LETTRE PREMIERE
Alodie à madame Sainte-Sophie.
De L... G août 1831.
One votre lettre m'a surprise, ma bonne mère!... presque autant qu'elle m'a causé de plaisir. J'y ai bien reconnu l'âme tendre et charitable de celle qui daigna me dire si souvent qu'elle était ma meilleure amie, et à qui j'aime tant à donner un nom qui m'est encore plus précieux. Ilest vrai, lesilence que j'ai gardé envers vous depuis un an devait mac cuser dans votre cœur ; et moi-même je comprends à peine comment j'ai pu consentir à paraître vous oublier. ^ ous le voyez au moins , Alodie n'est pas ingrate, puisqu'une seule lettre, un mot de vous suffirait pour éveiller en elle un sincère repentir. Le peu d'intervalle que je laisse entre vos questions et ma réponse n'en serait-il pas une autre preuve ?
Non , non , je n'ai jamais oublié la maison de N .... où vous êtes encore au milieu de vos
sœurs et de vos enfants ; où votre vie s'écoule parmi des travaux pénibles mais consolants, et Les soins de cette perfection chrétienne à laquelle vous aspirez toujours, quoiqu'il semble que déjà vous l'ayez atteinte. Oh ! n'eussé-je habité qu'un mois votre pieuse solitude , n'eussé-je pu y prendre que ces leçons de vertu qui se donnent partout où le nom du Seigneur est connu et honoré , c'en serait assez pour que toujours je fusse pleine decette pensée. Mais que d'autres motifs empècbent que mes bonnes Ursulines ne s'effacent de mon cœur!. . C'est où vous êtes que j'ai appris non-seulement à connaître, maisà aimer cette religion qu'il est si doux de comprendre et de pratiquer ; c'est là qu'avec vous j'ai passé de si agréables moments dans votre conversation si variée et si intéressante. Je vois encore la grande salle dans laquelle , entourée de vos disciples , vous nous expliquiez tantôt les sciences humaines qui contribuent au bonheur de ce monde , et tantôt les rapports admirables qui unissent l'homme à son Créateur. Dans ce petit berceau , au fond du jardin , je vous faisais part de mes joies d'enfant que rien ne troublait , car j'étais encore enfant dans ce temps-là ; et vous , mêlant toujours sans que je m'en aperçusse une aimable morale à vos discours , vous formiez insensiblement à la vertu mon âme toute simple et ne sachant rien des dangers du monde que par les utiles préventions cpie vous chercbiez à lui inspirer. Et nos jours de
fêtes que vous saviez embellir chaque année par quelque ebarme de plus ; et nos promenades dans le grand pré ; et ces couronnes de fleurs qui passaient de nos mains sur le front de Marie dans la petite chapelle du bosquet!... Oh! qui pourrait Oublier tant de choses et quand on les a perdues , n'est-ce rien de s'en souvenir ?
Croyez-le bien , ma bonne mère , c'est là que je suis encore tous les jours par mes pensées; vous ne sauriez croire combien de fois je songe à ces chers objets. Qui pourrait me les rendre1 Je n'ose y prétendre , et cependant je les désire aussi ardemment qu'avant de les posséder. Je le sens : il fut un temps où j'étais heureuse, et je n'ai jamais apprécié mon bonheur comme depuis que je ne l'aï plus. Hélas ! si je l'avais encore , j'aurais bien des choses à vous dire ; et ce ne serait plus de ces < onfidences d'un moment , mais des épanebements ilnut je sens le besoin et que vos conseils me i ni iraient si utiles... Oui, vous me l'aviez dit, et je L'ai compris surtout depuis (pie je vous ai quit tée : la vie est pleine de changements qui froissent le cœur, et plus on s'avance dans cette carrière ihflieile , plus on reconnaît qu'il est bon d'en touiIki le but. Priez pour moi, ma lionne mère. N'oubliez pas qu'une de vos enfants se désole et a besoin de secours. Si je l'avais osé, il va longtemps que je vous aurais dit toutes mes peines;
i.IS TROIS VOCATIONS.
personne ne les sait que ceux qui pourraient les
;uérir !...
Malgré tout, je vous promets de n'être plus en retard avec vous pour notre correspondance : j'y trouverai certainement une foule d'avantages , et peut-être celui de pouvoir vous ouvrir mon cœur. Comptez sur lui ; et si vous voulez bien me répondre, soyez assurée que , ne pouvant ajouter à ma reconnaissance pour vos bontés d'autrefois , je n'en sentirai pas moins tout ce que vous faites encore pour votre
Alodie de Yilliek.
LETTilE II
Madame Sainte-Sophie à yilodie.
De N... 13 août 1831.
Je vous reconnais aujourd'hui , ma chère fille , à l'empressement qui a dicté votre lettre. Jeu ressens une véritable joie , car elle me prouve , comme vous le dites, qu'en effet vous ne devez rien perdre de mon amitié. Cependant , faut-il vous le dire, ou plutôt ne l'aurez-vous pas prévu, même eu écrivant : je ne puis me défendre , après cette lecture , d'un sentiment de peine qui me cause parfois une profonde tristesse.
Que veulent dire ces derniers mots, ces moitiés
de confidences qui répandent sur toute votre lettre un air de mystère et de restriction? D'où viennent les inquiétudes dont vous semble/, agitée, et ces tristes préoccupations qui paraissent vous accabler: Oue de plaintes en si peu de lignes!... Lesavez-vous ainsi prodiguées pour me faire partager votre douleur , ou vous seriez-vous plu à nie chagrinei inutilement , en me laissant croire que vous nYt< s pas heureuse? Je ne sais à laquelle de ces conjectures m'arfêter. Vous seule, si vous m'aimez, pourrez me le dire.
Alodie, vous savez que je vous ai toujours aimée; le nom de mère, que vous me donniez autrefois et que je viens de retrouver encore sous votre plume, m'a laissé, du moins je l'ai cru, bien des droits sur votre cœur. Je n'oublierai jamais le jour où vous me priâtes de prendre pour vous l< sentiments de celle que Dieu vous enlevait dans un âge si tendre ; et vous savez que j'ai tenu n. promesses d'alors. Ne soyez donc pas surprise nia chère fille , si je reprends ici le langage que souvent je vous fis entendre , et qu'en vous adressant de nouveaux conseils, je réclame comme un< dette toute la confiance que je mérite de vous. Ce peu de mots ne vous en dit-il pas assez ? et déjà ne craignez-vous pas que je n'aie pénétré votri secret ?...
autrefois j'ai vu le monde; je m'y suis trouvée assez longtemps engagée pour savoir combien di
dangers y menacent une jeune personne. Que de fois j'ai béni le Seigneur de m'avoir alors donné cette crainte extrême de lui déplaire qui seule pouvait être ma sauvegarde ! Mais cette crainte est-elle la vôtre aujourd'hui , mon enfant ? Je suis portée à le croire , si je considère comment vous me parlez de cette religion qu'il est si doux de comprendre. Néanmoins ( pardonnez à une amie qui ne sait point vous dissimuler ses inquiétudes ) , les principes solides que vous aviez puisés avec nous dans les saintes règles de la piété vous protégent-ils encore de toute leur force ? Votre cœur si bon , et par là même trop facile peut-être , se méfie-t-il assez de ses dispositions secrètes pour s'entourer de toutes les précautions nécessaires ; et ne jouez-vous pas son repos contre des illusions dont vous ignorez les funestes conséquences ? Vous vous rappelez que de fois j'ai voulu vous prémunir contre les écueils de votre imagination, que d'exemples je vous ai cités des ravages qu'elle peut faire dans votre âme. Oh ! je vous le répète maintenant avec une nouvelle force et un plus tendre intérêt : veillez sur vous , et craignez qu'à l'âge où l'on lève le bonheur , le vôtre ne soit imaginaire. Vous voyez bien , ma chère Alodie , quelle est ma pensée ; mais je ne veux pas vous laisser croire que je pousse trop loin mes appréhensions : elles sont toutes conformes à ce que je sais de vous , c'est-à-dire qu'en vous supposant quelque attache-