‹ Les trois vocationsChapitre 6 sur 18 · L... 18 août · texte numérisé non relu

L... 18 août

Quoi , ma bonne mère ! y avez-vous bien pensé , et puis-je croire que c'est à moi que vous écrivez ? Et vous m'avez devinée, dites-vous? et je pourrais

vous laisser une heure de plus dans une erreur si étrange! Oli ! zion... je vous ai à peine lue, et aussitôt je veux, vous détromper. Votre jugement sur mon compte m'intéresse trop, et je vais compter les minutes d'ici au jour où cette lettie vous parviendra. Pour abréger , sachez donc bien vile ce qu'il faut penser de moi , et combien \<>n~ ave/, fait de jugements téméraires.

Non , Alodie n'a point le mal que vous lui supposez. Son cœur est tranquille, malgré ses agitation^ et ses peines ; elle le possède toute seule , ou plutôt elle le garde pour un objet qui n'est pas celui que vous croyez , et qui doit seul le remplir. Voilà que je m'explique déjà plus ouvertement (pie je ne voulais d'abord ; j'aurais dû vous laisser en suspens pour me venger un peu de votre petite guerre. Mais je le vois encore , avec vous je ne puis vouloir (pie la paix. Apprenez donc ce < £ 1 1 1 va bien vous étonner peut-être : vivre solitaire et retirée, chercher le bonbeur quelque part où il ne soit troublé par

aucune chose du monde un cloître , une cellule ,

voilà l'objet de nus vœux , voilà ce que tous les jours je demande.

C'est là toute Y inclination , tout Yaltacliemcnt <|ue vous me reproche/, avec un ton quelque peu sévère, mais aussi , je l'avoue, avec une réserve d'expressions qui ne peut venir que d'une amie véritable. Je ne suis donc point fâchée contre vous. J'éprouve maintenant qu'au sentiment de

déplaisir que me causaient vos soupçons en succède un autre tout différent , comme si je triomphais de n'avoir pas été coupable.

Il est vrai , vous m'aviez souvent exhortée à me méfier de moi-même, et je m'en suis souvenue depuis le jour de notre séparation , jour où je pleurai tant , comme si j'eusse pressenti mes chagrins à venir. Oh ! comment pourrai-je vous raconter tout ce que j'ai souffert! Un an s'est passé tout entier pour moi dans de grandes peines. J'ai souvent songé à vous , jalouse de votre bonheur , et conjurant le ciel de ne pas m'en priver. Mais les difficultés qui d'abord m'avaient paru surmontables se multiplient chaque jour. Mon père (vous en seriez-vous doutée?) mon père qui m'aimait tant, que vous avez vu pour moi si plein de tendresse , ne consent pas à mes désirs : il s'élève avec force contre mes projets , il blâme ce qu'il appelle un coup de tète , il veut que je me jette dans le monde dont les plaisirs m'ennuient et qui ne peut nie détourner de mes résolutions. Mais c'est un parti pris au fond de mon âme; je ne fléchirai point devant des exigences qui me semblent injustes , et il faudra bien que l'on cède , si je ne cède pas. Jusqu'à présent tout a été employé pour me vaincre : supplications de nos parents , conseils de quelques amies qu'on avait mises dans la confidence , cadeaux précieux , voyages et distractions de toutes sortes, rien n'a été oublié ; c'est au point que j'en ris quel-

quefois en moi-même , dans la pensée que tant de frais ne réussiront pas envers une ingrate, et que pour me vaincre , comme nous le chantions à N..., il faut bien d'autres armes. On a même parlé de me marier , et l'on ne manquait pas de me vanter la fortune et les qualités personnelles du prétendant Je crois bien, par exemple, que le bon

jeune homme ne savait rien des démarches qu'on faisait pour lui, ou il a parfaitement joué son rôle d'ignorant ; et c'est à merveille, puisqu'il devait s'attendre à un refus. Ce refus a rebuté quelque peu l'obligeante cousine qui m'entretenait de cette grande affaire : il n'en est plus question , grâce à Dieu , jusqu'à ce que mon père se charge en personne d'une nouvelle proposition qui n'ébranlera pas ma fermeté. D'ailleurs , indépendamment de la répugnance que je me sens pour toute autre vie que la vôtre , ma bonne mère, je ne me déciderai pas facilement , je crois , à prendre un parti qui offre en même temps de si nombreuses chances pour ou contre ceux qui s'y engagent. Cela me fait penser à cette pauvre Yalentine , dont j'ai reçu une lettre il y a quelques jours , et qui m'annonce qu'elle va bientôt vous écrire : elle a , autant que moi peut-être , besoin de vos avis.

Je n'en dirai pas plus aujourd'hui : il me tarde que vous ayez cette réponse ; je vous écrirai i pendant encore demain. J'espère avoir le tcni, de vous entretenir plus au long de tout ce qui va x-

cupe. J'avais pourtant résolu de ne pas vous ei> parler, clans la crainte qu'on ne crût ici que vous avez influencé ma détermination. Voilà le véritable motif de mon silence avec vous. Mais à présent, que m'importe? ce sont vos pensées (pie je réclame, c'est votre ancienne amitié dont je cherche une nouvelle preuve dans l'intérêt que vous prendrez à mon sort. De grâce, ma bonne mère, trouvezmoi auprès de vous un petit coin où j'oublie toute la terre pour n'y voir que Dieu et mon salut, où je me trouve heureuse d'une paix que rien ne me ravisse, où le monde ne puisse plus me poursuivre et ni'atteindre. Là, sans doute , je n'oublierai cependant pas ceux que je laisserai derrière moi dans le chemin cpie j'aurai quitté : je prierai pour celui qui met aujourd'hui tant d'entraves à mes vœux ; pour mon bon frère , plus heureux que moi et qui me console de temps à autre; pour Constance , qui n'a pas changé ; pour Valentine qui n'est plus la même, à son cœur près, puisqu'elle nous aime toujours vous et moi ; enfin , pour vous à qui je

devrai tout Voyez , il me semble que tout est

consommé, et que je suis Ursuline. Hélas! non , pas encore ; mais quelque chose me dit qu'un jour viendra... Adieu , soutenez-moi , par charité. Adieu encore.

Toujours votre Alodie.

leïthe iv. 13

De la même à la même.

57 août 1831.

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