‹ Les trois voyages de Jacques Quartier au Canada en 1534, 1535 et 1540 [microforme]Chapitre 35 sur 82 · Chapitre V · texte numérisé non relu

Chapitre V

Comment le Capitaine et tous les Gentilshommes, avecque cinquante Mariniers par. tirent de la province de Canada, avecq le Gallion et les deux barques, pour aller à Hochelagu, et de ce qui fut veu entre-deulx sur ledict Fleuve,

Le lendemain dix-neuvième jour du dit mois de Septembre comme dit est, nous appareillasmes et fismes voile avecque le Gallion et les deux barques pour aller avecque la marée amont le dit fleuve, où trouvasmes à voir des deux côtés d’icelui les plus belles et meilleures terres qu’il soit possible de voir, aussi unies que l’eau, pleines des plus beaux arbres du monde, et tant de vignes chargées de raisins le long du fleuve, qu’il semble micux qu’elles y aient été plantées de main d'homme qu’autrement ; mais pour ce qu’elles ne sont ni cultivées ni taillées, ne sont les

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dits raisins si doux, ni si gros comme les notres, Pareillement nous trouvasmes grand nombre dé maisons sur la rive du dit fleuve, lesquelles sont habitées de gens qui font grande pêcherie de tous bons poissons selon les saisons ; et venoient à nos Navires en aussi grand amour et privauté qui si cussions été du pays, nous apportant force poissons, et de ce qu’ils avoient, pour avoir de notre marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs cérémonies et signes de Joie, Et nous étant posés environ à vingt-cinq licuës de Canada en un lieu nommé Achelacy, (*) qui est un Détroit du dit fleuve, fort courant et dangéreux, tant de pierres que d’autres choses, à vinrent plusieurs barques à bord, et entre autres y vint un grand Seigneur du pays, lequel fit un grand sermon en venant ct arrivant à bord, montrant par signes évidens avecque les mains et autres cérémonies, que le dit fleuve estoit un peu plus amont fort dangéreux, nous avertissant de nous en donner garde. Et présenta iceluy Scigneur au Capitaine deux de ses enfans à don, lequel prit une fille de l'age d'environ huit à neuf ans, ct refusa un petit garcon de deux ou trois ans, parcequ’il estoit trop petit. Le dit Capitaine festiva le dit Seigneur et sa bande de ce qu'il peut, et lui donna aucun petit présent, duquel remereia le dit Scignour le Capitaine, puis s’en allèrent à terre. Dempuis sont venus celui Seigneur ct sa femme voir leur fille jusques à Canada, et apporter aucun petit présent au Capitaine,

Dempuis le dit jour dix-neuvième Jusques au vingt-huitième du dit mois, nous avons été navigans à-mont le dit fleuve, sans perdre heure ni jour, durant lequel temps avons vu et trouvé aussi beaucoup de pays et terres aussi unies que l’on saurait désirer, pleines des plus beaux arbres du monde, savoir : chesnes, ormes, noyers, pins, cedres, pruches, fraines, boulles, saules, ozicrs, ct force vignes, (qui est le meilleur) lesquelles avoient si grand abondance de raisins, que les Compagnons en venoient tous chargés à bord, Il y à parcillement force gruës, cygnes outardes, oyes, cannes, alouëttes, faisans, perdrix, merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, scrins, linottes, rossignols, et autres oiseaulx, comme en France, et en grand abondance,

Le dit vingt-huitième jour de Septembre, nous arrivames à un grand Lac ct plaine du dit fleuve, large d'environ cinq ou six lieuës, et douze de long.(f) Et navigasmes ce jour à mont le dit lac sans trouver partout icelui que deux brasses de parfond également sans hausser ni baisser,

(*) Cet endroit est visiblement le Richelieu, qui n’est cependant éloigné que de 15 lieues ou environ de Stadaconé ou Québec.

() C’est le Lac Së, Pierre, auquel Quartier donne deux fois plus d’étendue qu’il v’en a réellement,

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s trou- Et nous, arrivans à l’un des bouts du dit lac, ne nous apparoissoit aucun

quelles | passage ni sortie ; (*) ainsi, nous sembloit icelui estre tout clos, sans au- J )issons cune rivière, et ne trouvasmes au dit bout que brasse et demie, dont nous

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convint poser et mettre l'ancre hors, ct aller chercher passage avecque

t de ce | nos barques,et trouvasmes qu’il y a quatre ou cinq rivières toutes sortantes u ciel, | du dit fleuve en icelui lac et venant du dit Hochelaga ; mais en icelles envi- | ainsi sortantes y a barres et traverses faites par le cours de l’eau, où il { *) qui d: ni y avoit pour lors qu’une brasse de parfond ; et les dites barres pas. icrres sées y a quatre et cinq brasses, qui estoit le temps des plus petites eaux autres de l’année, ainsi que vimes par les flots des dites eaux qu’elles croissent n en de plus de deux brasses de pic.

ue les Toutes icelles rivières cireuissent ct environnent cinq ou six belles } Aout Isles, (f) qui font le bout d’icelui lac, puis se rassemblent environ quinze senta lieuës à mont toutes en une. Celui jour nous fusmes à l’une d’icelles, où tune trouvasmes cinq hommes qui prenoient des bestes sauvages, lesquels "E de vinrent aussi privément à nos barques que s'ils nous eussent veus is toute leur vie, sans en avoir peur ni crainte; et nos dites barques arripetit vées à terre, l’un d’iceux hommes print le dit Capitaine entre ses bras, èrent et le porta à terre ainsi qu’il eust faist un enfant de six ans, tant r fille étoit icelui homme fort et grand. Nous leur tronvasmes un grand À

É monceau de rats sauvages (t), qui vont en l’eau, et sont gros comme u dit connils, et bons à merveille à manger, desquels firent présent au dit eure Capitaine, qui leur donna des couteaux et Patenostres pour récomip de pense. Nous leur demandames par signes si c'était le chemin de l 'CAUX Hochelaga, et ils nous répondirent que oui, et qu’il y avoit encore trois ches, journées à y aller, ) les- l 1s en . Chapitre VI, 4 mme Comment le Capitaine fist accoustrer les barques pour aller à Hochelaga, et laisser le

Gallion pour la difficulté du passage. Et comment nous arrivasmes au dit Hochelaga, us L et de la réception que le peuple fit à nostre arrivée. qi . Le lendemain vingt-neuvième de Septembre, nostre Capitaine voyant tout = qu'il n’estoit possible de pouvoir pour lors passer le dit Gallion, fist \ at © Quartier avait évidemment enfilé le Chenal du Nord, au lieu de prendre celui du Sud.

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(1) Ce sont les divers chenaux qui se trouvent entre l’Isle du Pas, l'Isle au Castor,

: L lPisle St. Ignace, l’Isie Madame, l’isie de Grâce, etles autres Isles au haut du Lac quil St. Pierre.

(+) Des Rats Musqués.

avictuailler et accoustror les barques, et mettre victuailles pour le plus de temps qu'il fust possible, et ue les dites barques en purent accuoillir, et se partant avec ieclles accompagné de partie des Gentils-hommes, Sa voir : de Claude du Pont-briand, Echanson de Monscigneur le Dauphin, Charles de Ia Pommeraye, Jean Gouyon, Jean Poullet, et vingt-huit marinicrs, y compris Macé Jallobert ct Guillaume le Breton, ayant la charge sous le dit Quartier des deux autres Navires, pour aller amont le le dit fleuve au plus Loing qu'il nous scroit possible ; et navigasmes de temps à oré Jusqu'au deuxième jour d'Octobre, que nous arrivasmes à Hochelaya qui est distant du lieu où estoit demeuré le Gallion d'environ quarante-cinq Heuës,(*) Durant lequel temps et chemin faisans, trouvasmes plusieurs gens du PAYS qui nous apportèrent du poisson et autres victuailles, dansans et menans grande joie de nostre venue ; ot pour les attraire et tenir en amitié avecque nous, leur donnoit le dit Capitaine pour récompense des couteaux, patenostres, et autres menues hardes, de quoi se contentoient fort. Et nous, arrivés au dit Hochelaga, se rendirent au devant de nous plus de mille personnes tant hommes, femmes qu'enfans, lesquels nous fisrent aussi bon accueil que jamais père fist à enfant, menans une Joie merveilleuse ; car les hommes en une bande dansoient, ct les femmes de leur part, et leurs enfans d'autre, lesquels NOUS apportèrent force poisson, et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jei.oient dedans nos dites barques, en sorte qu’il sembloit qu’il tombâst de l'air, Voyant ce, le Capitaine descendist à terre, accompagné de Plusieurs de ses gens ; et si tost qu’il fut descendu, s’assemblèrent tous sur lui, et sur les autres, en faisant une chère inestimable ; Ct apportoient les femmes, leurs enfants à brassées pour les faire toucher au dit Capi. taine, et aux autres qui estoient en sa ompagnie, en faisant une feste qui dura plus de demie heure, Et voyant le dit Capitaine leur largesse, ct bon vouloir, fist assooir ct ranger toutes les femmes, et leur donna certaines patenostres d'étain, et autres menues besongnes ; ct à partie des hommes des couteaux ; puis se retira à bord des dites barques pour Souper ct passer La nuit : durant laquelle demeura icelui peuple sur le bord du dit fleuve, au plus près des dites barques, faisans toute la nuit plusieurs feux et danses, en disant à toutes heures Aguiasé, qui est leur dire de salut et Joye,

(*) Quartier parait avoir laissé le Gallion à peu près vis-à-vis de Berthier 3 Mais on ne compte que quinze jicuës Pour se rendre de Berthier à Hochelaga, ou Montréal,

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DÉ JACQUES QUARTIER. 43 Chapitre VEX,

Comment le Capitaine ct les gentils-hommes ay ceque

vingt-cinq hommes bien armés et enbon ordre, allèrent à la Ville de Iloc hel:

ga, et de la situation du dit lieu.

Le lendemain au plus matin, le Capitaine s’accoustra, ct fist mettre ses gens en ordre pour aller voir la ville ot demeuranee du

dit peuple, et une montagne qui est jacente à la dite

ville, où allèrent avecque le dit Capitaine les gentils-hommes, et vinet mariniers, et laissa le parsus pour a dite ville de Hochelaga Et nous estans en chemin, le trou-

la garde des barques, et prit trois hommes de 1 pour les mener et conduire au dit lieu.

vasmes aussi battu qu'il soit possible de voir, en Ja plus belle terre et meilleure plaine : des chènes aussi beaux qu'il y en ait en forèt de France, rre couverte de glands, Et nous, ayant fait environ une licuë ct demie, (*) trouvasn

sous lesquels estoit toute la te es sur le chemin l'un des principaux Seigneurs de la dite ville de Hochelaa,avecque plusieurs personnes, lequel nous fist signe qu'il se falloit reposer au dit lieu près un fou qu’ils avoient fait au dit chemin. Et lors commença le dit Seigneur à f sermon ct preschement, comme ci-devant est dit être lour coutume de faire joye et Connoissance, en faisant celui Seigneur chère au dit Capitaine c$ sa compagnie ; lequel Capitaine lui donna une couple de haches et une couple de couteaux, avec une Croix ct remembrance du Crucifix qu’il lui fist baiser, ct lui pendit au col : de quoi il rendit grâces au dit Capitaine. Ce fait, marchamos plus outre, «

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+ environ demie lieuë de là commençames à trouver les terres labourées, et belles grandes

campagnes pleines de blé de leurs terres, qui est comme mil de B

résil, aussi gros ou plus que pois, (f) duquel ils vivent, ainsi que nous faisons de froment, Et au parmi d’icelles campagnes, est située ct assise la dite ville de Hochelaga,(t) près et joignante une Montagne qui est à l’entour d’icelle, bien labourée ot fort fertile : de dessus laquelle on voit fort loin. Nous nommasmes icelle montagne le Mont Royal. La dite ville est toute ronde, et close de bois à trois rangs, en façon d’une pyramide croisée par le haut, ayant la rangée du parmi en façon deligue perpendiculaire, Puis rangée de bois couchéz de long, bien oints ct cousus à leur mode, et est de la hauteur d'environ deux lances, porte ct entrée, qui ferme de la dite clôture yam quelles sont g

Et n’y a en icelle ville qu'une à barres, sur laquelle et en plusieurs endroits anière de galeries ct échelles à y monter, lesarnics de roches et cailloux pour Ja garde ct défense

* 1 Fa: Ÿ Pa" :: : : + s (*) Ce qui fait Voir; que Quarticr aurait pris terre audessous du Courant de Ste. Marie,

(t) Bled d’Iade.

(t) Montréal.

d’icelle, I1y à dans icelle ville environ cinquante maisons, longues d'environ cinquante pas au plus chacune, et douze ou quinze pas de large, toutes faites de bois, couvertes et garnics de grandes écorces et peluresdes dits bois, aussi larges que tables, bien cousues artificiellement selon leur mode; et par dedans icelles, y à plusieurs aires et chambres ; et au milieu d'icelles maisons y a une grande salle par terre, où font leur feu et vivent en communauté, puis se retirent en leurs dites chambres les hommes avec leurs femmes ct enfans, Et parcillement ont gréniers au haut de leurs maisons, où mettent leur blé, duquel ils font leur pain qu'ils appellent Curaconi, et le font en la manière ci-après, Ils ont des piles de bois, comme à piler chanvre, et battent avec pilons de bois le dit blé en poudre, puis l’amassent en pâte, et en font des tourteaux qu’ils mettent sur une pierre chaude, puis le couvrent de cailloux chaude, et ainsi cuisent leur pain en lieu ‘e four, Is font pareillement force potages du dit blé, et de fèves et pois, desquels ils ont assez : et aussi de gros concombres et autres fruits, Ils ont aussi de grands vaisseaux comme tonnes en leurs maisons, où ils mettent leur poisson, savoir : anguilles, ct autres qui sèchent à la fumée durant l'Eté, et en vivent en Hiver, et de ce font un gr 1 amas, comme avons vu par expérience, Tout leur vivre est sans aucun gout de sel, et couchert sur écorces de bois étendues sur la terre, avee mccantes couvertures de peaux, de quoi font leurs vêtemens, savoir : Loirs, Bièvres, Martres, Renards, Chatssauvages, Daims, Cerfs, et autres sauvagines ; mais la plus grand part d’eux sont quasi tout nuds.

La plus précieuse chose qu'ils aient en ce monde, est Esurgni, (*) lequel est blanc, et le prennent au dit fleuve en cornibots en la manière qui en suit. Quand un homme à desservi la mort, ou qu’ils ont pris aucun ennemi à la guerre, ils le tuent, puis l’incisent sur les fesses et cuisses, et par les jambes, bras et épaules à grandes taillades : puis ès lieux où est le dit Esurgni avalent le dit corps au fond de l’eau, et le laissent dix ou douze heures, puis le retirent à mont, et trouvent dedans les dites taillades et incisions les dits cornibots, desquels ils font des patenostres, et de ce usent comme nous faisons d’or et d'argent, et le tiennent la plus précieuse chose du monde, Il a la vertu d’étancher le sang des nazilles : car nous l'avons. expérimenté. Ce dit peuple ne

(*) Lescarbot en parlant de cet Esurgny, qui est évidemment une espèce de coquillage, nous dit : 4 C’est un mot Que j’ay eu berucoup de peine à comprendre ; «et que Belleforest n’a point entendu quand il a voulu en parler. Aujourd’hui, les ‘! Sauvages n’en ont plus, où en ont perdu je métier : car ils servent fort des “ Matachiuz (les grains de rassade) qu’on leur porte de France. *

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s’adonne qu'à labourage et pêcherie pour vivre ; car des biens de ce monde ne font compte, parce qu'ils n’en ont connoissance, et qu'ils ne bougent de leur pays, ot ne sont ambulatoires comme ceux de Canada et Saguenay, nonobstant que les dits Canadiens leur soient sujets, avec huit ou neuf autres peuples qui sont sur le dit fleuve,

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