‹ Les trois vocationsChapitre 15 sur 18 · in . m'ont toujours · texte numérisé non relu

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là presque une confession , ma lionne mère , et vous avez le droit de me demander si toutes mes théories s'accompliront sûrement par rapport à moi et à celui que peut-être la Providence me destine. Quoique ce soit à vous seule que je parle , je sens bien que je ne peux entreprendre ici une apologie ; mais tenez , franchement , je vous avouerai ce que je pense : on pourrait moins Lien choisir. M. Henri a vingt-sept ans et appartient à une excellente famille , dans laquelle on a conservé les principes religieux comme une tradition sacrée. Il a été élevé par une mère pieuse comme un ange , son père a cette foi patriarcale dont quelques vieillards nous montrent encore çà et là de précieux restes ; lui , il est regardé comme un prodige au milieu d'une foule de jeunes gens qui vivent sans frein et se perdent sans remords. Je l'ai vu souvent en société , et ce n'a jamais été sans remarquer entre lui et beaucoup d'autres une différence toute à son avantage. Enfin j'ai plus d'un motif d'espérer qu'il ne me traiterait pas, lui, aussi militairement que celui dont vous me parlez. Oh ! que cette idée de se condamner pour toute sa vie à être malheureuse est accablante ! Que je plains cette pauvre femme , et que j'applaudis à la prudence de celle qui jugea si bien d'un homme que ses dehors trahissaient î Voilà encore une de ces mille-preuves d'une conduite providentielle de Dieu sur nous tous : l'une

i'vitc un piège que l'autre ne sait pas fuir, et il paraît bien évidemment ici que la plus favorisée est celle qui agit d'après les règles de la prudence chrétienne.

Malgré oc que je vous eus , nia lionne mère , n'allez pas croire , je vous en conjure, que je thousiasme, et qu'il y a déjà une secrète décision dans mon cœur. Non , non : en dépit des plus spécieux motifs , Dieu passera avant tout dans cette affaire. J'ai écouté les raisonnements de mon mère , qui, d'ailleurs , serait inconsolable de forcer le moins du monde mou inclination. J'en ai une autre que j'écoute aussi avec non moins d'attention et de docilité : vous savez de qui je veux parler ; enfin je Nais consulter celui qui sai ute mon âme. D'ici là je ne

m'arrête à rien. Je p combien j'ai besoin

d'une qui n'est pas celle des bo...

pour me précipiter en quoi que ce soit. Je ne me nnerais jamais d'avoir causé volontairement l instant de peine à celui dont la vie sera unie à la mienne: quel qu'il soit, je l'aimerai par sentiment et par devoir ; mais je ne commencerai à l'aimer que du jour où mon incertitude.

Redoublez donc vos prières, vous qui êtes tant mon amie ; que je ne fasse rien sans l'esprit du Seigneur. Recommandez-moi à quelques-unes de vosbonm ; âmes si ferventes. lem'as-

sister de vos sages et pieuses leçons; et, quoi qu'il

arrive, ne doutez jamais du tendre attachement et de la vive reconnaissance de votre

Eléonore.

Alodie à HFme Sainte-Sophie.

N... 22 décembre 1831.

Quelle douleur n'ai-je pas ressentie , ma bonne mère , en apprenant de vous la triste épreuve à laquelle le bon Dieu vous a mise et toute votre communauté ! ïl est donc vrai : les saints ne sont pas faits pour la terre. Mais d'où vient qu'en pleurant cette amie si pure j'éprouve je ne sais quoi de doux qui me console ? La pensée du ciel est pour moi inséparable du souvenir de cette femme respectable : je vous plains de ne l'avoir plus, je gémis de la cruelle certitude de ne plus la revoir , et j'envie le bonheur qui devient à jamais son partage. Elle a vécu, elle est mo; te religieuse, et ce que vous m'en dites et ce que j'avais vu moimême confirme suffisamment nos espérances. Je ne cherche pas à vous consoler, car la foi a déjà rempli dans votre cœur cette mission qui la rend si belle. Et puis j'ai tant à vous dire et vous allez être si contente, qu'il ne faut pas cpie je diffère. Permettez-moi de commencer par me plaindre un

i :re xxvii. 235

peu que vous soyez restée près d'un mois sans m'écrire. Voi : m peut-être, car c'était à

mon to:u- : mais vous all< i j étais coupable.

, ma bonne mère, étiez-vous encore malade? J'espère que non, et je le demande à Notre- : :ur du fond de mon âme. Quel qu<

:, i .. f qui vous arrête, je reprends la correspon-

: : je sni ; é] :e mais qu'importe? Le

•..• ii esl pas trop acheté par i '. ivant que j'entre dans a uns

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lus d'empêcbemcnl ; à mon ! on-

heur, el que mon père consent à rendre sa îille

Trois ou quatre jour? après ma dernière lettre, je

i' ■ ■ ' ligce ■'. n ■ mettre au lit; mon accablement,

dont je '. lé , avait : 'à un tel

I int qu'il m'é im] ssible de me soutenir. Je

e de l'âme, et j'aui roulu du médecin rue mon

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traction pourraient opérer d'abord une heureuse diversion , et mille autres choses tout aussi concluantes. Je remarquai peu de conviction dans ses paroles, et l'air morne de mon père , qui assistait à cette visite , me suggérait quelques légères espérances. On me laissa seule et je pleurai encore ; mais, pendant que je m'abandonnais à cette tristesse qui, au reste, me soulageait beaucoup , une autre scène se passait dans le salon. Antonio n'avait pas eu de peine à faire dire au docteur ce qu'il pensait de mon état. Celui-ci avait avoué à mon père" qu'il était alarmant , que le chagrin causé par une vive contrariété et les efforts continuels que je faisais pour la vaincre étaient le principe de mon mal : il était d'avis que ce mal pouvait empirer, avoir des suites funestes, et qu'il était temps de s'opposer à ses progrès. J'ai su tout cela par mon frère qui bientôt après vint me prévenir que mon père ne tarderait pas de se rendre à mes désirs , et que sa conversation avec le médecin l'avait déterminé à ne plus m'opposer de résistance. Ce fut en effet ce jour-là même que j'obtins cet acquiescement si longtemps refusé. Mon père vint me trouver dans ma chambre et me dit que, d'après ce qui paraissait de ma résolution , il préférait mon bonheur au sien, et que je pouvais faire mes arrangements de façon à me satisfaire le plus tôt possible. Il a bien pleuré aussi dans cette entrevue : car alors il s'agissait d'un sacrifice sur lequel il n'y aurait plus

à revenir. Il le sentait , et ma joie, que je ne songeais pas à dissimuler , ajoutait naturellement à sa tristesse. Pour abréger, il a été convenu que je vous écrirais, ma bonne mère : c'est vers vous que je ton; ne mes regards; je crois que le bon Dieu nie veut aux Ursulines, et maintenant je m'en rapporte à vous pour tout ce qui concerne le choix cpii me reste àfaire.

Je voudrais être déjà chez vous, et vous le concevez; niais il nie faucha quelque temps encore pour disposer certaines affaires de famille. Ecoutez ce que je compte faire : je laisse à mon je: c la jouissance d'un tiers sur le bien qui me revient de ma mère , le second tiers à Antonin , le troisième à la communauté que je choisis. Ce que j'abandonne au premier doit revenir après lui en portion égale aux pauvres de notre paroisse et ù l'hospice de Sl-3ïagloire. Mais il ne veut accepter, aussi bien que mon fr< ma profession , soit qu'il

ne j as me voir aller jusque-là, soit qu'il craigne (le trop précipiter une mesure qui pourrait me reti le cloître malgré les dégoûts que

j'y pourrais trouver. Ces précautions ne sont pas à blâmer sans doute , mais j'ose vous assurer qu'elles seront fort inul

Vous ne sauriez croire combien vite j'ai recouvré mes forces de; . jour où j'ai vu chan-

ger enfin ma position. Le mal avait fait tant de progrès et m'avait tellement affaiblie , qu'il m'a

fallu pins do quinze jours pour retrouver l'usage de mes jambes qui ne pouvaient plus me soutenir. Je suis encore extrêmement fatiguée , mais je compte cela pour rien , et j'ai du moins une santé morale qui me dédommage amplement. Une de mes pins douces pensées est d'espérer maintenant que mon tempéramment, naturellement sain et robuste, redeviendra bientôt ce qu'il a été , et que je pourrai d'autant mieux m'appliquer au service de Dieu. Ce qui m'occupe à présent, c'est de me déterminer sur une maison : la vôtre m'a toujours été* chère, je m'y plairais ; mais je vous connais si prudente et si impartiale, que je ne ferai rien sans votre avis. Il faut encore qu'en cela votre expérience , ma bonne mère , supplée à la mienne. Conseillez-moi donc. Mon confesseur, qui s'applaudit avec moi de me voir enfin délivrée de mes chagrins, ne se décide pas facilement à me donner son avis sur ce point important. Antonin désire que j'embrasse l'institut des Filles-de-1 a-Sagesse , attendu que la maison de St-Magloire est desservie par elles, et qu'il penche vers cette congrégation dans laquelle il voit tous les jours s'exercer tant de vertus. Pour moi, je reviens toujours à vous par la même raison, et par suite des anciennes affections que Dieu m'a faites à

N Je le répète, je ne ferai rien sans que vous y

preniez part. Je vous établis présidente de ce conseil intime où les voix sont si diversement partagées , et la vôtre comptera pour deux.

lett;.;: \x\n. 239

Pavions un peu d'autre chose; et d'abord avouons qu'il v a de singulières destinées , ou plutôt disons que la Providence agit sur nous par des ressorts bien mystérieux. Voilà Constance do;:t je reçois une lettre ces jours-ci (1), qui ne veut pas se marier , malgré tous les avantages qu'on lui propose. Cette union dont il est question pour elle, lui est conseillée parson père, par ses amis les plus intimes , par le curé de sa paroisse , et même par son directeur , qui tous s'accordent à faire l'éloge du jeune homme peu riche d'ailleurs , niais très-vertueux. La loi tune de Constance pourrait fort bien suppléer à celle que ne lui donnerait pas son mari; mais Constance, tout en avouant que ce mari lui conviendrait si elle en voulait un , déclare quelle ne veut pas plus de celui-là que d'un autre , et pour en finir, devinant sans doute ce que je pense, elle nie demande un avis , à moi si peu disposée à être impartiale ! Je lui ai répondu tout de suite qu'elle eût ù vous écrire : j'ai des preuves que vous vous y entendez mieux que moi. Ainsi, mon excellente mère , vous allez avoir encore à exercer votre zèle et votre charité. Oh ! qu'il y en a d'anciennes élèves des Ursulincs qui savent juger l'un et l'autre !

Gomme vous m'en aviez témoigné le désir, j'ai écrit à A alentine : je me sens portée de moi-même

(i)On n'a pas retrouvé cette lettre.

à consoler ceux qui souffrent. Cette pauvre jeune femme est réellement à plaindre. Éléonore m'a écrit aussi ; sa lettre est pleine de sentiments admirables , et sa foi , sa simplicité , sa confiance en Dieu se disputent , pour ainsi dire , à qui se fera le plus admirer.

Oh ! que je suis heureuse, ma bonne mère ! voilà donc mes peines terminées! Vous aviez bien raison de me dire que tout cela finirait... Le soleil d'un beau jour a dissipé tous les nuages , et l'horizon ne se découvre plus à moi que sous l'aspect le plus riant. La seule chose que je crains , c'est que nos arrangements d'intérêt ne traînent en longueur et ne me fassent perdre encore plus de ce temps qui me dure. Il faut pourtant se soumettre. C'est encore un de ces mille ennuis qui s'enlacent toujours sur la terre aux plus douces jouissances ; et comme je devine que vous me recommanderiez la patience , le calme et une modération toute chrétienne de mes désirs , je vais commencer à pratiquer ces sages préceptes : quand je crois qu'ils me viennent de vous, ils me sont encore plus faciles... Ne dites-vous pas que cette docilité est vraiment digne d'une novice? Oh ! vous en verrez bien d'autres dans deux mois : car il faudra encore tout ce temps-là , je le crains fort...

De grâce , ne demeurez pas un mois sans me répondre ; vous me feriez mourir. Voyez d'ailleurs comme vos lettres me deviennent nécessaires...

lettre XXVII. v241

Adieu , adieu , je vous embrasse. Priez pour mon père, et pour mou bon abbé qui me charge de vous le demander et de vous offrir ses compliments respectueux. Si je pouvais par une plus grande ferveur mériter à tous deux ce que je leur désire : à l'un une foi plus solide et plus active, à l'autre ce qu'il implore lui-même avec tant de foi, d'aimer toujours Dieu et de le servir toujours plus parfaitement !

Je ne veux pas finir sans vous dire, ma bonne mère, ce que je demande aussi pour vous. ZSou:; comptons encore une année de plus au nombre des nôtres. Voici une époque où beaucoup de menteurs auront à faire valoir leurs protestations , feintes ou Traies; heureusement vous n'en trouvez pas dont il faille se méfier dans votre solitude où tout est vrai , où tout est sincère. Mais ne croyez pas non plus que les mensonges du monde influencent en rien les âmes qui .s'y sentent étrangères; regardezmoi surtout dans cette occasion comme une de vos filles, et croyez-moi toujours la même, vous dont le cœur s'est fait le modèle du mien.

Ai. ouïe.

Constance à Mme Sainlc-Sophie.

Château de Gensac, 29 décembre 183 ï.

Voici une époque , Madame et bonne mère , qui nous rappelle ceux que nous aimons , lors même que nous ne les avons jamais oubliés. Tout cède à ce souvenir qui ramène notre cœur vers celui de nos amis, et quelques obstacles qui empêchent une lettre dans le cours d'une année ne sont plus aujourd'hui des excuses pour ne pas écrire. Il semble que la paresse, non plus que la multitude des affaires , ne tient pas contre l'amitié qui réclame des preuves d'un véritable retour. Aussi je vous écris , rendant grâces à cet usage , quelquelois si ennuyeux , de ce qu'il m'oblige de rompre un instant avec mille soins qui tour à tour se partagent toutes mes heures , et me laisse le doux loisir de vous parler encore un peu. Vous nous avez dit , je m'en souviens, à N , que nous devions voir dans ces occasions un moyen d'exercer une vertu précieuse à Dieu et aux hommes, la charité , qui gagne toujours à ces rapports , ne fussent-ils que de politesse , établis parmi les membres d'une même société. Recevez donc , bonne mère , les vœux d'une de vos plus tendres

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filles , qui se trouve heureuse de pouvoir encore vous les offrir. Ils sont proportionnés , je vous l'assure , au prix que j'attache à vos bontés. Six ans d'éloignement n'ont pas, je le sens, ailaibli ma reconnaissance, et je m'efforce de le prouver en suivant vos derniers avis. Croiriez-vous que je viens vous en demander encore? Jlien n'est plus vrai; et à cent lieues d'où vous êtes , j'ose encore solliciter cette bonté angélique dont j'ai recueilli tant de marques pendant tout mon séjour aux Ursulincs.

Je vous dirai enfin que l'on veut me marier , et qu'apiès plusieurs années passées dans une indifférence absolue sur ce point , il en est sérieusement question depuis quelques jours. Mon bon et vénérable père, qui ne m'en avait jamais parlé et qui payait assez ma tendresse par toutes les preuves qu'il n'a cessé dj me donner de la sienne, a hésité d'abord sur le parti qu'il prendrait. Je devine que son cœur s'est trouvé embarrassé entre l'idée de mon bonheur , qu'il ne voudrait pas entraver, et celle de ses propres liesoins qui me retiennent auprès de lui. Mais cette dernière raison devait être à ses yeux la moins grave ; la première l'a (!o<ic empoi té, et il nie pi d'accepter des offres qui lui semblent avantageuses. En cela, je dois le dire, il n'est pas le seul de son avis : plusieurs personnes dont l'amitié ne peut nous être douteuse- , et entre autres le bon curé

de Gensac dont je vous ai parlé quelquefois et qui a toute ma confiance, m'enhardissent ou plutôt s'efforcent de m'encourager. Je le ferais pour peu que j'en eusse envie , car je ne trouverai probablement rien de plus convenable. Le parti qu'on me propose n'est pas riche , il est vrai ; mais de ce côté la Providence a fait assez pour moi , et d'ailleurs cette considération n'en serait jamais une qui me retînt. Ce que j'estime le plus , c'est la réputation de la famille qui deviendrait la mienne , les vertus du jeune homme qui y joint de l'esprit et , dit-on , beaucoup de science ; ce serait enfin le plaisir que causerait à mon père l'union de sa fille avec le fils d'un de ses plus anciens amis, magistrat comme lui et capable de perpétuer les souvenirs de sa maison. Et après tant de belles choses que vous dirai je ? C'est cpie je ne vois rien là qui me flatte réellement ; c'est que , malgré l'expérience et la sagesse de mes conseillers, je ne me sens nullement portée à faire ce qu'ils me conseillent. De plus , je le répète , j'estime infiniment les bonnes qualités et la vertu bien reconnue du jeune substitut; mais, pour l'aimer le moins du monde , c'est autre chose , et je vous affirme qu'il n'en est rien. Pourrais-je donc me résoudre à épouser quelqu'un qui me témoigne des sentiments que je n'ai pas pour lui , quelqu'un qui , au jugement de tout le monde , se fait aimer dès qu'on le voit , et que ma froideur actuelle me fait craindre de n'aimer jamais?

Songez-vous , ma lionne mère , quel supplice ce doit être de ne pouvoir attacher son cœur à celui dont la vie , pour ainsi dire , doit être la nôtre ? Je n'oserais jamais en courir le risque. Je sais bien que ce mariage est une chance heureuse pour celle qui voudra le faire , que plus tard mille autres peuvent se présenter sans offrir les mêmes avantages. Mais cette raison , excellente pour qui veut se marier , n'est rien pour qui n'en a pas envie. Je ne sais pourquoi , dès que j'ai pu y songer , il m'a été impossible de me familiariser avec cette idée. L'exemple de ma pauvre sœur , dont la triste position fait d'autant plus désirer à mon père une compensation pour la seconde de ses filles, suffirait, je crois , pour dégoûter à toujours quiconque se sentirait même une certaine inclination : mais j'ai pour moi , outre ce sujet de craintes , la pensée def; devoirs onéreux que je m'imposerais, la perspective d'une liberté factice qu'on espère quelquefois trouver dans ce nouvel état , et qui n'est , à bien calculer, qu'un esclavage souvent déguisé, quoique plus souvent encore il devienne fort évident pour tout le monde. Enfin je vous dirai en un mot que j'ai pour ce genre de vie un dégoût dont je ne me rends pas compte , et de la même manière une d'autres ont du goût pour tout autre chose , sans savoir d'abord pourquoi ni comment. J'écrirais dernièrement à Alodie et lui parlais de ces grandes affaires: elle m'a exhortée à vous écrire, ce que

j'eusse fait sans qu'elle me le dît. Celles qui vous ont connue , ma bonne mère , savent toujours à qui recourir.

Dites-moi donc, je vous en prie, ce que vous pensez clc cela : votre jugement sera d'un grand poids dans une situation aussi diflieile que l'est la mienne. Si je pouvais vous dire combien je suis tourmentée par mille anxiétés qui naissent de ce conflit élevé entre les désirs de mon père , de mes amis , et les répugnances de mon propre cœur î Que ne donnerais-je pas pour que tout fût fini et qu'on ne parlât plus de moi ! Dès que j'aurai pris assez de courage pour me déterminer à quelque chose, je cesserai d'y penser, et je ne doute pas que je ne retrouve ma tranquillité habituelle. Mais

jusque-là veuillez donc être encore ma bonne ,

ma fidèle amie ; et , pour me bien suggérer ce que je dois faire , rappelez-vous mes goûts d'autrefois. J'aime toujours la solitude. Le silence d'une retraite profonde , le calme de la campagne , la simplicité de la vie retirée, me plaisent chaque jour davantage. Avec mon père , j'ai pu satisfaire ce penchant , et m'y livrer la plupart du temps sans réserve. Nous habitons Gensac la plus grande partie de l'année : auprès de lui je m'oublie entièrement ; ses quatre-vingts ans et les infirmités qui les accompagnent semblent me faire un devoir de lui consacrer toutes mes heures. Le monde n'arrive plus jusqu'à nous que par ambassadeurs ;

LETTRE NXYIir. 247

quelques visites de personnes intimes ne viennent troubler que pour peu d'instants notre solitude, et dès que nous sommes seuls , nous reprenons nos petites habitudes dans lesquelles chacun de nous trouve le repos et le bonheur. La maison que nous possédons ici , entourée de fraîches vallées et de prairies immenses , est construite d:^. vieilles pierres d'un ancien château qui tombait en ruines, et que mon grand-père lit abattre il y a trente ans pour y substituer une demeure plus comi moins vaste. L'église paroissiale n'en est pas loin : c'était autrefois la chapelle seigneuriale , et sa proximité est d'une grande ressource à mon cheroctogénaire dont les forces sont assez bien conservées , mais qui souvent pourrait être fati d'une course un peu plus longue. Tous les matins je l'y accompagne à la messe , et le s< • re-

tournons encore faire une petite visite au S 'nt de nous coucher , nous réunis-

sons les domestiques dans laj laquelle

on a conservé son aspect et sa forme antiques , et , tournés vers la grande cheminée que surmonte un grand crucifix en bronze, le maître fait lui-même à haute voix la prière à laquelle tout le mond< répond , et qui est suivie d'une lecture faite pai moi. Nous ne manquons jamais à cet exercice commun. Il faut qu'il y ait quelque dérangé ment pins notable dans la santé de mon père pour qu'il consente à s'en dispenser, et alors je préside la

pieuse assemblée. Dans le beau temps, les fermiers profitent de ce moment pour venir nous parler de nos affaires , et ils ne s'en retournent qu'après avoir prié avec nous et entendu notre lecture. J'avoue que cette dévotion simple e£ profonde de mon père me fait trouver quelque ebose de plus touchant dans la piété filiale. Les soins que je lui prodigne et qui doivent toujours , ce me semble , porter avec eux de bien douces consolations dans le cœur d'une fille , ne sont point dictés par le sentiment du devoir , mais par celui de la tendresse. C'est de ma part un élan d'amour mêlé d'une vénération que tout le monde partage , et à laquelle je nie sens d'autant plus disposée que plus d'objets l'alimentent sous mes yeux. Il y a quelque chose de si consolant , de si doux dans cette vie qui s'écoule toute avec mon bon vieillard, que je ne sais comment je ferais pour m'en séparer. Si de trop justes appréhensions me disent que de jour en jour cependant j'ai plus à le craindre , toujours est-il qu'il ne dépendra pas de moi que la Providence n'accorde à mes prières une longue prorogation. Un jour il me restera encore de précieux souvenirs; et si alors je m'ennuie d'être isolée, si ma vie , renfermée dans une sphère de monotonie , nie semble trop seule , trop indéterminée , ne serai-je pas à temps de me marier, si je trouve? Et quelle fille n'a jamais trouvé quand elle a été riche ! Que dois-je donc faire ? Je vous le demande

encore une fois. Dois-je sacrifier aux désirs de ceux qui m'entourent toute ma vie dans un état que je n'aime point ? Peut-il être dans la volonté de Dieu que je m'abandonne ainsi moi-même , ou bien puis-je écouter mon goût, ne suivre que mon sentiment , et me conserver dans un état que la religion sanctifie , puisqu'il est plus parfait que le mariage ; et me détournant ainsi des mille sollicitudes d'un ménage , vivre uniquement pour le Seigneur dans l'accomplissement des vertus propres aux vierges chrétiennes ?.. . Si je ne me trompe, ce dernier parti est le meilleur : le présent et l'avenir me le font croire , puisque je me trouve heureuse, et qu'en suivant la même route je ne risque pas de m'égarer.

Oli ! ma bonne mère , répondez-moi , et priez pour votre fille. C'est vous qui m'avez inspiré une confiance sans bornes dans Marie , la reine des vierges. Comme je la conjure de me faire en tout ressembler à elle jusqu'à la lin , priez-l'en vousmême , et daignez me répéter ces saintes leçons que j'écoutai toujours avec tant de plaisir , et que je suivrai avec toute ma docilité d'enfant. Soyezen persuadée comme de la tendre et vive affection que vous garde à jamais le cœur de votre

Constance.

Mme Sainte-Sophie à Eléonore.

N... 17 décembre JS3J.

Sans m'attendre positivement à vos dernières ouvertures , ma chère Eléonore , je ne vous cache pas que je suis peu étonnée de vous voir, en dépit de votre première profession de foi sur le célihat , pencher aujourd'hui vers le mariage. C'est une étrange chose que l'esprit de l'homme : mille événements divers peuvent le modifier différemment; toutes les contradictions de cette vie s'y croisent et s'y comhattent , et tel a fait souvent des projets fort solides en apparence , qui peu de jours après les a vus effacés par des résolutions contraires!... Pour vous, ma jeune amie , rien ne m'avait semblé impossible, dans cette opposition avec vous-même. Non, vous ne m'avez rien dit qui pût me faire croire à une détermination bien ferme de ne pas vous marier ; je vous dirai même que je vois de bonnes raisons parmi celles que vous me dites. La conduite exacte et religieuse du jeune homme, les vertus de sa famille , ce que vous avez pu observer de ses qualités personnelles et de sa fermeté dans le bien sont à mes yeux autant de garanties. Je crois même voir que Dieu entre pour beaucoup dans cette nouvelle combinaison , car vos sentiments , vos pieux

LETTRE XXIX. 25i

scrupules , et la délicatesse que vous mettez clans toutes vos pensées sur cet établissement n'indiquent pas tant une âme étourdie qui change de route selon ses caprices , qu'un esprit sérieusement occupé d'une affaire dont il a compris toute l'importance. Je le dirai donc : ce sont là des vues sages , et elles portent sur des avantages réels; il ne s'agit plus que de balancer ces avantages avec les inconvénients que j'ai signalés , et je vais encore vous en montrer quelques antres , afin de vous faire juger avec pleine connaissance de cause.

D'abord, ma lionne amie, si vous vous mariez , vous devez être décidée à ne plus faire votre volonté : quelles que soient les apparences , souvenezvous que votre mari n'est pas aussi parfait que vous croyez le voir. D'ici vous ne l'apercevez qu'à travers un prisme, et deux jours après la cérémonie nuptiale, les belles couleurs commenceront à se ternir : eùt-il même toutes les perfections que je lui suppose , quoi de plus inconstant (pie ces perfections, et quelle impossibilité trouvez-vous à uu changement qui diminuera de beaucoup votre bonheur , ne fut-ce qu'en détruisant des illusions? Jamais ces atti ayantes qualités n'empêchent absolument certains défauts qu'une foule de petites causes nous cachi nt d'abord , mais qui finissent bientôt par se faire jour. L'expérience crie bien haut cette incontestable vérité. Pour vous, bonne Eléonore, vous n'aurez pas le droit d'imitei

ce changement : vos heureux privilèges consisteront ù rester toujours la même , en dépit de mille tentations. Quand on sera brusque ou boudeur, vous aurez le droit d'y opposer l'aimable égalité de votre caractère; si l'on parle trop fort, vous ne répondrez qu'à demi-voix ; si l'on gronde , vous vous tairez ; si bon se plaint de quelqu'une de vos petites négligences , vous redoublerez de zèle et d'empressement. Aimez- vous à rester quelquefois seule et sédentaire , attendez-vous qu'alors il faudra vous promener. Vous trouvez-vous disposée à profiter d'un beau jour pour changer d'air et vous distraire , soyez sûre qu'une affaire , un rien quelquefois vous arrêtera tout court et vous prouvera le mérite de la résignation et du sacrifice. Yoilà, entre mi lie détails , l'histoire de chaque semaine dans un ménage. Je me rappelle qu'un poète italien fait lire sur le frontispice de l'enfer qu'il dépeint : « \ ous qui entrez, laissez ici l'espérance. » Eh bien ! ma fille , quand on se marie , on peut de même lire en esprit sur la porte de sa nouvelle habitation : « Vous qui venez de la maison paternelle dans celle » d'un époux , laissez mourir ici votre volonté » propre. » Tout ceci peut donc se résumer en deux lignes : toujours quelques nuages que vous devrez dissiper , toujours quelques petits chagrins à déposer au pied de la croix. Trop heureuse encore lorsqu'on n'en a que de petits !

Voulez-vous une histoire qui réunisse dans un

cadre pourtant assez rétréci presque toutes les amertumes du mariage? Je vous en raconterai une aussi brièvement que je pourrai ; elle vous intéressera d'autant plus qu'elle est celle d'une de vos meilleures amies : c'est la mienne en un mot , et je vais confier à votre cœur et à votre discrétion des souvenirs que j'ai voulu oublier depuis longtemps, auxquels je ne reviens jamais qu'en présence de Dieu pour le prier et le bénir, et dont je ne vous fais part aujourd'hui que dans la pensée qu'ils pourront vous être utiles.

J'avais presque votre âge quand mes parents, éblouis par une perspective qu'ils me croyaient avantageuse , me marièrent à M. de Sainte-Sophie. Son grade de colonel , et la bienveillance de Bonaparte qu'il avait accompagné dans presque toutes ses guerres et qui ne devait pas oublier son avancement, me placèrent assez haut dans les pensées du monde; mais ces titres n'auraient pas sulii à mon cœur, si je n'avais trouve'" aussi dans le colonel des qualités dignes de mon estime. Une franchise qui s'unissait à un ton de bonhomie, des sentiments ('levés, une probité sévère et une moralité irréprochable, toutes qualités qu'il tenait de son éducation première , me firent croire que je n'avais pas à me repentir de l'avoir épousé, quoique j'eusse longtemps hésité, ne me croyant pas la moindre vocation pour le mariage , ayant eu même avant cette époque une certaine envie d'embrasser la vie

religieuse. J'avais d'ailleurs tant prié et fait prier avant cette union, que Dieu avait sans doute daigné me conduire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne fus pas malheureuse : mon mari se serait fait un scrupule de contrarier le moindre de mes goûts qu'il savait toujours prévenir. Sans être aussi chrétien que je l'aurais voulu , il respectait la religion , ne souffrait pas qu'on en parlât mal devant lui , et s'accommodait facilement à mes habitudes de piété. C'était beaucoup , eu égard à celles de sa profession , et un jour me semblait devoir venir tut ou tard où son retour complet aux pratiques du christianisme réaliserait enfin mes espérances. Néanmoins je ne pus être heureuse , sans doute parce que personne ici-bas ne peut l'être , et que la sérénité d'une belle matinée n'est jamais une sauve-garde contre les orages du soir. Pendant un espace de cinq ans , je pus rester à peine quelques mois avec mon mari que ses devoirs retenaient continuellement à l'armée; et si je lui fus réunie pendant six semaines non interrompues, ce ne fut que pour veiller nuit et jour auprès de son lit, où. l'arrêta une blessure dangereuse reçue à la prise d'Ulm. Je compte pour rien un immense voyage que cet événement m'imposa dans une saison déjà rigoureuse, et mon retour à Paris où j'avais laissé mes deux enfants , et les inquiétudes mortelles que j'y rapportai avec la crainte de voir se renouveler à chaque instant un malheur dont je me sentais si

Lr.TJT.E XMX. 255

vivement affectée. Mais il était dans les desseins de Dieu que mes épreuves se multipliassent désormais. L'ainé de mes enfants me fut ravi par la petite vérole, et presque aussitôt le second succomba aux atteintes de cette cruelle maladie que son frère lui avait communiquée. Pourrez - vous , ma chère Eléonore , vous faire une idée de ce que mon cœur eut à souffrir ? Ah ! oui , il est doux d'être mère : ce titre a quelque chose de précieux et de saint pour celle qui le comprend ; mais combien ne vaudrait-il pas mieux n'en avoir jamais voûté les consolations pour celle qui le perd! Non, rien n'est accablant comme de voir sYll'acer peu à peu un reste de vie clans ces faibles et innocentes créatures à qui l'on voudrait donner la sienne, et que la mort arrache à des embrasseinents inutiles ! De toutes les douleurs de ce monde , il n'en est pas d'aussi Cuisantes.

Je dus apprendre cette triste nouvelle au colonel qui ne la reçut que deux mois api es, les opérations delà guerre interceptant fort souvent les communications entre la France et la Prusse où il se trouvait alors. Par la mèuie raison , j'attendis fort longtemps une réponse. Dans cet intervalle, quelles n'étaient pas mes angoisses? Les faits militaires se Succédaient avec, une rapidité incroyable : le théâtre de la guerre changeait d'un jour à l'autre ; et, quoique les bulletins de l'armée ne parlassent que de nos succès, le ccuir d'une épouse ne pouvait

s'y tromper, et tant de triomphes ne me cachaient pas les périls des vainqueurs. Ce ne fut qu'après la célèbre bataille d'Iéna que je reçus enfin une lettre. Elle me décbira le cœur par l'expression d'une douleur qui s'augmentait encore de la mienne , et , pour surcroît d'inquiétude, j'y apprenais que l'empereur s'était montré peu favorable à M. de Sainte- Sopbie dans une occasion où celui-ci n'avait cru faire que son devoir. Cette dernière circonstance paraissait le toucher beaucoup moins que nos chagrins domestiques; mais j'y vis, de mon côté, un nouveau sujet d'appréhension. Les services du colonel lui avaient fait espérer de passer général : si ce poste honorable avait de quoi satisfaire une ambition légitime ; si nous pouvions même le désirer comme une augmentation de fortune pour mon mari que la révolution avait presque entièrement dépouillé , j'y voyais avant tout de quoi tranquilliser ma tendresse; car j'avais maintes fois entendu dire à M. de Sainte-Sophie lui-même qu'au combat le colonel devait être le premier devant l'ennemi, et qu'il était quelquefois de la prudence d'un général de ne pas s'exposer à ses atteintes. Je craignis donc que le mécontentement de Napoléon ne retardât une récompense achetée par du sang et par des fatigues , et je ne me trompai pas : mon mari ne devait jamais la recevoir.

Cependant plusieurs autres rencontres dans lesquelles il fit preuve de science et de courage , lui

valaient des éloges et réveillèrent mes espérances. Lui-même ne doutait pas que bientôt il ne les vît se réaliser ; et il attendait beaucoup de la guerre qu'on venait de déclarer à L'Espagne , quoiqu'il n'en approuvât pas le motif , lorsque , par une de ces déceptions trop ordinaires dans la vie humaine, il trouva la fin de ses projets de gloire et d'avenir là même où il croyait les fonder pins solidement. Dangereusement blesse' au siège de Saragosse , il demeura un mois à l'hôpital de l'armée , après quoi les médecins jugèrent qu'il devait rentrer en France. Cette fois ce furent les feuilles publiques qui m'annoncèrent ce funeste événement. Jugez de ce que je dus éprouver en apprenant dans une lettre qui le précéda et qui n'était pns de sa main , la déplorable cause de son retour. J'allai au-devant de lui jusqu'à Bordeaux, où je voulus qu'il se reposât quelques jouis , puis nous revînmes à Paris à petites journées. La désolation dont j'étais navrée ne trouvait d adoucissement que dans les soins que j'aimais à prodiguer par moi-même à mon pauvre malade. Trois mois je m'attachai à son chevet, souffrant dans mon âme tout ce qu'il souffrait d'une blessure profonde qu'avait compliquer une lièvre dévorante , épiant les progrès ou les affaiblissements du mal , cachant mes larmes que je n'osais laisser voir, préoccupée en même temps du malheur que je redoutais, et de craintes plus grandes encore pour le salut éternel de mon

258 LES IROIS VOCATIOXS.

époux. Que de prières j'adressai au ciel, que de sacrifices j'aurais faits pour lui conserver la vie qui lui échappait , ou pour lui en procurer du moins une autre qui ne fût pas périssable ! Dieu ne daigna exaucer que la moitié de mes vœux. Outre cette première préparation à un sincère retour vers Dieu , dont un cœur droit ne manque jamais , la tendresse de toute ma conduite , mon assiduité et le zèle de mes soins secondèrent mes exhortations , et j'eus la consolation de voir la grâce opérer dans une à me qui m'était si chère. Il se sentait mourir , il comptait les jours qui lui restaient ; et cette grande pensée d'une mort qu'il avait si souvent affrontée , mais qui ne lui avait jamais apparu dans les batailles avec cette solennité dont la religion l'environne , cette pensée le ramena à des sentiments de foi que je ne pouvais me lasser d'admirer et de bénir. Ce fut dans ces dispositions que le Seigneur l'appela à lui , fortifié de tout ce que notre sainte religion nous offre de consolant à la dernière heure , et modérant l'excès de mon affliction par les témoignages d'une ferme confiance en la bonté divine qui lui accordait la grâce de le connaître enfin et de l'aimer.

Jugez , mon enfant, si tant de choses ont pu se passer sans remplir mon cœur d'anxiétés et de peines ! Il faut l'avoir éprouvé pour concevoir ce qu'une telle vie a de pesant. N'avoir sur la terre que trois êtres qui nous soient unis par les liens de

la nature, et ks voir l'un après l'autre descendre au tombeau ; marcher de douleur en douleur dans une vie hérissée des sollicitudes les plus actives, celles de mère et d'épouse ; ne réaliser en quelque sorte aucun de ces deux titres dont l'un se trouvait presque effacé par L'absence, L'autre entièrement détruit parla mort!... Devinez-vous ce que doit implorer de résignation et de courage une femme que le ciel mené par ces chemins difficiles ? Ainsi , par quelque moyen que ce soit , le mariage nous éprouve. Si l'on en savait d'avance les misères et les difficultés , personne ne voudrait s'y en c'est trop de peines pour bien peu d'avantages. Et cependant on y court ; et il est vrai de dire que c'est là le but auquel Dieu conduit le plus grand nombre, les uns pour une fin Les autres pour une autre , et que de tant de circonstances qui nous affligent ou nous consolent , il tire sa gloire presque toujours. Certes ce Q 'était point par goût que je m'étais mariée ; c'était uniquement par raison. A L'époque où je m'y décidai , une jeune personne privée île ses parents (et les miens étaient d'un âge qui nie faisait craindre d'en être bientôt séparée ) n'avait aucune ressource dans le monde: point de communauté , point d'asile pour se soustraire aux dangers de L'inexpérience et aux pièges des méchants, il fallait donc se faire un protecteur, et c'est à ce titre que je pris un époux. Mais dans cet événement n'y a-t-il pas encore à adorer

la Providence? Si je ne me fusse pas mariée , le ciel aurait deux anges de moins ; un homme que son excellent cœur rendait digne d'être chrétien ne le serait peut-être jamais devenu ; si j'étais entrée dans le cloître avant ce mariage , le monde me serait demeuré totalement étranger, la connaissance que j'en ai acquise n'eût été utile à personne, et aujourd'hui , mon Eléonore , je ne vous dirais pas à quoi vous devez vous attendre. Ainsi, quand Néron faisait emprisonner St-Paul , Néron ne croyait guère que l'apôtre seconderait les vues miséricordieuses de Jésus-Christ , en faisant des néophytes jusque dans le palais d'un persécuteur. Ainsi, dans sa marche mystérieuse que nous avons tant de motifs d'admirer , ce bon maître opère toujours pour notre avancement et pour la gloire de son nom avec une sagesse infinie. Après de si longs détours, il m'a conduite enfin dans mon lieu de refuge que je ne changerais pas pour les plus magnifiques palais; il m'a donné une pauvreté qui me vaut mieux que tous les trésors du monde. Ah ! puisse-t-il en être à jamais glorifié !

J'ai cru vous devoir ce récit, ma chère enfant, pour vous montrer de loin quelques-unes de vos épreuves. Souvenez -vous qu'elles seront inévitables,, en quelque genre que ce soit. La différence des positions en met nécessairement une dans les circonstances, voilà tout. Mais encore une fois , si tout le monde voulait éviter ces chances difficiles , il faudrait ne

pas se marier , et cela ne peut entrer pour tout le inonde dans les vues de la Providence. Je dis même qu'il y a des douceurs parmi ces épines. Etre aimée et savoir qu'on l'est de personnes qu'on aime, c'est beaucoup, et j'ai trouvé dans ce sentiment de quoi me faire supporter bien des fatigues et des soucis. L'éducation des enfants est une source abondante de peines et d'inquiétudes pour une mère qui comprend toute la grandeur de sa tâcbe ; mais ces enfants la récompensent euxmêmes de ses soins et de ses travaux : on les voit grandir, on surprend dans leur âme le fruit des leçons qu'on leur prodigue ; un progrès dans la vertu , un succès dans les études , une condition honorable dans la société , voilà de quoi flatter le saint orgueil d'une mère, voilà de quoi la dédommager de toutes ses veilles. Et pour l'union intime de deux époux , je dirai aussi que c'est une des plus pures jouissances de cette vie. Quand deux cœurs ont bien su se choisir, que les folles passions n'ont point égaré la jeunesse, et qu'on ne s'est promis une foi mutuelle que dans une ferme intention de remplir ces engagements sacrés que Dieu Lui-même sanctifie ; quand on sait réciproquement s'étudier pour se complaire et établir sur une étroite charité une heureuse sympathie de volontés et de sentiments , la chaîne, nia chère amie, ne devient jamais pesante. Quelques larmes la terniront peut-être de loin en loin , mais celui

qui les verse les voit essuyées par l'autre, et nous savons tous qu'une peine devient toujours supportable quand elle est partagée par quelqu'un qui nous est cher.

Je conclus enfin , mon Eléonore , que vous pourriez , d'après ce que Dieu semble faire actuellement , vous marier sans commettre une imprudence. C'est mon avis , et vous ne vous plaindrez pas qu'il ne soit longuement développé. Mais je ne le donne pas en dernier ressort. Consultez , comme c'est votre dessein , l'homme de Dieu qui peut lire dans votre âme bien mieux peut-être que vous et moi ne le pouvons. Son expérience , son ministère , les grâces attachées à ses sublimes fonctions lui dicteront encore des observations que je n'ai pu faire : vous calculerez tout avec lui devant le Dieu qui bénit toujours la simplicité d'intention et qui s'attache de préférence aux âmes qui ne veulent pas marcher sans lui. Que je désirerais que toutes les unions se contractassent avec des dispositions aussi louables que les vôtres I

Il est temps de finir; je ne vous dis rien de ma nouvelle charge , qui m'en est une dans toute la force de ce mot. J'écrirai bientôt à notre bonne Alodie , dont vous savez probablement toute la joie. Elle vous dira comment cette pauvre dame Sainte-Sophie est supérieure des Ursulines. Je n'ai pu encore le lui apprendre, quoique je souffre de

l'impatience où elle doit être depuis un mois que je ne lui ai écrit. Il m'a paru plus pressant de vous répondre. Figurez-vous d'ailleurs que la moitié de mon temps est absorbée par mes lettres. Je ne le le pas néanmoins, puisqu'elles nie rendent utile à mes jeunes amies, et que celles-ci y verront une nouvelle obligation de prier pour celle qui les chéi it toujours tendrement. Toute à vous, ma chère fille.

Sainte-Sophie.

LETTIIE XXX.

Mme Sainlc-Soplùe à Alodlc.

N. . 4 janvier 1832.

Je dois commencer, ma bonne fille, par vous remercier de vos tendres inquiétudes sur ma santé qui n'a point souffert, grâce à Dieu, depuis que A-ous en aviez su des nouvelles directes ; je me bâte, en remettant à la fin de ma lettre la cause de ce long retard que vous me reprochez, de vous féliciter et de partager votre joie. Je chercherais inutilement à vous dire quel bonheur j'éprouve de vous savoir heureuse. Eh bien! ne vous avais-je pas dit que Dieu en viendrait là avec vous ! Vadmire/.-vous pas aujourd'hui comme il dispose des événements avec nombre, poids et mesure, et

atteint aux fins qu'il se propose avec un délicieux mélange de force et de douceur ! Oh ! le bon maître que celui-là ! Après vous avoir fait passer par les contradictions et les revers , le voilà enfin qui vous ouvre la patrie que vous sollicitiez ; il a entendu vos gémissements , il les exauce , et c'est quand vous perdiez courage qu'il se plaît à vous faire voir sa toute-puissance et sa bonté. Jugez de là comme il est le maître des cœurs , et voyez comme il a su changer tout-à-coup celui de votre père ! C'est aussi une fort utile leçon pour l'avenir, car il ne faut pas vous dissimuler que d'autres épreuves vous sont réservées : vous ne manquerez ni de tentations , ni de combats , ni même de dégoûts dans cette vie religieuse qui ne vous est plus interdite. Mais alors vous aurez toujours une voix secrète qui vous rappellera les grandes choses que le Seigneur fit pour vous , et d'ici là vous aurez pour encouragement le souvenir de votre patience, preuve d'une vocation que je regarde comme incontestable. Après les consolations de l'amitié , mon cœur vous devait de s'unir à vos actions de grâces, et je n'ai pas tardé à m'en acquitter : tous les jours encore je remercie , comme pour moimême , le bon Pasteur qui daigne marquer ses brebis et les séparer de celles qui s'égarent. Ne cessons de le conjurer vous et moi , mon amie , de perfectionner son œuvre et de la mener à une heureuse fin.

J'approuve fort le partage de vos biens tel que vous l'avez fait ; et puisque vous trouvez le mo; en de concilier vos intérêts ave» votre famille,

je ne vois rien de plus sage. J'a >ujours regretté, je l'avoue , que les communaul :s ne pussent ab tndonner entièrement le soin de ce iaiTaires matérielles, et faire voir dans l'acceptation des sujets qui leur viennent un désintéressement absolu. Trop souvent la malignité prête, sous ce rapport, aux maisons religieuses des vues et des inti u'elles n'ont

pas. C'est v.n malheur, mais qu'j faire .' et ne si mble-t-il pas juste à tout esprit raisonnable que ceux qui augmentent les charges d'une famille qui les adopte contribuent à des fiais communs , nécessaires, indispensables? — Pour ce qui vous regarde , mon enfant , je vous aurais conseillé précisément ce que vous ave/, fait , et si vous trouvez occasion d'en parler, je désire beaucoup que vos parents ne l'ignorent pas.

Nous voici arrivées à ci: que j'appellerais volontiers une seconde période de voire vocation : il s'agit de savoir quelle religieuse vous devez être. Savez-vous bien que vous m'embarrassez un peu en exigi anl de moi une opinion à ce propos heureusement vous avez une confiance inaltérable dans mes paroles : vous les savez dictées par mon cœur beaucoup plus que par mou esprit, et vous ne croyez pas qu'ici je consentisse à rien juger sans ma conscience. Je serai donc pleine de franchise Ct

2G6 les mors vocations.

de simplicité; je ne parlerai que pour vous, et je vous dirai : Oui, je crois que notre maison vous convient, mon Alodie. \ous avez vu par vous-même comment s'écoule notre vie : elle nous astreint, il est vrai , à une suite de travaux et d'occupations qui se partagent avidement chaque journée; mais sous cette loi , qu'il audrait se faire partout, puisque l'homme est partout condamné au travail et que cette condition lui devient une garantie contre le péché, nous trouvons mie vie douce, vie d'union, de paix et de prières. La plus grande charité nous attache les unes aux autres, en un mot nous sommes des sœurs. A proprement parler, il n'y a pas d'austérités inhérentes à notre règle ; les soins de l'enseignement nous les interdiraient par cela même qu'ils fatiguent. Les superfluités du monde, que l'esprit de pauvreté nous fait un devoir de ne vouloir pas , les vaines satisfactions des sens qui détournent du recueillement , les communications extérieures qui trouhleraient le repos de notre sainte retraite, sont autant d'objets inconnus parmi nous , et les petites mortifications qu'ils nous ménagent y entretiennent l'esprit de pénitence par lequel se raniment tant d'autres vertus. Quant à l'éducation , c'est chose pénible souvent , et presque toujours difficile , je l'avoue ; mais en cela comme en toute autre chose , il y a un apprentissage à faire, une sorte de noviciat. L'expérience ne vient qu'à la longue, mais enfin on l'acquiert; et le

bien qu'on fait réellement dans ces fonctions, qui BOUS élèvent pour nos jeunes personnes jusqu'à la dignité, je dirai même jusqu'à la tendresse de leurs mères, est d'autant plus consolant, qu'il ne peut se réaliser sans paraître et dou ! | aj - r bientôt de notre vigilance. Avec la douceur pour les autres , la fermeté pour ne pas s.' décourager soi-même, ou vient à bout de tout dans ce ministère imj ortant ; el c'est une bien douce pensée que celle d'avoir travaillé au bonheur de tant d'âmes innocentes, et acquis les droits les mieux mérités à leur gratitude et à leur amour. Je crois , ma chère fille , que vous n'êtes pas incapable de réussir dans cette œuvre. Loin de là, votre goût pour l'étude, les dispositions qu'elle a développées en vous pour l'intelligence et pour la mémoire , le fond de votre caractère , que des ('preuves auront sans doute encore perfectionné, tout me fait espérer que vous vous plairez dans notre maison. Il n'y aurait d'obstacle pour vous que dans une couaplexion affaiblie ou un tempérament altéré. Mais votre nouveau genre de vie sera , je le crois , un remède tout-puissant contre les vicissitudes de votre santé, qu'il faut d'ici-là nous conserver avec grand soin. Dites-moi si tout cela vous sourit. D'avance je vous tiens assurée, pour être reçue ici , de la voix de la supérieure.

Hélas ! mon enfant, cette supérieure, savi/.vous bien que c'est moi ? Oui , me voilà chargée de

ce que je n'avais pu craindre, car jamais la pensée qu'on se hasardât dj songer à moi pour de si grandes fonctions ne serait venue me troubler. C'est peu de jours après cpie j'eus reçu votre dernière lettre cpie ma nomination m'est parvenue. Elle m'a jeté sur les bras tant d'affaires , de visites à recevoir , d'arrangements de toute sorte , qu'il a fallu renoncer au plaisir de vous répondre aussitôt. Oli ! soyez religieuse, bonne Alodie , mais demandez bien au Seigneur de n'être jamais supérieure. L'obéissance est plus commode que le commandement; et, pour exercer celui-ci, il faut tant de sa;;osse , de charité , de discernement, de réflexion , en un mot d'esprit de Dieu , que personne, dans quelque état que ce soit , ne peut savoir si , comme supérieur , il est digne d'amour ou de haine. Jusqu'à présent j'avais été paisible dans mes attrayantes fonctions de l'enseignement ; je ne m'occupais que de moi seule et de mes enfants qui m'étaient toujours plus chères. Il n'en sera plus ainsi : une énorme responsabilité pèsera sur ma tête , et, je le crains bien aussi , sur mon cœur !.. Ce qui me rassure un peu , c'est que, même en acceptant ce fardeau , je me suis laissé guider par l'obéissance , et , d'une autre part, je compte sur de ferventes prières. Ne m'oubliez pas dans les vôtres, vous,monenfant, qui devez être maintenant si pleine de cette aimable ferveur. Je vous remercie de vos bons souhaits qui se réunissent à tant

d'autres de mille endroits divers. Joignez-y donc à présent tout ce qui peut porter bonheur à une misérable supérieure. De mon côté , ai-je besoin de vous dire que vous ne sorte/, pas de mon àme en présence de Notre-Seigneur ? Vous ne cesserez d'y avoir une large place, et pour souhaits de bonne année , je dis encore au céleste époux qui vous a choisie : Seigneur, à jamais votre paix, votre charité, votre bonheur à ma chère Alodie.

Sainte-Sophie.

M/ne Sainte-Sophie à Constance.

N... 10 janvier 1332.

Grand merci, ma bonne Constance, de vos souhaits de nouvel an. En vérité je pense comme vous (pie cette époque est utile à quelque chose, puisqu'elle rapproche les distances aussi bien que les cœurs. Si VOUS ne m'eussiez rien dit cette année, j'aurais pu le trouver quelque peu étonnant, puisque vous amie/, dérogé à un usage que je tiens beaucoup à vous voir maintenir : mais je me serais bien gardée «le vous en vouloir. Vos vieilles habitudes, mon enfant, encore plus que votre nom, me dispenseront à jamais de toutes craintes à ce sujet. Recevez donc aussi mes vœux ou plutôt la

nouvelle assurance de ceux que j'adresse pour vous chaque jour au lion Dieu. Il m'est impossible d'oublier mes antiennes filles. Dispersées en tant de lieux différents , elles viennent toutes chaque matin se réunir au pied de l'autel pendant le saint sacrifice, et là je crois les voir , et je demande pour chacune ce que mes souvenirs m'indiquent de plus nécessaire. De leur côté , et je ne le dis pas sans une vive émotion , elles ne m'oublient pas non plus'; parmi le grand nombre que nous avons vues rentrer dans le monde après être restées avec nous, nous en comptons difficilement quelques-unes dont nous n'ayons chaque année quelques preuves d'attachement. Nous trouvons dans ces relations d'amitié et de confiance des moyens cpie Dieu veut bien bénir quelquefois , d'entretenir au loin nos jeunes amies dans les bons sentiments que le monde pourrait affaiblir.

Vous êtes, mon enfant, de celles qui avez le mieux apprécié combien je les aimais : c'est pourquoi je vous apprendrai tout ce qui me concerne avant qu'aucune autre ait songé à vous le dire. J'ai été désignée pour succéder à la vénérable mère Delphine dans la direction de notre maison. Je vois dans ces nouvelles dispositions de la Providence de quoi m'inquiéter et me réjouir , puisque d'une part j'aurai beaucoup à faire , peut-être plus que je ne pourrai , et que de l'autre, cette circonstance semble m'attacher pour longtemps à N... , d'où il

paraît que je serais bientôt partie pour exercer ailleurs les mêmes fonctions. Dieu soit béni Je tout ; mais souvenez-vous, ma bonne Constance, que j'ai plus grand besoin que jamais de vos pieuses prières. Rendez-moi tout ce que je fais pour vous en ce genre. Si vous me voulez autant de bien que je vous en veux , je suis assurée que Dieu vous entendra , et je deviendrai telle qu'il me veut.

En voilà bien assez sur mon compte. Parlons de vous pour laquelle il est question de si grandes cho . J'ai relu votre lettre trois ou quatre fois, et tout bien pesé , malgré l'extrême réserve et l'excessive maturité que je mets ordinairement dans ces sortes de décisions, je n'hésite pas à vous dire : Ne vous mariez pas. Sans doute, en ne jugeant que d'après les circonstances que vous me signalez , je tiendrais un autre langage : il est si rare de trouver un mari chrétien et en qui se réunissent , comme une heureuse conséquence de sa foi, les vertus que paraît avoir celui qu'on vous propose; cela est si rare , dis- je , qu'en pareil cas, pour peu qu'on se sente de vocation , je suis tentée d'y encourager. C'est là à peu près ce que j'écrivais dernièrement à Eléonore, dont vous savez, m'a-t-on dit, le mariage projeté'. Mais vous me parlez si clairemenl île vos pensées sur ce point , vous y mette/ si peu de restriction , nous me paraissez , en un mot , si convaincue et si bien décidée, que je ne vois pas pour-

quoi j'aurais un autre avis que le vôtre sur une matière toujours épineuse. On ne peut nier que le mariage n'entraîne après lui un assujettissement continuel pour ceux qui s'y engagent. C'est un état dans lequel rien n'est plus nécessaire que la patience, c'est une longue mortification qui se révèle à chaque instant par une contrariété Je plus : et cela , remarquez-le bien, pour ceux même qui y sont le plus certainement appelés, pour ceux dont c'est , à proprement parler, la vocation. Que sera-t-il donc pour les autres qui ne l'embrassent que par une folle imitation de ce que fait le vulgaire, ou qui ne cèdent qu'à des instances de parents, d'amis aussi peu éclairés qu'eux-mêmes , ou à des motifs indignes d'âmes clu* étiennes, tels que l'entraînement d'une passion irréfléchie, les attraits fragiles d'une beauté périssable, les calculs de fortune ou d'ambition ! Dans toute autre position , l'on trouve au moins quelque adoucissement à des difficultés qui sont rarement intolérables : si l'on s'ennuie du célibat , on se marie ; si la vie religieuse de\ ient un fardeau , ce qui n'arrive jamais, les vœux n'ayant pas été perpétuels , on peut revenir dans le monde et y vivre encore vertueuse ; mais une fois mariée, on l'est pour toute la vie , il faut souffrir et se résigner; on a tout au plus la permission d'étouffer ses sanglots , de dévorer ses ennuis, d'étancher en secret des larmes anières , et de remplir malgré soi

des engagements qui , pour n'être pas de notre goût, n'en sont pas moins une œuvré de conscience. Je vous parle sciemment , ma chère fille...

J'ai connu de jeunes personnes que ces réflexions ont fait renoncer à un parti qu'elles n'auraient adopté que par «le frivoles motifs, et que Dieu, par conséquent, n'aurait pas béni. Oh ! qu'il faut bien garder son cœur, et qu'une fille à votre âge est exposée à d'étranges illusions ! Combien se laissent égarer par une \ unité trop ordinaire à notre sexe , et ne voient dans le mariage qu'un moyen delà satisfaire] On s'imagine qu'un nom auquel s attachent quelques idées de gloire ou de richesses doit contribuer puissamment au bonheur : il est charmant de se voir entourée à vingt ans d'égards et d'attentions , d'avoir une campagne , des domestiques, des équipages; relie même qui n'aspire pas ù de si liants destins sourit à une aisance dont l'espoir la captive, à des habitudes nouvelles qu'elle se promet... Mais ce bonheur avenir, qu'estce la plupart du temps qu'un somptueux château en Espagne.' Et ces chàteaux-là, mon enfant, il est toujours bien cruel de les voir s'écrouler pierre à pierre! Ces idées, j'en suis sûre, nous paraissent justes, el il faudrait n'avoir jamais vu de ménage malheureux, il faudrait même ignorer qu'il en existe pour ne pas les comprendre. Cependant je ne les ai exprimées que parce qu'elles se rapportent directement à l'objet qui nousoccu] < aujourd'hui vous et moi.

Cet objet, considéré en lui-même, mérite que nous nous y arrêtions absolument. Examinons donc le célibat tel que doit nous le faire envisager la foi cbrétienne , rèrde unique et infaillible de nos opinions et de nos actes.

Il n'y a pas à douter que le mariage ne soit la vocation la plus générale. Dès l'origine du monde, mous voyons le Seigneur y attacher de nombreuses bénédictions. Jésus-Christ a sanctionné tout ce qu'en avait dit l'ancienne loi ; il a fait plus encore : à sa parole, cette union est devenue indissoluble , sacrée ; il l'a mise au rang des mystères institués pour sanctifier les âmes , l'a ornée de grâces spéciales , d'une force relative aux difficultés qu'on y trouve ; et, en nous disant par un apôtre que le mariage est honorable en toutes choses pour qui sait en garder la sainteté , il a expliqué aux époux leurs obligations mutuelles , d'où ressortent si nettement l'excellence et la dignité de notre sexe , jusqu'alors oublié et avili chez les nations païennes. Eh bien ! malgré tant de raisons qui recommandent cet état , il en est un que la religion lui préfère , qu'elle élève de beaucoup audessus de lui , et dont les prérogatives , dans le langage du Sauveur , brillent d'un éclat tout céleste : c'est le célibat chrétien. Il est à remarquer ici que les Juifs eux-mêmes, dont les idées et les habitudes sociales étaient en opposition avec le célibat , professaient de la chasteté la plus haute estime. Les

LETTlîE XXXI.

termes qu'emploient les livres saints pour eu faire l'éloge respirent une sorte d'enthousiasme. C'est Jol) faisant un pacte avec ses regards pour éviter jusqu'à la moindre pensée , Joseph exalté pour sa vertu dans une circonstance délicate, Suranné protégée de Dieu pour son innocence , Judith honorée par tout un peuple à cause de sa viduité ; c'est l'Esprit-Saint dictant les sublimes paroles de la Sagesse en faveur de cette innombrable multitude des âmes pures , dont la gloire , dit-il , est impérissable et surpasse en valeur les plus riches conquêtes. Ne sont-ce pas là de magnifiques Louanges? Mais ce n'est rien encore : le Dieu <jui a voulu faire de toutes les circonstances de sa vie mortelle autant d'instructions dont la plus petite offre tant à réfléchir et à imiter , le Dieu qui choisit une vierge pour sa mère, préfère de tous ses disciples celui dont L'innocence avait conservé toujours son heureuse intégrité. Il aime, il approuve, il encourage cette virginité, dont le but est tout céleste et mène à une plus sûre perfection ; il avoue que cette belle prérogative n'est pas comprise de tout le monde , que ceux-là peuvent seuls L'apprécies qui y sont appelés par une {{race , par une vocation Spéciale. Puis, appliquant cette doctrine à tous les chrétiens dans la personne des fidèles de Corinthe, saint Paul relève à leurs yeux le mérite d'une pureté parfaite; il distingue avec toute La clarté possible les vues de la Providence , qui appelle les

27G I-ES TROIS VOCATIOXS.

tins au mariage et les autres au célibat; et il donne la préférence à ce dernier comme plus conforme aux exemples du Sauveur , aux siens propies, disant à ceux qui ne sont retenus par aucuns liens qu'il leur est bon de rester ainsi, car ils se donneront beaucoup plus librement au service de Dieu.

]\ons voyons donc la prééminence du célibat solidement établie dans les idées de la religion. Si tout le monde , comme dit le Sauveur , ne comprend pas cette parole , il en est du moins qui en goûtent le sens et qui trouvent du charme à l'accomplir. Vous sentez, vous, ma chère Constance, ce charme intérieur ; pourquoi ne pas le suivre? Vous sanctifierez ainsi une vie à lacjuelle vous portent d'ailleurs un penchant vertueux et des goûts légitimes ; vous vous placerez au nombre de ces âmes choisies que Dieu associe aux plans de la Providence , pour montrer tout ce que les conseils évangéliques peuvent donner à l'homme d'élévation et de grandeur véritable. De quoi ne rend pas capable ce détachement absolu auquel tend la vierge chrétienne ! Combien d'oeuvres excellentes ne peuvent se faire que par elle î Cette force qu'elle reçoit des saintes habitudes de la modestie et de la piété, la rend invulnéiable dans les occasions les plus difficiles : sans elles , qu'eussent été sur le bûcher ou sur l'échafaud les chastes martyres des premiers siècles ? Et à une époque peu éloignée en-

LETTRE XX Kl. 277

core de la notre , quand la France , courbée sous les châtiments du ciel, expiait dans la terreur ses infidélités et ses folies , les plus admirables victimes de la foi ne furent-elles pas de pauvres religieuses, d'héroïques jeunes filles, celles enfin qu'une vertu angélique unie à tant d'autres , ses inséparables compagnes , avaient prémunies contre les horreurs mêmes de ce Lte affreuse mort !

Pour moi, je regarde que ce sont là de puissants témoignages en notre faveur. Vous partagez ma conviction à cet égard, ma chère enfant, et cependant je ne veux pas nie borner à cette démonstration; vous aurez toutes nus pensées, et cette tâche que je m'impose me semble assez importante pour que je la remette à une autre lettre. Celle-ci est déjà longue, et les heures qui s'envolent si rapides m'avertissent que je dois finir. Jl est bien entendu que je ne vous ferai attendre que le moins possible la seconde partie de mon sermon. Si je fais comme les grands prédicateurs , c'est que je connais mon auditoire, toujours indulgent, et disposé par un sentiment de foi à écouter aussi bien la fin que le commencement de l'homélie. Quoi qu'il arive , soyez sûre que mon zèle ne se ralentira pas dans le silence, et pendant ce court repos dites, ma chère fille , quelque petit ave Maria, pour une orateur qui vous aime dans la charité du divin Maître.

S.w.vrr.-Su'.iiiE.

LETTRE XXXIÏ.

La même à la me me.

N... 26 janvier 1832.

Ma fille , il me semble vous voir cherchant à deviner pourquoi je mets tant d'intervalle entre les deux parts que j'ai été forcée de faire à mon sermon : il faut donc que je m'explique. Vous saurez que j'ai eu beaucoup d'affaires à terminer , de correspondances à finir , et enfin , vous ne devineriez jamais la dernière raison , qui n'est pas la plus mauvaise... Une jeune religieuse de votre connaissance nous est arrivée au commencement de cette semaine , venant passer quelques jours avec nous , et , pour ainsi dire, essayer son noviciat. Reconnaissez-vous à ces traits une de vos anciennes amiçs de pension, celle que vous aimiez le plus , je crois , et qui vous aimait aussi beaucoup ? Qu'ai-je besoin maintenant de vous nommer Alodie? Oui , c'est elle qui est ici ; son père , qui voulait l'emmener à Paris , l'a laissée à moitié chemin, et elle s'est arrêtée à N... , où elle se déplaît d'autant moins qu'elle y a retrouvé beaucoup de personnes et d'objets qui autrefois ne lui furent pas indifférents. Vous avez appris d'elle-même et le succès de ses démarches auprès de son père

qui enfin consent à la laisser suivie sa vocation , et le voyage qu'elle avait projeté de faire ici. Je ne vous en raconte doue rien. Il me suffit que vous puissiez voir dans maintes petites causeries et autres circonstances semblables de quoi me détourner assez naturellement de mes projets épis- ■tolaires.

Je reviens à vous , et je poursuis ma petite dissertation sur l'objet de vos pensées actuelles. Vous avez eu déjà toute ma réponse à vos incertitudes sur le choix d'un état , puisque je me suis efforcée de vous faire reconnaître tous les avantages de celui que vous prêterez. Vous n'êtes pas la seule, mon enfant, que Dieu favorise de ces douceurs ; mais je ne vous dissimulerai pas que vous trouverez par le monde des censeurs amers de ce genre de vie: hommes , et souvent femmes frivoles, s'occupant fort peu d'examiner le fond d'une question délicate, mais pérorant avec une incroyable assurance de ce qu'ils ne sentent ni n'entendent ; esprits faux et abusés par les vaines exagérations d'une philosophie menteuse, qui contrarient tous les goûts qu'approuve la religion, et font profession cependant de ne jamais déroger à leurs fantaisies personnelles. A ces grands parleurs ([ui nesont mariés la plupart que pour le malheur de leui$i femmes et de leurs enfuit-. , demandez pourquoi ils ne vous laisseraient pas consacrer paisiblement votre existence à des volontés , à des habitudes qui

ne leur nuisent en rien ; priez-les de vous dire si leurs passions qu'ils ('coûtent avec une si étonnante complaisance , et leur luxe qui insulte au pauvre tous les jours rebuté par eux, si leurs plaisirs, dont L'heure d'après ne leur laisse qu'un souvenir qui n'est pas toujours pur , ne sont pas autant de témoins qui les accusent et qui revendiquent pour vous le droit de vivre comme il vous plaît. Citezleur , entre autres, ce qui se passe chaque jour à N... Une petite association de demoiselles s'est formée ici sous les auspices du Sacré-Cœur de Jésus : ce ne sont presque toutes que de nos anciennes pensionnaires. Elles se réunissent un certain nombre d'heures de l'après-midi, et travaillent ensemble pour les malheureux auxquels elles distribuent une foule d'objets de première nécessité ; d'autres visitent les malades, affermissent les uns dans la foi , leur inspirent la résignation et la confiance , avertissent les autres des périls de leur âme , leur parlent de Dieu et de la religion, les rendent meilleurs , les consolent et adoucissent leurs derniers moments. Il y en a qui consacrent leur travail à l'œuvre admirable de la Propagation de la foi , œuvre immense dans son étendue et dans ses résultats , œuvre sublime par le dévoùment de ceux qui s'y appliquent, et dont on peut comparer les modiques ressources mille et mille fois multipliées par le zèle à des grains de sable qui , réunis en un corps solide, finiraient par devenir un édifice un-

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posant. Sans doute, aux yeux de quelques esprits forts, c'est un bien petit mérite que d'être importune par ebarité, de ramasser, denier par denier et avec une pieuse parcimonie , ces sommes qui se grossissent au souille de la Providence, et, traversant les mers , vont suppléer à la misère et aux privations de nos frères de la Clùne et du Canada, rent du pain aux apôtres de ces terres nouvellement chrétiennes, et des temples à ces peuplades que le nom de Jésus-Chi ist civilise et soumet à des lois. Sans doute on ri: a de pitié quand on apprendra qu'une jeune personne, riche, aimable, et sollicitée par toutes les promesses , renonce au monde qui les lui fait, et préfère à ses plaisirs et à ses fêtes la gloire de devenir pour quelques pauvres enfants de son village une humble institutrice , une tendre mère; on dédaignera cette modeste fille oublieuse de son nom (pie le monde prononce avec respect , et prodiguant sa fortune à des entreprises non moins utiles qu'obscures. C'est elle <pii préside par ses propres soins au blanchissage du lin^e d'un établissement de charité; ce linge, elle ne craint pas de le raccommoder de ses mains, partageant ainsi le travail de plusieurs ouvrières qu'elle entretient chez elle toute l'année, renouvelant ce qui se détériore, ajoutant à ce qui manque. Je ne finirais pas s'il fallait énumérer toutes les œuvres exc< Llentes que fondent chaque jour et que perpétuent sans re-

lâche ces pieuses réunions. Tout cela, mon enfant , le monde l'ignore , ou il affecte de ne pas le voir, parce qu'il n'a que de l'égo'isme et de l'orgueil ; mais nous qui le voyons souvent , en y pensant devant le Seigneur , nous versons des larmes d'attendrissement et d'actions de giàces , car nous reconnaissons de quoi la foi est capable , et quel empire notre divine religion se fait dans les cœurs. Et qu'on me dise si de telles occupations seraient possibles à des femmes mariées , dont les sollicitudes et les devoirs de tout genre seraient autant d'obstacles à leurs bons désirs. Une mère de famille ne va pas chercher bien loin de quoi rendre sa vie utile et méritoire : elle a chez elle tous les éléments possibles de zèle et d'activité. Il y a donc à admirer encore cette disposition toute providentielle des choses d'ici-bas, qui soustrait par une résistance inexplicable un certain nombre d'individus à une loi générale de la nature , afin de les appliquer au bien de la société humaine par des œuvres qu'eux seuls peuvent deviner et accomplir !

Vous pourrez , ma chère fille , imiter ce noble et beau dévoùment , sinon dans toutes ses circonstances , au moins dans quelques-unes d'elles et dans beaucoup d'autres plus conformes à votre position. Je ne conçois pas une fille chrétienne vivant dans le monde sans les vertus qui font son plus bel ornement et sa sauvegarde. Ces vertus sont l'apanage indispensable d'un état que la re-

lettiu: \\\H. 283

li."ion entoure de tant de respect; celle qui L'embrasse et qui l'aime, cet état, devient aussi , en une façon bien réelle, l'épouse de l'Agneau sans tache : elle doit être comme son divin époux , et reproduire entièrement l'éclat de sa pureté virginale. Ali ! bien loin d'elle cette affectation dans les manières, dans les discours, où doit régner une aimable simplicité ! Elle fuira tout ce qui se ressent d'un vain désir de plaire , et craindra la moindre coquetterie comme une souillure pour une .une qui ne doit plaire qu'à Dieu; elle saura mépriser. les fades éloges d'une beauté périssable , ne brillera que par sa bonté , sa modestie, son égalité d'humeur, son humilité, sa patience; s'appliquant, en un mot , à répandre autour d'elle tous les bons exemples, elle se sanctifiera en faisant le bien, et ce que la terre n'admirera pas dans sa conduite privée, les anges s'en réjouiront dans le ciel. A oilà , mou enfuit, ce que nous vous verrons accomplir ; je ne fais aucune difficulté de me le promettre. Dieu vous manifeste pour le présent ce que vous devez faire : un bon père , blanchi dans l'exercice des vertus chrétiennes et des travaux honorables qu'elles ennoblissent encore , est un dépôt sacré confié par le ciel à votre piété liliale. Les sentiments qui se révèlent dans votre cœur quand vous parlez de lui me prouvent que vous comprenez tout ce qu'une telle mission a pour vous de saint et de consolant. Je n'appréhende donc point que riea

vous manque de ce qui doit embellir jusqu'au dernier jour celte précieuse vieillesse. Pilais vos soins ne se borneront point à un objet si vénérable. Vous seconderez ses intentions , vous entrerez dans les volontés de la Providence, en continuant dans la maison paternelle ce bel enseignement de la vertu et de la loi qu'il y a maintenu jusqu'à cette beure avec tant de persévérance, et dans lequel vous l'avez aidé avec tant de succès. \ ous ne serez pas fàcbée, je le suppose, que sur ce point je vous lasse part encore de ce que je pense.

C'est la marque d'une âme privilégiée , ma jeune amie , que d'aimer le salut des autres et d'y travailler selon ses moyens et ses facultés. Heureuse la jeune personne qui trouve une douce jouissance dans les soins cbaritables qu'elle prodigue à ses frères , qui se fait l'ange visible des familles instruites ou soulagées par ses entretiens et ses secours : image la plus ressemblante du Dieu de bonté qui promit tout à ceux qui chériraient ses pauvres ! Heureuse donc ma bonne Constance ,' dont le cœur est sensible à ces pures joies ! Oui , mon enfant , et je ne veux pas vous le cacber ; vous m'avez attendrie en me traçant le tableau de vos réunions du soir autour de votre vieux père : j'ai cru voir , à sa voix et à la vôtre , descendre suivons les bénédictions du Seigneur , et ces bons villageois qui partagent vos prières remporter dans leurs modestes demeures les principaux fruits de

LETTIiE xwn. 285

vos exemples et de vos leçons. C'est par là que ces pauvres gens apprennent à servir le grand -Maître , qu'ils sont entretenus dans la pensée de son service, et qu'au milieu de leurs fatigues de chaque jour, ils mènent une vie innocente non moins qu'utile. Pourquoi tant de maîtres oublient-ils ce devoir qui pèsera sur eux , au dernier jugement^ de toute la colère d'un Dieu qu'ils méprisent dans la personne de ses membres ! Combien en est-il qui regardent au-dessous d'eux de songer au bien spirituel de leurs domestiques, dont pourtant ils doivent répondre, et qui deviendront leurs pins redoutables accusateurs ! Combien vivent mollement à la campagne où ils ne vont cpie pour changer de luxe et de divertissements, et ne pensent pas que là , tout près d'eux , des malades languissent dans la privation des choses les plus nécessaires, des familles indigentes manquent de travail et de pain, d'auti es, plus malheureux encore, vivent dans le crime et le désordre , affreux abîme d'où les retirerait peutêtre une main secourable qu'on ne leur tend pas ! Ces réflexions suffisent pour désigner à un bon (leur où doit tendre sa sollicitude : mais qui peut en juger la portée, siée n'est un esprit éclairé par l'Evangile, une âme s'ouvrant d'elle-même aux suaves émotions d'une piété qui ne se dément pas ?

Cherchez, ma bonne Constance , à marcher toujours dans le sentier que Dieu trace devant vous.

Entretenez-vous à son service par tous les moyens que la religion vous suggère : vous savez qu'il n'en est pas de petits pour atteindre à de grandes choses. Les exercices de dévotion qui se partagent votre journée entretiennent la ferveur ; soyez - y donc fidèle et faites-les entrer dans l'ensemble de toutes vos occupations. Quand ils sont bien réglés, on ne manque pas de temps pour les accomplir , et il en résulte une heureuse habitude d'ordre et de régularité dont toutes les actions se ressentent. J'ai toujours observé que celles d'entre nos pensionnaires qui conservent la foi dans le tourbillon du monde ne doivent ce mérite qu'à la facilité du petit règlement que nous leur avons donné en nous séparant d'elles; il en est qui se sont mariées et cpii n'y tiennent pas moins : rien n'en va plus mal dans leur famille ; elles savent d'ailleurs concilier avec les exigences de leur état des pratiques qui les soutiennent et les encouragent fort souvent. Si quelquefois elles cèdent à des occupations impérieuses qui réclament leurs premiers soins, elles reviennent dès qu'il est possible à leur régularité habituelle , pour ne s'en relâcher de nouveau cpie devant d'autres circonstances semblables. Vous en ferez autant , ma chère Constance , et vous n'ôterez rien au mérite de votre exactitude toutes les fois qu'une action inspirée par un motif de charité vous aura détournée de la prière.

Tous me parlez de Marie , et ce nom , que j'ai

cherche à vous rendre aimable , me plaît en quelque sorte davantage encore sous votre plume: c'est que l'amour qu'on poi te à Marie est une juste mesure de celui qu'on a pour la vertu. Imitez-la , mon enfant , et vous irez sans danger sur les écueils de la vie ; sa pensée sera pour vous pleine de consolation et de force. El comment ne ' it-elie pas ? Est-il une vocation qu'elle ne

protège, une circonstance ou elle n'apparaisse à nos veux sous les plus liantes images .' "Vierge et mèie en même temps, et par là revêtue des deux plus beaux litres que puisse envier la nature humaine , elle puise dans cette double prérogative une puissance de protection à laquelle on ne peut recourir en vain : mère , elle veille avec la jeune unie sur le lieu eau du nouveau-né , elle aime l'enfance et soutient ses premiers pas dans les voies basai denses du monde ; vierge , elle inspire le mépris des voluptés mondaines, se fait voir à nous simple et modeste, veillant sur l'innocence, l'encourageant par la pensée de la sienne dont rien n'a jamais terni la pudique splendeur.

Je le dis avec un plaisir que régalerait aucun autre: de tons les souvenirs de nia première jeunesse , aucun ne m'est plus cher que celui des moments que je donnai au service de la sainte Vierge. J'aimais à lui demander tout, afin de lui témoigner pour tout ma reconnaissance ; je lui consacrais les grâces que je recevais , comme autant de preuves

de ma tendresse et de mon dévoûment. Que de fois , à une autre époque de ma vie , quand le monde me faisait entendre sa voix si différente de celle qui m'appelait à Dieu , j'ai fui les assemblées fastueuses où Paris étalait avec orgueil ses modes futiles , pour aller sous les voûtes majestueuses de Notre-Dame penser à des choses plus conformes aux besoins de mon cœur! Je choisissais ordinairement une heure de la soirée. Je m'approchais avec un sentiment de respect et de confiance de la magnifique chapelle d'où Marie semble jeter sur ceux qui l'implorent un regard d'amour et de faveur. Bientôt mon âme se plongeait dans le vague des plus aimables rêveries. Tout me parlait , et le silence interrompu seulement par les soupirs de la piété solitaire , et l'ombre qui augmentait par degré , et la lampe dont la lueur vacillante était l'image fidèle de mes pénibles agitations. Je serais demeurée là toute ma vie ; je savourais le calme d'une paix , hélas ! trop peu connue , et je ne me retirais qu'après avoir uni ma voix à celle d'une jeune fille dont les accents angéliques s'élevaient jusqu'au trône du Seigneur au milieu de ses compagnes qui répétaient par intervalles : « Sainte o Marie , priez pour nous. »

Oh ! ne l'oubliez jamais , ma chère fille : rendre hommage à la Heine des vierges , c'est honorer l'excellence de toutes les perfections. Quiconque sait tout le prix d'une conscience pure , se laisse

LETTRE XXXII. 28tf

naturellement entraîner vers elle par un mouvement de vénération et d'amour.

Je m'aperçois que je me suis oubliée moi-même en parlant de noire mère commune. Puisse ma tendresse pour elle passer dans votre âme! Mais vous l'aimez autant que .je l'aime, et je m'en réjouis: j ;■ vois un sûr garant de votre conduite édifiante , cl une sauvegarde pour une vocation que je vous exhorte à suivre et à conserver ; car c'est à ce poinl que je réduis tout ce que j'ai voulu vous écrire. Vous avez mon avis aussi bien réfléchi qu d m'est possible ; je ne crois pas cpie vous vous repentiez un jour de l'avoir suivi. Quant au désir de M. votre père, qui n'est pas tout-à-fait conforme au mien , je ne doute pas qu'il ne cède aux puissantes raisons que vous m'avez données et à celles «pie j'ai fait valoir. Si vous le jugez à propos , dites-lui et vos confidences avec moi et mon opinion. Il n'en faudra pas davantage pour le convaincre, et lui faire voir dans les raisons cpd conseillaient votre mariage beaucoup moins de poids que dans les nôtres. Il ne veut, au reste, rien que pour vous : c'est donc Vous qui déciderez , et son cœur subordonnera sa volonté à la votre.

J'ai ('ciit à Valentine , peut-être le savez-vous. Je la plains infiniment , mais je ne désespère pas car elle a un fonds excellent . et le cœur beaucoup meilleur que la tête. Vous la consolerez aussi, vous, ma chère enfant , et, bien plus heureuse , vous

n'aurez pas à redouter ses épreuves ni ses malheurs. Adieu , il est bien temps de se taire , et voici d'ailleurs notre Alodie qui me demande une petite place pour y mettre deux mots. Vous voyez qu'il ne lui en reste guère. Je finis donc ; comme toujours , votre toute affection née

Sainte-Sophie.

Aux Ursulines de N... 2G janvier.

^ ous ne vous attendiez guère à ce posl-scriptum , ma chère Constance : il est pourtant vrai que je date aujourd'hui d'où nous étions ensemble il y a quatre ans. Que n'y ètes-vous encore ! Mais moi, comment y suis-je ? Oh! vous saurez cela... Apprenez seulement pour ce soir que je suis venue faire mon inspection et préparer ici de grandes choses. Je voulais à toute force amener Eléonore , chez laquelle j'ai couché une nuit ; mais elle est sérieusement occupée d'une affaire importante qui finira , je le crois , par s'arranger à l'avantage de certain jeune homme dont on dit beaucoup de bien. Je leur souhaite toute la prospérité possible: pour moi , j'aime mieux rester ici. Tout le monde y est content; il n'y a pas jusqu'à ma femme de chambre qui me disait hier : « Mademoiselle, je ne me déplairais pas ici ; si vous le voulez , j'y reste avec vous. » — J'espère que bientôt je m'y habillerai toute seule... Quel dommage que je ne puisse vous en dire plus long ! Adieu , bonne Constance.

LETTRE XXXIIi. 291

Que vous êtes heureuse que Mme de Sainte-Sophie vous écrive de si longues lettres , et si serrées ! Mille amitiés à Yalentine quand vous lui ('(rirez. Pauvre Valentine !... Adieu encore , ma bonne.

Alodie.

LETTRE XXXlil.

Eléonore à Mme Sainte-Sophie.

A.... 12 février 1832.

Ma bonne mère, vous auriez déjà reçu ma lettre depuis plusieurs jours, si Alodie ne m'avait prise à ^improviste autant pour son arrivée que pour son départ. Malgré toutes mes instances et celles de maman , elle nous est restée à peine vingt-quatre heures ; j'aurais presque autant aimé ne pas la voir. "\ ous jugez que de choses nous avons eu à nous dire de part et d'autre : aussi a-t-il fallu renoncer à lui confier mou courrier. Sans doute elle vous aura fait part de nos conversations, et vous savez comment vont mes grandes affaires. :V'.innioins je sens le besoin de vous en parler encore ; ce sera au moins une compensation à la privation que j'ai eue de ne pas accompagner à N... cette bonne amie , dont les instances eus ent été si capables de m'entraincr. Vous ne pouvez VOUS faire une idée de l'amitié et de l'estime que

maman a conçues pour cette excellente jeune personne. Au reste , j'ai remarqué avec plaisir qu'elle n'a plus rien de sa tristesse , que sa santé est bien refaite, et je ne doute pas que l'air de bonheur qu'elle a toujours dès qu'il s'agit de sa vocation ne soit un sûr présage de l'heureuse paix qu'elle trouvera chez vous. Ne m'oubliez pas , s'il vous plaît, auprès d'elle, et dites-lui bien qu'elle se souvienne de ce qu'elle nous a promis : elle* doit passer huit jours avec nous à son retour.

Les sages réflexions que vous me faites , ma chère mère , ont réveillé les miennes et m'ont sérieusement préoccupée. Oui , je ne me le cachais pas : il y a des peines , de la gène , des tourments dans cet état sur lequel vous avez réuni une foule d'observations si judicieuses. Mais ces traverses ne sont-elles ras inhérentes à notre vie , quelle qu'elle soit ? Après avoir montré votre lettre à maman qu'elle a beaucoup intéressée , je l'ai fait lire aussi à mon confesseur : tous deux sont tombés d'accord avec vous, ils m'ont pressée de suivre ce que vous m'inspirez ; et cependant , vous le dirai-je ? j'étais encore indécise. C'est vraiment une situation difficile que la mienne , on y a besoin de lumières que Dieu seul peut donner ; et la perspective d'un avenir incertain renfermé dans un cercle qu'on va se tracer à soi-même , et d'où l'on ne pourra plus sortir, est, il faut bien l'avouer , un assez grave sujet d'inquiétudes. Ne fûtes-vous

pas ainsi vous-même, quand vous ne vîtes plus qu'un peut nombre tle jours entre votre liberté qui expirait et des engagements irrévocables? Dans ces perplexités, j'ai recouru encore à mou charitable directeur, ("est lui oui enfin m'a tranquillisée, en me rappelant vos conseils, ma bonne mère , et me disant ce que la piété solide d'un jeune homme aussi vertueux offre de sécurité à, celle <pii s'y confie. Je nie suis donc résolue à donner mon consentement; je mets toute mon espérance dans le Seigneur qui voit le fond de mon âme , bien décidée à remplir, avec sa grâce, les devoirs que je contracterai , et même à n'opposer que des concessions et de la douceur à ces bouderies passagères que votre expérience nie prophétise

Qnc je vous suis reconnaissante pour tant de bonté, nia bonne mère! C'est cette facile complaisance que vous mette/ toujours dans vos rapports avec vos filles, qui vous a portée à me dire de ces choses intimes, toutes confidences bien précieuses qui m'ont touchée infiniment par le but de celle qui me les a faites , et édifiés; par la simplicité avec laquelle vous m'y parlez de vous. J'espère (pie vous ne m'en voudrez pas de les avoir communiquées aux deux seules personnes qui

A'oient mon cœur aussi bien que vous le voyez

Enfui , de tout cela , je ne sais qu'attendre. J'ignore si la Providence me réserve des épreuves sera-

3)lables aux vôtres , ou d'autres non moins amères. Je me résigne d'avance à tout ce qu'elle voudra ; mais aussi j'espère qu'elle daignera en ordonner. autrement , et cette espérance me vient encore de vous-même. J'admire comme vous guérissez de la peur celle que vous aviez d'abord rendue si peureuse; en tâchant de tenir la balance juste, et de ne faire pencher ni le bien ni le mal , vous établissez habilement une compensation qui tranquillise, et vous finissez par nous faire voir que le ciel peut devenir moins sombre qu'il ne paraît. Ainsi vous me déterminez , et c'est sur votre parole que je m'embarque.

Je sais bien que vous serez plus heureuse , vous, ma bonne mère , avec votre silence et votre paix que rien ne trouble. Vous êtes presque au port et déjà à l'abri des tourmentes qui en éloignent. Estce donc la peine de se plaindre et de trouver fatigante la charge dont vous vous plaignez ? A mon tour je vais vous faire la leçon , et je vous exhorterai à ne pas accuser la Providence. Elle fait bien tout ce qu'elle fait ; c'est pourquoi vous me permettrez de vous adresser mon compliment et à toute la maison de Sainte-Ursule. Cette nouvelle ne m'a point étonnée. Alodie , qui s'y attendait comme moi et bien d'autres , s'était hâtée de me l'annoncer dès qu'elle l'avait sue. J'en bénis le bon Dieu , qui veut par là vous rendre plus généralement utile que vous ne l'auriez été.

Je vous dirai qu'on s'occupe beaucoup maintenant de régler les conventions de mou mariage. Il ne se fera néanmoins qu'après Pâques , ce qui me donnera près de trois mois «nie je vais passer, je l'espère, de façon à mettre Pïotre - Seigneur dans mes intérêts. J'ai exigé ce ternie, auquel tout le monde s'est arrêté volontiers. D'ici là, beaucoup d'excellentes âmes prieront pour moi. Je ne vous demande pas de vous v unir : c'est tellement dans votre cœur! Si la santé de maman ne s'y oppose;, j'irai chez vous faire une retraite de quelques jours, dans laquelle je m'appliquerai à ne penser qu'à Dieu et à moi. Vous voudrez bien m'accorder une faveur dont le refus me rendrait jalouse d'Alodie. Puissé-je mériter dès à présent , par une ferveur nouvelle et plus constante , toutes les grâces que j'implore! C'est là mon vœu le plus cher, après celui de mourir aujourd'hui même, si je devais aller jamais contre la volonté de Dieu et ne pas me sanctifier dans l'état que j'embrasse.

Recevez , ma bonne mère, pour la millième fois. toutes les amitiés de votre

Eléonore.

LETTRE XXXIY.

Madame Sainte-Sophie à Eléonore.

N.... 25 février IS32.

^ ous uirai-je, ma fille , combien je bénis Dieu des sentiments où je vous trouve! Ils me démontrent iort clairement que je ne me trompe pas en vous conseillant ce mariage ; de plus en plus je crois que c'est réellement votre vocation , et je puis vous appliquer à cet égard ce que vous dites de celle d'Alodie , dont on ne doute pas dès qu'elle en parle. Je ne m'étonne pas, au reste, de vos perplexités; j'ainais été beaucoup pins surprise de ne vous en voir pas, ce qui est le propre de ces mariages du monde sur lesquels on ne consulte pas le Seigneur plus que tout autre guide , que l'on contracte comme on passe une transaction de commerce , et qu'on n'envisage sous leur jour véritable que lorsqu'on ne peut plus que se repentir. Grâces au ciel , tont est bien différemment arrangé pour vous , et je ne crains rien. Soyez déjà rassurée contre vos inquiétudes par la certitude qu'elles uniront. N'est-il pas tout simple qu'à la veille presque d'une action aussi importante, l'es* prit se préoccupe de ses conséquences ? Il en est ainsi des vocations les plus solides , et jamais de

LETTKE XXXIV. 207

celles qu'on s'est faites soi-même par caprice ou par témérité. Votre retraite , que nous vous verrons faire avec grand plaisir parmi nous , rétablira tout-à-fait le calme dans votre âme. Vous feriez une chose excellente de venir vers le 12 du. mois prochain. Nous nous verrions librement quelques joins , et le 18 vous entreriez avec nous en retraite. Le bon 31. Germain , dont vous connaissez la piété et l'onction , doit nous en donner les exercices qui se termineront le 25, fête de 1 \nnonciatiou. Ces choses ont été- ainsi réglées, afin que nous puissions nous trouver dans un plus grand recueillement pendant la semaine de la Passion, et passer de là avec plus de fruit à la semaine sainte. A oyez , et disposez vos petites affaires de manière à ce que votre voyage ait lieu pour cette époque.

Je ne puis trop approuver l'importance que vous attache/, à 1Y\ énement qui se prépare pour vous , mon enfant ; mais je vous conseille de ne pas vous arrêter à vous seule : celui qui devra partager votre vie doit devenir aussi devant le Seigneur l'objet de vos prières. Inspirez-lui d'agir connue ▼ous : sans doute les sentiments qu'il professe lui ont fait un devoir d'y songer , et il se préparera par les sacrements et les autres moyens que suggère la piété véritable ; mais vos avis, un seul mot de vous quelquefois , feront beaucoup pour cette œuvre. L'aumône est spécialement un excellent

moyen d'attirer sur soi la miséricorde céleste : employtz-la , puisque la Providence vous en a ménagé à tous deux l'heureux pouvoir. L'un et l'autre vous devez acquitter d'avance cette dette contractée envers elle ; car il y a mille raisons de croire qu'elle vous a choisis pour la servir ensemble , et il faut regarder cette attention qu'elle a eue sur vous deux comme une récompense du zèle que vous avez eu pour sa gloire. Pour hésiter à le croire , il faudrait ouhlier ce qu'elle fit autrefois en faveur d'Isaac , sa protection toute visible sur Eliézer conduit par elle jusqu'à la jeune Rébecca , et cet ange, autre envoyé qui sauva Tobie en lui donnant Sara pour épouse. Touchantes histoires écrites par Dieu lui-même , afin de remplir de confiance ceux qui n'agissent q".e par son amour! Ce souvenir me rappelle les instructions si courtes mais si pleines de choses que les Saintes-Ecritures mettent dans la bouche du bon Raguel sur le point de se séparer de sa fille : il l'exhortait à honorer son beau-père et sa belle-mère , nouveaux parents qui bientôt pour elle allaient remplacer les premiers , A aimer son époux d'une charité sainte et respectueuse , à gouverner sa famille dans la douceur et la vigilance , à régler sa maison d'après les pieux exemples des patriarches, à se montrer elle-même irréprochable en toutes choses. Lisez cette simple et admirable histoire , et vous verrez quelles bénédictions reçoivent ceux qui se marient dans la,

LETTRE X\\n .

crainte du Seigneur. Si je voulais vous citer un exemple après celui-là, je vous ferais l'éloge de Valérie, que vous avez connue ici quelque temps dans les premiers mois que vous y avez passés. Vous savez quelle était sa piété , et vous ne serez pas étonnée qu'ayant si bien profité des grâces qui l'ont développée dans sou cœur, elle ait si bien réussi dans la suite en des choses hérissées de si nombreuses difficultés. Ses entants sont devenus , dès leur plus bas âge, l'unique objet de ses soins et de ses plus minutieuses précautions. Je la vois assez fréquemment , tant parce qu'elle nous aime toujours qu'à cause de la proximité de sa maison et de la nôtre dont la chapelle est la sienne : eh bien ! elle ne me parle presque jamais que de ces enfants; elle étudie avec une attention continuelle leur caractère, qui commence à se développer, et dont elle s'applique à réprimer les écarts naissants. Elle m'ar vouait ces jours derniers qu'elle sent ce que la foi lui impose , au point de préférer infiniment le salut de ces petites Ames au bonheur de les conserver ici-bas; malgré tout l'amour qu'elle tient pour eux de la nature, elle serait prête à sacrifier son titre de mère avant de consentir à la perte de leur innocence. Elle ne parle qu'avec u\i accent de conviction etde sensibilité, du bonheur qu'elle éprouve à découvrir en eux des inclinations vertueuses. Mais sa tendresse ne se borne pas à cette pieuse vigilance : les plus petits détails l'intéressent aussi

quand Hs ne se rapportent qii'àun bien-être matériel.

ICI le ne distingue pas entre le corps et l'âme, dès qu'il s'agit de ses chers élèves ; et les précautions pour la santé sont en elle le résultat de la plus affectueuse prudence. Elle tient même à s'attacher ses enfants par des liens dont elle a seule deviné le pouvoir; elle pense, et je lui ai maintes fois entendu dire qu'il n'y avait rien dans un ménage qui fût indigne d'une mère; que trop souvent on abandonnait aux domestiques des soins qu'elle devrait se réserver comme autant de moyens de faire apprécier sa tendresse; que c'était avoir une fausse idée des convenances que de mépriser certaines occupations intérieures, preuves toujours renaissantes d'une sollicitude qui honore le cœur d'une mère , et qu'elle ne s'abaissait pas plus en cousant une petite robe qu'en nourrissant ou veillant dans une maladie celle qui devait la porter. Yoilà de ces principes qu'on lit quelquefois dans des livres , que je n'ai pas manqué d'enseigner moi-même à certaines de nos jeunes amies; mais Valérie les pro<fesse et les pratique , ce qui me paraît infiniment mieux que de les savoir et de les négliger. Elle est aussi du petit nombre de femmes que je connais dont le mari , sans être pourtant aussi chrétien qu'il faudrait , apprécie ses heureuses qualités selon leur mérite , et se loue sans aucune restriction de ses vertus. Cet excellent homme était fait pour elle : bon et sensible, il se laisse facilement cou-

duire par un jugement dont il connaît la sagacité et la justesse. De là une douce paix dans la famille, des exemples de bienveillance réciproque dont les enfants profitent, et qui les accoutument entre eux à des rapports de prévenance et d'aménité; de là encore dans le mari îles dispositions secrètes à une vertu qui croîtra insensiblement sous les inspirations d'une piété aimable et commode : je ne doute pas qu'il ne devienne un jour beaucoup plus éclairé sur les eboses de la foi , et Valérie ne devra pas moins cette consolation à sa conduite qu'à ses prières.

Il n'est sans doute pas inutile de remarquer ici que Dieu lui fait trouver dans ce bonheur domestique le prix de la docilité qu'elle a toujours montrée aux leçons de sa jeunesse. Elle aimait 1 étude, le travail, et les sanctifiait par la religion ; maintenant elle peut rendre à sa jeune famille ce qu'elle recevait alors , et perpétuer de la sorte les bienfaits de la Providence : précieuse laveur du ciel pour une mère de guider elle-même ses enfants dans la science et dans la vertu ! Peu le savent faire; et celles qui le font et s'y donnent comme à une œuvre sacrée n'en sont-elles pas plus méritantes? Je sais une certaine Eléonore à qui les mêmes biens sont réservés ; les consolations de son état lui viendront de son zèle à ne rien faire que pour la gloire de Dieu ; elle serabeureuse sur la terre , in» dépendamnieut du bonheur promis dans le ciel par

un Dieu qui n'abandonne jamais quanti on l'aime et qu'on le fait aimer.

J'approuve tout-à-fait votre conduite prudente , ma chère Eléonore ; vous faites bien de ne rien précipiter. D'ici au jour que vous désignerez , vous m'écrirez encore , et je prierai pour vous avec bien d'autres , nous unissant au saint sacrifice que je ferai offrir en union à celui du ministre qui bénira votre engagement.

Je reconnais aussi que vous prêchez fort bien ; c'est d'un heureux augure pour l'avenir ? vous aurez plus d'une occasion de faire valoir ce talenty soyez-en sûre , et croyez-moi pour toute cette vie et même pour l'autre

Votre amie dévouée

Sainte-Sophie.

Constance à Madame Sainte-Sophie.

Gensac , 7 mars 183?.

Ma bonne mère ,

Un petit voyage et une indisposition qui en a été la suite m'ont empêchée de vous répondre surle-champ , comme j'en avais l'intention ; et dès que j'ai été un peu mieux , mon père 5 attaqué de

la goutte, ne m'a plus permis de m 'occuper d'autres choses cpie de lui. Dieu merci , le voilà plus que convalescent , et je vous donne les premiers instants dont je puis disposer. Je vais donc reprendre votre lettre dans l'ordre même que vous lui aviez donné.

Et d'abord ne croyez pas , ma bonne mère , que je vous plaigne d'être supérieure , il s'en faut de beaucoup ; j'en félicite, au contraire , et vous et toute la famille dont vous devenez la mère. Je sais qu'il est bien plus commode de ne pas avoir d'autorité : la conduite d'autrui est toujours un fardeau pour ceux qui s'en chargent, à plus forte raison pour ceux qu'on en a chargés ; il n'est personne qui ne le sache , si restreint que soit le cercle de son pouvoir. Au contraire , c'est une douce vie que celle de la soumission et de la dépendance. On s'y entoure d'une obscurité à l'abri de laquelle on marche sans responsabilité et sans périls : moins méritoire, il est vrai , cette vie est la plus sûre. Mais il ne peut se fuie que tous y soient appelés. Où seraient les peuples s'il n'avaient des chefs, et quel vaisseau pourrait seul diriger sa course et se passer de pilote? Pour vous, ma bonne mère, votre expérience, votre charité, vous rendent cette tâche facile. Dieu, qui vous la donne , l'accomplira avec vous. Je souhaiterais de tout mon cœur que vous

pussiez, retirer quelque profit de mes prières

Quoi qu'il en soit, elles ne vous manqueront pas,

je vous le promets ; j'y trouve d'ailleurs un véritable intérêt, puisque je ne lais que prêter à usure. Enfin il est décidé que je ne me marierai pas ; mon digne père a cédé à mes observations , et consent à ce que je lui reste sans partage. Comme vous le dites, il ne voulait cpie mon bonheur : c'eût été le troubler que de me forcer à une détermination qui contrariait si directement mes goûts et ma volonté , et dès lors il n'est plus question de rien. Je vous assure, ma bonne mère , que votre assentiment sur tout ce que je pensais m'a fait grand plaisir; j'ai gagné même , à vous ouvrir mon cœur, des aperçus que je n'aurais jamais trouvés dans mes propres réflexions , et qui me semblent on ne peut plus justes. Vous riez , mais vraiment vous m'avez fait un beau et bon sermon ; vous m'avez développé d'une façon aussi claire qu'incontestable les avantages de la virginité chrétienne. J'aime surtout votre polémique chaleureuse contre les adversaires de cet état mixte qui permet d'allier les vertus de la vie religieuse, pour lesquelles on doit toujours conserver une grande estime ( et que dans le monde aussi l'on doit pratiquer en grande partie), et les devoirs de ce monde qu'on ne se sent pas toujours disposé à quitter avec toutes ses attacbes. Je crois que je m'associerais volontiers à vos pieuses réunions de jeunes, et peut-être de vieilles demoiselles qui font, je le vois bien, de grandes choses sans en avoir l'air ; et puis , croyez-

vous que je ne reconnais pas votre adresse dans l'arrangement de vos lions avis ? A ous tâchez de les faire glisser sous le voile d'une fine allégorie: vous me dites ce que font tant d'autres, et ce que doit faire la jeune chrétienne qui renonce au monde dans le monde même , et vous n'en venez à moi qu'à la lin et par d'habiles détours. Oh ! je le vois Lien , vous croyez encore votre mauvaise tête de Constance tout ce qu'elle était jadis, susceptible, diflicile , rebelle quelquefois, quoique si disposée par son cœur à vous écouler et à vous comprendre. Non, non, n'employez pins ces .moyens ; au nom de votre franchise et de ma docilité, dites-môi toujours ce que vous voulez que je fasse. J'ai remarqué plusieurs lois que vous me parliez comme à Valentine , dont la position, je le sens bien , exige quelques précautions de plus...

Je vais vous dire ce que je ferai , puisqu'il est bien décidé maintenant que je ne changerai pas de parti. Je resterai à la campagne avec mon père , tant (pie la divine Providence daignera nie le conserver. Je veux lui être utile jusqu'au dernier moment qu'il peut réclamer de moi, et je me trouverai heureuse de répondre par ma tendresse à son amour que l'âge n'affaiblit en rien. Si j'en étais libre, j'habiterais la ville pendant l'hiver: on y rencontre pour tout une infinité de ressources qu'on n'a pas ici , et j'espère que si je puis changer

ainsi ou plutôt varier mon domicile , ce ne sera que pour être alternativement utile en deux endroits. L'été , j'aime cependant mieux la campagne, dont le calme et les tableaux font passer dans mon âme un bien-être que je ne trouve pas ailleurs. Je l'habiterai donc au moins plusieurs mois ebaque année , et je reviendrai ainsi à mes vieilles connaissances que je reverrai avec plaisir. Je m'étonnerais quelquefois du bonheur qu'on ressent à revenir vers ceux qu'on s'est attacbés par des bienfaits , si je ne voyais dans ce sentiment une espèce de récompense que Dieu nous accorde pour n'avoir pas résisté à ses inspirations de charité. Tout ce que je désire, c'est de pouvoir goûter souvent combien ce bonheur est pur et véritable. Je m'efforcerai , ma bonne mère, d'y ajouter encore par l'accomplissement fidèle de vos instructions r ce que vous me donnez en elles m'est trop précieux pour que je puisse oublier de le reproduire en toute occasion. Les pauvres , nos domestiques , deviendront certainement de plus en plus l'objet de mes soins ; dans ce travail , car c'en est quelquefois un , et il n'y manque pas de petits dégoûts, je rendrai à Notre-Seigneur quelque peu de ce qu'il a fait pour moi , et j'imiterai encore , par une analogie bien consolante , la sainte Yierge, si attentionnée auprès de son divin fils ; la sainte Vierge que vous me feriez aimer aujourd'hui par l'éloge gracieux que vous m'en faites , si vous

ne m'aviez appris bien auparavant ce qu'on peut attendre une âme fidèle.

Je nie persuade que vous n'avez plus Alodie , t'est pourquoi je ne vous dis rien pour elle. Ajoutez, ma bonne mère, tout ce que je lui eusse écrit d'affectueux , à ce que je désire que vous preniez pour vous-même. Ce ne sera encore que la millième partie des sentiments que vous conserve à jamais votre

Constance.

LETTRE XXXYI.

Alodie à f^alcntinc.

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