CAHIER
« J'ai dit cela afin que, lorsque le n sentiment de ma misère se réveille, » et que ma laiton me paraît comme » tout obscurcie et rouverte de lénè- )i lues, je me cherche et je tâche de <• me trouver moi-même dans ce pa- » pier écrit de ma main. »
(Ste ThÉUKSE, S MI médit.
après U communion.)
24 mai 1S3I....
Ce matin j'ai eu le bonheur de communier : aujourd'hui est la fête, de mon père, qui ne se doute pas combien j'ai prié pour lui. Rentrée dans ma chambre, je me suis livrée encore malgré moi à mes tristes pensées; puis, réfléchissant tout-à-coup que j'avais promis d'être plus raisonnable , j'ai pris un volume de sainte Thérèse où se trouvent les méditations qu'elle écrivit pielq après ses
communions. J'y ai retrouvé ce courage qu'elle demandait , aussi elle , dans ses afflictions d'un autre genre. Mais j'ai été frappée surtout des paroles que je viens de transcrire , et la pensée m'est venue d'écrire , comme la pieuse réformatrice du Carinel , mes sentiments , mes affections , mes craintes , mes espérances. En jetant un regard silice qui s'est passé ici depuis mon retour de N..., j'ai cru qu'il ne serait pas inutile d'y tracer aussi quelques souvenirs. Plus tard , quel que soit l'avenir que la Providence me réserve , je relirai ces lignes que personne autre ne verra jamais ; et si parfois je me sentais plus faible dans le bien , je puiserais des forces dans cette lecture , comme j'y trouverais de puissants motifs de persévérance , en me rappelant tout ce que j'éprouve aujourd'hui de consolations et de repos.
O mon Dieu , qui voyez le fond de mon creur , recevez toutes ces pensées. Pas une seule , Seigneur , pas une ligne même, pas un mot enfin qui ne soit pour vous. Au milieu des plus grandes peines que j'aie encore supportées de toute ma vie , c'est de vous seul que me viennent d'inexprimables douceurs. C'est vous qui me soutenez en m'éprouvant, et je vois dans cette conduite de votre Providence sur moi des desseins que vous manifesterez plus tard au grand jour. Tout me le dit : c'est votre voix qui m'appelle, et vous savez si mon cœur vous répond!..
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C'est au mois de septembre 182Q que j'ai laissé mes bonnes Ursuhnes de N... Près de deux ans se sont donc évanouis entre elles et moi. Hélas ! j'aurais voulu toujours y rester ; et quand mon cœur se resserrait tant au jour de mon départ, c'était un trop sur présage des tourments cpii m'attendaient ailleurs. Tout ici, en effet , me parut étranger et me devint bientôt à charge. Outre que je n'y étais jamais demeurée aussi longtemps sans ma mère , dont le souvenir me lit à plusieurs reprises verser lien des larmes, je n'y avais plus mes pieuses institutrices à qui je devais tant , et surtout ma bonne dame Sainte-Sophie qui m'avait été une autre mère et que je ne puis plus nommer que de ce nom. Souvent je me suis surprise alors à penser à elle au point d'en être tout absorbée. En effet , elle me fut si excellente , elle savait si bien former tous mes penchants , et son aimable piété avait tant contribué à nu: faire aimer nos pieuses habitudes! Oh! heureuses celles que le Seigneur a confiées à de telles mains !
C'est à elle que j'ai dû de savoir apprécier la religion qu'on dénature si souvent dans le inonde parce qu'on ne la connaît pas assez. Madame Sainte- Sophie s'est attachée à m'en donner des idées justes, c'est-à-dire grandes et par conséquent durables. Elle m'a fait comprendre (pie , si la religion est vraie, nous ne pouvons la pratiquer trop parfaitement; que la pensée de Dieu doit réveiller en nous
un sentiment profond d'amour , de reconnaissance, de dévoûment; que les hommes ne le servent mal que parce qu'ils l'ignorent , et que l'étude attentive des vérités révélées par Notre-Seigneur a pour conséquence nécessaire une inébranlable conviction : et de là ce que nous appelons la piété , ou l'accomplissement exact et sévère , mais doux et consolant , des préceptes et des conseils de L'Evangile. Quand on a vu pendant huit ans toutes les vertus appuyées sur une telle base , et pratiquées dans l'union la plus touchante par trente personnes qui ne se sont jamais démenties , vivant dans la perfection chrétienne sans minuties ni scrupules , soumettant leurs volontés à celle d'une seule qui n'en abuse jamais , se faisant pauvres par l'abandon des richesses ou de l'aisance , enfin renonçant à tout ce qui flatte la nature pour suivre de plus près Celui qu'elles aiment par-dessus tout : oh ! oui , quand on a vu tout cela , on est bien forte ; on a pour soi la théorie et les exemples ; et quelque part qu'on se trouve , quelque vocation qu'on ait reçue du ciel , il faut être chrétienne et pieuse ou renoncer à la raison.
Mais , mon Dieu , que cette raison a besoin d'être secourue ! Que le monde a de dangereux attraits ! Je conçois , malgré le dégoût que vous m'avez donné pour toutes ces folies , qu'on peut s'y laisser prendre quand tout s'efforce de nous y entraîner. Grâces soient à vous, qui n'avez pas encore voulu
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fjuo je cède , et dont la grâce nie soutient .si puissamment ! Sans un secours surnaturel, trouverais-je en moi tant de force et de résolution !
A peine sortie de pension , mon père crut devoir me produire , et je fus accueillie partout avec un intérêt marqué : on se rappelait cette petite lilU qu'on avait vue si jeune et si folâtre quelques années auparavant , et que sa taille développée, un ton formé par l'éducation, peut-être aussi certains autres avantages dont on lui parlait beaucoup t ! op. avaient rendue depuis une tout autre personne. J'avoue que les égards et les flatteries auraient pu me faire tourner la tète, si je ne m'étais pas rappelé souvent les leçons de madame Sainte-Sophie. Dieu me fit la grâce de craindre le mauvais ange de l'orgueil , et ce fut en me jetant dans les bras de l'un que j'évitai les pièges de l'autre. Pour mon père, qui ne devinait pas mes dispositions , il s'enivrait bien plus que moi de la fumée qu'on prodiguait à sa fille ; sa tendresse l'aveuglait parfois jusqu'à y joindre lui-même des louanges qu'il aurait sans doute désapprouvées dans tout autre père : c'est que le sentiment peut ('garer tous les hommes, et que les bons cœurs devraient le plus s'en méfier. S'il est tics faiblesses que Dieu pardonne , celle-là, je le crois, doit être du nombre. Pour moi, je ne pressentais pas encore tout ce que j'en devais souffrir bientôt. L'hiver me surprit avec son inévitable et insipide cortège de bals . de dîners et de
spectacles. On commença par faire des projets , on régla les jours de réunions; ce devait être admirable, et chacun s'extasiait d'avance, excepté moi. Je cherchais au contraire , dans toutes les ressources de mon esprit , comment je concilierais tant de choses opposées : la danse et les théâtres allaient peu avec les principes de ma conscience , et cette incohérence était d'autant plus marquée , qua sur cet article on ne m'avait rien dit qu'on ne m'eût clairement prouvé. Je dirai même qu'après ce que maintes personnes de bon sens et peu disposées à l'exagération en ont dit et écrit , je ne conçois guère qu'une jeune personne veuille en même temps lester chrétienne et ne pas renoncer à ces plaisirs. Malheureusement les mêmes enseignements n'avaient pas prémuni contre eux toutes celles de notre société : le plus grand nombre avait déjà dans plusieurs rencontres noté en mal mes prétendus scrupules ; deux seulement ne me blâmaient pas , mais protestaient contre ma conduite par la leur. Il fallait donc me borner à ne pas manifester trop ouvertement mes répugnances , et c'était entre mes sentiments et mon langage un combat qui me devenait singulièrement pénible.
Je vis qu'il fallait prendre un parti avant que les soirées commençassent. Tout cela s'était passédans les quinze premiers jours après mon arrivée , et je n'avais pas encore choisi mon directeur. Il m'avait semblé naturel de m'adressera M. le curé
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de Saint-Saturnin ; son titre de pasteur à mon égard commandait ma confiance autant que ses vertus la lui méritaient. Mais c'était déjà un vieillaid presque infirme, et qui ne pouvait plus dirigée sa paroisse que par le bien qu'il y avait lait. Ne sachant donc vers qui me tourner , je cherchai à me procurer des renseignements auprès de quelques-unes de mes nouvelles compagnes. Je crus pouvoir interroger en toute confiance deux d'entre elles qui m'avaient paru sympathiser davantage avec mes goûts et mes opinions. Mais fiez-vous à ces apparences!... L'une me répondit que tous les confesseurs lui semblaient bons , et cpie d'ailleurs elle parlait au sien à tout le moins une fois Van; l'autre, pour renchérir spirituellement sur la petite i spièglei ie qu'elle venait d'entendre , ajouta sur un ton d'indifférence affectée qu'e//e y allait au moins a Pâques humblement. J'avoue que je fus déconcertée, car je ne mêlai > guère attendue à pa— reille réponse ; cela me fit faire d'amères réflexions sur l'esprit du monde par rapport à la religion. Ce qui m'étonnait le plus , c'était d'entendre mademoiselle Hortense parler si légèrement du choix d'un confesseur , quand saint François de Sales avait dit, je ne sais plus <ni , qu'il fallait le choisir > ntre dix mille 1
(l) Saint François .le Sales a dit cela dan-; son excellent livre de I" 'Introduction à lu vie ck'votc , cl nous verrons
J'étais clone toujours dans mon ineci titude , cl une semaine se passa ainsi, non sans que j'éprouvasse un grand vide en me sentant éloignée de mes anciennes habitudes jusqu'à ne savoir où prendre des avis qui me devenaient indispensables. Enfin , lasse de cet état pénible , j'avais pris la résolution de le faire cesser en allant dès le lendemain à la paroisse consulter le premier piètre que j'y rencontrerais , lorsqu'un soir, étant seule au salon ou je lisais les lettres de Fénélon à Ramsay , on annonça M. l'abbé Derbigny. Mon père était sorti, et comme on avait dit à cet ecclésiastique qu'il ne devait pas tarder à rentrer, celui-ci avait consenti à l'attendre. Je vis donc entrer un homme dont le nom ne m'était pas inconnu , mais qui m'apparaissait pour la première fois , et qui avec son maintien grave et modeste , ses traits déjà vénérables et ses cheveux presque blancs , m'inspira dès l'abord un respect mêlé , je crois , d'un peu de trouble. J'avais entendu parler de lui comme d'un aumônier de la garde royale que la dernière révolution avait confiné à l'hospice central, et qui ne sortait de cette espèce d'obscurité où le jetaient ses saintes fonctions que lorsqu'il lui arrivait de porter quelquefois la parole au milieu d'un auditoire empressé de se rendre à ses instructions toujours fort goûtées. Après les
madame Sainte-Sophie expliquer plus tard le sens de cette parole. ( V. lettre XII.)
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premiers compliments et quelques mots sur mon porc qu'il visitait parfois afin de l'intéresser à des bonnes œuvres, il s'excusa d'avoir interrompu ma lecture. Je ne manquai pas de saisir cette occasion de diriger la conversation vers quelque objet moins frivole que la pluie et le beau temps , et je hasardai une ou deux réflexions sur ce cpie je venais (Je Lire. M. Derbigny y répondit par d'autres qui me parurent fort judicieuses; je m'aperçus bientôt à sa diction qu'il ne manquait pas plus de ces formes polies qui font L'homme agréable que de cet esprit orné qui attache par des observations saillantes et justes ; en un mot , quand mon père revint , j'étais déjà convaincue que je venais de n, 'entretenir avec un prêtre très-éclairé. Je ;rois que, d'après cette observation , je me serais déterminée à lui faire part de mes cas de conscience . nous lûmes interrompus trop tùt , à mon grand n gret. Le reste de la soirée s,' passa à discourir de choses et d'autres , et le bon aumônier se retira en laissant tout le monde content de lui.
Cette \isite me préoccupa jusqu'au moment de me coucher. Je me demandai si la Providence ne m'aurait pas envoyé cet homme comme celui qu'elle me destinait : cela pouvait être, et l'éloge qu'en lit mon père m'aurait portée à le croire. Mais j eus soin de me rappeler ce qu'on m'avait dit maintes lois. . de oe pas m'arrèter légèrement à une pre-
mière pensée sur quelque objet que ce fût (1). » Je voulus doue m'éprouver encore , et je me promis de chercher une autre rencontre où je pourrais me former un jugement mieux fondé.
Elle se présenta dès le lendemain. J'appris que M. Derbigny devait prêcher à St-Magloire (2). Ce n'était qu'à deux pas : j'y allai , accompagnée seulement de Louise (3). Déjà le prédicateur était monté en chaire et parlait depuis quelque temps. Jamais , qu'il m'en souvienne , je n'éeoutai plus attentivement un sermon , et vraiment , soit réalité ou prévention favorable , je ne remarquai rien qui ne me parût dit avec onction , avec dignité , et dans le feu d'un zèle apostolique. Tout était noble , mais simple et compréhensible : c'était une élocution facile, un style pur sans affectation, des comparaisons claires , des citations à propos , et par-dessus tout une douceur qui persuadait... J'en concluais que la veille je pouvais bien ne m'ètre pas trompée , et je priais Dieu d'achever de m'instruire.
Il y avait un quart d'heure que mon prédicateur avait quitté la chaire , et déjà tout le monde
(1) Et le saint auteur de \' Imitation a dit : « Il ne faut pas suivre d'abord tout mouvement qui paraît bon , mais il ne faut pas aussi rejeter d'abord celui qui paraît mauvais. » (Chap. XI, liv. 3.)
(2) C'est le nom de l'hospice dont M. Derbigny était aumônier.
(3) Femme de chamlue d'Alotlie.
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s'était retiré , à l'exception (l'une religieuse placée non loin d'un confessionnal; je pensais comment, je pourrais parler à M. Jk-rbigny, car je m'y sentais fort disposée. Tout-à-coup M. Derbigny se rendit à ce même confessionnal , et j'y vis entrer en même temps la bonne sœur. Alors je me résolus de ne pas laisser échapper cette occasion : je m'approchai doucement , et quand la sainte fille se retira, je me glissai à sa place , avant même que le prêtre eût songé à la suivre, .le me fis connaître avant tout , et lui demandai les conseils dont j'avais tant besoin, sans lui cacher quel sentiment de confiance m'amenait vers lui. Yoici à peu près ce cpi'il me dit : c'est (pi 'il fallait absolument éviter le théâtre, où tant d'objets devenaient dangereux où les passions trouvaient un aliment toujours plus nuisible, où tout entraînait vers le inonde au détriment de la piété et trop souvent aussi de la pudeur. Pour les bals , il m'avoua qu'il ne les condamnait point absolument, eu égard aux dispositions qiCil me reconnaissait et aux circonstances où je me trouvais alors ; que si quelqu'un ayant sur moi une autorité réelle tenait beaucoup à m'y voir aller, je pouvais céder sans bless-er ma conscience; mais il y mit quatre conditionsexpresses : la lrede danser le plus rarement possible ; la 2e d'éviter absolument la valse et les danses qui s'en rapprochent; la 3e de m'occuper de pensées chrétiennes et sérieust s pendant le bal; la 4e de m' examiner au retour sur les
fautes que j'aurais pu y faire. Avec ces précautions, je pouvais céder à mon père ; mais il ajoutait que je ne devais regarder en cette décision qu'une exception à la règle générale, et qu'un grand saint l'ayant donnée en une semblable occasion , il ne croyait pas tomber dans le relâchement en me la donnant à moi-même.
Je pris la liberté de demander quel était ce saint : c'était celui que j'aime le mieux , saint François de Sales (1). J'ai eu souvent à remarquer , depuis , que M. Derbigny connaissait beaucoup les pensées de ce grand évèque.
Ce soir-là je revins à la maison bien consolée : j'avais un gros fardeau de moins sur le cœur. Résolue de tenir la conduite qu'on m'avait tracée , et jbensant fréquemment à ce que j'avais entendu, je me promis d'attendre les circonstances pour faire valoir mes raisons.
J'attendis peu. Au milieu de toutes mes anxiétés, on avaitdisposé de toutes les soirées à venir, et tantôt monsieur , tantôt madame tel ou telle devait recevoir. M. de Villier avait aussi pris son jour, et cbez lui nécessairement Alodie devait faire les bonneurs. Une fois on parla du spectacle. Je ne dis mot jusqu'à ce qu'enfin , interrogée par mon père sur le silence que j'affectais de garder , j'avouai que je ne me croyais pas permis d'assister à ces sortes de
(1) Introd. à la vie dévoie, 3e partie , chap. 33.
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lètes, et que je lui demanderais de m'en abstenir. Là-dessus grande rumeur : il fallut s'expliquer ; heureusement je le fis avec L'accent de la conviclion, et je m'aidai de tels arguments que nies adversaires n'en purentopposerdesemblables.M.d'Erizal, qui d'abord m'avait combattue, se rangea lui-même bientôt de mon coté, et dit hautement qu'il fallait sur cet article laisser à chacun sa liberté de penser et d'agir. Mais au moins, ajouta-t-il, vous ne refuserez pas, Mademoiselle, d'accompagner M. votre père à nos bals. Non, lui répondis-je, car j'ai sur cela des instructions un peu plus larges ; les dangers n'y sont pas les mêmes , et il parait que la loi peut à cet égard se relâcher quelquefois de sa rigueur. J'userai de cette indulgence , s'il plaît à mon père , qui verra bien (Tailleurs qu'on peut être fort bonne Mlle sans aller voir jouer Robert le Diable ou Hernani.
On ne sut trop que répondre, et on me laissa tranquille. Je m'abstins donc de paraître au théâtre de tout L'hiver ; quand on y allait je restais seule à la maison, où je lisais toute la soirée quelque bon livre de littérature ou de religion. Quelquefois j'étais visitée par certaines de uos jeunes connaissances, forcées par les maux de ne ifs ou la migraine de renoncer pour un jour à la danse; et alors je me plaisais à leur recommander une patience bien payée (railleurs par les plaisirs qu'elles s'étaient procurés. Pour Les bals, il ne m'était pas
possible d'y échapper aussi facilement : quoique mon père eut la bonté de craindre de me gêner en m'y entraînant, je n'osais moi-même refuser trop souvent de l'y suivre ; mais , surtout quand il les donnait , il fallait bien faire contre fortune bon cœur.
Dieu seul a vu ce que je souffrais dans ces réunions bruyantes. Tout y concourait à me les faire détester : ce bruit confus que je hais partout ou je le rencontre ; cet éclat de toilettes étalées avec affectation partant de vaines gens ; cette ennuyeuse série de conqiliments qu'il faut essuyer du premier venu qui vous parle ; ces cérémonies qui ne finissent point , que sais-je? mille raisons , qui viennent toutes se résumer dans le vide que laisse en mon âme ce que tant d'autres appellent des délassements, me dégoûtèrent bientôt de ces importunités brillantes , et j'en vins à m'en trouver accablée, même lorsqu'on ne faisait qu'en parler.
Comment s'est-il fait, ô mon Dieu , que j'eusse de tels sentiments sur des choses qui flattent le plus grand nombre , et que ce qui sert à captiver ordinairement les jeunes personnes de mon âge ne m'ait paru dès ce temps cpie de frivoles illusions ? Comment pourrai je m'expliquer l'éloignement , puis le mépris que j'en concevais, et tant d'efforts que je fis pour éviter ce que tant d'autres recherchent ? O Seigneur , ce n'est que par vous : vous seul m'avez donné ces dispositions dont je vous
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rends grâce ; et quand la fortune et les biens de ce monde , les honneurs et les prévenances de mes inférieurs et de nies égaux devaient éblouir mon âme si jeune, si inexpérimentée , vous daigniez la ravir à tant de pièges , et lui faire sentir que ce n'était pas là le bonheur.
Parmi ces distractions qui se renouvelaient plus d'une fois chaque semaine, je recueillais cependant quelques leçons cpii ne m'étaient pas inutiles. Mes réflexions s'alimentaient de ce que j'avais vu, et je pensais quelquefois rpie du moins j'en retirais une certaine expérience : j'apprenais, en voyant comme on traite légèrement la religion dans ce qu'on appelle la société, à n'y penser qu'avec plus de respect; plus je voyais commettre de fautes, plus je me méfiais de moi-même , et je m'affermissais dans le bien à mesure que je le voyais plus rarement pratiqué. Il me semblait que je devais cette espèce de dédommagement à un Dieu qui n'était point assez connu, et qu'il me fallait tendre à plus de vertu ù proportion qu'on l'oubliait davantage. Au reste, ce plan de conduite dont je tenais singulièrement à ne pas me départir , je le devais à la direction de M. Dcrbigny , qui était devenu, de l'aveu même de mon père, L'intime confident de toutes mes pensées. Après notre première entrevue, j'étais retournée à son confessionnal , je lui avais ouvert tout mon cœur : il avait approuvé mes sentiments sur les dangers de ma position ; mais, tout en me rassurant contre
des appréhensions qui lui paraissaient excessives, il avait voulu que je nie fisse un devoir de ne pas trop contrarier mon père sur les choses dont il prévoyait que je n'aurais pas à souffrir. J'avoue quer tout en cédant, j'accusais parfois sa morale de n'être pas assez étroite; il fallait , pour lui donner raison dans mon esprit , que je fusse frappée de la persuasion qu'avec des sentiments bien chrétiens on peut, à la rigueur, échapper à des écueils contre lesquels je ne me risquais pas d'ailleurs sans pilote.
Ainsi se passèrent quatre grands mois qui me furent aussi longs qu'une année. Heureusement le carême vint mettre un terme aux hais , et les cendres rappelèrent tout-à-coup à une cinquantaine de dames de ma connaissance qu'il faudrait faire ses pàques , et qu'au préalable une conversion de six semaines n'était pas de trop.
Ainsi donc tout rentra dans l'ordre. Aux danses et aux folies succédèrent les bonnes œuvres et les sermons. Ces mêmes personnes, qui trouvaient tant de plaisir à danser jusqu'à trois heures du matin ou à rire des niaiseries d'un acteur , furent tout-àcoup visiter les pauvres , se réunirent afin de travailler pour eux , se trouvèrent exactement aux instructions de chaque soir dans leur paroisse. C'était là un hommage éclatant rendu à la religion par des âmes qui tenaient au monde ; mais je n'admire pas moins comment on peut s'aveugler sur tant d'inconséquences , et entendre froidement condamner dans la chaire ces mêmes plaisirs qu'on
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a poursuivis naguère avec tant d'ardeur. Je ne sais , mais les pauvres et les prédicateurs doivent se trouver bienheureux qu'il y ait encore un carême.
Quoi qu'il en soit, cette transition subite de tant de vanités à des choses si sérieuses opéra en moi une utile diversion : je me trouvais plus gaie , je me sentais un contentement intérieur qui nie rappelait, encore les beaux jours de ma pension. Rien ne m'empêchait de suivre régulièrement les exercices de dévotion qu'on donnait chaque jour à St-Saturnin, et ce genre de vie me plaisait fort. Ces habitudes tranquilles et douces laissaient dans mon âme un calme indicible ; surtout quand j'avais eu le bonheur de me confesser ou de communier , j'étais toute pleine d'une paix que je ne puis décrire.
A cette époque arriva ici une cantatrice dont le nom est européen. Elle donna un concert , et il fallut l'entendre. J'aime beaucoup la musique ; mais , dans le temps de pénitence où nous étions , je me serais volontiers passée de celle-là. Je le regardais même très-convenable , car nous touchions à la semaine sainte, et j'aurais voulu me recueillir tout entière dans les mystères de notre foi. Cependant , forcée encore de céder au torrent . bon gré mal gré , j'allai au concert. Je ne crois pas, je l'avoue , qu'on puisse mieux disposer de sa voix que ne le fit cette femme. Je sentais en l'écoutant qu'il était facile de se laisser prendre à un tel piège, et
d'en aimer beaucoup plus ce genre de délassement. Cette mélodie d'une voix enchanteresse, ces accents d'une musique voluptueuse qui pénètre jusqu'au fond du cœur, l'énervé, le captive et finit toujours par triompher de lui , l'accoutument peu à peu à préférer le plaisir à la vertu. Je me disais tout cela, ou plutôt , disons mieux, je le sentais, et j'avais besoin d'élever mon âme vers Dieu , de penser à lui avec effort , pour ne pas me laisser vaincre par un sentiment indéfinissable qui m'eût infailliblement attachée à ce que je voulais combattre. Oh ! qu'il faut bien peu se connaître , ou beaucoup s'étourdir, pour ne pas condamner le théâtre, où tant d'objets réunis à la magie de tant d'instruments sont si capables d'altérer la simplicité du cœur !
Revenue ici , ces pensées ne me quittèrent pas ; elles m'étaient assez ordinaires chaque fois que je venais d'assister à une de ces séances que je maudissais si cordialement. On me faisait même la guerre sur ce qu'on appelait mon humeur noire : mon père m'accusait de n'être pas aimable , et plus d'une compagne de mon âge riait de ma sagesse prématurée. Ce soir-là , plus préoccupée encore , je ne pus me distraire des réflexions qui m'avaient frappée ; je ne répondais qu'à demi-mots aux témoignages d'admiration qu'excitait le talent de la cantatrice , et je ne savais pourquoi il me tardait de rester seule pour me livrer à moi-même
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tout à loisir. Enfin je fus libre; on se sépara, et je me retirai dans ma chambre , où je me jetai à genoux pour faire ma prière : là je songeai encore à ce qui venait de se passer , je calculai combien il y avait loin de ce que le inonde promet à ce qu'il tient ; quelquefois en pension je m'étais figuré que je trouverais des plaisirs purs, quand j'aurais une liberté désirée de moi comme de tant d'autres , et déjà je me voyais détrompée par une triste expérience de la vanité de tous ces plaisirs. Mille idées confuses se croisaient dans mon esprit ; j'avais le cœur gros et les yeux pleins de larmes ; penchée immobile sur mon prie-dieu , je regardais , sans pouvoir m'en détacher, ce crucifix d'ivoire que m'a donné ma bonne Sainte-Sophie : cette vue ajoutait au contraste que je trouvais entre le christianisme et le grand nombre des chrétiens , puis naturellement me reportait vers les lieux d'où me venait ce précieux objet. Hélas ! me disais-je , pourquoi ne suisje plus là-bas avec mes premières amies , avec cette mère que j'y avais , avec toutes ces Ames vertueuses qui du moins ne savaient que m'édiiier ! Alors j'étais heureuse : pas une peine , pas un soupir. Oh ! Seigneur, que ne suis-je encore avec elles ! N'y pourra i-je donc jamais retourner?....
Cette dernière pensée m'arrêta. Je venais de faire à Dieu une interrogation dont j'entendis aussitôt la réponse au fond de mon âme, et cette réponse je ne sais ici comment l'exprimer ; mon souvenir en est
plein , sans que des paroles me suffisent pour la vendre. Ce n'était pas nue voix intérieure comme on en peut entendre quelquefois dans certaines perplexités de la conscience ; ce n'était pas non plus un sentiment vif et subit qui nous dirige vers une détermination longtemps indécise : c'était je ne sais quoi de doux et de persuasif qui pénétrait bien avant dans mon cœur , et y retentissait comme une promesse pour l'avenir. Et tout cela se passa en beaucoup moins de temps que je n'en mets à l'écrire. Mais comment dirai-je ce que je ressentis dans ce moment ? Je restai plongée dans un abîme de pensées qui se succédèrent à l'infini , remplirent mon imagination et l'agitèrent , sans cependant la fatiguer le moins du monde. J'éprouvais une jouissance ineffable à m'y arrêter , et toutes mes réflexions venaient se confondre dans cette idée fixe , mille fois reproduite : Oli! mon Dieu ! si je pouvais être religieuse !
J'ignore combien de temps durèrent ces préoccupations, qui se seraient encore prolongées si Louise n'était venue m'avertir qu'il était onze heures, et que sans doute j'oubliais de me coucher.
Je me couchai donc, mais je ne m'endormis que sur lematin ; mon esprit n'avait pu se dessaisir de son nouveau penchant, et même dans mes quelques heures de sommeil mon imagination frappée m'offrit encore toutes les formes d'une heureuse réalité. Il en fut ainsi pendant les trois ou quatre
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jours qui suivirent. Partout cette inspiration m'accompagna ; elle me jetait dans une rêverie involontaire , et maintes fois , dans ce court intervalle , je m'aperçus que mon père m'observait sans rien dire et semblait rêver à son tour. Peut-être me croyait-il captivée par quelque chimère bien différente , et qu'il aurait préférée à ce qu'il a depuis appelé de ce nom.
Cependant cet état d'application continuelle à un même objet ne pouvait se soutenir : l'imagination est comme toutes les autres facultés de l'intelligence ; elle ne se lasse que la dernière , il est vrai , mais une trop vive exaltation ne lui est pas naturelle , et l'habitude même d'y céder la ramène bientôt à son calme ordinaire. C'est ce qui m'arriva; et, par un de ces retours qui ne sont pas non plus sans exemple , le premier sentiment que je reconnus en moi après ces agitations si douces fut la crainte de m'ètre trompée et de n'avoir cédé qu'à une passagère illusion. ÏMe voilà donc agitée en sens contraire , et je m'attachais d'autant plus à ces nouvelles inquiétudes que mes premières espérances m'avaient procuré plus de bonheur. De là un combat assez pénible dans lequel l'une ou l'autre de ces deux pensées triomphait alternativement. Au milieu de ces anxiétés , le seul parti à prendre était d'aller consulter 31. Derbigny. Malheureusement le digne piètre était malade. Il fallut me résigner et attendre ; ce
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ne fut pas sans prier Dieu cent fois le jour de ni' éclairer et de m'iustruire. Oh ! combien je lui demandai avec ardeur de ne pas me tromper moi-même , et d'agréer la sincère volonté où j'étais de ne faire que ce qu il voudrait !
Seigneur , vous êtes admirable dans toutes les dispositions de votre Providence ! J'ai lu quelque part que vous aimez les âmes (1) , et j'en suis bien convaincue en voyant ce que vous avez fait pour la mienne et ce que vous lui faites encore tous les jours. Quand vous commencez à nous conduire dans une route plus étroite que celle du commun des hommes , nous sommes comme de pauvres aveugles ignorants du chemin qu'ils doivent tenir : nous n'apercevons point les voies où nous guide votre sagesse infinie ; nous nous étonnons de n'v rien comprendre , et quelquefois , hélas ! nous osons vous interroger de nos murmures. Mais vous , toujours bon et toujours adorable , vous nous poussez vers le but que vous connaissez ; à mesure que nous nous approchons , une secrète influence de votre grâce opère sur notre entendement ; peu à peu nos yeux se dessillent , et bientôt le grand jour nous laisse voir les précipices qui s'ouvraient sous nos pas et qui nous auraient engloutis, si votre main toute miséricordieuse ne nous
(1) Ces paroles se trouvent dans le livre de la Sagesse, chap. xi, v. 27. « Vous êtes indulgent envers tous , parce que tout est à vous , ô Seigneur , qui aimez les âmes. »
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eût prévenus contre les vaines ressources de notre prudence. Ainsi m'avez-vous dirigée, ô mon Dieu! Vous permîtes, vous prépara tez vous-même ces anxiétés qui nie désolèrent, afin qu'après elles mon jugemen t mieux formé se fixât plus mûrement. (À: conflit de mouvements opposés fit bientôt place au plus grand calme ; vous me conseillâtes vous-même à défaut du guide que je n'avais pas. et je m'accoutumai à penser sans trouble à mon avenir, nie confiant d'avance aux conseils que j'irais chercher auprès de M. Derbigny.
Dès qu'il me fut possible, j'y courus. Je déroulai toute mon âme à ce saint homme : j'aurais voulu qu'il y put lire comme j'y voyais de mes propres yeux; aussi je m'expliquai avec toute la clarté que je regardais comme indispensable dans une affaire de ce genre. Il me fit de son côté beaucoup de questions afin de mieux s'éclairer, et finit par me dire qu'il ne voyait rien à mépriser dans mes prétentions; que bien des vocations avaient commencé de la sorte ; que néanmoins il fallait peseï avec prudence les desseins de Dieu sur moi; que je ne pouvais pas les connaître encore , le penchant actuel (pie je ressentais pour l'état religieux pouvant être aussi bien une tentation de quelques jours qu'un attrait de la Providence. Selon lui , le meilleur moyen à prendre pour découvrir la vérité était «le m'éprouver encore, de ne rien dire à qui que ce lïit de mes sentiments, de prier beaucoup
l'Esprit saint , d'être fidèle à mes devoirs envers Dieu , et de lui protester chaque jour que je ne ferais jamais rien que selon sa volonté, pour sa gloire et pour mon salut. Il m'exhorta à ne penser à cette vocation qu'avec une grande indifférence , la remettant parfaitement entre les mains du Seigneur, et me soumettant d'avance à ce qu'il me ferait connaître plus tard.
J'ai admiré depuis la sagesse de ces avis : il fallait me garder contre l'ardeur de mon caractère, et lui opposer une sorte de froideur systématique à l'aide de laquelle mes réflexions devaient gagner nécessairement une fort utile maturité. Mais alors je ne devinai pas ce plan; je ne m'y soumis que par obéissance, sans chercher à en pénétrer le principe , et uniquement aûn que ma docilité me devînt un jour une garantie contre les reproches de ma conscience.
Cependant trois mois s'écoulèrent, et pas la moindre variation n'était venue me faire douter de moi-même. Je m'étais fait une règle de me confesser tous les quinze jours ; et, dans l'intervalle d'une confession à l'autre , M. Derbigny me permettait toujours plusieurs communions. Que j'étais heureuse quand ce bonheur m'arrivait ! Je ne pouvais m'empêcher alors de demander à Notre- Seigneur de m'entraîner dans quelque solitude où je demeurerais avec lui. Pour me désister de cette prière si formelle, il me fallait recourir à la règle