‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 10 sur 22 · LES TRONÇONS DU GLAIVB · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU GLAIVB

ironie amère, Eugène regardait monter et se dissiper le nuage de fumée.

De nouveau le colonel commandait : « Armes au bras! » Les tambours fermèrent le ban; l'impitoyable défilé commença. La compagnie d'Eugène, étant la dernière, dut attendre; enfin M. de Joffroy, qui avait de grosses larmes au coin des yeux, la mit en marche. Eugène suivait passivement. On arriva devant le cadavre. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur; Pirou, face à terre, gisait sur le côté, dans une mare de sang noir. On reprit le chemin du camp. Un poids alourdissait les coeurs, scellait les bouches.

Eugène revoyait toujours le regard de haine du supplicié. Il se trouvait amoindri dans sa dignité d'homme, ressentait pour tout une horreur confuse. Les moblots, que son regard interrogeait maintenant, partageaient ce qu'il éprouvait lui-même. Seurat n'avait plus sa morgue, semblait aplati. Le gros Neuvy roulait des yeux éplorés; Ver dette, si doux, avait un air farouche ; G assagne ne se gênait pas pour déclarer :

— C'est barbare et idiot!

Eugène fit semblant de ne pas entendre. Oui, c'était barbare ! Il se répétait pourtant : « Au nom de la patrie envahie... » Puis les mots tranchants qu'avait dits M. Du Breuil au cousin Frédéric, le soir des noces : — « Sans discipline, pas d'armée I • Et cela, il était bien forcé de le reconnaître : Une armée forte, le salut du pays avant tout! Qu'était cette pauvre existence sacrifiée, au prix des innombrables existences fauchées déjà et que faucherait demain? A Coulmiers, son voisin, le petit mobile, était tombé, sans qu'il l'eût plaint de tant de regrets, et il était innocent! Pirou, un pauvre diable, un ivrogne, victime lui aussi d'une loi supérieure. Un holocauste à la patrie, qui pour vaincre avait besoin de troupes disciplinées...

Mais tout à coup le long regard haineux du mort le transperçait, ce regard d'un être vivant, d'un homme pareil à lui. Sa conscience chavirait. 11 ne ressentait

plus qu'un indicible dégoût pour la guerre, peur cette meule sanglante qui broie tout sentiment individuel, étouffe toute pitié, toute fraternité; pour la guerre, qui brûle, qui viole, qui saccage, qui massacre; pour la guerre, qui change l'homme en bête sauvage!...

La nuit du 27, en pâlissant, laissa voir dans l'ombre terne et le froid du petit matin la compacte ondulation de divisions en marche. Ce notaient pas le 15e et le 16e corps sortant enfin de leur trop longue inaction, c'étaient, beaucoup plus à l'est, du côté de Beaune-la- Rolande, le 18e et le 20" qui, sur les ordres du délégué à la guerre, tentaient enfin l'offensive, à l'extrême droite.

L'armée de la Loire à ce moment se composait du 17e corps, général de Sonis, couvrant la gauche; au centre, des corps de Chanzy et de Martin des Pallières qui avait remplacé d'Aurelles, promu au commandement en chef; enfin des deux corps qui évoluaient en ce moment, le 18e, dirigé par le chef d'état-major, colonel Billot, et le 20e, général Crouzat. De ces trois corps nouveaux, éclatant témoignage de l'activité de Gambetta et des bureaux de la guerre, 1 un, le 17% en avi nt de Châteaudun, venait de faire une reconnaissance heureuse à Brou; mais inquiété par les troupes du grand-duc de Mecklembourg, il s'était replié en désordre osur cÉman, permettant aux Allemands de réoccuper Châteaudun. Quant au 18% formé à Nevers, transporté à Gien et de là à Montargis, il manquait de commandant; le 20% composé des éléments hétérogènes qui avaient opéré dans les Vosges, arrivait seulement après avoir couvert Lyon, si mal équipé que quantité de mobiles étaient en blouse, les pieds enveloppés de toile ou de peaux de mouton.

inquiet de voir s'accomplir sans entrave la concentration de l'armée de Frédéric-Charles, las de l'inertie de d'Aurelles, dont il ne pouvait tirer un plan de campagne, une velléité d'action, et voyant les effets démo-

ralisants de la vie de bivouac, pressé d'ailleurs par les dépêches de Paris réclamant un concours rapide, Freycinet avait fini par s'arrêter au projet de la marche sur Fontainebleau. Si l'armée de Paris trouait, ce ne pouvait être que dans cette direction. Ainsi, en s'avançant vers Beaune-la-Rolande et Pithiviers. on lui tendait la main. Mais, surtout, le mouvement commencé entraînerait d'Aurelles; il aurait aussi l'avantage d'opérer une diversion nécessaire pour dégager les provinces de l'Ouest, où s'opérait la formation du 21e corps, et la gauche de l'armée de la Loire menacée par le grand-duc de Mecklembourg. Malgré les conseils tardifs et les récriminations de d'Aurelles, proposant alors seulement de bouger, Freycinet s'entêtait au mouvement prescrit. C'était pour l'exécuter qu'après les engagements de Mézières et de Ladon, le 18e corps par la droite et le 20e de front se portaient sur la petite ville de Beaune-la- Rolande.

A huit heures, le général Crouzat donnait l'ordre d'ouvrir le feu. Le commandant de l'artillerie, un colonel à figure énergique et maigre, trente-quatre ans à peine, disposait lui-même, au nord de Saint-Loup, la batterie de 12 d'où le premier coup de canon allait partir. 11 portait l'uniforme de commandant de l'artillerie de la Garde impériale, sous lequel il était sorti de Metz, franchissant en plein jour les lignes allemandes, à cheval, après avoir dispersé une patrouille de uhlans. Le galon neuf ajouté aux quatre anciens donnait à Jacques d'Avol un prestige de jeune chef, entreprenant et résolu.

En avant de son état-major, il indiquait au capitaine de la batterie un emplacement meilleur pour l'une des pièces. Inspectant d'un regard canons et servants prêts à la manœuvre, les officiers à leur poste, la ligne des caissons en arrière, il sourit. Une cruauté joyeuse éclairait son visage tendu; on devinait qu'il exultait devant le bonheur de cette minute fiévreusement souhaitée. Les longues humiliations dans la boue de Metz, lara^e

de voir inutilisées, perdues pour la France et livrées à l'Allemand ces deux magnifiques batteries de la Garde si patiemment dressées qui le jour de Rezonville avaient pourtant su cracher leur mitraille: la joie d'être libre, la fierté de retrouver ces mêmes troupes de Frédéric- Charles, la rage de la défaite et l'espoir exaspéré de la revanche, tout cela se concentrait dans une jouissance orgueilleuse, si intense qu'elle était prête d'éclater en rires ou en sanglots.

Il tira sa montre, vérifia de nouveau, de sa main en abat-jour, le champ de tir. Le chagrin de canonner une ville française s'évanouissait pour lui dans la volupté de frapper d'abord ces taches remuantes et noires, cette fourmilière envahissante de l'ennemi.

D'une voix dure il jeta :

— Allez !

On entendit : — « Première pièce, feu! » Un éclair rouge, une explosion qui fit se cabrer les chevaux, l'acre odeur de la poudre. « — Seconde pièce, feu! » A ce signal, la première division débouchait de Boiscommun, précédée de ses tirailleurs. La fusillade crépita, les canons tonnaient. Le colonel d;Avol fit pivoter sa jument, et, les oreilles bourdonnant de cette musique divine, il piqua des deux, rayonnant. La bataille était commencée.

A quatre heures elle durait encore. Les Allemands rejetés dans Beaune s'y maintenaient. La deuxième division entrait en ligne; mais zouaves et mobiles, après avoir enlevé les premières maisons, se repliaient sous un feu décimant. Et le 18e corps qui n'arrive pas! Une colonne d'artillerie et d'infanterie allemande, venant de Pithiviers, apparaît sur le flanc gauche. La première division la repousse, en lui enlevant un canon. Le 18e corps n'arrive toujours pas. Il est quatre heures et demie.

A ce moment le général Crouzat, voulant tenter un dernier assaut, court vers trois compagnies des Pyrénées-Orientales et vers les zouaves. En avant de ceuxci, un vieux colonel talonne de l'éperon son petit cour-

taud qui boite. Ferme en sellf. tenant dans la main gauche une canne avec les rênes, la manche droite repliée sur l'avant- bras, le vieillard montre un visage calme, empreint d'une volonté stoïque. Il a confiance dans les soldats qui le suivent, de jeunes zouaves encadrés de vétérans d'Afrique, qui lui rappellent ceux que jadis il conduisait, avec ses cavaliers, dans les montagnes kabyles.

— Colonel Du Breuil, encore un effort I

— A vos ordres, mon générai I

Avec son escorte, Grouzat se met en tête et fait sonner la charge : la petite troupe s'élance sur Beaune-la-Rolande. Le cheval de M. Du Breuil s'abat, blessé d'un éclat d'obus. Sain et sauf, le colonel se relève, et regagnant sa place à longues enjambées, — son sabre inutile est resté accroché à la selle, — il va droit devant lui, la canne à la main, le front haut.

Ce n'est pas un enthousiasme amer qui comme d'Avol l'étreint. C'est une ardeur sereine, réfléchie. Certes, à cette seconde, il ne se doute pas que le 48° corps, forcé de se battre en route, n'arrivera qu'à la tombée du soir, et encore pour envoyer ses balles par méprise sur les tirailleurs du 20e; il ne se doute pas qu'éreintées, disjointes, les troupes qui autour de lui se ruent avec une fureur sauvage rentreront comme lui, la nuit close, dans leurs cantonnements. L'eût-il su que sa pensée n'en eût pas été troublée, son pas ralenti. Mobiles et zouaves jonchaient le chemin. Il marchait toujours.

Il ne songeait pas à sa femme. Il ne songeait à son fils prisonnier que pour se dire : « A ma place, il marcherait ainsi. »

Ils étaient arrivés aux premières maisons de la ville ; des fenêtres et des portes roulait le feu à bout portant; une barricade flambante coupait la rue. Sans ivresse ni défaillance, une foi profonde dans son regard d'acier, rigide comme le devoir, grave comme le sacrifice, M. Du B/euil marchait toujours..

— Mais enfin, s'écria Frédéric, avec un violent coup de poing sur la table, à qui dois-je m'adresser alors?

Plus tanné qu'à son retour d'Amérique, bien pris dans son uniforme gris de fer à ceinture-cartouchière, guêtre jusqu'au genou, béret épingle d'une cocarde tricolore, le commandant des .masseurs des Pampas, Frédéric Real de Nairve, empoignait au bras et secouait un officier italien, blouse rouge et grandes bottes, dont le teint de cire, les fines moustaches noires, toute la physionomie rageuse souriait comme si elle eût voulu mordre.

Démuni de souliers et de cartouches après un mois passé aux avant-postes, surtout après la retraite précipitée qui de Dijon, le coup de main manqué, le ramenait à Autun avec sa compagnie, Frédéric, laissant ses hommes campés aux portes de la ville dans le couvent de Saint-Martin, était arrivé droit au bureau de la Place.

— Patienza, Signor. Il maggior di piazza va venir. Si voleté aspetlare oun po I

Frédéric lâcha prise, et tandis que le garibaldien se remettait à écrire, penché sur une table à tréteaux salie d'encre, où des bouteilles tenaient lieu de chandeliers, il arpenta la pièce empuantie de tabac. Des images collées au mur représentaient Garibaldi, un poignard à la main, arrachant la Liberté d'entre les bras du Pape et de Napoléon. Devant une fenêtre, une table plus petite, ornée d'une couverture de campement et d'un

flacon d'absinthe, attendait il maggior. Tout dansait dans sa tête : le combat de Dijon, la retraite succédant à trente jours de vie à travers la campagne, de coups de feu dans les bois, de repas incertains, de courts sommeils. Où en était-on? Quel décousu! Quel désarroi!

Livrées à elles-mêmes, après Sedan, les populations du Nord-Est, avec des .poignées d'hommes inaguerris, corps francs, mobiles, n'avaient pu garder longtemps les passages des Vosges. La colonne du général Dupré, battue à Raon-1'Etape, avait rejoint le corps formé en hâte par le général Cambriels, échappé de Sedan, qui. malgré sa blessure à la tête, s'était dévoué à l'organisation de la défense; par des combats sur l'Ognon, il écartait de Besançon les Badois renforcés de Werder, libre à la chute de Strasbourg; mais, trop souffrant. il avait, à la fin d'octobre, passé la main au général Michel, qui, ne se jugeant pas en sûreté, obtenait l'autorisation de reculer jusqu'à Chagny. Crouzat, son remplaçant, appelé lui-même à l'armée de la Loire, il ne restait, pour couvrir Lyon contre les troupes de Werder grossies encore après la chute de Metz, que les bandes de Garibaldi, d'abord concentrées à Dôle, rabattues sur Àutun, et quelques bataillons envoyés de Lyon par le général Bressoles, réunis à Beaune. Là commandaient le général auxiliaire Crévisier, un industriel, ancien lieutenant démissionnaire, et le général Cremer, hardi et intelligent capitaine d'étatmajor, évadé de Metz. En plus, les mobilisés du général Pélissier et le corps franc des Vosges, colonel Bourras, à Chagny. Un éparpillement, une confusion extraordinaires; foison de chefs, sans hiérarchie. Werder, mal à l'aise dans un pays dont il ne connaissait pas les projets, les moyens de lutte, était entré dès le 30 octobre à Dijon, bravement défendue par une faible garnison. Depuis, jusqu'au coup de main malheureux tenté pour reprendre la ville, tout s'était borné à des escarmouches de partisans, à l'heureuse surprise de

Châtillon-sur-Seine, par Ricciotti Garibaldi, qui avait fait cent soixante-neuf prisonniers.

Frédéric, le nez à la fenêtre, contemplait le spectacle qui. depuis le matin, animait rues et places. Autun semblait une ville conquise. Chariots, fourgons, montures d'état-major s'entassaient, se bousculaient. Une foule hétéroclite, déjà remise de sa débandade, tenait le haut du pavé, traînant le sabre et parlant fort. A côté des patois italiens, les idiomes les plus divers : le polonais, l'américain, le turc. Des Espagnols à interjections gutturales coudoyaient des Egyptiens silencieux et basanés, des Grecs à figure noble. Il y avait de tout dans cette armée, pompeusement titrée armée des Vosges, et répartie en quatre brigades commandées par le vaillant général Bossak-Hauké, un Polonais proscrit, ancien colonel de l'armée russe ; par le colonel Delpech, hier encore préfet de Marseille, avant-hier teneur de livres; enfin par les deux fils de Garibaldi, Menotti et Ricciotti

Issue de rien, elle comptait aujourd'hui douze mille hommes, où l'on voyait de l'excellent et du pire, des braves et des lâches, d'honnêtes mobilisés et des francstireurs de tout poil, les corps libres les moins disciplinés de la France pêle-mêle avec des aventuriers venus des quatre coins du monde. Beaucoup de ces auxiliaires inattendus servaient moins le pays malheureux que la République universelle. Utopie généreuse pour quelques-uns, intéressée pour la plupart, qui, n'ayant rien à perdre, voyaient dans cette cause trouble tout à gagner. Ils y satisfaisaient un goût d'agitation et d'aventures, les débridements de l'instinct, ce que toute guerre traîne avec soi de bas plaisirs et d'aubaines.

La seule brigade de Frédéric, celle de Ricciotti, comptait vingt-deux corps réguliers, tous dirigés par des commandants et des colonels, sans compter d'innombrables embryons, ou parfois un chef de bataillon avait neuf soldats . Officie rs faisant peau neuve pour empocher plusieurs entrées en campagne; sous-officiers plumés

au jeu dont un brevet de sous-lieutenant payait la dette; passe-volants grossissant de faux effectifs, aux jours de solde. Toutes les excentricités : l'un racolant un bataillon d'enfants, l'autre briguant le commandement des détenus de la prison; des filles se pavanant, cuisses moulées, poitrines bombantes, en uniforme d'officiers d'état-major; quantité d'ambulancières à costumes provocants. Pas de jour où ne s'élevassent des plaintes d'habitants, de prêtres molestés, de commerçants volés. Et cependant de cette tourbe bariolée, de cette lie écarlate, où s'étaient égarées bien des bonnes volontés, on pouvait attendre d'héroïques exemples de ce courage que donnent la brutalité des penchants et le dédain de la mort. Frédéric avait pu en juger à l'attaque de Dijon.

Un petit vieillard olivâtre, revêtu d'une pelisse à brandebourgs, entra dans un cliquetis de sabre et d'éperons.

— Ilmaggiorl dit le garibaldien.

Frédéric exposait sa demande : on ne pensait pas que ses hommes allaient marcher sans souliers, se battre sans cartouches I Le Niçois, l'ayant toisé avec la visible antipathie qu'il portait à tout ce qui n'était pas chemise rouge, s'asseyait à sa table, soulevait la bouteille d'absinthe. Satisfait de la retrouver au même niveau, il daigna secouer la tête, déclarer que les bureaux de la place n'étaient pas un magasin. Voir au quartier général.

Frédéric tournait les talons, claquait la porte. 11 éprouvait une répulsion à servir sous de tels hommes. Lui, Français, accouru de si loin, il ne s'était pas attendu à ce qu'on lui infligeât des maîtres italiens. Certes, il n'incriminait pas le chef des Mille, le héros d'Aspromonte; il respectait le pur désintéressement de sa vie, la noblesse de son idéal; il admirait l'élan de gloire et de sacrifice qui, à son âge, le tirait de sa retraite de Caprera, l'exposait aux fatigues rigoureuses, à la mort possible. Sans aller, comme bien des fanatiques, jusqu'à penser que la présence de Garibaldi équivalait à un

concours de cent raille hommes, il subissait, avec une partie de l'Europe, le prestige légendaire du vieux champion des revendications sociales et de la liberté des peuples. Il conservait, de la seule rencontre qu'il eût eue avec lui. — sa présentation à Farrivée, — une impression de grandeur et de sympathie. Garibaldi, assis au coin du feu, ses béquilles auprès de lui, une fourrure sur ses jambes à demi paralysées, un fichu de soie rouge aux épaules, lui avait tendu gracieusement une longue main sèche aux doigts raides, lui souhaitant, sans l'ombre d'accent étranger, la bienvenue. L'air souffrant, un binocle sur le nez, il lui implantait dans le souvenir sa pâle et léonine figure à barbe et crinière blanches, d'admirables yeux de force et de douceur. Frédéric, de le voir si faible, si usé, n'en avait que plus admiré à l'attaque de Prénois, avant Dijon, la vaillance qui maintenait à cheval ce corps débile, encastré dans une selle mexicaine, tandis qu'un petit clairon, tenant la bride, sonnait la charge.

Il était parvenu au quartier général, traversait des antichambres pleines d officiers garibaldiens, au plumaire pourpre et doré. Il fit passer sa carte, patienta longtemps. On l'introduisait dans une pièce élégante et tiède; un tapis moelleux assourdissait le pas; des fleurs fraîches embaumaient dans des vases de Sèvres, sur la cheminée. Devant la flamme claire, enfouis en de confortables fauteuils, des officiers coquettement frisés, mains blanches chargées de bagues, chuchotaient et riaient. Autant qu'il put comprendre, il s'agissait d'un succès remporté le jour même par le général Cremer à Nuits, où il venait d'entrer.

— Pas si haut, Luigi I fit un personnage maigre et blafard dont les galons couvraient la manche rouge.

Et aussitôt le colonel Lobbia, penché sur un guéridon de marqueterie, replongea sa myopie dans les paperasses. Frédéric, choqué, allait élever la voix, lorsque la porte s'ouvrit devant un homme de haute taille et de belle mine, pincé dans une casaque écarlate bordée

d'astrakan et rehaussée d'aiguillettes d'or. Blond, les yeux gris, l'air insolent et intelligent, c'était le seigneur du lieu, le chef d'état-major colonel Bordone.

Ex-chirurgien de la marine française, puis pharmacien à Avignon, l'ancien combattant des Mille, ayant italianisé son nom de Bourdon, portait avec désinvolture les trois condamnations d'amende et de prison dont les tribunaux l'avaient gratifié pour coups, détournements et escroquerie. Se targuant d'avoir facilité la venue en France de Garibaldi, il avait, à force de ruse et d'audace, évincé le chef d'état-major primitivement désigné, le colonel Frappoli, ancien ministre de la guerre à Turin, grand prêtre delà franc-maçonnerie péninsulaire. D'une totale nullité militaire, administrateur habile, il abusait de l'ascendant que lui avaient donné sur le général son aplomb et son activité pour escamoter le pouvoir à son profit, décidant de tout, tranchant du maître, traitant sur un pied d'outrecuidante égalité jusqu'au délégué à la guerre lui-même. Freycinet, si cassant d'habitude, le tolérait par force, lui prodiguant, comme à son maîtreesclave, d'hyperboliques louanges, des cajoleries à l'italienne, tant le renom républicain de Garibaldi en imposait.

Bordone écoutait la requête de Frédéric avec sa mauvaise humeur habituelle. Il allait le congédier sans réponse, lorsque radouci devant l'insistance énergique du partisan, il le dévisageait :

— N'est-ce pas vous, commandant, qui êtes entré avec nous un des premiers dans Prénois?

Et, tout miel, Bordone signa. Dehors Frédéric, voyant que la nuit tombait, voulut avant le dîner de ses hommes leur porter le précieux papier, grâce auquel son lieutenant toucherait demain matin cartouches et souliers. Malgré l'heure peu avancée, des ivrognes battaient les murs; des chants licencieux montaient des ruelles. Au couvent de Saint-Martin, il trouva ses volontaires groupés dans une salle basse. Les fusils alignés, propres, s'appuyaient au mur comme sur un râtelier

d'armes. Près de chaque botte de paille, le fourniment était en ordre. Sur une corde des linges séchaient, la compagnie ayant utilisé pour un nettoyage en règle ces quelques heures de répit. La soupe aux choux mijotait dans un énorme chaudron qui emplissait l'âtre. Des chasseurs, rudes figures bronzées et calmes, rapiéçaient leurs vêtements, d'autres jouaient aux osselets, un lisait la Bible. Le lieutenant, vieil homme taciturne, causait avec un moine qui, avec un soupir, montra à Frédéric le promenoir jonché de soldats débraillés.

— Il y a aussi, ajouta-t-il, la Guérilla d'Orient qui murmure. Ils disent qu'ils n'ont ni munitions ni chaussures, qu'il n'y en a que pour les garibaldiens. Ils parlent de quitter Autun et l'armée.

Frédéric, fier de constater la tranquillité de ses hommes, — il était pour beaucoup dans ce maintien de l'obéissance, si rare au milieu de l'indiscipline ambiante, — regagnait allègrement la ville, tout au délassement d'une soirée de liberté et d'oubli. Les Allemands? Personne n'y songeait. Sans doute, enfermés à Dijon, ils se remettaient de leur alerte. Pressée de jouir, joyeuse de se retrouver dans ses cantonnements, l'armée entière de Garibaldi se répandait dans les hôtels, les auberges, les tripots et les bouges.

Une heure après, attablé au milieu d'officiers de mobilisés et de garibaldiens qui se regardaient comme chiens et loups, Frédéric, dans la grande salle de l'hôtel de la Poste, savourait un dîner copieux arrosé de Champagne. Des rires de femmes, les unes en corsage voyant, d'autres en travesti d'uniformes, perçaient le bruit de la table d'hôte. Il les regardait avec une curiosité ardente, sa lassitude, son énervement, dissipés dans une détente complète. Il se sentait léger, plein de jeunesse. A quarante-trois ans, retrempé par sa vie coloniale, il retrouvait des sensations lointaines de plaisir et de fête, d'autant plus violentes au contraste des derniers jours, ivres d'éreintement, fouettés par la vue du sang et l'odeur de la poudre.

Il était assis entre un superbe nègre aux galons de lieutenant et un camarade qui lui avait fait signe, le Polonais Malonsky, chef d'un minuscule corps franc semblable au sien, un diable d'homme courageux et chevaleresque dont la raison vacillait dans des yeux d'un vert étrange. En face d'eux, une très jolie blonde qui trônait, entourée de Génois, souriait avec une bienveillance manifeste. Sa peau blanche, sous la torsade drue et dorée de ses cheveux relevés d'un ruban amarante, avait la douceur d'un camélia neigeux. Des yeux noirs, luisants d'effronterie, une petite bouche impérieuse et fine, la paraient d'un charme d'aventurière qui la distinguait des autres, brunes populacières, filles sorties on devinait d'où.

— J'ai cru d'ibord, dit Malonsky, qu'elle reluquait le nègre, puis moi. Mais décidément, mon cher, c'est vous.

Frédéric, flatté, répondait à l'œillade. Une conversation générale s'engageait; dans un langage hybride, coupé de mots en o et en i, des exploits fabuleux étaient célébrés, on toastait à des santés diverses; et quand, après de multiples tasses de café et des petits verres, on se leva de table, certains assez peu solides sur leurs jambes, il partait bras dessus bras dessous avec les Génois et la femme. Ils paraissaient de vieux amis. Elle se laissa prendre la main, lui dit tout suite :

— Tu me plais. Comment t'appelles-tu?

Elle répéta :

— Frédéric, Frédéric 1

Cela sonnait bien. Un vrai nom d'homme 1 Lui-même redisait, ravi, les syllabes charmantes : Madeleine! Il regardait avidement sa nuque, les petites mèches lumineuses et l'éclat de son cou, avec un signe noir dans un pli comme une mouche dans du lait.

Ils entrèrent tous ensemble au café. Une dispute s'éleva : Malonsky menaçait de fendre la tète d'un consommateur qui le regardait de travers. Les Génois en s'interposant compliquaient la querelle, dont Frédéric

profita pour baiser tranquillement Madeleine sur la bouche. Ce fut un étourdissement. Tout son passé de voluptés faciles et de passions lui remonta dans le sang; il jouissait à plein corps de l'instant si précaire, si fugace. Que pesait sa vie? S'il était tué demain? L'air froid de la nuit ne dissipait pas cet entraînant vertige, l'avivait encore.

Le ton de jalousie irritée dont un des Génois, dans la rue, appela .Maddalena! le transporta d'une fureur subite. Mais la belle fille serrée contre lui se mit à rire... — Qu'on lui... laissât la paix ! Elle était libre ! Résignés à son empire et sachant quelle leur reviendrait, les Génois prirent le parti de fermer les yeux. Malonsky, radicalement ivre, récitait d'une voix élégiaque des vers deSlovacki. Une horloge sonna minuit. Ils étaient arrivés devant une vieille maison de la rue Saint-Saulge. A travers les contrevents d'une pâtisserie filtrait de la lumière. Un des garibaldiens se fit ouvrir, et par la porte entre-bâillée tous se glissèrent. Ils pénétraient au premier, dans une pièce déjà pleine, crûment éclairée de bougies. Autour d'une table chargée de c irtes, de billets de banque, d'or, se pressaient un double cercle de joueurs et de spectateurs, une cohue de toute race et de tout rang, des figures ravagées, exultantes ou sombres, des mains fiévreuses, crochues. Avant chaque coup, des silences d'émotion: après, des brouhahas d'exclamations et d'injures. Un major obèse tenait la banque.

— Tu joues, n'est-ce pas? dit Madeleine. Frédéric, qui n'avait pas touché une carte depuis le

serment qu'il s'était fait à son départ pour l'Amérique, hésita. Mais sa pointe d'ivresse, son désir pour cette créature, l'occasion, ressuscitaient le vieil homme; il s'abandonna au torrent de l'heure.

— Signori, faites vos jeux, il y a 1,500 francs en banque.

Frédéric s'emparait d'une chaise, Madeleine penchée derrière lui; il sentait la flamme de son haleine, le

contact souple et ferme de sa gorge. Monnaie, billets, s'entassaient sur les deux tableaux. Il ponta à droite, perdit, gagna. Son tour venu de prendre la main, il abattait huit, ramassait une liasse. Dès lors, repris par son démon, il joua frénétiquement, des heures. Par moment, il songeait à ses frères, à Maurice si indulgent, au marin dont le puritanisme l'avait toujours blâmé. Si Georges le voyait? Et, au lieu d'une honte, il éprouvait une envie de rire. Le gosier sec, les pommettes rouges, il jouait avec délices, perte ou gain l'appliquant davantage. Il voyait dans une fumée, intensément, les traits crispés de ses partenaires. Tiens, le nègre du dîner, comme il est blême! Est-ce qu'il déteindrait? Et celui-là, avec ses cinq galons, on jurerait un garçon coiffeur. Des bougies meurent, des bobèches éclatent. Un tumulte, des huées : « Ladro! Eilou! Bandit! » On prend au collet le banquier, un Levantin bouffi, qui a remplacé le major. On se bat.

Les poches bourrées d'or et de chiffons bleus, Frédéric se retrouva dans la rue, au bras de Madeleine. Un escalier noir, une chambre inconnue, des lèvres qui se collent aux siennes, et tout sombra dans une folie de caresses, un rut fauve, un néant divin.

Il n'en sortait que l'après-midi, sursautant du lit au cri de Madeleine demi-nue :

— Les Prussiens !

Une fusillade désordonnée épouvantait Autun. Le fracas du canon ébranlait les vitres. Il s'habilla comme un fou, s'élança. Ses hommes!... Il se heurta, en dégringolant les marches, contre un garibaldien suppliant qu'on lui donnât un déguisement; quelques-uns cherchaient la cave. D'autres couraient au feu, les tambours battaient le rappel. Les habitants effarés rentraient dans leurs maisons, les magasins se fermaient. Des galops d'estafettes faisaient étinceler le pavé.

Frédéric, hors d'haleine, atteignit le bout de la ville :

— Le couvent de Saint-Martin? criait-il.

— Pris par l'ennemi!

— Quels ordres?

— On ne sait pas.

Garibaldi, Bordone, introuvables... Un remords lui déchirait l*âme. Enfin, aux dernières maisons, la vue de l'uniforme bien connu le rasséréna. Son lieutenant l'informait, à mots brefs. La Guérilla d'Orient ayant plié bagage, les Badois avaient pu enlever le couvent. Euxmêmes avaient battu en retraite en tiraillant. Heureusement on avait les cartouches.

Frédéric prit son fusil, qu'un des chasseurs portait en bandoulière, et posément, derrière un pan de mur crénelé, l'esprit aussi vif qu'à un matin de chasse, heureux et ragaillardi, il chargeait, ajustait, tirait, tandis que Bicciotti tentait un retour offensif et que. de la hauteur du grand séminaire, trois batteries, tonnant en hâte, repoussaient l'attaque.

Journal de Gustave Real.

Un carnet de toile grise, tout neuf, fermé par une élastique rouge, où, pêle-mêle avec de brèves ordonnances, des mémentos hiéroglyphiques, le docteur, aux instants de répit, notait plus longuement ses sensations. Entre deux feuillets, des lettres de famille épinglées qu'il gardait précieusement mettaient l'intimité des souvenirs, la silencieuse paix de Charmont, une douceur d'oasis dans l'aridité de ces heures de sang, de fièvre et de fatiffue...

46 novembre, Fontaine des Sablons.

Première note sérieuse depuis huit jours. Voilà mon petit monde en train. De Bouen à Lille, de Lille à Arras, démarches, tracas. Sapristi, civils ou militaires, ça ne brille pas par l'organisation! Leur république, en cela encore, détrône l'Empire. Enfin, j'ai mes deux

voitures, des brancards, une tente, une caisse de pharmacie complète, mes boîtes à amputation et à résection. Comme personnel, deux aides, trois infirmiers. Quatre bons chevaux pour tirer le tout. Seuls les blessés manquent. Ils viendront toujours assez tôt.

d9 novembre.

Les journaux de Beauvais, où les Saxons régnent, annonçaient il y a huit jours l'arrivée à marches forcées, sur Amiens et Rouen, de quatre-vingt mille hommes de l'armée de Metz sous Manteuffel. Les contributions pleuvent! Saint-Quentin, ville ouverte, pour avoir, sur les exhortations du préfet A. de La Forge, essayé de résister, a dûpayer en expiation 900.000francs, emportés bien vite dans des petits tonneaux t

A Soissons, tant l'ombre d'un franc-tireur épouvante, le gouverneur édicté que quiconque sera pris les armes à la main sans faire partie de Tannée régulière sera jugé « comme traître et pendu ou fusillé sans autre forme de procès ».J'ai copié la phrase, admirable d'impudence. Traître, qui sur son propre sol défend la vie des siens et sa propriété! Non, c'est roide!...

Grâce aux efforts de Farre. notre petite armée grossit. Le 22e corps a presque vingt-trois mille hommes. Le terrible, c'est, comme toujours, le commandement. Où sont les armées impériales? Bourbaki est bien là. mais son âme? Ce n'est plus le brillant général de naguères, dont la prestance, l'entrain au feu, électrisaient les vieilles troupes. Il doute de tout, des autres, de luimême. Les suspicions que son passé inspire l'énervent et le blessent. Malgré lui, il est gêné, sent qu'il gêne. Pour certains caractères, l'habitude du succès est le grand ressort. S'il manque, tout plie. Il a demandé à être relevé de son poste.

... Lettre de Charles.

» 17 novembre, Saint-Étienne.

« Cher Docteur,

« Je t'écris d'une table de café. Pas une minute! Il a fallu trouver une usine qui consentît à se charger du travail, très délicat et très dangereux, des torpilles; pas moyen de songer aux manufactures de l'Etat, en pleine trépidation. Saint-Étienne n'est qu'un immense chantier de tuerie, un entrepôt de mort. Belle œuvre pour des civilisés!

« Après tout, on lutte pour sa peau, l'air qu'on respire, les êtres qu'on aime; on lutte pour les souvenirs et l'avenir de notre chère France!... Je me sens seul, loin de Charmont, d'où m'arrive une grande lettre. Gabrielle parle longuement de Marie, dont le désespoir résigné fait peine. Pauvre petite! Eugène. Dieu merci, est sain et sauf; je suis tranquille aussi jiuur Louis. Mais combien de temps va durer l' accalmie? Les Allemands de Metz arrivent à grands pas. Que de périls et d inconnu ! Je n'ai aucune sécurité avec Henri, dont l'idée fixe est d'aller se battre. Il me tourmente chaque jour pour s'engager. J'ai peur qu'il ne médite un nouveau coup. A-t-on jamais vu un garnement pareil? Il est terrible : monsieur n'a-t-il pas et''1 s'amouracher de la jeune Céline, la fille du garde champêtre; tu te rappelles, la blondinette qui nous a offert un bouquet le jour des noces, au vin d honneur?

« Marcelle est, parait-il, très débrouillarde, elle a lésons pratique de sa mère, une décision étonnante. Quant à Rose, c'estl'àge où tout glisse; ses rires égaient la vieille maison. Père et maman vont bien. Elle, tu la vois d'ici, sa vie de petites habitudes, réglée comme du papier à musique. Lui, Coulmiers l'a tout rajeuni; il est plus vert que jamais, parcourt le pays en prè-

chant la lutte; il a fait venir quelques remingtons pour les jardiniers et les vignerons. Cette énergie, dit Gabrielle, est loin d'être du goût de notre voisin le comte de La Mûre; leur amitié se refroidit. Le comte ne se console pas de l'échec de Thiers et du rejet de l'armistice, déclare toute résistance locale inutile, absurde; il exploite, auprès des notables trop disposés à l'entendre, la peur des représailles. Le maire et le curé, Pacaut et M. Bompin, ont des visages longs d'une aune. « Faisons le vide dans les campagnes! » a dit Gambetta. « Faisons le vide ! Faisons le vide ! » répète le comte à satiété. Et pour être prêt à donner l'exemple^ il fait ses malles. Déjà Mlle de La Mûre a fui chez des cousins de Dordogne, et la comtesse brûle d'aller la rejoindre. Elle ne comprend pas que ma femme et mes filles puissent, quoi qu'il arrive, rester à Charmont.

« Espérons que l'invasion n'avancera jamais jusquelà ! Agathe Poncet pourrait à la rigueur prendre Marcelle et Rose. Car pour Gabrielle et Marie, elles pensent comme moi. Leur place est auprès des vieux, au foyer

« Allons, docteur, assez bavardé. Je t'embrasse.

« Charles. »

... 22 novembre. Corbie.

Bourbaki est parti. Farre commande en attendant Faidherbe, le Sénégalien. Les Allemands marchent sur Amiens, d'où notre grand mouvement d'aujourd'hui. Toute l'armée (trois brigades) s'est portée en avant pour couvrir la ville.

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