‹ Les trois voyages de Jacques Quartier au Canada en 1534, 1535 et 1540 [microforme]Chapitre 33 sur 82 · Chapitre KIT · texte numérisé non relu

Chapitre KIT

Comme le Capitaine retourna aux Navires et alla revoir l’Isle. La grandeur et nature d’icelle ; et comme il fist mener les dits Navires à la Rivière Saincte Croix.

Après que nous fusmes arrivés avec les barques aux dits Navires, et retournés de la Rivière Sainete Croix, le Capitaine commanda apprester les dites barques pour aller à terre à la dite Isle voir les arbres (qui sembloient à voir fort beaux) et la nature de la terre d'icelle; ce qui fut fait; et estant à la dite Isle, la trouvasmes pleine de fort beaux arbres, comme chènes, ormes, pins, cèdres et autres bois de la sorte des nostres, et parcillement y trouvasmes force vignes, ce que n’avions vu par cidevant en toute la terre ; et pour ce, la nommasmes L'Isle de Bacchus : (*) icelle Isle tient de longueur environ douze licuës, et est moult belle terre et unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, fors qu’il y a petites maisons où ils font pôcherie, comme par ci-devant est fait mention,

Le lendemain partismes avee nos dits Navires pour les mener au dit lieu de Ste. Croix, et y arrivames le lendemain quatorzième du dit mois, et vinrent audevant de nous les dits Donnacona, Taiguragny et Domagaya, avec vingt-cinq barques chargées de gens, lesquels venoient du lieu d’où étions partis, et alloient au dit Stadaconé où est leur demeurance : et vinrent tous à nos Navires faisans plusieurs signes de joie, fors les deux hommes qu’avions apporté, savoir : Taiguaragny et Domagaya, lesquels étoient tout changés de propos et de courage, et ne voulurent entrer dans nos dits Navires, nonobstant qu'ils en fussent plusieurs fois priés : de quoi eusmes aucune défiance. Le Capitaine leur demanda s'ils vouloient aller (comme ils lui avoient promis) avec lui à Hochelaga, et ils répondirent que oui, et qu'ils étoient délibérés d’y aller, et alors chacun se retira,

Et le lendemain quinzième du dit mois, le Capitaine accompagné de plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises et merches,

(*) Aujourd’hui L’Ile d'Orléans, à laquelle Quartier donne ici douze lieuës de long, après lui en avoir donné dix un peu auparavant. Voyez page 33,

pour plus seurement mettre les Navires à seureté : auquel licu trouvasmes entre autres les dits Donnacona, nos deux hommes, et leur bande, et se rendirent audevant de nous grand nombre des gens du pays, et lesquels se tinrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord du dit fleuve, sans qu'aucun d’eux vint environ nous, comme les autres qui n’étoient de leur bande faisoient, Et après que le dit Capitaine fut averti qu’ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, et furent vers eux sous la dite pointe, et trouvèrent le dit Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et autres, Et après s'être entre salués, s'avança le dit Taiguragny de parler, et dit au Capitaine que le dit Seigneur Donnacona étoit marri dont le dit Capitaine et ses gens, portoient tant de bâtons de guerre, (*) parce que de leur part n’en portoient nuls. A quoi répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisserait à les porter, et que c’étoit la coutume de France, et qu'il le savoit bien, Mais pour toutes ces parolles ne laissèrent le dit Capitaine et Donnacona de faire grande chère ensemble ; et lors apperçumes que tout ce que disoit le dit Taiquragny ne venoit que de lui et son compagnon ; car avant de partir du dit lieu, fisrent une assurance le dit Capitaine et Seigneur de sorte merveilleuse, Car tout le peuple du dit Donnacona ensemblement jettèrent et fisrent trois cris à pleine voix, que c’étoit chose horrible à ouïr ; Ct à tant prirent congé les uns des autres, et nous retirasmes à bord pour icelui jour,

Le lendemain seizième du dit mois, nous mismes nos deux plus grauds Navires dedans le dit hâble et rivière, où il y a de pleine mer trois brasses, et de basse eau demie brasse, et fut laissé le Gallion dedans la rade pour mener à Hochelaga. Et tout incontinent que les dits Navires furent au dit hâble et à see, se trouvèrent devant les dits Navires les dits Donnacona, T' aiguragny et Domagaya, avec plus de cinq cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, et entra le dit Seigneur avec dix ou douze autres des plus grands personnages, lesquels furent par le dit Capitaine, et autres, festoyés et reçus selon leur état, et leur fut donné aucun petits présents : et fut par Taiguragny dit au dit Capitaine que le dit Seigneur étoit marri dont il alloit à Hochelaga, et que le dit Seigneur ne vouloit point que lui qui parloit allast avec lui, comme il avoit promis, parce que la rivière ne valoit rien, A quoi fist réponse le dit Capitaine, que pour tout ce ne laisseroit y aller s’il lui estoit possible, parce qu’il avoit commandement dn Roy son maistre d'aller au plus avant qu’il lui seroit possible ; mais si le dit Taiguragny y vouloit aller, comme il l’avoit promis, qu’on lui feroit présent de quoi il seroit content, et grand’chère, et qu’il ne feroit seulement qu'aller voir Hochelaga, puis retourner, À

(*) Voulant parler de leurs armes.

‘asmes bande, LYS, et rd du es qui averti furent AN), ; T'ai- ACONn« ns de ondit ’étoit ss ces chère ny ne lieu, leuse, srent irent ’, rauds trois ns la vires s dits nnes t ou e dit pnné ue le neur mis, Line, qu’il ] lui voit ère, = À

DE JACQUES QUARTIER, or

quoi répondit le dit, Taguragny qu'il n'ivoit point ; lors se retirèrent en leurs maisons. É

Le lendemain dix-septième du dit mois, le dit Donnacona et les autres revinrent comme devant, ct apportèrent force anguilles et autres poissons, duquel se fait grande pêcherie au dit fleuve, comme sera ci-après dit ; et lorsqu'ils furent arrivés devant nos dits Navires, ils commencèrent à danser et chanter comme ils avoient de coutume ; et après qu’ils eurent ce fait, fist le dit Donnacona mettre tous ses gens d’un côté, et fist un cerne sur le sablon, et y fist mettre le dit Capitaine et ses gens ; puis commença une grande harangue, tenant une fille d'environ l'âge de dix ans en l’une de ses mains, puis la vint présenter au dit Capitaine, et lors tous les gens du dit Seigneur se prirent à faire trois cris en signe de joie et alliance, puis derechef présenta deux petits garçons de moindre âge lun après l’autre, desquels fisrent tels cris et cérémonies que devant. Duquel présent fut le dit Seigneur par le dit Capitaine remercié, Et lors Taiguragny dit au dit Capitaine, que la fille estoit la propre fille de la sœur du dit Seigneur, et l’un des garcons frère de lui qui parloit : et qu'on les lui donnoit sur l'intention qu’il n’allast point à Hochelaga ; lequel Capitaine répondit, que si on les lui avoit donnés sur cette intention, qu’on les reprit, et que pour rien il ne laisseroit à aller au dit Hochelaga, parce qu’il avait commandement de ce faire, Sur lesquelles parolles Domagaya, compagnon du di l'aiguragny dit au dit Capitaine, que le dit sieur lui avoit donné les dits enfans de bon amour, et en signe d’assurance, et qu'il estoit content d'aller avec le dit Capitaine à Hochelaga ; de quoi eurent grosses parolles le dit Taiguragny et Domagaya, dont apperçumes que le dit Taiguragny ne valoit rien, et qu ilne songeoit que trahison, tant par ce qu'autres mauvais tours que lui avions vu faire. Et sur ce le dit Capitaine fist mettre les dits enfans dedans les Navires, et apporter deux espées, un grand bassin d’airain, plain, et un ouvré à laver les mains, et en fist présent au dit Donnacona qui fort s'en contenta, et remercia le dit Capitaine, et commanda à tous ses gens chanter et danser : et pria le Capitaine faire tirer une pièce d'artillerie, parce que Taiquragny et Domagaya lui en avoient fait feste, et aussi que jamais n’en avoit vû nioui, Lequel Capitaine répondit qu'il en estoit content, et commanda tirer uue douzaine de barges avec leurs boulets le travers du bois qui estoit joignant les dits Navires et hommes Sauvages ; de quoi furent tous si étonnés qu'ils pensoient que le ciel fut cheu sur eux, et se prirent à hurler, et hucher si très-tort, qu’il sembloit qu’enfer y fut vuidé. Et auparavant qu'ils se retirassent, le dit Taiguragny fist dire par interposées personnes que les Compagnons du Gallion, lesquels éstoient en la

pare

Done pe pat. jrs

jm Mgr

rade, avoient tué deux de leurs gens par coups d'artillerie, dont se reti. rèrent tous si à grande haste qu'il sembloit que les voulussions tuer, Ce qui ne se trouva vérité : car durant le dit jour, ne fust du dit Gallion tiré artillerie,

Page 1