‹ Les trois voyages de Jacques Quartier au Canada en 1534, 1535 et 1540 [microforme]Chapitre 39 sur 82 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

De la façon de vivre du Peuple de la dite Terre, et de certaines conditions, créances ct façons qu’ils ont,

Le dit peuple n’a aucune créance de Dieu qui vaille, car ils croyent dans un qu'ils appellent C udouagny ct disent, qu’il parle souvent à eux, et leur dit le temps qu’il doit faire. Is disent que quand il se courrouce à eux, qu’il leur jette de la terre AUX yeux, Ils croient aussi quand ils trépassent, qwils vont ès estoilles, puis viennent baissant en

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Phorizon comme les dites estoilles; puis vont en bonux champs verds, pleins de beaux arbres et fruits Somptueux. Après qu’ils nous eurent donné ces choses à entendre, nous leur avons remontré leur erreur, ct que leur Cudouagny est un mauvais Esprit qui les abuse ; Ct qu'il n’est qu'un Dieu, qui est au Ciel, lequel nous donne tout, et est Créateur de toutes choses, et qu’en cclui devons croire seulement ; Ct qu'il faut être baptisé ou aller en Enfer. Et leur fut remonstré plusicurs autres choses de notre Foy : ce que facilement ils ont creu, ct appelé leur Cudouagny Agoduja: (*) tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de les faire baptiser, et y sont venus le dit Seigneur, Taiguragny, Domagaya, avecque tout le peuple de leur ville pour le cuyder cstre : mais parceque ne sçavions leur intention ct courage, et qu'il n’y avoit personne qui leur remonstrast la Foy, pour lors fut pris excuse vers eux, et dit à Taiguragny ct Domagaya qu'ils leur fissent entendre, que nous retour nerions un autre voyage et apporterions des Prêtres et du Cresme : leur donnant à entendre Pour excuse, que l'on ne peut baptiser sans le dit Cresme : ce qu’ils crâûrent, Parceque plusieurs enfans ont veu baptiser en Bretagne. Et dela promesse que leur fist le Capitaine de retourner, furent fort joyeux, ct le remercièrent,

Le dit peuple vit quasi en Communauté de biens assez de Ia sorte des Brézilliens, et sont tous vestus de peaux de bêtes Sauvages, ct assez Pauvrement. L’Hyver, ils sont chaussés de chausses et souliers, et l'Eté vont deschauxs, Ils gardent l’ordre de mariage, fors que les hommes prennent deux ou trois femmes : ct dempuis que le mari est mort jamais les femmes ne se remarient, mais font le deuil de la dite mort toute leur vie, ct se teignent le visage de charbon pilé ct de graisse, comme lespaisseur d'un couteau, ct à cela Cognoist-on qu'elles sont veuves, Ils ont une autre Coustume fort mauvaise de leurs filles : car dempuis qu’elles sont d'âge d'aller à homme, elles sont toutes mises en une maison de bordeau, abandonnées à tout le monde de qui en veut, jusqu’à ce qu’elles aient trouvé leur parti, Et tout ce avons veu par expérience ; car nous avons vû les maisons aussi pleines des dites filles, comme est une escolle de garçons en France ; ct d'avantage le jeu de hazard selon leur mode tient às dites maisons, où ils Jouent tout ce qu'ils ont, jusques à la couverture de leur nature. Ils ne*sont point de grand travail, ct labourent leurs terres avec petits bois de la grandeur d'une demie espée, où ils font le bled qi’ils appellent Ozisy, lequel est gros Comme pois : ct de ce mesme bled en croit assez au Brézil, Parcillement,

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ils ont assez de gros melons et concombres, courges, pois et febves de toutes couleurs, mais non de la sorte des nostres. Ils ont aussi une herbe de quoi ils font grand amas durant l'Eté pour l’Hyver, laquelle ils estiment fort, et en usent les hommes seulement, en la facon qui ensuit, Ils la font sécher au soleil, et la portent à leur col en une petite peau de beste en lieu de sac, avecque un cornet de pierre ou de bois, Puis à toute heure, font poudre de la dite herbe, et la mettent à l’un des bouts du dit cornet, puis mettent un charbon de feu dessus et souflent par l'autre bout tant, qu'ils s'emplisseat le corps de fumée, tellement qu’elle leur sort par la bouche et les nazilles, comme par un tuyau de cheminée 3 ils disent que cela les tient sains 4 chaudement, et ne vont jamais sans les dites choses. Nous avons expérimenté la dite fumée, après laquelle avoir mis dedans notre bouche, semble y avoir de la poudre de poivre, tant est chaude. Les femmes du dit pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de quoy ils font grand fait, qu’au labour et autres choses, Et sont tant hommes, femmes, qu’enfans plus durs que bostes: car, dela plus grande froidure que ayons veu, laquelle estoit merveilleuse et aspre, venoient pardessus les glaces et neiges tous les jours à nos Navires, la pluspart d'eux quasi tout nuds; qui est chose incroiable qui ne le voit. Il prennent durant les dites glaces ct neiges grande quantité de bestes sauvages, comme Daims, Cerfs et Ours, Lièvres, Martres et autres, desquels nous apportoient, mais bien peu, parce qu'ils sont vilains de leurs vivres. Ils mangent leur chair toute crue après avoir été séchée à ln fumée, et pareillement leur poisson, À ce que nous avons connu et pu entendre de ce dit peuple, il me semble qu’il seroit aisé à dompter en telle facon et manière que l’on voudroit. Dicu par sa saincte miséricorde y veuille mettre son regard, Amen.

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