‹ Les trois voyages de Jacques Quartier au Canada en 1534, 1535 et 1540 [microforme]Chapitre 47 sur 82 · Chapitre XVIII · texte numérisé non relu

Chapitre XVIII

Comment le Seigneur Donnacona accompagné de Taiguragny et divers autres, feignans d’estre allés à la Chasse des Cerfs et autres bestes, furent deux mois absents, et à leur retour amenèrent grand nombre de £ens avec eux que n’avions

coutume de voir.

Durant le temps que la maladie et mortalité régnoit en nos Navires, se partirent Donnacona, Taiguragny, et plusieurs autres feignans aller prendre des Cerfs et autres bestes, lesquels ils nomment en leur langage Ajonnesta ct Asquenoudo, parce que les neiges estoient grandes, et que les glaces estoient jà rompues dedans le cours du Fleuve : tellement qu’ils pouvoient naviguer par icelui : et nous fut par Domagaya et autres dit, qu’ils ne seroient que quinze jours : ce que nous croyons ; mais ils furent deux mois sans retourner, Au moyen de quoi eumes suspection qu’ils ne se fussent allés amasser grand nombre de gens pour nous faire déplaisir, parce qu’ils nous voyoient si affoiblis, Nonobstant qu’avions mis si bon ordre en notre fait, que si toute la puissance de leur terre y eut esté, ils n’eussent sceu faire autre chose que nous regarder, Et pendant le temps qu'ils estoient dehors, venoient tous les Jours force gens à nos Navires, comme ils avoient de coutume, nous appportans de la chère

(*) C’est l’Epinette Blanche.

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frêche de Corfs, Daims, ct poissons frais de toutes sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l’aimoient remporter, parce qu'ils avoient nécessité de vivres pour lors, à cause de l'hiver qui avoit esté long, ct

qu'ils avoient mangé leurs vivres et estouremens, Chapitre XIX,

Comment Donnacona revint à Stadaconé avec grand nombre de peuple, et de ce qu’il 2e vint faire visite à notre Capitaine, feiguant être bien malade, ce qu’il fist ain que le Capitaine allast le voir,

Et le ving:-unième jour du mois d'Avril, Dom tyaya vint à bord de no Hires ceompagné de plusieurs gens, lesquels estoient beaux et puiss.. +, ct n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le Seigneur Donnacona serait le lendemain ve: u, et qu'il apporteroit force chair de Cerf et autre venaison. Et le lendemaiu arriva le dit Donnacona, lequel amena en sa compagnie grand nombre de gens du dit Stadaconé ; ne sçavions à quelle occasion, ni pourquoy, Mais, comme on dit en un proverbe, “qui de tous se garde ct d’aucuns échappe.” Ce que nous estoit de nécessité ; car nous estions si afloiblis, tant de maladies, que de nos gens morts, qu'il nous a fallu laisser un de nos Navires (*) au dit lieu de Saincte Crotx.

Le Capitaine cstant averti de leur venue, ot qu'ils avoient amené tant de peuple, ainsi que Domcgaya le vint dire au dit Capitaine, sans vouloir passer la Rivière qui estoit entre nous et le dit Stadaconé, ains fit difficulté de passer ; ce que n’avoit coutume de faire, au moyen de quoy eumes suspection de trahison. Voyant ce, le dit Capitaine envoya son serviteur nommé Charles Guyot, lequel estoit plus que tout autre aimé du peuple de tout le Pays, pour voir qui estoit au dit lieu, et ce qu'ils faisoient : le dit Servitour foignant estre allé voir le dit Seigneur Donnacona, parce qu'il avait demeuré longtemps avec lui, lequel lui porta aueun présent. Et lorque le dit Donnacona fat averti de sa venue, fist le malade, et se coucha, disant au dit serviteur qu’il estoit fort malade. Après, alla le dit Serviteur en la maison de Taiguragny pour le voir, où partout il trouva les maisons si pieines de gens qu’on ne se pouvoit tourner, lesquels on n'avoit accoutumé de voir :et ne voulut permettre le dit Taiguragny que le dit Serviteur alla ès autres maisons, ains le convoya vers les Navires environ la moitié du chemin : et lui dit, que sile Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un Seigneur du pays nommé Agona, lequel lui avoit fait déplaisir, et Vemmencr en France, il foroit tout ec que voudroit le dit Capitaine, et qu’il retournast le lendemain dire la réponse,

C*) Probablement la Petite Hermine.

Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui estoient au dit Stadaconé, ne sachant à quelle fin, se délibéra leur joucr une finesse, ct prendre leur Seigneur, Taiguragny, Domagaya, et des principaux ; ct aussi qu’il estoit bien délibéré de mener le dit Seigneur en France, pour conter ct dire au Roy ce qu’il avoit vu ès pays Occidentaux des merveilles du monde, Car il nous à certifié avoir esté à la terre du Saguenay, où il yainfini Or, Rubis, ct autres richesses ; et y sont les hommes blanes comme en France, ct accoustrés de draps de laine. Plus, dit avoir vu autre pays où les gens ne mangent point, ct n’ont point de fondement, et ne digèrent point, ains font seulement eau par la verge, Plus, dit avoir esté cn un autre pays de Piquemains, ct autres pays où les gens n’ont qu’une jambe, ct autres merveilles longues à raconter, Le dit Scigneur est homme ancien

» Ct ne cessa jamais d'aller par pays depuis sa connoissance,

tant par fleuves, rivières, que par terre,

Après que le dit Serviteur cut fait son message, ct dit à son maitre ce que le dit Taiguragny lui mandoit, renvoya le dit Capitaine son Serviteur le lendemain dire au dit Taiguragny qu’il le vint voir, ct lui dire ce qu’il voudroit, ct qu’il lui foroit bonne chère, et partie de son vouloir, Le dit Taiguragny lui manda qu'il viendroit le lendemain, ct qu’il amencroit Donnacona et le dit homme qui lui avoit fait déplaisir. Ce que ne fist ; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne vint personne ès Navires, du dit Stadaconé, comme avoient de coutume, mais nous fuyoient comme si les eussions voulu tuer, Lors apperçumes leur mauvaitié. Et pour ce qu'ils furent avertis que ceux de Sfadin alloient et venoient entour nous, et que leur avions abandonné le fond du Navire que laissions pour avoir les vieux clous, vinrent tout le tiers jour du dit Stadaconé de l'autre bord de la Rivière, ct passèrent la plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais le dit Donnacona n’y voulu passer ; et furent Taiguragny ct Domagaya plus d’une heure à parlementer ensemble, avant que vouloir passer ; mais enfin passèrent ct vinrent parler au dit Capitaine, Et pria le dit Taiguragny le Capitaine vouloir prendre et emmencr le dit hommeen France; ce que refusa le Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit défendu de non amener homme ni femme en F rance, mais bien deux ou trois petits garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers il l’'emmencroit en Terre-Neuve, et le mettroit en une Isle, taine pour les assurer, et à celle fin d estoit demeuré delà l’eau,

Ces paroles disoit le Capiamener Ie dit Donnacona, lequel

Dosquelles parolles fut fort Joyeux le dit Taijuragny, espérant ne retourner jamais en France ; et promit au dit

Capitaine «le retourner le lendemain, qui estoit le jour de Saincte Croix, et amoncr le dit Scigneur Donnacona ct tout le peuple du dit Stedaconc.

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DE JAOQUES QUARTIER 03 Chapitre XX.

Comment le jour de Saincte Croix le Capitaine fist planter une Croix dedans nostre Fort, et comment le Seigneur Donnacona, Taiguragny et Domagaya et leur bande vinrent ; et de la prise du dit Seigneur.

Le troisième jour de May, jour et feste de Saincte Croix, pour la solennité et feste le Capitaine fist planter une belle Croix de la hauteur d'environ trente-cinq pieds de longueur, sous le croizillon de laquelle il y avoit un Ecusson en bosse des armes de France : et sur icelui estoit écrit en lettres antiques : FRANcISCUS PRIMUS, DEI GRATIA FRANCORUM REX, REGNAT. Et celui jour environ midi, vinrent plusieurs gens de Siadaconé tant hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent que leur Seigneur Donnacona, Taiguragny, Domagaya, ct autres qui estoient en sa compagnie, venoiont : de quoy fumes joyeux, espérans nous en saisir, lesquels vinrent environ deux heures après midi. Et lors qu’ils furent arrivés devant nos Navires, notre Capitaine alla saluer le Seigneur Donnacona, lequel parcillement lui fist une grande chère, mais toutefois avoit l’œil au bois, et une crainte merveilleuse. Tost après arriva Taiguragny, lequel dit au Scigneur Donnacona qu'il n’entrast point dedans le Fort. Et lors fut par l’un de leurs gens apporté du feu hors du dit Fort, et allumé pour le dit Scignour, Nostre Capitaine le pria de venir boire et manger dedans le Navire, comme avoit de coutume, et semblablement le dit Taiguragny, lequel dit que tantost ils iroient, Ce qu’ils fisrent, et entrèrent dedans le dit Fort. Mais auparavant, avoit csté nostre Capitaine averti par Domagaya que le dit Taiguragny avoit mal parlé, et qu’il avoit dit au Scigneur Donnacona qu’il n’entrast point dedans les Navires. Et nostre Capitaine voyant ceci, sortit hors du pare, où il estoit, et vit que les femmes s’enfuyoient par l'avertissement du dit Taiguragny, et qu'il ne demeuroit que les hommes, lesquels estoient en grand nombre, Et commanda le dit Capitaine à ses gens prendre le dit Scigneur Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et deux autres des principaux qu’il montra ; puis qu’on fist retirer les autres, Tost après le dit Seigneur entra dedans avec le dit Capitaine. Mais tout soudain le dit Taignragny vint pour le faire sortir, Nostre Capitaine voyant qu’il n’y avoit autre ordre, se prit à crier qu’on les prit, Auquel cri sortirent les gens du dit Capitaine, lesquels prirent le dit Seigneur, ct ceux qu’on avoit délibéré de prendre, Les dits Canadiens voyant la dite prise, commencèrent à fuir et courir comme brebis devant le loup, les uns le travers la Rivière, les autres parmi le bois, cherchant chacun son avantage, La dite prise ainsi faite des susdits, et que les autres se furent tous retirés, furent mis en sûre garde le dit Seigneur, ot s0s compagnons,

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(1 SECOND VOYAGE Chapitre XXE,

Comment les Canadiens vinrent la nuit devant les Navires chercher leurs gens, durant laquelle ils hurloient ct crioient comme loups, et le partement et conclusion qu’ils fisrent le lendemain, et des présenss qu’ils fisrent à nostre Capitaine.

La nuit venue vinrent devant nos Navires, (la Rivière entre deux,) grand nombre du peuple du dit Donnacona, huchans et hurlans toute la nuit comme loups, criant sans cesse : Agohanna, Agohanna, pensans parler à lui. Ce que ne permit le dit Capitaine pour l'heure, ni le matin jusques environ midi. Par quoi nous faisoient signe que les avions tués et pendus, Et environ l'heure de midi retournèrent derechef, en aussi grand nombre qu'avions vu de nostre voyage pour un coup, eux tenans cachés dedans le bois, fors aucuns d'eux qui crioient ct appelloient à haute voix le dit Donnacona. Et lors commanda le Capitaine faire monter le dit Donnacona haut pour parler à eux. Et lui dit le dit Capitaine qu’il fist bonne chère, et qu'après avoir parlé au Roy de France son maistre, et conté ce qu’il avoit vu au Saguenay et autres lieux, il reviendroit dans dix ou douze lunes, et que le Roy lui feroit un grand présent. De quoy fut fort Joyeux le dit Donnacona, lequel le dit aux autres en parlant à eux, lesquels en fisrent trois merveilleux cris en signe de joie. Et à l'heure fisrent le dit peuple et Donncona entre eux plusieurs prédications et cérémonies, lesquelles il n’est possible d'écrire faute de les entendre, Nostre Capitaine dit au dit Donnacona qu'ils vinssent sûrement de l’autre bord pour mieux parler ensemble, ct qu'il les assuroit. Ce que leur dit le dit Donnacona. Et sur ce, vint une barque des principaux à bord des dits Navires, lesquels derechef commencèrent à faire plusieurs preschemens en donnant louange À nostre Capitaine, et lui fisrent présent de ving-quatre colliers dEsurgny qui est la plus grande richesse qu’ils aient en ce monde ; car ils l’estiment mieux qu’or ni argent. Après qu’ils eurent assez parlementé et devisé le uns avec les autres, ct qu'il n’y avoit remède au dit Scigneur d’échapper, et qu’il falloit qu'il vint en France, il leur commanda qu’on lui apportast vivres pour manger par la mer, et qu’on les lui apportast le lendemain, Nostre Capitaine fist présent au dit Donnacona de deux bailles d’airain, et de huit hachots et autres menues besognes, comme Couteaux et Patenostres ; de quoi fust fort Joyeux, à son semblant, et

les envoya à ses femmes ct enfants, Parcillement donna le dit Capitaine à ceux qui estoient venus parler au dit Donnacona aucuns petits présens, desquels remercièrent fort le dit Capitaine ; et tous sc retirèrent ct s’en allèrent à leurs logis,

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