En avant de Corbie
On s'entre-tue. Canonnade et mousqueterie au delà de Villers-Bretonneux, depuis les bois de Morgemont, sur une immense ligne qui doit aller jusqu'à Dury, à
hauteur d'Amiens. Les minutes me semblent des siècles. Le drapeau de Genève flotte pour indiquer l'ambulance. Personne encore; tout à l'heure nous ne saurons où donner delà tète. Ce bruit est horripilant. Midi. Du monde sur la route, une charrette, des brancards... Ils arrivent !
30 nov. Corbie.
Depuis trois jours, je vis double. Les blessés à soigner, les morts... Et mon petit monde! Les nôtres ont battu en retraite, les Allemands sont maîtres d'Amiens ; nous craignons de les voir apparaître à chaque instant.
Premier combat, qui fait honneur à nos formations improvisées. Le général Farre, qui avec des troupes sans expérience, sans cohésion, a tenu en échec les vainqueurs de Gravelotte, s'éloigne librement. Cette attitude de la jeune armée du Nord console un peu de la perte d'Amiens et de sa citadelle, dont le brave commandant, Vogel, a été tué.
Pour combien de temps suis-je à Corbie? Quand pourrai-je rejoindre? Mes malades dorment. Dîné d'un peu de soupe et d'un morceau de fromage. Une méchante bougie tremblote sur les murs. C'est effrayant ces rafales qui, à l'improviste, remplissent les premiers villages venus de blessés et de cadavres. Au début il y en avait trop, j'étais sur les dents. A présent, seize évacués, huit décédés, on voit clair. J'en ai trois qui n'iront pas loin.
Moi qui me croyais blasé! J'ai vu jusqu'ici toutes les formes de la mort : celle qui vide les berceaux, celle qui à la fin de la vie vous emporte, comme tombent la feuille sèche et le fruit mûr, celle qui entre à pas inattendus et vous assassine dans le dos, celle qui s'étiole dans les lits d'hôpital ou saigne sur les tables de dissection. Mais cette boucherie, détruisant tant d'êtres qui n'étaient pas encore marqués du signe, toutes ces chairs foudroyées, déchirées, tailladées! Je
revois un petit sous-lieutenant de mobiles, de l'âge d'Eugène. — une balle dans la poitrine. Son regard d'interrogation! J'ai essayé de lui sourire, et comme je détournais les yeux, j'ai senti un immense désespoir l'envahir; le sang lui montait à la bouche et l'a étouffé. Jeunes gens à la figure contractée de souffrance, corps raide comme un pieu d'un vieil artilleur. Maintenant, j'entends dans la maison en face les coups rythmés d'un menuisier qui cloue des bières ; depuis trois jours le marteau trappe sans s'arrêter; je pense aux parents qui ne savent pas, à leurs songes anxieux où vivent encore ceux qui sont sous terre. Je songea tous les miens... Quels mauvais sommeils ont mes blessés! Le marteau du menuisier cloue toujours.
— Ah! mes enfants, qu'il fait bon chez vous! déclara Thérould assis par terre, le dos au poêle. La famille, il n'y a que ça !
L'atelier gardait toujours sa simplicité bohème : le secrétaire bancal, un vieux coffre de bois sculpté, le divan effondré, les statues sur leurs sellettes; mais une armoire à glace, un paravent autour du lit, des giroflées dans un vase de Delft marquaient une présence féminine, l'intimité dune vie à deux gentiment arrangée. Nini en peignoir, dans un grand fauteuil Louis XIII à tapisserie usée, cousait lestement une dentelle à un corsage; une jambe croisée, l'étoffe épinglée au genou, elle allongeait, dans le joli naturel de cette pose, son pied fin chaussé d'une mule pendante.
Martial , debout devant une figurine de glaise fraîche, modelait une silhouette de Parisienne du siège, jupe courte et pieds nus, ramassant un fusil. Andromède, sous un voile, séchait a l'autre bout de l'atelier; sa nudité, dressant ses bras purs et son torse délicat, lui semblait à cette heure une chose morte, un art de luxe, sans signification. Le moyen de ne pas subir l'obsession du moment? Ses émotions, au lieu de revêtir une forme symbolique, ne pouvaient plus se manifester qu'immédiates, vivantes : rendre ce qu'il avait sous les yeux, les préoccupations de chacun. Il captait, à petits coups d'oeil, la ressemblance de Nini. ne parvenant plus à incarner sa pensée autrement que sous les traits de son amie.
Au début, la jeune femme n'avait été pour lui qu'un caprice charmant. Puis, à mesure que la longueur, l'ennui du siège, avaient infligé à chacun l'isolement, la rupture des habitudes, Martial, sentant son cœur vide, son atelier désert et froid, s'était rapproché d'elle. Nini venait de perdre une tante qui partageait son logement, tenait le ménage. Sa vie libre, assurée jusqu'alors par des travaux de broderie riche, des poses de modèle qu'elle ne consentait qu'à son gré, achevait d'en être bouleversée, parmi le cataclysme qui appauvrissait les bourses les mieux garnies, ruinait les petites. Un jour Martial l'avait trouvée aussi esseulée que lui, supportant sans le dire la gêne, des privations sans doute. Touché, il saisissait tout le charme de cette petite nature vaillante, dont il n'avait senti que la grâce prime-sautière. Empaquetant le lin-,e, pliant les robes dans une malle, il lui mettait son collet aux épaules, nouait les brides de son chapeau. — Qu'est-ce que tu fais? demandait-elle, émue. — Je t'emmène! Si tu savais comme l'atelier est triste sans toi!... Ils avaient uni de la sorte leur détresse : à deux ils se réchaufferaient, s'encourageraient. Et depuis, Nini, à qui Martial avait déféré le pouvoir, confié le secret du bureau Louis XV. du tiroir à argent, — satané argent, ils y touchaient à peine, et le tas diminuait si vite! — Nini, veillant à tout, dispensant le feu et la lumière, un rire ici, une fleur là, était le génie familier, la douce providence du lieu.
Thérould, cuit d'un côté, se releva d'un bond de singe, et de ses bras ouverts entourant le poêle à la manière d'un autel, il s'écria :
— 0 feu bienfaisant, tu mérites qu'on te célèbre d'une louange païenne! C'est toi qui es le seul Dieu, le second soleil, l'âme chaleureuse de la terre ! Que deviendronsnous si tu t'éclipses? Hélas! le bois et le charbon se font rares, le coke a disparu. Bientôt le gaz va nous manquer! Déjà nos rues sont ténébreuses et glacées. De loin en loin clignote un pauvre réverbère. Nos
maisons, à partir de sept heures, plongent dans la nuit. Heureux qui possède alors la lampe fidèle ou la bougie coûteuse!...
Quittant le dithyrambe, il reprit de sa voix faubourienne :
— Ah! là! là! J'étais hier sur les boulevards, les cafés empestent le pétrole, on n'y voit goutte. Sale gouvernement, qui au lieu d'éclairer les Parisiens met la lumière sous le boisseau.
— Toi, dit Martial, l'ambition te dévore, tu voudrais supplanter Cresson comme préfet de police.
Nini eut son rire perlé. Thérould se cabra :
— Non, tu sais, je n'aime pas ces blagues-là! je n'ai pas l'honneur de connaître M. Cresson, mais il fait de trop vilaine besogne. Son prédécesseur n'avait pas voulu s'en charger. Parfaitement, Adam n'est parti que parce qu'au mépris des conventions ces messieurs du plébiscite et le général De Profundis ont eu la basse rancune de poursuivre les grands patriotes, les héros du 31 octobre.
Ce que Thérould évitait soigneusement de dire, c'est que, fait prisonnier par les mobiles bretons pendant Téchauffourée de l'Hôtel-de- Ville, il avait été jeté dans une cave, où, dégrisé, il avait dû passer la nuit. Son irritation contre le gouvernement venait du magistral coup de pied dans le derrière dont un mobile l'avait remis en liberté. Depuis il était révolutionnaire à mort.
Il ne manquait pas une réunion des clubs rouges, n'ayant que l'embarras du choix. Dans la plupart, ce n'était qu'incohérence, violente et basse -démagogie. Chaque soir, par tous les quartiers, des salles s'emplissaient d'une foule de braillards. Des orateurs cocasses émettaient des motions insensées. L'un voulait qu'on lâchât contre l'ennemi les fauves du jardin des Plantes; un autre, qu'on chassât au rempart à coups de fouet les prêtres en chemise; un troisième regrettait de ne pouvoir escalader le ciel pour aller poignarder Dieu. Thérould en prenaitet en laissait; il excellait aux inter-
jections gouailleuses, y avait gagné plus d'une expulsion. Il reprit :
— Voyons, est-ce que ce n'est pas ignoble, ces poursuites? On révoque les chefs de bataillon Flourens, Razoua, Ranvier, Millière, d'autres. Ce n'est pas assez, on les décrète d'arrestation, avec Rlanqui, Félix Pyat, Tridon, Lefrançais, Vermorel, Tibaldi, Eudes, Vallès, Jacquenne, quarante victimes en tout! Excusez du peu. Heureusement Blanqui ne s'est pas laissé prendre , Jacquenne non plus; et Flourens, dans Belleville, est gardé comme un roi par ses tirailleurs. Plutôt que de soutenir un si honteux manque de foi, Rochefort après Adam a donné sa démission, Floquet et Brisson l'ont imité, entrant comme lui dans l'artillerie de la garde nationale. Enfin, c'est le vieux de 48, le maire de Paris, Etienne Arago, qui à son tour leur fausse compagnie.
— Il faut avouer, dit Martial, que la justice n'est pas égale pour tous. Delescluze nommé maire est un potentat au milieu de son armée d'administrés. On ne songe guère à l'incriminer, non plus que Raoul Rigault, qui a pourtant essayé le 31 de s'emparer, avec un bataillon, de la préfecture de police.
— Ce que je leur ai collé un de ces Non! le jour du plébiscite ! exclama rageusement Thérould. Par malheur vous êtes un tas de feignants qui, le jour où on vous livrera pieds et poings liés, irez encore de votre Oui.
Martial haussa les épaules :
— Si je préfère, aux tibaldiens des mains desquels tu m'as tiré, Trochu, Favre et consorts, ça ne veut pas dire que j'absolve l'inertie passée, présente et future. Comme toi j'ai souffert de cet interminable mois. Mais enfin, depuis Coulmiers, la reprise d'Orléans, tout est changé. Songe donc! la province dont nous doutions, la province arrive avec une véritable armée ! La délivrance approche; d'Aurelles n'est pas loin. Trochu s'est réveillé. On va sortir! Demain, c'est la grande bataille; qui sait? nous débloquons Paris... Cen'estplus le moment de politiquer!
— Amen, dit Thérould, on ne fera jamais de toi qu'un gâcheur de plâtre.
Il chantonna :
— Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés ! Voilà les portes closes. Lugete, vénères! Plus moyen de faire son petit tour de banlieue; les mobiles resteront veufs. Et voilà quantité de belles dames réduites à leur trottoir ! Les marchands de vin sont aussi dans le marasme; on ne dédaignait pas de se rincer le bec aux avant-postes ! ... Et le trafic des maraudeurs ? Fini ! J'en ai crayonné, de ces types ! Ils revenaient par centaines, courbés sur leurs sacs, poussant des brouettes, des petites voitures : pommes de terre, poireaux, des choux, des navets encore humides et terreux, arrachés en hâte, sous le feu de l'ennemi. Pour quelques pauvres ligures honnêtes, que de faces patibulaires, gavroches pâles, voyous à casquette. Dans sa poche, plus d'un rapportait le prix des journaux du matin régulièrement servis aux Allemands. Tout un monde gouailleur, insolent, geignard, aussitôt entouré de revendeurs enlevant la verdure pour l'aller détailler au triple... Rigolos, hein? ces marchés volants où les ménagères piaillent au milieu de la rue, où l'on rencontre de tout, des vieux pantalons, des peintures à l'huile décrochées dans des villas sans maîtres, des abat-jour et des morceaux de tuyaux de poêle ! Et la vieille qui . débitait ses légumes en plein perron de Tortoni !
— Taisez-vous donc, ditNini. c'était pour les richards, ces légumes-là ! Oh ! manger un bon plat de petits pois frais, ou seulement une belle chicorée avec de l'huile qui ne soit pas de l'huile de lampe.
— Ah ! se lamenta Thérould, un rosbif aux tranches larges et rouges...
— HubJ fit Martial les yeux fermés et humant une grillade imaginaire, — rien qu'une pauvre côtelette de mouton !...
— Adieu, dit Thérould d'une voix de mélodrame. De pareils souvenirs font mal... U se baisa galamment
la main : — Mes respects, princesse!... Puis, à Martial : — Au revoir, garde national modèle! Et, revenu à pas solennels :
— Non ! mais pourrais-tu me dire ce que signifient tous leurs micmacs? Le but, n'est-ce pas, c'est de tirer enfin de ces quatre cent mille hommes une armée qui puisse se battre? Il serait temps, nous voilà le 28 novembre, au soixante-treizième jour du siège. Les volontaires n'ont rien donné. Pourquoi n'avoir pas décidé que de vingt-cinq à trente-cinq ans od ferait partie des compagnies de marche! On aurait eu des troupes capables de devenir solides. Pas du tout. On décrète que chaque bataillon, quels que soient sa composition et son effectif, fournira quatre compagnies actives, composées d'abord des volontaires de tout âge, puis des célibataires ou veufs sans enfants, enfin des hommes mariés ou pères de famille de trente-cinq à quarantecinq ans. Qu'est-ce qui arrive?
Martial avoua :
— Le gâchis. Les anciens bataillons, qui sont de gens mûrs et mariés, épuisent rapidement toutes les catégories. Les nouveaux, plus nombreux et formés de célibataires, restent pleins de jeunes gens. Ainsi, dans la maison, Delourmel, avec ses quarante-quatre ans, va être forcé de planter là sa femme, tandis que l'ouvrier relieur du cinquième se promènera libre comme l'air. Les vieux iront se faire tuer, les jeunes joueront au bouchon sur le rempart.
— Moi, dit Thérould, je m'en fiche. Je marche comme toi. Mais c'est égal, quelle sacrée organisation!
Martial se mit à rire :
— Je crois bien! Blacourt, son palefrenier et son cocher ont assez traîné ! A propos de Blacourt, une bien bonne. Tu sais que Louchard l'avait embusqué à la mairie. Arrive le décret. Voilà mon Blacourt désigné pour la compagnie de guerre. Un désespoir! Aller risquer sa peau quand on a cinquante mille livres de rente... Il ne dormait plus, cherchait un remplaçant.
Ses larbins? Impossible, pris comme lui. Est-ce que Louchard?... Oui, peut-être. Mais un homme si important, lieutenant, marié... Cela valait, au bas mot. huit mille francs. Blacourt, qui tondrait un œuf, a failli en faire une jaunisse. Enfin il se résigne. Patatras! Le chef de bataillon, flairant une transaction, refuse net; c'est autour de Louchard à se désoler. Non! Il faut voir leurs tètes !
— Je le déteste, moi, ce poseur, dit Nini révoltée. Ses sales chevaux m'empêchent de dormir, en tapant toute la nuit.
Cette fois Thérould s'en allait, lorsqu'en ouvrant la porte il s'effaça devant un vieillard aux fins cheveux blancs, aux yeux pensifs. C'était Thédenat.
— Je ne vous dérange pas ? fit-il en s'inclinant devant Nini. avec cette galanterie respectueuse qu'il témoignait à toutes les femmes, même aux plus humbles, comme à des reines.
Il admira la maquette que Martial venait de quitter, reporta d'un bon sourire vers Nini, fière et confuse, la louange silencieuse. Il savait que depuis huit jours les deux jeunes gens vivaient ensemble, et sa bonhomie le comprenait.
— Comment vais-je oser maintenant demander à l'artiste un service si au-dessous de lui? Vous connaissez ma réduction en plâtre du Persée de Cellini. qui est à l'angle de la cheminée, contre ma bibliothèque? Je l'ai rapportée de Florence il y a quarante ans, et j'y tiens comme au souvenir même de ma jeunesse. Je me plais à y voir la noble image de la Vérité triomphant de l'ignorance et de la méchanceté humaines. Ce matin, maladroit que je suis, j'ai laissé tomber dessus un tome de Gibbons. Le bras qui tient le glaive s'est détaché. Vite, il faut que vous veniez me raccommoder ça. Je ne peux pas voir sans douleur le héros mutilé. Il me semble qu'il souffre d'une blessure réelle, et que le bras qui soulève la face horrible <-t le cou ruisselant de Méduse va faillir à sun tour, lâcher son trophée.
— Nous allons essayer, dit gaiement Martial. Laissez-moi seulement me munir d'un peu de chair de rechange.
Tandis qu'il préparait une poignée de plâtre et une petite éponge, Nini se risqua timidement :
— Nous avons avec bien du plaisir, monsieur, lu dans le journal que le gouvernement vous avait rendu votre place au Collège de France.
Thédenat parlait avec simplicité de sa joie de reprendre, après dix-huit ans de silence, renseignement interrompu. Certes l'histoire offrait de grandes leçons! Mais, pour l'instant, les auditeurs manquaient. Il ajouta malicieusement :
— Je catéchise devant les banquettes.
Lycées, facultés et cours, toutes les administrations publiques fonctionnaient tant bien que mal . Rares élèves, professeurs intermittents. Les pantalons d'uniforme passaient sous la robe. Au Palais de justice, on appelait les causes dans le vide, un des avocats manquait toujours.
— Je viens de voir, continua Thédenat, en s'adressant à Nini avec une persistance délicate, quelque chose de très amusant, ou de très triste. Je traversais le Luxembourg. Près de la fontaine Médicis, il y avait autour d'une voiture chargée de tonneaux un rassemblement. On regardait des hommes agenouillés tirer du bassin un grand filet dont les lièges effarouchaient les cygnes. Dans les mailles se débattaient ces carpes et ces énormes cyprins auxquels naguères, à l'ombre des platanes, vous avez peut-être jeté du pain... Ahl quel chagrin de voir, sur les terrasses et les pelouses, les baraquements, les tentes des ambulances ! Le jardin des Plantes en est couvert aussi.
— Cela fait de la peine, dit Nini, en songeant à la sortie annoncée, de se dire que bien des Parisiens viendront mourir à l'endroit où ils ont joué enfants.
— Nous y sommes? demanda Martial; Thédenat prit congé, en s'excusant, et tous deux sortaient, le sculp-
teur se retournant vers sa maîtresse, dans un sourire terminé en baiser muet.
En traversant la cour, un bruit de dispute les frappa. Gagnant l'escalier, fuyait le dos courbé de Blacourt. Devant la loge, Tinet, l'ouvrier du cinquième, criait furieux :
— Rapiat, voleur! Quand on pense que ce cœur de poule a eu le toupet de m'offrir quinze cents francs pour aller me faire casser la margoulette à sa place. Et moi, godiche, je me laisse attendrir, je vais m'offrir au chef de bataillon. Qu'est-ce qui me répond? « Ce monsieur vous vole. Il a déjà proposé huit mille francs à Louchard. »
— Oui. citoyens! glapit le lieutenant-concierge, vouloir corrompre un pur comme moi! Mais j'ai su repousser les tentations de l'aristocrate !
Martial ne put se retenir de rire, tout en faisant chorus, à la lâcheté de Blacourt. Le relieur — il avait la mine d'un furet, le nez pointu, les yeux rouges — s'exaspérait à sa propre rage :
— Quinze cents francs à moi. parce que je suis un pauvre ouverrier, quand il en offre huit mille au lieutenant! Un rabais de six mille cinq! Le fesse-mathieu ! Le capon! Le youlre!
Mais des aboiements, des cris, des caquètements remplirent l'escalier d'une poursuite et de vols aveugles. Des plumes tournoyèrent. Martial et Thédenat virent s'abattre dans leurs jambes des poules affolées. D'autres grimpaient aux étages supérieurs. Ne sachant vers lesquelles s'élancer, le fermier de Clamart, sur le palier du second, invectivait sa femme, devant la porte ouverte. Des lapins s'échappaient maintenant.
— Ferme donc l'armoire! hurla-t-il, en rattrapant l'un par ses longues oreilles, au lieu de rester là comme une busél
Prenant son parti, il se précipita vers un gros de poules qui. perchées sur la rampe du cinquième, battaient frénétiquement des ailes. Martial avait fini par
saisir deux des volailles étiques, et, poussant la porte de l'appartement, il héla la paysanne, tandis que Thédenat caressait Pataud, le chien noir à longs poils qui remuait la queue avec satisfaction. Ils restaient suffoqués le l'odeur, de la vue. L'antichambre, la salle ;i manger, le salon des Du Noyer, étaient jonchés de fumier, un sol de basse-cour gluant de détritus et d'immondices. Les murs n'étaient pas épargnés, tentures souillées, bibelots et meubles empilés dans les .coins. Sur les étagères, des pommes achevaient de mûrir Ah! quand le magistrat reverrait son cher mobilier, les tapis dont Mme Du Noyer s'enorgueillissait ! Martial et Thédenat s'esquivaient bien vite. Au troisième ils trouvaient, attirés par le bruit, Mme Delourmel et le petit mobile qui, remis de sa blessure, était venu remercier les braves gens qui l'avaient si bien soigné. Il tournait son képi dans ses mains rouges, l'air ému et content.
— Revenez nous voir, dit Mme Delourmel, une femme en boule, au cordial visage rond sous les anglaises noires.
— Dieu veuille, fit le Bourguignon. On se bat demain.
— Sil si! A bientôt. Mais vous savez, — elle menaça du doigt, — plus de folies !
Il avait par reconnaissance apporté un cadeau ruineux où toutes ses économies avaient passé, un magnifique gîte à la noix de huit livres, piqué d'une rose en papier.
— Entrez! Entrez, messieurs. Votre femme est là, monsieur Thédenat. Elle tient compagnie à mon mari qui est rentré tout enrhumé de sa dernière garde.
Elle fermait la porte au moment où le fermier redescendait, tenant en main deux grappes de poules que Mélie, la compagne du relieur, l'avait aidé à capturer.
— C'est bien fait ! L'horreur d'homme ! 11 m'a demandé un franc d'une gousse d'ail; je voudrais que ses bêtes meurent toute;. Il les garde soigneusement
pour les vendre plus cher, quand, au lieu de quinze francs, un poulet en vaudra trente!
Le fermier était détesté de la maison pour sa brutalité d'abord, et pour son avarice, depuis que, dénoncé par Louchard, on avait saisi chez lui, au moment de la réquisition, des pommes de terre amoncelées jusqu'au plafond.
— C"est comme le relieur d'au-dessus, ce Tinet. dit Mme Delourmel en levant les yeux au ciel, un pas grand'chose non plus, un gobeloteur!
Elle les introduisait dans la salle à manger, où M. Delourmel, sous un amas de manteaux et de couvertures, toussait. Elle invoqua Mme Thédenat :
— N'est-ce pas, chère madame, vous croyiez que Tinet et Mélie étaient mariés depuis cinq ans? Eh bien! pas du tout. Ils n'ont passé devant le maire que ce matin. Et vous savez pourquoi? C'est à cause de la loi qui vient de paraître : quinze sous par jour aux femmes des gardes nationaux dans le besoin! Et dame! trente et quinze, ça fait quarante-cinq.
— Je gage, dit Mme Thédenat. que nous allons voir beaucoup de mariages comme celui-là.
— Des mariages à quinze sous! dit M. Delourmel, enchifrené.
11 donna des détails sur son bataillon. En général on n'y touchait pas l'allocation journalière, qui étaitreversée au Trésor. Mention honorable en était faite au Journal officiel. Dans le bataillon de Louchard, fit remarquer Martial, qui appartenait à un troisième, les sommes non réclamées étaient réparties au gré du « conseil de famille » qui, tout en volant les neuf dixièmes, s'assurait, par la restitution dune fraction minime, un éloge immérité. Ces conseils de famille, trop souvent mal composés, et réunis chez l'éternel marchand de vin, servaient de refuges aux gradés révoqués, et parfois, en face des cadres réguliers, dressaient un antagonisme fâcheux.
Et aussitôt tous se mirent à parler du sujet unique
Où en était depuis Coulmiers l'armée de l'intrépide d'Aurelles. ignoré hier, célèbre aujourd'hui? À Pithiviers, à Étampes peut-être? Demain enfin, après ces deux semaines d'inexplicable torpeur, Paris se levait à son tour. On ne savait pas bien les détails. Ce devait être du côté de la Marne. La deuxième armée entière, commandée par Ducrot, opérait. Un certain nombre de gardes nationaux mobilisés appuieraient le mouvement. Martial se plaignit de leur petit nombre : trois mille à peine; il eût souhaité marcher. Ils critiquèrent la réorganisation des troupes, le partage en trois armées. Seule celle de Ducrot. l'ami de Trochu, réunissait tous les éléments vigoureux, la première restant composée de la garde nationale, sous Clément Thomas, qui avait remplacé Tamisier; la troisième, sous Vinoy, faite de divisions éparses, des mobiles sans artillerie. Pourquoi n'avoir pas unifié tout cela? A l'idée qu'il serait probablement inutile demain, Martial confessait son humiliation.
— Heureusement, affirma M. Delourmel. que le contingent bavarois commence à se lasser de la guerre. Ah ! s'il est vrai que Garibaldi soit entré, comme on l'affirme, dans leur pays ! On dit que le roi Louis a pris la fuite devant les chemises rouges.
Ces dames épuisaient leurs ordinaires plaintes : la rareté, la cherté des vivres, si cruelle aux pécules restreints. On avait eu beau parquer dans Paris d'innombrables troupeaux., deux cent vingt mille moutons, quarante mille bœufs, douze mille porcs; entasser aux Halles, dans les caves, les magasins, les entrepôts, trois cent mille quintaux de farine, cent mille de riz, des tonneaux de viande fumée, des meules de fromages, des murs de conserves, des montagnes de légumes secs. En deux mois la ville géante avait englouti le bétail sur pied, dévoré à demi sa réserve de pain, fait disparaître ses menus vivres. Malgré le rationnement, les bons municipaux qui, aux boucheries, faisaient s'allonger d'interminables queues, les ressources baissaient à vue
d'œil. Seul le pain était en abondance, et, sauf riz, salaisons, pâtes, café et vin, — tout manquait. Les quelques rares denrées de commerce, le chocolat, l'huile, quintuplaient de prix. Pour tout assaisonnement, des graisses innomables à 4 francs le kilo. L'œuf valait 14 sous, une paire de lapins, 36 francs. Le cheval était presque la seule viande; ânes et mulets n'avaient fait qu'une bouchée. On prenait gaiement son parti de ces innovations gastronomiques. Aux crocs des étals pendaient, festonnés et parés, des écorchés qui étaient des chiens, des chats. On vendait des saucissons chevaleresques. Le marché aux rats, place del'Hôtel-de-Yille, étalait ses cages de fer toujours pleines, 60 centimes la pièce. Rue Croix-des-Petits-Champs, on en confectionnait des pâtés.
— Qui est-ce qui nous aurait dit il y a un an, dit M. Delourmel. qu'avec des trous remplis de glucose nous essayerions d'attirer les rats des carrières, des égouts et des caves afin d'en faire notre régal.
— Jules en a mangé avant-hier, à un dîner de professeurs et de naturalistes, dit Mme Thédenat.
Et sur le sursaut de Delourmel...
— Mais c'est très bon! J'ai gardé le menu.
Elle tira d'un petit sac un carton glacé : — Voulezvous que je vous lise :
Potage de cheval au millet.
Émincés de râbles de chat sauce mayonnaise.
Brochettes de foie de chien sauce tomate.
Côtelettes de chien aux petits pois.
Salmis de rats sauce Robert.
Gigot de chien flanqué de ratons en garniture de queues.
Plum-pudding à l'anglaise, moelle de cheval.
— Pouah ! fit Mme Delourmel, qui était comme tant d'autres partagée entre le dégoût et la faim.
Thédenat. avec une point" cl ironie insista •
— Mais voyons, chère madame, de quoi vous plaignez-
vous? Avouez que nos ressources sont infinies. Il y a plus de vingt millions de rats dans nos sous-sols. Sans aller jusqu'à fosséine qu'un chimiste féroce propose d'extraire des ossements des catacombes, celle qu'on tire des os des animaux tués dans Paris fournit un potage excellent...
— La soupe aux boutons de guêtre ! jeta Martial.
— Ma vieille curiosité scientifique s'est réjouie de manger. aussi du casoar et de l'ours. Ces pauvres bêtes que nous allions voir au jardin d'Acclimatation et qu'on a dû abattre ! Un de mes amis a eu la délicatesse de m'envoyer quelques morceaux. Croyez-vous, madame, que sans le siège on eût connu de pareilles aubaines, savouré comme un Mohican de l'antilope ou du bison?
Des rires accueillaient la plaisanterie. Si dures que parussent les privations, tous les supportaient de bon cœur. Le gai courage de Paris, même aux jours les plus noirs, se traduisait en blague. Si facile, si médiocre qu'elle soit d'habitude, la blague, dans un tel moment, c'était de la vaillance, de la résignation, du sacrifice. Ame légère de la Ville, capable d'endurer une grande souffrance et d'en sourire. Ce Paris frivole, où l'Europe n'était accoutumée de voir qu'un bazar de plaisirs, s'était retrempé dans le malheur comme dans une source lustrale . Paris ne tiendrait pas quinze j ours, avaiton dit, Paris tenait depuis deux mois et demi. Les femmes qu'on prétendait si futiles montraient une ténacité stoi'que, une admirable simplicité de dévouement, elles sur qui pesaient les charges chaque jour plus lourdes de la vie.
Mme Thédenat et Mme Delourmel échangèrent des recettes pour varier l'obligatoire rationnement de la semaine. Par exemple, que d'heures glacées, interminables, aux portes des boucheries avant de se voir délivrer l'humble, lïndessalable morceau quotidien : lundi du porc salé, mardi et samedi de la morue, mercredi du bœuf ou du mouton conservé, jeudi et vendredi
seulement du cheval frais. Mme Delourmel s'indigna de la cupidité des bouchers; certains, ne tenant pas compte de la taxe, majoraient le prix fixé.
— Vous, monsieur Poncet, fit-elle, cela vous est égal ? Vous n'avez à vous occuper de rien. Vous mangez à la crémerie.
C'est surtout sur les ménages pauvres et sur la petite bourgeoisie que la dureté des temps sévissait. Malheureux les employés, les petits industriels, les ouvriers qui n'avaient pas d'avance et vivaient au jour le jour ! Les riches, eux, trouvaient au restaurant des repas ingénieux et suffisamment abondants, le petit pain doré sur la serviette blanche. Ils en étaient quittes pourvoir figurer l'un et l'autre à l'addition. Dans quelques grands restaurants, on pouvait, à prix d'or, oublier presque l'existence du siège. Quant aux vrais nécessiteux, la charité officielle et privée subvenait en partie à leurs besoins. Jamais il n'y avait eu tant de cantines municipales, de fourneaux économiques, de bons de distribution donnant droit à des bouillons, des haricots, de la viande qu'on consommait sur place ou qu'on emportait chez soi.
La voix de M. Delourmel s'éleva :
— J'assistais il y a quatre jours à la matinée du Théâtre - Français pour l'œuvre de secours aux victimes de la guerre. Un acte d'Hernani, de Lucrèce Borgia, des pièces des Châtiments. On met Victor Hugo à toutes les sauces. Aujourd'hui les blessés, hier les canons.
On parla de la souscription toujours ouverte, de la voiture municipale annoncée dans les rues à son de clochette et recueillant au passage tous les débris d'airain ou de cuivre pour la fonte. Thédenat raconta sa visite à l'usine Gail, la lave ardente coulée dans le moule d'où elle sortait canon, la curiosité des tours entraînant dans leur rotation les pièces comme d'énormes gigots de bronze à la broche. Malgré la résistance, la mauvaise volonté du comité d'artillerie, opposé à toute
initiative de l'industrie, les « canons du commerce » et les affûts fabriqués dans les ateliers des chemins de fer, des omnibus et des petites voitures étaient en train de constituer une artillerie excellente, se chargeant par la culasse, égale, sinon supérieure, à l'artillerie ennemie. Les Parisiens étaient fiers de leur armement. Quelques grosses pièces de marine à longue portée étaient connues, aimées, à l'égal de personnes vivantes. Dans le sourd grondement des détonations, on distinguait leur voix. On disait : — Voilà Cunégonde qui crache, ou : — Tiens, Joséphine soupire ! Au mont Valérien, la Marie-Jeanne, d'un coup de tonnerre, jetait à huit kilomètres des projectiles de deux cents kilos.
Ainsi, tous trois, d'un sujet à l'autre, prolongeaient leur causerie. Ils sympathisaient dans un sentiment qu'ils ne connaissaient pas autrefois, une solidarité née des événements traversés ensemble. Si différents avec cela! La haute sérénité de Thédenat plongé dans ses études, sa foi dans l'avenir; la bonne humeur de Martial. jeune, amoureux, artiste; l'équilibre un peu troublé de M. Delourmel, bourgeois placide et timoré, homme d'ordre, de principes et de lieux communs. Avec sa benoîte figure soigneusement rasée, son corps tassé par la grippe, ses pantoufles tendues vers le feu maigre, le petit rentier n'avait nullement la mine d'un soldat d'avant-postes. 11 soupira :
— Maintenant que voilà les portes fermées, quand reverrai-je mon jardin de Nogent? A moins que la bataille imminente ne nous libère, je ne referai pas de longtemps l'excursion.
11 montra le bouquet d'asters desséchés dans un vase, sur le buffet. Ils le gardaient comme un souvenir. Il dépeignit les gares vides et nues, l'ironie des vieilles affiches : Voyage circulaire dans l'Alsace et dans les Vosges. — Train de plaisir pour Nancy... les files de wagons au repos, gris de poussière. A Nogent, la tristesse des maisons dévalisées, de la Marne si bruyante jadis, des collines brumeuses d'où des coups de fusil partaient.
Si mélancolique que fût le tableau, une bouffée d'air pur entra. Thédenat dit :
— Le printemps reviendra, les arbres reverdiront. Bientôt la France délivrée sentira monter la sève. Nous ne pourrons subir toujours le dur germanisme, une réaction est fatale!... Mais je vous fais perdre votre temps, Martial.
Les deux hommes prenaient congé.
— Attendez-moi ! attendez-moi I s'écria Mme Thédenat. Je pars aussi.
Elle se leva en jetant un coup d'œil à son mari, avec une hâte que rien ne semblait justifier, pas plus que la lenteur que Thédenat mit à monter les marches. Elle les précédait dans l'appartement. Martial, devant le Persée, ayant constaté l'état de la fracture, dit en jouant le médecin :
— Ce ne sera rien; donnez-moi seulement un bol plein d'eau, une soucoupe et un vieux manche de porteplume.
Thédenat allait les chercher lui-même, surveillait avec un plaisir d'enfant Martial mouillant son plâtre, rafraîchissant de l'éponge les segments du bras cassé. Il taillait lui-même le bois destiné à servir d'armature et, le rapprochement des deux morceaux opéré, soutenait le bras porteur du glaive, tandis que Martial plâtrait la soudure.
Une voix bourrue les fit se retourner. Thédenat parut ennuyé.
— Laissez donc, madame, ce n'est pas le fils du républicain Poncet qui me trahira!
Martial, stupéfait, vit entrer Jacquenne. C'était toujours cet air hérissé, ce port de tête raide, tendant le visage au front fuyant, au menton volontaire, où la rude barbe grise s'était épaissie ; mais les traits hâves et tirés marquaient une exaltation nerveuse, un retour fixe d'idées, tout le crispé de la fièvre obsidionale. Il sourit pourtant, d'un gauche sourire qui étonnait, à sa morose figure :
— Non, ce n'est pas monsieur qui me livrera.
Martial revit le soir du 31 octobre, la salle du Trône envahie, le sectaire passant, rigide et mécontent. Au lendemain du décret d'arrestation, Jacquenne, croyant rendre, libre, plus de services à une cause qui était pour lui la vérité, le salut, s'était caché dans diverses maisons; l'autre semaine, les Thédenat l'avaient vu arriver. L'historien, ne se souvenant que de sa vieille camaraderie, lui disait seulement : « Vous êtes chez vous, j II commençait aussitôt des démarches poui qu'on abandonnât toute poursuite. Mme Thédenat, avec ce dévouement à son mari qui était sa vie, sans songer à se plaindre de la gêne causée dans son petit ménage, se multipliait en attentions et en soins délicats.
Martial s'était remis à la besogne, lissant le plâtre avant qu'il séchât. Jacquenne le regardait faire avec le secret dédain que lui inspiraient l'art et les artistes. L'éternelle jeunesse et la triomphante beauté du Persée Révoquaient rien en lui. Il méprisait également statues et tableaux comme vains et pernicieux. C'étaient plaisir de riches, et, pour leurs auteurs, songe creux d'inutiles. Il avait pour idéal un socialisme dominateur, qui, supprimant la monstrueuse inégalité, eût distribué le pain et le vêtement à tous; le travail réparti selon les forces, rémunéré selon la production; l'union libre, les enfants élevés, les vieillards nourris par l'Etat. Un rêve de justice, d'émancipation totale, l'homme et la femme rentrés dans le paradis reconquis. Mais là où Thédenat, sachant bien que l'histoire humaine ne se refait pas d'un coup, souhaitait des réformes sages et successives, la lente guérison du mal, Jacquenne, jugeant la plaie mortelle, n'y voyait pour remède que le fer et le feu : extirper l'immémorial égoïsme. l'affreuse injustice. De nouvelles chairs vives se reformeraient ensuite.
Insensible à la sortie qui se préparait, incrédule quant aux bonnes intentions tardives du gouvernement, il se consumait dans la rancœur du passé, la méfiance de l'avenir. Le gigantesque élan qui poussait la province
vers Paris, le mouvement réflexe qui allait lancer demain Paris vers la province, le laissaient assez froid. Il n'avait d'yeux que pour les fautes, tout à son amour exclusif de la grande cité, à sa chimère que la Commune proclamée, Paris ville libre, c'était le meilleur moyen d'expulser l'étranger, le commencement de la libération des peuples, une ère nouvelle.
Il était assis près de la fenêtre où une brume opaque empêchait de voir, par delà le Luxembourg défeuillé, la ligne molle des collines, le profil austère du mont Valérien. Et amèrement il se mit à parler, ressassant les souffrances, la longueur de cet interminable mois, d'abord la semaine perdue dans l'attente de l'armistice.
— Oh! ce Thiers, gonflé de présomption, qui a cru qu'il lui suffirait de se montrer à Bismarck pour que le dogue allemand lâchât le morceau ! Prendre pour argent comptant les vagues bonnes paroles des cabinets d'Angleterre, d'Autriche et de Russie! Parce qu'il a raconté les campagnes et les traités de Napoléon, il se croit le premier général et le premier diplomate du monde ! Un nain, haussé sur de faux talons. N'a-t-il pas osé dire à Ducrot, entrevu au pont de Sèvres lors des pourparlers de l'armistice, qu'il fallait y consentir à tout prix, fûtce sans ravitaillement, vite, faire la paix! Le général s'est exclamé : — Capituler! quand on avait des vivres, des armes, des munitions; quand on avait des troupes qui s'amélioraient chaque jour! — Général, a dit Thiers, vous parlez comme un soldat, c'est très bien, mais vous ne parlez pas comme un homme politique!... Ducrot, parait-il, aurait protesté : — Une grande nation se relevait toujours de ses ruines matérielles, de ses ruines morales, jamais. Mais Thiers s'impatientait, criait : — Enfin que croyez-vous? Qu'espérez-vous?... Et vous verrez que c'est nous, les « émeutiers » du 31 octobre, qu'on accusera d'avoir fait avorter les négociations. Comme si Bismarck eût manqué d'autres prétextes pour se débarrasser du petit homme ! . . . Non ! l'ineptie de cette
semaine, évanouie à ne rien faire! Nos forts qui ne tiraient même plus, attendant eux aussi ! Et la joie lâche des journaux réactionnaires, aussi ardents à la paix qu'ils l'avaient été à la guerre. Savez-vous que l'empereur de Sedan en jubilait, il se voyait déjà à la tête de son armée de trois cent mille prisonniers î... Il ricana :
— Pensez donc ! Mac-Mahon et Bazaine ayant enfin opéré leur jonction! On rentrait aux Tuileries, on balayait la République ! Oui, en Angleterre, à Jersey, les conspirateurs se réunissaient. Sept millions en or français ont passé des banques de Saint-Hélier à celles de Londres. Et pourtant, pendant ce temps, à Paris on gâchait des heures dont chaque minute était irréparable. Les repus de t jus les régimes sortaient de terre, prêchant l'Assemblée esclave, la paix à tout prix. Les boulevards redevenaient bruyants. Les marchands sortaient des caves les provisions en réserve, bientôt inutiles; les étalages se regarnissaient, comme au bon temps ! Allez, l'instinct populaire ne s'y est pas trompé; autour de moi, j'entendais dire : « La trahison est au cœur du gouvernement! » Est-ce que vous n'avez pas respiré aussi, quand le canon du mont Valérien a rompu ce silence lugubre ?
— Vous voyez trop en noir, Jacquenne, dit Mme Thédenat. Depuis Coulmiers, tout est oublié. Comment penser à autre chose? La province qui s'est levée, la province victorieuse qui vient à nousi N'allons-nous pas tenter le grand combat? Ah! quand le pigeon est arrivé, portant la bonne dépèche! Pauvre petit, dire qu'il était blessé ! Ainsi il s'en est fallu de rien que nous ignorions le triomphe de nos frères! Moi, quand je vois une de ces mignonnes bêtes s'abattre à l'angle d'un toit, toute lasse de sa course, les plumes trempées, je suis si attendrie que le cœur me fait mal. Tout le monde se rassemble. On l'appelle, on lui tend les mains. Et quand on la voit s'élever, repartir droit vers son colombier, quelle émotion! Que va-t-on apprendre,
quelles nouvelles de ceux qu'on aime, du bonheur ou de la peine?
— Vous ai-je dit, interrompit Martial, qu'un des pigeons arrivés d'Orléans m'a apporté une courte dépêche de mon père? Trois mots seulement : « Allons tous bien. » C'est une fière invention, ces réductions photographiques ! A eux deux, les derniers pigeons ont apporté onze cents dépêches.
On centralisait à Tours les télégrammes de la province, qu'on typographiait en forme de journal condensé et que la photographie réduisait. Roulé en cylindre, le précieux envoi était glissé dans un tuyau de plume qu'un fil de soie ciré fixait sous la queue du pigeon. Ces messagers que guettait l'ennemi, Paris les honorait d'un culte pieux. Ils étaient le seul lien, bien frêle, bien chanceux, qui rattachât au reste de la nation. Vain, dès le début, l'essai de sphères creuses à palettes et de bûches flottantes ; vain également, le câble immergé dans la Seine jusqu'à Rouen, et que les Allemands, sur la dénonciation de traîtres, avaient coupé. Quant aux ballons, dont vingt-huit s'étaient déjà envolés et qu'on confectionnait sans trêve sous le hall des gares, ils partaient, mais ne revenaient pas, quelques-uns capturés, d'autres allant atterrir jusqu'en Norvège ou se perdre en mer. Voyages périlleux : les vents, la menace d'engins spéciaux, du mousquet de Krupp, sans parler pour les aéronautes du risque de se voir, une fois pris, traités en espions.
Qui sait si tout cela n'allait pas devenir superflu? Jacquenne contemplait d'un air têtu la vitre qui le séparait de la vie, le brouillard opaque du dehors. Il se rongeait d'impuissance dans cette geôle amicale, prisonnier malgré tout. Martial venait de terminer sa réparation. Un bruit sonore monta de la rue, les notes cuivrées d'un clairon qui s'égrenèrent, stridentes. Cette voix familière, que d'autres jours, à force de l'entendre, ils n'écoutaient plus, parla dans le silence, fut l'appel guerrier, le sursaut violent de leur espoir. Tout le fré-
missement de l'armée prête à s'ébranler s'agitait dans cette vibration. Thédenat dit :
— Confiance en demain, mes amis.
Ils se rapprochèrent de la fenêtre dont Jacquenne s'éloignait, contemplèrent, âme angoissée de désir et d'attente, l'énorme ville noyée dans la brume et recueillie comme eux, l'océan confus des toits et, par delà ce rideau mystérieux, l'horizon qu'allait percer, dans les. flammes et le sang, l'effort gigantesque de Paris, l'horizon vague derrière lequel la province était en marche