu si bon, quand on le considère attaché au bien de ses créatures et les poursuivant de sa grâce pour
les rendre heureuses ! Il paraît que vous voulez rester ce que vous êtes, et je vous en félicite, ma Lien chère amie , si telle est la volonté de Dieu ; car je crois que c'est un état fort tranquille que celui que le Seigneur vous aura désigné , si vous vous décidez , en demeurant avec votre maman , à éloigner de vous les embarras d'un ménage et les sollicitudes qu'il inspire. C'est un genre de devoirs à part que vous aurez à remplir, et qui n'offre guère de ditïicultés. Je vous en parlerais , mais le temps me presse, et je suis forcée de m'arrèter. Au moins vous aurez vu que je tenais à vous donner signe de vie. Si je le puis bientôt, j'ajouterai à cette lettre une suite que je vous enverrai promptement. Vous savez qu'il m'en coûte de ne pas compléter mes pensées quand je parle à quelqu'un dont le bonheur m'intéresse : et puis ee que vous me demandez mérite que nous en parlions. Ne m'é« crivez donc pas avant le 14 , afin que nos lettres ne se croisent pas en route. Cela occasionne toujours des méprises de mauvais effet. Donnez-moi un petit souvenir soir et matin , et ne doute/, jamais , non plus que madame votre mère , de mon sincère attachement en Nôtre-Seigneur Jésus-Christ.
SaIN'TE-SoPIIII:.
LETTRE XXIlï.
Mme Saiulc-Sophie à Vulenline.
N.... 23 novembre 1831.
Non , ma pauvre Yalentine , non , je ne pense pas de vous ce que vous croyez ; je ne suis pas non plus étonnée de vous lire , car on m'avait annoncé depu is longtemps une lettre dont je m'explique maintenant le retard ; enfin je ne vous garde aucun ressentiment , puisque une multitude d'occupations ne sont pas capables de me faire remettre cette réponse. Votre position , ma chère enfant , m'inspire un trop tendre intérêt , et je me reprocherais de manquer à tout ce que l'amitié peut suggérer de charité véritable , en ne vous offrant pas mes consolations lorsque vous souffrez.
Que n'ai-je appris plutôt que vous en manquiez ! Il est vrai qu'après que vous nous eûtes quittées , nous ne sûmes comment interpréter votre silence; mais nous apprîmes enfin que vous étiez mariée , et nous n'aurions su quelle -était votre nouvelle position , si Constance , en m'apprenant la mort de votre respectable mère , ne nous eût en même temps parlé de vos difficultés de ménage. Cette affligeante nouvelle nous attrista beaucoup ; mais Constance ne nous ayant pas écrit depuis lors , nous n'ayons pu que prier pour vous , et je vous
assure que votre nom a souvent été profère par moi devant Notre-Seigneur , au milieu de tant d'autres noms de vos compagnes. C'c^t cette bonne Alodie qui m'a entretenue plus récemment de vos chagrins.
Concevez par là , mon enfant , quel tort vous avez eu de nous cacher si Longtemps vos sujets de tristesse. Outre que c'était manquera notre cœur, vous manquiez aussi de soutien et de force. Biais je ne puis vous gronder , vous avez trop grand besoin que je vous console.
Il est vrai , mon enfant , et il m'en coûte moins de vous le dire, puisque vous le sente/, et l'avouez : c'est une grande faute de se choisir soi-même un époux , quand on ne sait encore ni ce qu'est le mariage , ni si l'on y est appelée. Quand on se hasarde ainsi dans une affaire aussi épineuse , c'est toujours une passion étourdie qui détermine , et la passion n'est jamais qu'une source de peine et de repentir. Ce qu'elle avait fait voir en beau n'est plus bientôt qu'une réalité sans prestiges -, tout-à-coup se manifestent dans celui qui devait nous rendre heureuse des vices ou des défauts inconnus, fardés jusqu'alors : on le trouve dissipé, frivole, prodigue; et, si l'on est assez sûre de sa propre conscience pour n'imiter pas ses écarts, on ne peut échapper du moins au malheur de devenir sa victime.
Que faire alors? se révolter contre un joug au-
de me représenter aujourd'hui nia pauvre et chère Valentine écoutant des inspirations si différentes î Sans doute vous devez ce renouvellement de votre âme à notre bonne Alodie, qui pratique si bien les conseils qu'elle donne. Je m'en réjouis et vous encourage à ne pas vous laisser abattre désormais. Ne vous laissez exaspérer par aucune violence , rapprochez de vous autant que vous le pourrez le cœur de votre mari , et craignez par-dessus tout de ne pas faire assez pour y parvenir.
J'avoue , ma chère enfant , que c'est un malheur d'avoir ignoré ses obligations avant de les prendre ; hélas î et tant de maux découlent souvent d'une imprudence ! Mais enfin , c'est toujours un engagement contracté : il faut le remplir, et la fidélité à cette loi qu'on s'est faite devient un sûr moyen de réparer des fautes et d'acquérir des mérites devant Dieu. N'oublions pas que le salut est attaché à l'accomplissement de notre œuvre , quelle qu'elle soit. Ne maudissez donc pas votre état , comme vous l'avez tant de fois maudit , lorsque vous aviez le malheur d'oublier la Providence. En expiation de vos murmures et de vos plaintes , pratiquez , mon enfant , l'obéissance et la résignation, redoublez d'exactitude et de fidélité ; cherchez même par des petits soins et des attentions délicates à ramener vers vous un caractère qu'il ne vous est pas encore impossible , j'ose le croire , d'adoucir et de modifier. Si une telle régularité vous semble
lettre xxnr. 207
à chargé, conjurez le Dieu de bonté de vous aider par sa grâce : on peut tout quand il fortifie ; lui seul peut alléger le fardeau de vos peines, et les changer en douceurs. Songez qu'il n'est pas de vocation qui n'ait ses dégoûts et ses épreuves. Vous trouvez dans la vôtre des soucis ou des devoirs difficiles ; partout ailleurs vous en auriez d'autres, et partout il faudrait supporter les premiers et vous acquitter des seconds. Ainsi des répugnances ne sont pas tant de bonnes raisons que de faux prétextes. Efforcez-vous d'en triompher; sachez bien que la religion purifie tout , qu'il n'est pas une action , si commune ou si grande qu'elle puisse être , qui ne soit sanctifiée par elle. 11 est vrai que ces vérités , si haut qu'elles soient placées dans l'ordre moral , échappent quelquefois au cœur et à la mémoire. C'est pourquoi il ne faut pas se conduire seule. Un guide spirituel vous est indispensable; choisissez-le donc an plus tôt: que de chagi bis tous vous fussiez évités en ne vous éloignant pas de cette source de rafraîchissement ! C'est là que vous puiserez les consolations avec de pieuses pensées ; que vous recevrez d'un confident charitable un baume à verser sur toutes les plaies de votre cœur, et que vous apprendrez peu à peu combien la douce religion de .!.-(]. est belle, puisqu'elle fait céder la nature à la grâi e et la colère à la résignation.
Je voudrais m'arrèter , mais je Eu'aperçoifi qu'en finissant ici j'oublierais une portion bien mtéres-
santé des soins que Dieu vous a donnés. Vous me parlez de vos petits enfants en termes qui me font juger que vous les aimez : et c'est beaucoup aux regards du Seigneur qu'une bonne mère ! Il ne faut pas se dissimuler toutefois que cette tendre affection doit encore avoir pour principe et pour règle un profond sentiment religieux ; autrement vous aimeriez vos enfants moins pour Dieu que pour eux et pour vous-même , moins par ebarité que par instinct , moins pour un bonheur éternel auquel ils sont destinés comme vous , que pour de fragiles espérances de la terre dont vous savez déjà toute la vanité. Comprenez bien , ma chère fille , la noble et grande tâche que vous avez reçue du ciel envers ces frêles et intéressantes créatures. Plus votre position vous semble fâcheuse , et plus leur éducation vous demande de soins. Trop jeunes encore pour avoir pu apprécier vos malheurs , ils touchent cependant à cet âge où les premières lueurs de la raison , aidées d'une curiosité inquiète , ne manqueront pas de fixer leur attention sur ce qui se passe autour d'eux. Mettez le plus grand zèle à leur cacher toujours les orages domestiques; ne vous plaignez jamais devant eux de leur père : ce serait les porter à la méfiance , établir en problème votre bon droit ou le sien , et par là vous priver tous deux de ce respect , de cette tendre confiance sans lesquels vous n'auriez aucune autorité sur eux: Accoutumez-les à s'aimer , à supporter mutuelle-
mont leurs petits défauts, à ne vous rien cacher de leurs faiblesses. Il faut tempérer par la douceur de vos avis et la circonspection de toute votre conduite, la mauvaise influence qu'exerceraient sur leur éducation les défauts trop visibles, peut-être même la rudesse de leur père. Vous formerez ainsi leur caractère , d'où émanera continuellement un ensemble d'aimable simplicité et de charité commode et prévenante. Que de fautes , (pie de douleurs vous leur épargnerez pour l'avenir ! Et combien ils vous béniront un jour de les avoir dirigés dans le droit chemin où se trouve le bonheur avec la vertu ! car vous leur rendrez ainsi la carrière de la vie plus facile : le vent de. l'adversité ou des épreuves pourra bien les fatiguer, mais jamais les flétrir ni les abattre.
Pauvre enfant, vous le voyez bien : oui , je vous aime encore. Et comment , si je ne vous aimais pas; aurais-je pu vous dire ainsi tout ce que je pense , avec une franchise qui ne craint pas de vous déplaire, parce qu'elle veut vous guérir! Ob ! oui , je vous l'assure , vous avez toujours ici une amie ; cette amie priera pour vous , pour vos chers petits enfants , pour votre époux , bien plus malheureux encore que vous ne l'êtes , puisqu il n'a pas la religion pour le modérer et le conduire ! Mais priez aussi , vous , ma chère Valentinc ; priez , car les supplications d'une mère chrétienne , d'une épouse vertueuse et résignée , sont mises en réserve
210 LES TROIS VOCATIOXS.
dans le ciel , et Dieu leur accorde tôt ou tard une large part de ses grâces. Ce Dieu bon comprend trop bien le cœur maternel pour se détourner d'une mère cpii prie. Et quel objet plus capable de le toucber que le spectacle de ces vertus intérieures qu'il vous demande, que vous jetterez au milieu de votre famille comme autant de semences dans un champ fécond ! J'en ai la confiance , mon enfant , vous vous montrerez douce et bonne ; vous effacerez vos imperfections par d'heureuses qualités dont vous avez reçu le germe ; ce changement rapprochera de vous celui qui s'en éloigne, et vous vous réjouirez un jour d'avoir peu à peu gagné son âme. J'espère que vos prochaines lettres m'apprendront ce mieux, que je désire de toute l'ardeur avec laquelle je vous aime.
Sainte-Sophie.
Alodic à Eléonore.