‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 12 sur 22 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

— Une, deux! Une, deux!

Sac au dos, au ronflement des tambours, Martial descendait l'avenue d'Italie, gagnait les remparts, dans le matin aigre et brumeux. Il ne songeait plus à la douce étreinte de Nini, pelotonnée au creux du lit, lui mettant au cou deux bras frais, au visage la caresse des cheveux ébouriffés et des lèvres chaudes. Il respirait avec force l'air froid, éprouvait un orgueil à toucher du coude l'alignement du rang, à unir son pas à celui de la compagnie entière qui, allègre, frappait le pavé d'un mouvement rythmé, toute à l'espoir ardemment souhaité de ce grand jour. Dix interminables semaines d'investissement à peine coupées de petites sorties, la débandade de Châtillon, les combats de Chevilly, de Bagneux, de la Malmaison, la prise et la perte du Bourget; dix semaines fiévreuses d'illusions, de désirs, de patience et d'impatience aboutissaient à l'immense effort, de la sortie en masse, gigantesque essai de délivrance.

On allait rompre enfin le cercle de fer, l'étau derrière lequel Paris étouffait; on allait au-devant de l'armée de la Loire, au-devant de la France qui accourait avec ses levées jaillies du sol, ses drapeaux neufs déjà laurés par la victoire. Chacun, sur cette page encore blanche du 29 novembre, inscrivait d'avance

une des dates sacrées de l'histoire, sentait vibrer en soi l'héroïsme qui enflammait la proclamation de Ducrot ; les âmes suivaient de leurs vœux ce général qui. à la tête de son armée, jurait de ne rentrer que mort ou victorieux. Des groupes commentaient les affiches de Trochu et du gouvernement; à mesure qu'on approchait des portes, les visages s'animaient de plus d'inquiétude et de curiosité, dans un élan vers ce bruit sourd du canon qui tonnait du côté de Choisy et de l'Hay, où l'armée de Vinoy opérait une diversion, en même temps que le contre-amiral Saisset s'emparait du plateau d'Avron, et que d'autres sorties essayaient de donner le change sur la véritable trouée : Ducrot franchissant les ponts, enlevant les plateaux de la Marne.

On acclama le bataillon. Martial tendit le jarret; qui sait! peut-être ils ne se borneraient pas à la parade des gardes habituelles; un enthousiasme l'électrisa. Déjà trois mille de leurs camarades, sur le terrain du secteur, recevaient en ce moment le baptême du feu. Ils seraient dignes de Paris. Son cœur battit à l'unisson du cœur exalté de la foule. Tous les regards disaient la pensée unique, l'absorption dans l'attente. On touchait à un instant suprême.

Longuement, sa faction prise, Martial, allant et venant, le fusil sur l'épaule, un chassepot dont il était fier, scrutait la brume. Le canon tonnait toujours, on -entendait son grondement rauque vers les Hautes- Bruyères. Martial concentrait son attention sur le voile •terne qui cachait les armées aux prises. Il cherchait vainement à apercevoir, sur sa gauche, le fort d'Ivry dont la masse lui évoquait un lourd navire à l'ancre, et qu'il ne séparait plus du souvenir du cousin Georges. Que faisait à cette heure le marin? Il revoyait la taille robuste, les favoris grisonnants, le visage réfléchi où luisaient les yeux d'eau grise.

A cette minute, Georges de Nairve, que le commandant supérieur des forts du sud, le contre-amiral

Pothuau, chargé de la démonstration sur Choisy, avait attaché à sa personne, parcourait, au galop d'un normand bai, la route de Choisy à Vitry. Il refaisait d'une traite cette route suivie au pas dans les ténèbres du petit matin. Il avait aux tempes un gai martèlement, l'excitation du succès dont il allait porter les détails au général Vinoy : la Gare aux bœufs emportée sans coup férir par les fusiliers marins et les gardes nationaux. Lui aussi, malgré ses doutes et les craintes que la discipline scellait à ses lèvres, n'était qu'espoir. Passé depuis quelques jours à l'état-major, il conservait vivace le réconfortant souvenir de sa vie au fort d'Ivry, parmi les visages rudes et naïfs de son équipage. Allons ! cette fois on pouvait avoir confiance, Paris allait jouer des coudes! la sortie s'annonçait bien.

Il traversa Vitry, Villejuif, parvint à la redoute des Hautes-Bruyères. Nombre de chevaux sellés, un rassemblement d'ordonnances et d'hommes d'escorte, indiquaient la présence d'un grand état-major

— Le général Vinoy? demanda- t-il, en mettant pied à terre, à un matelot accouru.

Des officiers affairés sillonnaient la cour; çà et là d'autres réunis causaient, d'un air d'agitation et de blâme. Évidemment, une importante nouvelle venait de mettre en émoi toute la redoute.

— Le général Vinoy. je vous prie?

Le capitaine interpellé lui désigna là-bas, au milieu de son entourage, le commandant de la troisième armée, qui, furieux, semblait prononcer des paroles vives, écoutées avec une sympathie indignée. Georges de Nairve le voyait rie dos, secouant sa nuque blanche sous le képi à feuilles de chêne d'or.

— Nous venons d'enlever la Gare aux bœufs, fit-il Le capitaine hocha la tête :

— Ah bien! mon commandant, vous tombez mal, on bat en retraite, vous avez dû croiser l'officier porteur de l'ordre.

Et comme de Nairve le regardait stupéfait, il ajouta :

— Mais oui, il vient d'arriver une dépêche du gouverneur. Nos diversions ne servaient plus à rien. Une crue de la Marne a rendu impossible la marche de Ducrot.

— Comment? s'exclama le marin.

— Pas moyen de jeter les ponts. On y travaillera aujourd'hui. A demain l'affaire sérieuse.

— Mais alors, nous nous sommes battus en pure perte?

— Et les pertes sont grandes, fit l'autre; à l'Hay, c'est un véritable massacre.

Georges, confondu, s'approchait enfin du général, rendait compte. Vinoy l'écoutait d'un air maussade, puis haussant les épaules, comme si ces détails avaient avivé ses regrets, il grommela d'un ton bourru :

— C'est bien, je vous renverrai tout à l'heure. Votre amiral est prévenu maintenant.

Tourné vers son chef d'état-major, il revenait à ses récriminations. Elles n'étaient que trop justifiées. Préparer à grand fracas de canonnade, pour que l'ennemi n'en ignorât, une attaque pareille; laisser engager les troupes à fond, et puis, quand un millier d'hommes sont hors de combat, venir dire : — « Pardon, il y a maldonne! Nous avons oublié de vous prévenir, la partie est remise 1 » Vinoy en lui-même remâchait toutes les amertumes subies, voyait, dans ce singulier manquement, une injure de plus, une preuve de cet écartement systématique où le confinaient l'injuste préiérence de Trochu, son amitié partiale pour Ducrot plus jeune, moins qualifié.

Dans la nuit, l'ingénieur sur qui reposait la charge essentielle du lançage des ponts s'était convaincu, un peu tard, qu'ils ne pourraient être prêts à l'heure dite. Une petite flottille portant le matériel de construction devait, remorquée par le vapeur la Persévérance, capitaine de frégate Rieunier, franchir l'arche restée debout du pont de Joinville, en amont duquel les points ae passage étaient fixés. Mais, par suite du resserrement

du fleuve, où les arches écroulées et toutes sortes de matériaux formaient obstacle; par suite aussi dune manœuvre antérieure d'abaissement des hausses mobiles d'un barrage en aval, hausses qu'on avait omis de relever, le courant se ruait d'une violence telle que la Persévérance perdit un temps irréparable avant de pouvoir forcer la barre. M. Krantz, l'ingénieur responsable, se persuadait de l'existence d'une crue subite et, sans espoir de remplir sa mission avant le jour, allait faire part au général Ducrot de sa déconvenue.

Celui-ci, dont le plan croulait, galope au fort de Rosny, où le gouverneur avait établi son quartier général pour se rapprocher du champ de bataille. De cruelles minutes s'écoulent : désarroi, incertitude. Comment modifier les ordres de mouvement, imprimer à la sortie une autre direction? L'armée va s'ébranler, le temps manque. Renoncer à l'opération? Mais une déception pareille, pour les troupes, pour Paris surtout, fanatisé d'attente et d'espoir, c'est la Révolution! Trochu et Ducrot, bouleversés, sautent d'une idée à l'autre, prennent le pire parti : laisser faire, suivre le cours des choses. On lancera les ponts la nuit suivante, et le 30, à l'aube, on attaquera. Mais la surprise est éventée. Et tandis que Vinoy, qu'on oublie d'avertir, fait tuer son monde inutilement, l'ennemi emploie ces vingtquatre heures de répit à se masser sur les plateaux, presque libres la veille, et que demain, hérissés de canons et de fusils, il faudra lui arracher de haute lutte.

Barrière d'Italie, Martial, sa faction montée, assista tout le jour au grossissement de la foule; fiacres, tapissières, camions, des voitures d'ambulance de toute sorte passaient, chargées de blessés, entre des haies épaisses. A dix heures, le canon avait cessé, et depuis c'était un déluge de récits, colportés de groupe en groupe avec une exagération croissante. Seulement vers le soir le bruit se répandit que la grande sortie était retardée. L'invention de la crue courait de bouche

en bouche. D'autres, accusant à tort les ponts d'être trop courts, en profitaient pour crier à l'impéritie des généraux. Paris sentait sa fièvre grandir, dans le prolongement de la nuit insomnieuse, l'espoir oppressé du lendemain.

Enfin le matin se leva, éclairant d'une lumière paisible les pentes des coteaux, FS brumeux de la Marne, l'étendue encore endormie du vaste terrain semé de bois et de villages. Le sol, durci par la gelée, était blanc au loin; les arbres défeuillés se découpaient nettement; un magnifique soleil illumina le ciel sans nuage. Soudain les forts retentirent, donnant le signal. Du plateau d'Avron, de Rosny, de Nogent, de la Faisanderie et de Saint-Maur, une volée d'obus s'éleva, pour aller s'abattie, dispersée, inutile, sur la ligne des positions ennemies, tandis que, sortant du bois de Vincennes, les colonnes profondes des quatre divisions du !•' et du 2' corps s'ébranlaient, franchissant la Marne, au tremblement des ponts de bois dans l'eau verte.

Les routes sonores résonnaient sous le piétinement immense, le roulement ininterrompu des canons et des voitures. Armée de cent mille hommes, où seuls les deux vieux régiments de la retraite de Vinoy, le 35e et le 42e, subsistaient des troupes aguerries de l'Empire, au milieu des masses flottantes de la jeune République. Agglomération de recrues, de mobiles, avec des cadres de hasard; multitude prête à se faire tuer, sans un chef capable d'utiliser vraiment ces admirables bonnes volontés Du général au sous-lieutenant, la bravoure tenait lieu de tactique. On croyait avoir fait tout son devoir, en n'étant ménager ni de sa vie ni de celle de ses soldats. Et les pommettes brûlantes de froid, les doigts raides à la crosse des fusils, les bataillons gravissaient la route libre, la pente des champs dont les mottes dures s'écrasent, interrogeaient du regard cet horizon clair, où le soleil fait miroiter des vitres, dore les murs, se pose en nappes blondes à la cime des bois.

Champigny se détache sur la hauteur; à gauche, les arbres du Plant, troués de maisons, et le remblai du chemin de fer de Mulhouse. Un grand silence plane en avant, angoisse par son mystère. De quelfossé, de quel talus partira le premier coup? Les yeux guettent la petite fumée blanche, l'oreille la détonation brusque. Il est neuf heures.

Tout d'un coup, une batterie wurtembergeoise ouvre le feu, la ligne des avant-postes s'enflamme, le 1" et le 2e corps se déploient, refoulant les compagnies saxonnes de Champigny, du Plant et de Bry. A la gauche, en avant de la division de Maussion, marchant avec le bataillon d'éclaireurs, le général Ducrot a luimême enlevé les hommes, hésitants devant une barricade sous la voûte du chemin de fer. Les gabions sont bousculés, les poutres renversées. Le général en chef, ferme à cheval, précède son état-major, qu'il dépasse du képi brodé; sa taille athlétique, aux épaules larges, sa forte tête, expriment l'audace et l'entrain. Il ne semble pas se douter que sa place n'est pas là, mais en arrière, à un point d'où il pourrait embrasser l'ensemble du panorama, les mouvements des troupes; visiblement, il estime son rôle bien rempli, parce qu'en payant de sa personne il essaye de les mener à la victoire, ou à la mort. Lui, le représentant de tant de vies, des destins de Paris et de la France, il joue cette partie suprême presque à l'aveugle, jetant dès le début ce qui devrait être la carte dernière, l'atout de sa vie. Il est dix heures. Les renseignements arrivent, apportés par des officiers d'ordonnance au galop; on occupe, de Bry à Champigny, la crête du plateau. Paris vient de mettre le pied sur les collines, voit plus loin, respire.

Que faire maintenant? A droite, le château et le parc de Cœuilly ; à gauche, ceux de Villiers dressent leurs forteresses naturelles, dominent le plateau. Enlever cela! Sans doute, le général en chef, qui dispose de quatre cent canons, va faire avancer son artillerie; il a prévu que les pentes, battues par l'ennemi, sont exposées; il

a pris ses précautions pour abriter ses pièces, par des épaulements provisoires. Non, c'est l'infanterie qui. fera tout : celle de Maussion abordera Villiers de face et celle de Miribel de flanc; les régiments de Faron se porteront directement sur Cœuilly. L'attaque se dessine. Les rares batteries qui la soutiennent sont aussitôt démolies par les batteries adverses, qui surplombent; et, pendant ce temps, les forts se taisent, ayant éparpillé leurs munitions, au lieu de concentrer le feu sur les villages. Du moins. Ducrot est persuadé que le 3e corps, son aile gauche, a franchi la Marne au-dessus de Nogent et va, suivant l'ordre donné, attaquer Noisy, pour se rabattre ensuite sur Villiers, qui, débordé, tombera.

Sur toute la ligne, pantalons rouges et capotes bleues fourmillent; par petits paquets, enflant une énorme vague humaine, les compagnies et les bataillons montent, débordent lentement la crête. Au-dessous de Cœuilly, la pente est raide. Faron, sans attendre ses batteries qui s'attardent dans Champigny encombré, a lancé les fantassins de la Vendée, du 35e et du d44\ Des canons, derrière la grille du parc de Cœuilly, les arrêtent, sous un feu de mitraille; les tirailleurs wurtembergeois visent comme à l'affût, par les meurtrières. Enfin, voici deux batteries; elles sont fauchées, se débandent; ramenées, elles disparaissent encore. Une autre lutte bravement, a le même sort. Enhardis, les Wurtembergeois s'élancent hors du parc, mais le 35* et le 114% conduits par les lieutenants-colonels Lourde- Laplace et Boulanger, foncent à la baïonnette et les rejettent, arrivent jusqu'au pied des murs; là, criblés de balles, assaillis de flanc par de nouvelles troupes, ils plient sanglants, noirs de poudre, entraînant avec eux la division entière. La vague, brisée, reflue jusqu'à Champigny, abandonne dans son remous des centaines de blessés et de morts, pêle-mêle avec quatre cents Wurtembergeois .

En face de Villiers, le général en chef avait dirigé, mais sans plus de succès, l'effort du 2' corps. Les tirail-

leurs de Maussion, à peine la crête dépassée, sont accueillis par un ouragan de fer qui les refoule dans les vignes; l'artillerie n'est pas plus heureuse. Onze heures ! Que devient le 3e corps? Le général d'Exéa a dû franchir la Marne, il s'approche de Noisy, il va surgir au delà de Villiers?... Et Duc-rot, impatient, scrute l'horizon, prête l'oreille. Un aide de camp arrive, son cheval trempé fume; le cœur du général, allégé, bat plus vite : d'Exéa? — Ah bien, oui! le 3* corps est encore sur la rive droite et ne fait pas mine d'en bouger, pas un pont n'est jeté!... La situation est intenable. Il faut prendre un parti. Alors la division Maussion s'avance à découvert, la brigade de Miribel tente de suivre le chemin de fer, pour déborder le parc vers le sud. Généraux en tête, l'attaque de front ondule, hésite, repart. Vain courage; cinq cents hommes, deux colonels, quantité d'officiers jonchent le sol. On regagne la crête. L'attaque de flanc échoue de même contre la fusillade qui jaillit du mur fatal. 11 est midi. Ducrot se rend enfin compte que l'artillerie seule aura raison de ces réduits imprenables. 11 fait donner huit batteries, à l'abri desquelles on se réorganise.

Et d'Exéa? Pour le tirer de son inexplicable torpeur, le commandant A'osseur lui est détaché. Il trouve le chef du 3e corps en plein désemparement. A onze heures, sur les récriminations amères du général de Bellemare. le vétéran indécis s'était décidé à faire jeter les ponts, à laisser passer la rivière à Bellemare; mais voyant l'ennemi progresser sur la rive opposée, de Choisy à Bry, il avait aussitôt donné contre-ordre, et Bellemare, la rage au cœur, avait dû retraverser. Du haut des coteaux, les Saxons tiraient maintenant sur les marins de Bieunier, en train d'établir d'autres ponts à Bry. D'Exéa, que déjà, dans la matinée, un envoyé de Trochu était venu talonner sans résultat, ergote : les .'•axons gagnent, le 3e corps courrait le risque d'être j « té à la Marne! Pourtant ces pentes occupées, le commandant Vosseur vient de les suivre. Il réitère l'ordr« :

franchir la rivière le plus tôt possible, repart vers le plateau, où la canonnade, répercutée en tonnerre, roule A chaque seconde, la foudre des détonations éclate. Et d'Exéa attend toujours : quoi?

Sur le plateau de Villiers, tandis que les batteries mitraillent parc et village, où les renforts allemands grossissent, les Wurtembergeois attaquent; les chassepots les dispersent vite. Mais des masses noires s'approchent, longent les bords du plateau. Français? Allemands? Ducrot croit voir enfin l'invisible 3e corps... Les éclaireurs Franchetti, partis reconnaître, essuient des coups de fusil. Plus de doute, les Saxons! Ducrot fait coucher les hommes : silence absolu! Quand les premiers rangs ne sont plus qu'à quelques mètres, il crie : — Debout! Joue, feu! Sous la grêle furieuse, l'ennemi s'arrête, tombe, tourbillonne. Sabre haut, baïonnette brandie, pêle-mêle, les états-majors, les cavaliers d'escorte, les fantassins se précipitent; le général en chef brise sa petite épée dans la poitrine d'un Allemand. Les masses noires sont en déroute, talonnées Mais de nouveau les murs du parc vomissent la mort ; il faut reculer, à l'abri de la crête. Quatre batteries de la réserve générale accourent au galop, les servants sont décimés, impossible de tenir : les quatre batteries s'établissent plus en arrière, abandonnant deux canons faute d'attelages. La gauche du 2e corps est menacée. Les Saxons envahissent Bry. Par bonheur, de l'autre côté de la Marne, un aide de camp de d'Exéa les aperçoit; une batterie de mitrailleuses, du Perreux, les prend d'enfilade. En même temps, Ducrot engage la réserve d'artillerie du 2e corps; soixante pièces sont braquées de Champigny à Villiers; les éclairs rouges jaillissent, un lourd voile de fumée blanche s'épaissit et flotte, l'air vibre, déchiré par le sauvage tumulte, saturé par l'odeur acre de la poudre. Il est deux heures.

A Gœuilly, après la retraite du 35e et du 114% le combat avait continué avec la même frénésie. Le coin-

mandant du 1er corps, général Blanchard, après avoir fait donner son artillerie, vite écrasée en contre-bas, avait de nouveau porté en avant la division Faron. Mais un feu terrible part des créneaux et des meurtrières, broie ce dernier élan. Les moblots de la Vendée lâchent pied. Tout le 42e exécute, sous le feu précipité, une calme retraite par échelons marqués de jalonneurs, à hauteur desquels se portent, comme à l'exercice, un tambour et un clairon, sonnant halte et en retraite aussi crânement que tout à l'heure ils sonnaient la charge

Maintenant, cramponné au coteau sans pouvoir y reprendre pied, en face de Villiers et de Cœuilly dressant leurs écueils au pied desquels est venue se briser l'énorme vague, le général Ducrot continue le duel d'artillerie, d'un bord à l'autre du plateau, que jonchant des milliers de cadavres. De longues minutes aient, dans le stupéfiant fracas qui achève de rendre sourd, dans la fumée qui prend à la gorge. Les canonniers chargent automatiquement, tirent toujours. La mort fauche, les servants se clairsèment, des affûts se brisent, des caissons sautent; le général Renault, commandant du 2e corps, « Renault r Arrière-Garde » des guerres d'Afrique, a eu la jambe broyée d;un éclat d'obus. Peu à peu le feu ralentit. Il est trois heures, le jour baisse.

Ducrot prend alors la résolution de rester sur la défensive jusqu'au lendemain, puis se dirige vers le Four à chaux, près de Champigny, pour faire construire des épaulements. Mais un officier vient lui demander de la part de Blanchard l'autorisation de battre en retraite vers les ponts. Un assez grand nombre de généraux, peu confiants dans leurs troupes, avaient accueilli la sortie avec froideur et la soutenaient sans entrain. Ducrot s'indigne :

— Allez dire partout que, sous peine de mort, je défends d'abandonner aucune position!

Il pique des deux vers Champigny. Plus de Blanchard, rentré chez lui sans attendre, après avoir donné

Tordre d'évacuer. Ducrot arrête à temps la division Faron en désordre et la reporte dans le village. Il prend le chemin de la villa Palissy, où il espère rattraper le commandant du 1" corps, lorsque, comme un incendie mal éteint, la bataille se rallume sur la gauche. On entend une vive fusillade du côté de Bry et de Villiers. Ducrot s"y précipite. Il est quatre heures. Lanuit tombe.

C'était l'entrée en scène, inutile et tardive, de la division de Bellemare, qui vers deux heures était enfin parvenu à arracher à d'Exéa l'autorisation de marcher. Il avait franchi la Marne et, au lieu de se porter sur Noisy, comme l'ordre le prescrivait au 3" corps tout entier, escaladé Bry, d'où il avait chassé l'ennemi après un corps -à- corps acharné. De là, pensant pouvoir enlever de front ce redoutable parc de Villiers contre lequel le 26 corps avait échoué, Bellemare lançait la brigade Fournès. Les mêmes zouaves, qui avaient fui à Chàtillon, d'un bond superbe arrivaient jusqu'à cent mètres du parc, et là, épuisés, hachés, reculaient, ramenant les deux canons abandonnés. La nuit s'est faite, le ciel rougeoie, Ducrot arrive, amenant le dernier renfort : quatre bataillons et deux batteries, tandis qu'immobile, retenu par d'Exéa, là-bas, de l'autre côté de l'eau, le 38 corps, piétinant, ronge son frein. Alors toutes les troupes de Bellemare s'ébranlent, avec une intrépidité fougueuse. En vain. Villiers, inexpugnable dans un cercle de feux, émiette et disperse le dernier assaut.

Nuit noire, le froid augmente. L'armée de Paris, campée sur ses positions, voit tomber sur elle, comme un suaire de glace, le poids de sa fatigue et le frisson des mortelles heures sans feu, sans pain, sans couverture. Car en haut lieu on est si résigné d'avance au retour qu'on n'a pas prévu les besoins de campement. L'obscurité s'épaissit. C'est, à ces oreilles encore bourdonnantes, à ces cerveaux pleins d'images tumultueuses, une saisissante impression que celle du silence auguste et de l'ombre.

A cette heure Paris va s'endormir, confiant. Tout le jour il a été bercé par ce sourd grondement d'orage où les coups étaient si pressés qu'on ne distinguait plus qu'une basse profonde, continue. Le défilé des blessés, des prisonniers redoublait sa fièvre. Les cœurs s'élançaient du côté de la 31arne. On s'inquiétait peu de 1 insuccès de la vaillante diversion tentée par le général Susbielle sur Montmesly, diversion dont on avait oui ;lié de prévenir, cette lois encore, Vinoy, en sorte qu'il s'était borné à reprendre, puis à évacuer la Gare aux bœufs. On s'inquiétait peu de la diversion de l'amiral La Roncière sur Épinay. On ne songeait qu'à Ducrot : demain on compléterait la victoire, on percerait; c'était la délivrance, la main tendue aux armées de secours, la capitale rendue à la France I

Ducrot, de retour à Poulangis, où sans que l'armée en sût r en son quartier général était établi, se rendait si bien compte des illusions de Paris, et du danger qu'il y aurait à les braver, qu'il recula devant le seul parti raisonnable : rentrer, pour ressortir dans une direction nouvelle. L'opération était manquée ; on s'était heurté à des lignes devenues infranchissables; on avait sans résultat perdu l'élite des soldats et des cadres; chaque heure de sursis renforçait les Allemands. Pourquoi s'entêter? Mais l'opinion 1 S'avouer vaincu, sans tenter l'impossible... On allait au-devant de l'insurrection. Alors, se battre encore, pour l'honneur des armes, comme s'il l'exigeait! Essayer de justifier l'imprudente promesse : mort ou victorieux. . . Quelques généraux consultés s'accordent sur cette étrange nécessité : on est dans une impasse, on y restera. Il n'y a plus qu'à informer le généralissime. Ducrot remonte à cheval et par l'éclatant clair de lune va trouver au fort de Ilosny Trochu, invisible de la journée et dont le rôle s'est borné à une promenade sous le feu à Montmesly; puis, à trois heures du matin, il rentre à Pou- I langis dormir.

i ne bise âpre souffle du nord, balaie, sous la clarté

bleue, 1"S argenté de la Marne, les pentes des coteaux, le plateau funèbre. Là, au milieu de débris informes, de chevaux é ventres, d'arbres fracassés, les milliers de blessés et de morts gisent dans les flaques de sang gelé. Ceux qui n'ont plus de souffle sont violets et rigides. Ceux qui respirent encore sentent le froid leur pénétrer le cœur, et se tordent, crispés, avant de s'assoupir à jamais. Les gémissements et les râles se mêlent au sifflement du vent dans les branches noires. Quand on se hasarde au secours, qu'on fait un pas sur le plateau, les Wurtembergeois, par terreur d'une attaque, tirent. Lente, la lune baisse; les étoiles se montrent et cruellement scintillent. Le froid devient atroce. Les râles diminuent; la mort achève de glacer les tas immobiles.

Harassée, grelottante, le ventre creux, l'armée, encore lourde de son insomnie ou de son mauvais sommeil, se dressa dans ses vêtements raides et fripés, agita ses membres perclus. Les appels s'égrenèrent dans le petit jour. On entendait : Présent! puis des silences : blessé, mort, disparu, mille trous sinistres entre les répons. Figures hâves, traits tirés; beaucoup avaient travaillé à remuer la terre, épaulements et tranchées. Ceux qui avaient dormi demeuraient transis de leur cauchemar sur le sol dur. De longues toux se faisaient écho. Pourtant l'insouciance de ces troupes jeunes, leur patriotisme, se lisaient aux visages. Ici, là, les plaisanteries du soldat, ces gros rires d'hommes assemblés. Le physique plus que le moral avait souffert.

Ducrot, dans la blancheur de l'aube, parcourait avec son état-major la ligne des avant-postes. A Champigny, au Four à chaux, les divisions Faron et de Malroy, faute d'outils, n'avaient presque rien fait. Son mécontentement, qui se calmait à la vue de la division Berthaut, solidement retranchée en face de Villiers, éclata lorsque, à la hauteur de Bry, il s'aperçut de la disparitk n de Bellemare. Ignorant que ce dernier, à l'annonce de nombreux renforts allemands, inquiet pour ses troupes

décimées, l'avait fait chercher toute la nuit afin d'obtenir l'ordre de retraite, et ne pouvant soupçonner que le commandant du 3e corps avait pris sur lui de donner cet ordre sans le consulter, Ducrot, dans une colère violente, fit intimer à d'Exéa de réoccuper Bry sur-lechamp.

Néanmoins, de part et d'autre, on n'avait aucune envie d'attaquer, les généraux allemands trop heureux d'avoir le temps d'arriver à la rescousse, de masser troupes et munitions; les Français, de reprendre haleine. Ne fallait-il pas terminer les travaux et combler les vides, reconstituer les attelages, garnir cartouchières et caissons? Ne fallait-il pas surtout, dans un armistice d'abord tacite, puis ratifié avec satisfaction par l'ennemi, relever les blessés, enterrer les morts?

Tandis que le long du front de bataille sonnait dans les abris le fer des pioches, et que les soldats laissés sans vivres déterraient de pauvres légumes, mangeaient à moitié cuits, dépecés sur place, des lambeaux de chevaux tués, on se hâtait, sur le plateau d'agonie. Parmi les sillons bruns, l'herbe jaune, un pâle soleil éclairait les traînées et les amas de corps défigurés, les coquelicots des pantalons rouges. Le froid coupant, sous l'azur, annonçait une nuit plus meurtrière encore. Les corvées de lignards et de mobiles, de Wurtembergeois et de Saxons, se regardant sans haine, d'un air triste, ramassaient, ramassaient... Les blessés d'abord; ils ne repasseraient pas une deuxième nuit! puis les morts... Dans les fosses s'entassèrent les corps anonymes. La nuit tomba. 11 en restait encore.

Et de nouveau douze heures glaciales, la prostration et les souffrances de l'armée vautrée à terre, l'ombre sereine, le silence, — un silence si profond qu'il semblait que toute vie fût en suspens, comme avant l'ouragan.

Il était près de sept heures et demie quand, dans la cour de la ferme de Poulangis, Ducrot entendit éclater canonnade et fusillade au-dessus de Ghampigny. Il

sauta à cheval, galopa sur sa droite, vers la route. Une masse grossissante de voitures, de fantassins et de cavaliers, dans un tourbillon de panique, dévalait à fond de train vers la Marne. Affolés, des centaines d'hommes couraient devant eux, sans voir. La peur rendait le flot irrésistible. Le général et ses officiers, sabre et pistolet au poing, se mirent en travers. Le flot se divisa, s'étala dans la -plaine. Des groupes firent halte; on leur parlait, on les rassurait. Ducrot ordonna de barrer les ponts, appela en toute hâte deux divisions de réserve, et, sur la rive droite, en soutien, des bataillons mobilisés de la garde nationale, puis il s'élança aux premières lignes. Il traversait une grande confusion de fuyards. Du Four à chaux à la Marne, le front se trouvait presque dégarni. Dans Champigny surpris, à demi envahi par deux régiments wurtembergeois, quelques braves tenaient bon, et à l'abri des maisons, des enclos, des jardins, faisaient tête. La fusillade, dans le village, crépitait avec fureur.

Les Wurtembergeois avaient profité des mouvements de relève et de la brume. Vers six heures et demie, les troupes montantes s'avançaient; à leur ignorance habituelle de toutes règles militaires, s'ajoutaient l'engourdissement du réveil, la fatigue des journées et des nuits précédentes. Les mobiles, plus jeunes, sont plus las. Ceux de la Côte-d'Or arrivent sur le plateau du Signal, les sentinelles garnissent la Plâtrière et la lisière du bois en avant et à gauche de Champigny.

Derrière un arbre, serrant anxieusement de ses grosses mains crevassées d'engelures son fusil chargé, le petit Bourguignon des Delourmel, écarquiliant les yeux, tentait de percer le brouillard matinal, le taillis confus. Le jour commence à poindre. On y voit à peine. Humî Ce n'était pas drôle d'être là, tout seul, en face de ce diable d'endroit inconnu, des Prussiens partout! Ventre vide, sale régime! Pas même une goutte de café... ou de vin. le bon vin de Meursault! C'est ça qui réchaufferait... Et des visions le hantaient : le pays, la maison,

le champ; puis Chàtillon, sa blessure, les bonnes gens qui lavaient soigné, Mme Delourmel. une tasse de bouillon à la main, souriant sous ses boucles noires; l'air content de M. Delourmel devant le beau gîte à la noix qu'il leur avait apporté l'autre jour. Fameux rôti... Ah! rien qu'une tranche, une belle tranche maintenant... Soudain, un sifflet strident; les taillis bougent, des hourras, des coups de feu. Dans un craquement de branches, le moblot distingue une barbe rousse. Son sii-issement est tel, sa terreur si paralysante, qu'il sent tout chavirer. Il ne peut ni tirer ni crier; à toutes jambes, le cœur sautant, il détale; les balles sifflent, il lui semble qu'une lourde main va s'abattre sur son épaule, ses oreilles bourdonnent. Des camarades le dépassent, il bute dans une racine, le soufflet des branches le décoiffe : voilà des murs, c'est la Plâtrière, et en avant, des gens qui se groupent; il reconnaît les capotes bleues. Plus qu'un fossé... Une vague conscience lui revient, un obscur sentiment du devoir. Il tourne la tête, les assaillants sont à vingt mètres. Machinalement il lâche au hasard son coup de fusil; son arme lui échappe, il porte les mains à ses cuisses, où il vient de recevoir un coup de fouet terrible. Ses mains sont couvertes de sang. Qu'est-ce qu'il y a? Il est par terre, les deux fémurs brisés, évanoui, dans le fossé. L'attaque des Wurtembergeois refoule tout devant elle, envahit le plateau du Signal, renversant les tentes sur les dormeurs, lardant à coups de baïonnette les renflements des toiles mouvantes. Les mobiles qu'on parvient à ramener finissent par maintenir, par rejet r les agresseurs. Le jour se lève, on se voit enfin. Plusieurs barricades de Champigny, toutes les maisons du haut sont aux mains de l'ennemi, qui vient se briser contre les poignées du 35* et du 42e. Il n'a pas mieux réussi au Four à chaux, où la brigade Paturel l'arrête court et le pourchasse. Le 1er corps se remet de sa surprise. Ducrot reprend haleine, il ne sera pas tourné sur sa droite.

Au centre, sur le plateau de Villiers, la division Bt rthaut. bien retranchée, tient ferme. A gauche, où la brigade Daudel occupe Bry, l'alerte a été chaude. Les Saxons ont emporté le parc Dewinck et la moitié du village. Comme à Ghampigny, la journée commence par une débandade, rapidement contenue, grâce au général Daudel et au colonel Coiffé. On se bat de mur à mur, de jardin à jardin, on se fusille sur les pentes. Mais cédant aux craintes exagérées de d'Exéa, resté sur la rive droite, et voyant les Saxons descendre de Noisy, Ducrot prescrit à Daudel de retraverser la rivière. Celuici. en pleine lutte, n'exécutait qu'àregret le mouvement quand Trochu, venant se mêler à l'action, ordonne de se reporter en avant. Sur toute la ligne, l'artillerie accourue avait engagé un feu violent, tandis qu'en arrière du plateau d'Avron, du Perreux, du fort de Nogent, une tourmente d'obus fend l'air et s'abat.

Il est à peine neuf heures; la première poussée du prince de Saxe, pour culbuter l'armée, la jeter à la Marne, a échoué; le général de Fransecky lance contre le 1" corps une brigade fraîche. L'un des régiments se heurte à la troupe du général Paturel, qui tombe grièvement blessé; mais sous la fusillade des tranchées et des carrières, les Poméraniens rétrogradent, disparaissent dans Villiers. Ils en ressortent, leur artillerie prenant le dessus; leurs tirailleurs, derrière les haies, les clôtures, les vergers, descendent des pentes de Cœuilly, tirent de la Maison-Bouge : la brigade Paturel les ramène à la baïonnette, reprend la Plàtrière. A Champigny, le second régiment prussien et les Wurtembergeois s'acharnent à l'assaut, au milieu des maisons en flamme, de la fumée épaisse. Partout, des coins de rue, des barricades, des fenêtres, des greniers, du clocher de l'église, les détonations partent. Au-dessus, l'azur clair s'éploie. dans la gaieté du ciel vif et réblouissement du soleil. L'ennemi arrêté recule.

Au plateau de Villiers, la division Berthautse défend énergiquement. La réserve générale accourt à l'aida

des batteries. Les Saxons débouchent de Noisy et de Yilliers. On se dispute, on s'arrache, champ par champ, verger par verger, le plateau repris, perdu, repris. Ducrot, surexcité, le sang aux joues, éperonne un cheval blanc comme neige; il galope derrière la ligne des tirailleurs, cible vivante. Mais le ieu faiblit, les cartouches manquent. Les éclaireurs Franchetti vont en chercher, les rapportent de Bry dans des sacs sur l'arçon des selles. Le commandant Franchetti est tué; le feu reprend, intense. Ducrot galope toujours. La direction de la bataille? Il n'y pense pas, il ne voit que le court cercle qui se déplace avec lui, pare au plus pressé, un régiment ici, un bataillon là. La victoire? Trouer, maintenant, c'est fini, c'est impossible. Mais y a-t-il jamais cru? Beste la mort. Certes il ne la craint pas, il la nargue. Et si elle ne le frappe pas, c'est qu'elle ne veut point de lui.

Un autre général galope à sa rencontre. C'est Trochu, sans état-major, suivi de quelques officiers et de deux hommes d'escorte. Vient-il en généralissime? Non, il s'efface devant Ducrot, qu'il aime, — et dont il redoute le caractère entier. La victoire, plus encore que Ducrot, il la considère comme une chimère. Il est le serviteur résigné de Paris, par crainte de la guerre civile, et manque de foi dans l'avenir. Paris veut qu'on sorte, on sort. C'est un fataliste que le patriotisme, non l'ambition, retient à son poste. Un autre ferait-il mieux? Sa présomption l'empêche de le croire. Il vaut surtout pour critiquer, pour raisonneren juste et beau langage. C'est un esprit méthodique, un homme d'étude, un philosophe, un sage. Bon juge des défauts, mais incapable d'action. Au demeurant, l'honneur, l'intégrité, l'intrépidité mêmes. Il encourage les hommes, félicite les officiers. Il vient de Gtiampigny. où les soldats des deux vieux régiments tiennent « comme des teignes ». Il discourt maintenant devant Villiers, paisible comme si les balles ne pleuvaient pas autour de lui.

Le jour avance, dans cette effroyable mêlée qu'agite

un ressac furieux, où les vagues d'hommes avancent, reculent, s'écrasent en choc de marée. Enfin, les Saxons se replient. Il est une heure. Trochu se dirige vers Bry, suivi de Ducrot, soucieux et contraint; ces harangues l'impatientent. A Bry aussi les Saxons ont cédé. A travers les pans de fumée qui se déchirent et tournoient, sous l'azur lumineux s'étalent les maisons crevées, les rues encombrées de prisonniers, de blessés, ds morts; les pentes semées d'armes, de casques, de havresacs; le plateau funèbre où de nouveau s'amoncellent, par tas épais, par files serrées, Saxons, Wurtembergeois, Français. A Bry, la division Bellemare relève les défenseurs épuisés. Sur le plateau de Villiers et au Four à chaux, la division Susbielle renforce les divisions Berthaut et Malroy. De nouvelles pièces crachent: il passe d'incessantes volées d'obus; vis-à-vis. l'artillerie de réserve allemande, des hauteurs de Cœuilly et de Villiers, répond sans relâche. Deux heures.

C'est l'instant suprême à Champigny.

Quatorze batteries le bombardent. La division Faron, rivée aux murs qui chancellent, résiste au troisième effort désespéré de l'ennemi, qui, depuis onze heures, a fait avancer une nouvelle division. Les soldats sont rendus, exaspérés. On s'est battu, on se bat avec une sauvagerie héroïque; les sapeurs trouent les murs à mesure, on progresse; ce n'est pas maison par maison, c'est chambre par chambre qu'on regagne le village; les coups de feu claquent dans la figure, la baïonnette cloue, la crosse broie. On tue, on tue, dans l'acre fumée, l'odeur de poudre, l'explosion des obus, qui font sauter les toits, pleuvoir poutres et moellons. Le soleil rayonne. Les quelques habitants qui restent blottis dans cette fournaise contemplent, hagards, leurs ruines.

De l'autre côté de la Marne, à quelques centaines de mètres, l'artillerie du général Favé, malgré l'ordre du gouverneur, reste silencieuse. Ducrot envoie son souschef d'état-major, le lieutenant-colonel Warnet, qui ne

peut rien obtenir; le général Favé n'en veut agir qu'à sa tête. Devant cette inertie, Ducrot lui renvoie Warnet. chargé de prendre le commandement; mais Favé, éludant l'humiliation méritée, se décide à avancer trois batteries, qui font un simulacre de tir. Le moment efficace est passé.

Des deux côtés la lassitude vient. Au Four à chaux. Français et Prussiens, à cinquante mètres, restent face à face, hypnotisés dans une attente hébétée et tragique : ceux-ci sourds à la voix de leurs officiers, qui les poussent, les frappent, les injurient; ceux-là criant : « A la baïonnette! » sans tirer. Il est trois heures. Seuls désormais les canons tonnent. La grande voix des forts s"élève. Toutes les réserves donnent, mêlant leurs tonnerres dans un formidable déchaînement qui peu à peu fait taire l'artillerie allemande. L'ennemi est rejeté de partout. On reste maître des positions. Stérile succès, qu'une retraite suivra. Graduellement le feu s'éteint, le silence tombe avec le crépuscule. Le soleil s'est couché dans des nuées rouges, puis violettes. Les sihouettes noires de Cœuilly et de Villiers se fondent, disparaissent ; le froid, oublié durant la fièvre du combat, dégrise et mord. La nuit vient.

Elle étend l'immense suaire des ténèbres sur les troupeaux de soldats confondus, campant sur place, sur le va-et-vient des ambulanciers et des brancardiers, sur les routes sillonnées de convois gémissants, sur la Marne et la Seine, où les bateaux-mouches allongent leurs tristes cargaisons. Par milliers, chair ensanglantée, paquets inertes, reflue vers Paris le torrent des blessés, partis joyeux, pleins de sève et d'espoir. Tout le jour la Ville, comme hier, comme avant-hier, a vécu dans une exaltation fébrile, parmi la rumeur de la bataille invisible et si proche. Dans toutes les avenues qui avoisinent Vincennes, une foule innombrable se presse, piétine. Les blessés, empilés sur toutes sortes de voitures, défilent au milieu d'un frisson douloureux et d'une curiosité avide. Il y en a de farouches,

d'anxieux, de loquaces. A la portière d'un ccupé on distingue la cornette blanche d'une sœur, des linges tachés de sang, une figure blême d'officier. On s'élance au-devant des galops d'estafettes, on s'attroupe, on veut savoir. Bonnes, mauvaises, les nouvelles contradictoires éclairent, assombrissent, se propagent en ondes. Qui parle haut est écouté. On commente, on suppute. Puis des silences, des regards absorbés, et sur tous les visages jaunis par la longueur et les privations du siège, cette obsession de la bataille, de la sortie, le rêve d'en finir, l'idée fixe.

Partout où l'on peut voir, Paris s'est porté en masse. Au Père-Lachaise on s'écrase. Le cimetière regorge : on dirait une fête des morts. Et par-dessus les tombes communes, grimpée aux grilles, couvrant le mur d'où Ton aperçoit la plaine, les forts, l'horizon du champ de bataille, une cohue se pousse, l'oreille, les yeux vers les colonnes de fumée blanche qui, sur le plateau, là-bas, cachent l'autre cimetière. Les proclamations du gouverneur entretiennent l'espoir : la trouée serait faite, l'ennemi en déroute. Le gouvernement délibère s'il nommera Trochu maréchal de France. Pourtant beaucoup doutent, et le soir descend, et l'angoisse grandit.

Sur le plateau, le petit mobile des Delourmel gisait toujours au fond du fossé; un halètement mécanique soulevait sa poitrine. D'atroces souffrances, depuis quatorze heures, l'avaient aplati là où il était tombé. Longtemps, pour soulager son supplice, il avait comme une bête hurlé, pauvre soupir dans le vacarme, en d'indicibles affres, suivies de longs évanouissements. Puis il avait gémi d'une voix d'enfant; puis il s'était tu, comprenant qu'il était seul, dans cette multitude furieuse. Un moment il avait essayé de se mettre sur le flanc, de ramper. Impossible, il avait cent kilos à la place des jambes. Maintenant il ne les sentait plus, anéanti de faiblesse, vidé de sang, anesthésié par le froid. Une seule sensation, de soif horrible Tout le reste dissipé, disparu.

D'abord, dans les accalmies de la douleur aiguë, il avait perçu la vie de son horizon borné, les talus du fossé, l'herbe maigre, la terre où pourrissait une racine brune. Des arbres balançaient leurs branches nues, dont il voyait le réseau se détacher sur l'azur. Au-dessus, le ciel infini. Lentement, si lentement qu'il n'aurait jamais cru qu'un jour pût durer ainsi, le soleil avait décrit sa courbe; l'or fluide dépassait les arbres, atteignait le fossé, lui baignait le visage, lui brûlait les yeux. Pourtant cette tiédeur était bonne; puis le rayon glissait, remontait le talus; alors un frisson l'avait secoué; avec le froid l'envahissait une détresse affreuse. L'oreille contre le sol, il entendait se répercuter en lui le tremblement de la terre, tout le chaos de la bataille; pas de course de régiments, galops d'attelages, le roulement des canons, les explosions. Maintenant voilà que de grosses bottes accouraient, de lourds fuyards sautaient le fossé. Des cris, des coups de fusil. Et puis voilà des pantalons rouges; cela se calme; plus rien. Alors, dans la fièvre ardente, les visions défilaient, le pays, la maison, le champ...

Il est sous les tilleuls, devant la mairie; c'est l'heure du jeu de boules. Les filles ont des rubans dans leurs cheveux; le vin blanc rit dans les verres... Pourquoi a-t-il quitté son village ? Qu'est-ce qu'on lui veut ? Il ne demandait rien. Pourquoi est-il là, dans ce fossé ? Si seulement l'on était vainqueurs, si l'on trouait?.. Tout à coup, la moitié du talus versa, dans le tapage d'un obus éparpillant une gerbe d'éclats, de terre et de fumée. Sur les jambes mortes du petit moblot venait de s'abattre un pan de linceul.

Quand il reprit connaissance, le jour avait baissé, le cercle de ses idées s'était rétréci. Un délire confus l'agitait. Les Delourmel ? Braves gens ! Ils sont là. penchés au-dessus de son lit. Est-ce vrai qu'il va mourir ? Est-il bien nécessaire qu'il meure ? Puis, dan< un éclair, toute son enfance remonte. Sa mère, les siens... Le cercle se rétrécit encore, le froid gagne; et la mémoire achève de

sombrer; c'est la torpeur d'avant la fin. Il s"en réveille encore, la nuit est complète, le froid Ta saisi tout entier. Il n'a plus ni regrets ni souffrances. Conlorsionné, raidi, il n'est qu'un peu de chair terreuse, contre la terre, dans les ténèbres. Victime obscure entre d'autres, humble sacrifice perdu, dans un grand sacrifice inutile. Le souffle mécanique cesse. Le petit moblot est mort...

La nuit mortuaire, auguste, plane sur le plateau que couvre, de ses sommeils fourbus, l'armée survivante L'aube point; les soldats s'étirent et grelottent. Va-t-il falloir recommencer encore ? On est à bout de faim, de fatigue et de découragement. Ducrot sombre, parcourt le front des positions. Use rend compte que tout nouvel effort est impossible. II n'a plus le choix : ni victorieux ni mort, — en retraite t II réunit ses généraux, donne l'ordre qui, d'un bout à l'autre du plateau, ébranle en silence les troupes mornes. Un épais brouillard voile le mouvement; il assourdit la marche, pénètre l'âme. On ne voit pas devant soi. Que réserve l'avenir ?

A Vincennes, Trochu s'émeut à la nouvelle qu'on repasse les ponts. Qu'en va-t-on dire à Paris ? Lui qui, hier, annonçait la victoire ! . . . Et l'armée de la Loire ! . . . D'après une dépêche de Gambetta arrivée d'hier, elle est en route, espère être le 6 à Fontainebleau ! Mais puisque Ducrot en juge ainsi... D'ailleurs, aussitôt ravitaillés, on tentera de percer de nouveau. La partie n'est pas perdue, elle est remise

Et tandis que le gouverneur se consolait avec ces phrases, Martial, sur la route de Nogent à Vincennes, au pas désuni des bataillons mobilisés, en soutien depuis la veille, inutiles cette fois encore, Martial tristement songeait à cette gigantesque tentative avortée, au déplorable retard des ponts de la Marne, au sang prodigué dans ces batailles stériles. Qui accuser ? Certes pas cette armée improvisée de Paris, ces jeunes troupes qui venaient de tenir glorieusement en échec les vainqueurs

de Wœrth et de Sedan. Certes pas ces vaillants officiers, tombés à la tète de leurs compagnies et de leurs régiments. Autour de lui on murmurait; on maudissait Ducrot, héroïque mais malheureux; Trochu, dévoué à la patrie, mais sans la flamme qui inspire les grandes volontés.

Et las, les larmes aux yeux, il traînait la jambe sous le poids du siège, qui lourdement retombait sur tous

D'un bout à l'autre de la rue Royale, à Tours, l'émotion dune grande nouvelle faisait s'assembler les passants, animait les visages. L'armée de Paris, victorieuse, aurait percé le blocus, marchait vers la Loire. On se pressait sur le pas des boutiques, on courait à la préfecture. C'était le 1er décembre, à la fin de l'après-midi, à l'heure ou, en face de Villiers et deCœuilly, on enterrait les morts. Le soleil couchant, tout le jour, avait doré les maisons, les platanes défeuillés du mail, et s'éteignait dans une calme gloire, qui ajoutait à l'espérance.

Poncet, qui, sortant de chez lui, accompagnait un instant sa femme vers l'ambulance de la Gare, leva sur elle un regard de préoccupation : Martial... Si c'était vrai ! Mme Poncet, avec la bonté qui éclairait ses traits rudes, dit seulement :

— Plaise à Dieu !

Et sentant l'impatience de son mari :

— Va vite. Tu me raconteras tout pendant le dîner Poncet lui sourit gentiment et s'éloigna en hâte,

tandis que du même pas égal, décidé, n'ayant pas de temps à perdre, elle allait retrouver ses blessés. Son zèle sagace, sa charité inépuisable, la faisaient aimer de touc.

Le Sorcier, salué par des gens qui connaissaient son grand nez, sa mèche grise et ses lunettes d'or, marchait à longues enjambées. Pris à la fièvre d'inventions, de

projets, à la création ardente des ressources quotidiennes, il vivait dans une tension continuelle de l'esprit et des nerfs. Sa méthode d'homme de science, plusieurs améliorations qu'il avait fait appliquer à l'armement l'avaient rendu cher à Gambetta et à son entourage, non moins que ses pures idées républicaines, son entier dévouement à la guerre à outrance.

Il avait peine à se frayer passage, tant la foule massée devant la préfecture était compacte. Un espoir unanime fondait toutes les classes, dans une curiosité avide. Poncet se rappela ce jour d'octobre où Gambetta, arrivé du matin, avait apporté à cette même foule, avec l'élan chaleureux de Paris, sa foi dans le destin de la France. Que de choses depuis! Sept corps d'armée avec leur foison soudaine de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs : plus de trois cent mille hommes sortis des champs, des usines, des bureaux; l'immense amas des armes et des canons, l'industrie bouleversée, tous les ateliers bruissant du labeur de la défense; le pays parcouru d'un souffle, soulevé dans une prodigieuse résurrection. Et voilà qu'aux canons de Coulmiers répondaient les canons de Paris. La grande ville brisait son étau, sortait au-devant des armées nouvelles!...

Poncet montait au premier étage, y retrouvait l'agitation de la rue. Il pénétrait jusqu'au grand homme, apprenait de lui confirmation de la victoire. Du ballon le Jides-Favre, tombé à Belle-Isle, les aéronautes l'avaient télégraphiée. Gambetta, secouant hors du col rabattu, noué dune petite cravate, sa tête puissante et fatiguée, allait et venait, dans une exaltation qui se manifestait en gestes bon enfant, en éclats de voix joyeux. Chemise bâillante entre le gilet et le pantalon, il s'assit, écoutant le murmure houleux qui montait de la cour. Poncet admirait la désinvolture, la souple force de cet homme qui portait un monde aux épaules. Il restait stupéfait devant une révélation si éclatante et si soudaine, devant ce génie organisateur, cet infatigable zèle qui faisait de l'avocat d'hier un second Carnot, se reposant de son

travail de jour et de nuit en allant aux quatre coins de la France allumer de nouveaux foyers, stimuler la lutte. Il reveniit à peine du Mans, où il avait activé la formation du 21e corps, confié au général Jaurès, un vaillant marin. A travers les fenêtres closes, la rumeur entrait. Quelqu'un, front collé à la vitre, dit :

— On vous réclame. Ils s'impatientent.

Gambetta se leva, de ce même mouvement brusque d'orateur, dont naguères, aux tables du café Procope, il -était coutumier. Et familièrement, avec assurance, ayant fait signe d'ouvrir, il gagna le balcon. Poncet, par-dessus Spuller et Glais-Bizoin, dont les traits grimaçants paraissaient sculptés dans la pierre, entrevit à la lueur des réverbères le moutonnement des têtes dans le soir. La voix descendait en paroles vibrantes, sous lesquelles l'enthousiasme naissait, grandissait. Elle disait l'hosanna du triomphe, la délivrance prochaine de la patrie, l'héroïque Trochu se joignant à Ducrot pour entraîner les troupes au delà de la Marne, le cercle de fer rompu, l'amiral La Roncière poussant jusqu'à Epinay . au delà de Longjumeau, Amiens évacué, l'armée d'Orléans marchant à la rencontre de celle de Paris. Le génie de la France, un moment voilé, réapparaissait... « Qui donc oserait douter de l'issue finale? «

Poncet, sans attendre la fin, partait au milieu d'une pause d'acclamations. Il lui tardait de retrouver sa femme, de causer des grands événements, de Martial... La nuit était close, magasins illuminés, cabarets pleins. Des bandes chantaient la Marseillaise. Des inconnus se donnaient des poignées de main; on se congratulait, on s'arrachait des carrés de papier distribués par des enfants et des femmes, criant : « Demandez la grande nouvelle ! La. victoire de Paris par le général Trochu I » Les murs se couvraient de placards.

A table, en expédiant leur diner frugal, Poncet racontait à sa femme ce qu'on chuchotait dans les couloirs de la préfecture. Cette fois, il faudrait bien que d'Aurelles, bon gré, mal gré, avançât. L'armée

devait avoir enfin quitté ses positions d'Orléans. À l'heure qu'il est, qui sait si les canons de la Loire n'avaient pas tonné à leur tour, en écho à ceux de la Marne? Ils pensaient maintenant à Eugène, à Louis. Poncet, en humeur de causerie, vantait les qualités militaires de Gambetta, son désir perspicace de continuer la campagne après Goulmiers. Par exemple, il le blâmait de n'avoir pas su prendre à temps un parti radical contre d'Aurelles. Il eût fallu le destituer net, puisqu'il se refusait à marcher, lui donner un remplaçant plus aventureux. A la guerre, un général qui doute, quelles que soient ses autres qualités, est incapable de grandes choses. Il fallait dire -.Marchez! ou : Allez-vousen!

Poncet reconnaissait l'habile énergie de Freycinet, homme de décision prompte et souvent voyant net. Pourquoi un homme de la valeur de Gambetta ne comprenait-il pas qu'on ne refait pas du neuf avec du vieux, subissait-il à ce point le prestige des grandeurs militaires?. Au lieu d'anciens généraux, sortis de la retraite et ne sachant rien de la vie d'une grande armée, ou déshabitués par une longue inaction, que ne prenait-il des chefs prêts à se rompre aux circonstances, d'esprit large et de corps alerte ? A des situations nou velles, des hommes nouveaux!

Mme Poncet, assise au coin de la cheminée, luttait héroïquement avec le sommeil, lasse de sa journée à l'ambulance. Il reprit :

— On le voit bien pour les politiques. Les ressorts se détendent, le caractère faiblit. Crémieux, Glais-Bizoin, à quoi seraient-ils bons si Gambetta n'était là ? Comment le secondent-ils? Us sont effacés et en souffrent. Leur vieille vanité s'offusque de sa jeune puissance. L'autre jour n'allaient-ils pas trouver d'Aurelles, se plaindre avec lui de la dissémination des troupes? D'où scène violente, Gambetta leur jetant son portefeuille au nez; ils ont eu peur. Fourichon, lui, vit à l'écart, cantonné dans son ministère. Au fond Gambetta leur pèse à tous.

Thiers ne se gêne pas pour dire : « C'est un fou furieux. Il n'ira pas loin. » Et dans sa réserve matoise, il patiente, il songe : « Je suis là. C'est pour moi qu'on tire les marrons du feu. » On ne s'en cache pas autour de lui. dans la coterie de l'hôtel de Bordeaux. Ce Thiers, quel diplomate! Esprit juste, mais plat; caractère sans envergure, cœur sec; un vaniteux, fier de son érudition d'historien et de son habileté d'homme d'affaires... La prétention bourgeoise, la médiocrité incarnées... Il faut autre chose, aujourd'hui, pour nous sauver...

Poncet s'arrêta, voyant plonger la tête de sa femme.

— Mais tu dors, ma pauvre Agathe I Et moi qui bavarde! J'oublie que j'ai du travail.

Il montra plusieurs dossiers sur un fauteuil. Ils échangeaient un bon regard, se séparaient, elle, sa journée finie, pensant à Martial; lui, déjà courbé sous la lampe, au vaste bruit joyeux qui montait de la rue.

A la même heure Eugène, encore vibrant du combat, achevait de caser sa section dans Faverolles, que le 75e mobiles, à la nuit close, venait d'enlever. La compagnie était massée dans une ferme, fumant de l'incendie allumé par nos obus, et qu'il avait fallu d'abord éteindre. L'odeur du bois brûlé se mêlait à cette senteur indéfinissable qui flotte sur les champs de bataille, relent de chair humaine et de poudre. Des toits de chaume se consumaient, tout noirs, avec des pétillements d'étincelles. La neige foulée tournait en boue durcie. Les moblots, surexcités, joyeux de n'avoir pas à dresser la tente, précipitaient d'une soupente des bottes de paille, ricanaient d'aise. Un fameux lit! Déjà la soupe cuisait dans un chaudron à lessive. Il leur restait de l'aprèsmidi une fièvre gesticulante.

Eugène, traversant la cour, s'attardait à respirer l'air glacé. L'allégresse de Coulmiers, mais plus pure, l'emplissait d'une ivresse profonde. On était vainqueurs,

et, cette fois, il avait fait son devoir!... Il ne voyait pas plus loin que sa tâche; il n'était qu'un humble sous-lieutenant, un infime rouage de la machine énorme. Qu'après ces trois semaines d'inexplicable attente dans la boue, la neige, une dépêche de Paris revenant de Norvège, où le ballon porteur était allé tomber, eût perdu six jours irréparables pour annoncer à Tours la sortie de la Marne; qu'un conseil de guerre tenu la veille àSaint-Jean-la-Ruelle, par les ingénieurs Freycinet et de Serres, les généraux d'Aurelles, Chanzy et Borel, eût mis debout, en hâte, l'armée de la Loire et la lançât enfin, trop tard, au-devant de Paris; que le 46e corps, aile gauche, qui avait le plus de chemin à parcourir, se fût, en entamant le premier le mouvement, heurté aux troupes du grand-duc de Mecklembourg, aile droite de l'armée de Frédéric-Charles, déjà concentrée, Eugène l'ignorait, et l'eût-il su, il s'en serait peu soucié. Il était content de marcher, voilà tout. Il avait assez à faire de se limiter à sa propre responsabilité, à se guider soi-même, à diriger le petit monde qui lui était confié. Allons, ça n'avait pas été mal aujourd'hui...

Depuis l'exécution de Pirou, Eugène avait eu de longs débats intimes, des méditations troublées. D'abord son enthousiasme pour la sainteté de la lutte nationale avait chancelé du coup, jeté à terre par ce meurtre froidement accompli. Toute son horreur de la guerre avait pris le dessus. Dans les boues du camp, les journées vides, il n'avait connu que le dégoût d'être ravalé à une existence pareille, avec le regret de Charmont, une tendresse douloureuse et passionnée pour Marie... Il songeait : Ah! la belle logique humaine! Qu'un homme en tue un autre, toutes les lois se dressent : mort à qui tue! Qu'un peuple en égorge un autre, toutes les lois tombent; pour appliquer cet idéal barbare, hier crime, aujourd'hui devoir, des lois nouvelles, des lois terribles surgissent : mort à qui ne tue pas, mort à qui porte seulement atteinte, par une

peccadille, au sanglant principe! Ce Pirou, avec son fagot, son geste d'ivrogne, méritait-il le supplice honteux? Est-ce que tous les jours lui-même n'était pas obligé de fermer les yeux sur vingt manquements à la discipline? Allait-on fusiller le quart de l'armée pour des piailleries de paysans rapaces, quand on se faisait tuer pour eux?...

Et puis, cette grande force d'oubli qu'il y a dans une vie instinctive et dispersée, le sentiment aussi que de pareilles réflexions étaient inutiles, nuisibles; que toutes vérités humanitaires ne changeraient rien à la réalité inexorable, à cette guerre qu'on avait eu le tort daller chercher, mais qui était maintenant devenue fatale, sacrée, avaient peu à peu effacé l'image de Pirou. De nouveau il avait ressenti un sombre enthousiasme, compris la raison d'être de la discipline aveugle et sourde, du carnage. Hors d"ici l'étranger! Hors d"ici les barbares! Et puisque le seul moyen d'en débarrasser le pays était d'y aller carrément, eh bien! soit! qu'on en finît! Toute journée de bataille était bonne!...

C'est pourquoi dans ce coin de village ignoré, près de ce puits dont le seau à moitié plein miroitait avec un tremblement détoile, il éprouvait une joie complète, et loin de s'attendrir à l'idée des morts et des blessés, il se félicitait de sa conduite au feu, de celle de ses hommes. H avait dirigé le tir avec soin; plus on en tuerait, mieux cela vaudrait! Que ne pouvait-on les massacrer tous en une fois! Sa pitié pour Pirou finissait par lui paraître exagérée, ridicule, se changeait en une haine irréfléchie, collective, pour tout ce qui était l'Allemand, l'ennemi... Cependant des prisonniers bavarois étaient là, dans cette écurie. Il les y avait vu enfermer tout à l'heure. Ils avaient l'air bonasse, plusieurs fumaient placidement leurs pipes; certes, individuellement, il ne les haïssait pas...

— Real, où êtes-vous donc?

Une porte venait de s'ouvrir, sur la clarté d'une

cuisine où des sarments flambaient. La grosse voix de M. de Joffroy répéta :

— Real, la soupe !

— Voilà, mon capitaine!

Il pénétra dans la salle basse où le lieutenant Groude, debout près de la table, recevait des mains d'une vieille un plat fumant de pommes de terre bouillies. Tous trois s'assirent sur un banc boiteux. Us mangeaient, le sang aux joues, trouvaient savoureux le pain bis, dont M. de Joffroy se coupait de larges tranches, le croquant du sel dans les pommes de terre farineuses. Un petit vin blanc délia les langues. Groude hochait sa longue figure bizarre, où le nez s'en allait de travers. Il émit quelques aphorismes indiscutables, tels que : « Il y a plus de goût à un grain de sel qu'à un muid de chaux, » ou : « Nécessité est de raison moitié. »

Comme Eugène, comme M. de Joffroy, il n'avait vu du combat que la part qu'il y avait prise. Cette glorieuse journée, où la première division du 16* corps, conduite par 1 amiral Jauréguiberry, donnant en plein dans les avant-postes ennemis, avait rejeté des villages de Terminiers, de Faverolles et de Villepion les vingt mille Bavarois de Von der Tann, tenait pour eux dans une série de menus actes personnels, de brèves visions. Groude rappela la matinée passée à geler de froid et d'ennui avant le départ de Patay, les baïonnettes si longtemps attendues distribuées enfin; mais, va te promener I faites pour le chassepot, elles n'avaient pu s'adapter aux remingtons.

— Elles serviront, dit Eugène, à casser le sucre ou à couper le bois.

— Bahl observa le capitaine avec un rire jovial, ça ne nous a pas empêchés d'enlever Faverolles.

— Je retiens, dit Groude, le colonel criant : « A la baïonnette! * Ah! ah! ah! pas une n'est sortie du fourreau.

M. de Joffroy dit paternellement :

— Vous avez été très crâne, Real. On voyait que

vous y alliez de bon cœur. Moi, je me suis flanqué par terre, à l'entrée de la rue, contre une sacrée poutre. Alors je vois un grand diable de rouquin à justaucorps bleu de ciel...

Eugène rougit de plaisir. Oui, il avait été brave aujourd'hui. Mais quelle anxiété au début, quand le canon avait retenti ! La peur d'avoir peur, et peut-être aussi la peur tout court. Puis la nécessité d'encourager ses hommes sous les balles. « Eh! là-bas, Neuvy, vous êtes bien poli ! Saluez moins bas ! » Une soudaine indifférence du danger l'avait vite remis d'aplomb. Et dès lors, lucide, gai, confiant, il avait vécu sans arrièrepensée, à plein, les minutes changeantes, la griserie du mouvement et du bruit.

M. de Joffroy, bourrant sa pipe, écoutait Seurat. promu sergent-major, lui rendre compte de l'appel. L'ancien commis de magasin, gonflé d'importance et plus insupportable à mesure que son autorité croissait, énuméraitles manquants : quatre morts, douze blessés. Eugène, dans sa section, n'avait que deux hommes atteints, et légèrement : le sergent Bru, qui avait remplacé Seurat, et Boniface, caporal depuis trois jours. Il se leva pour aller donner un coup d'œil à la grange, où déjà montait un concert de ronflements. Verdette, à la lueur d'un chandelier fiché dans un goulot, en train de nettoyer son fusil, tourna vers lui ses yeux de taupe très doux. Cassagne, le grêlé, racontait fébrilement ses aventures dans un groupe où chacun redisait les siennes; il se tut, avec un mauvais regard. « Décidément, il ne m'aime pas, » se dit Eugène, et satisfait quand même, il leur jeta :

— Bonsoir, les enfants !

Dans la cour, près du puits, il décrocha le seau d'eau miroitante, y trempa ses mains. De petits glaçons lui picotaient la peau. Une grande impression de repos et de fraîcheur l'apaisa; il ressentit alors sa fatigue, mais sa joie persistait, adoucie, entière. Son âme s'élança, heureuse, par delà l'ombre pleine d'une rumeur confuse

de charrois, dans la nuit scintillante d'étoiles, vers Charmont. vers Marie...

Sommeil profond, léger, sur un matelas dans la cuisine, détente d'âme et de corps dont il sortait dispos, à la voix de Groude, protérant :

La gelée et lé grésil

Se suivent comme père et fils.

Il faisait sombre, un jour couvert enténébrait la cour, où les hommes s'agitaient autour du café, de leurs sacs. M. de Joffroy montra le ciel gris :

— Un temps de neige f

Devant le puits blanc de glace, Yerdette et Neuvy battaient la semelle. Eugène s'avança jusqu'à la porte de la ferme, regarda la route, où des tringlots attelaient des voitures, et sous un auvent, Seurat, qui, dans un groupe de sergents-majors ou fourriers, copiait des ordres dictés par un capitaine. Le bruit lointain des charrois montait toujours des routes sonores; 1" armée était en marche, ils ne tarderaient pas à bouger. Seurat, d'un air satisfait, le crayon à l'oreille, — vieille habitude de commis, — approcha en bombant le torse. M. de Joffroy et Groude avaient rejoint Eugène; Seurat lut, avec des temps et des intonations : selon Tordre du général Chanzy, on allait poursuivre le succès de la veille, attaquer. Tandis que les divisions Barry et Maurandy devaient se porter sur Loigny et Lumeau, la division Jauréguiberry formant réserve appuierait la 2e division. Puis la bonne nouvelle, la grande victoire de Ducrot, la confiance qu'elle devait donner à tous...

M. de Joffroy se frotta les mains :

— Avez-vous entendu cette nuit le murmure incessant des convois? On dit que le 17e corps accourt à la rescousse. Nous serons soutenus par lui cet aprèsmidi.

Seurat, maintenant, devant la compagnie rassem-

blée, recommençait sa lecture. Se savoir en réserve, le triomphe de Paris, réjouissaient tous les yeux. Eugène, une soupe chaude avalée, était de bonne humeur, plein d'espoir dans la journée. Ses hommes partageaient son entrain, stimulés comme lui par le succès de la veille La fatigue restait aux figures encore engourdies, bleues de froid. 11 remarqua les mains crevassées, noires de crasse et de poudre, les vêtements déteints, déchirés, bizarrement rapiécés, les souliers boueux et percés. Bien des souffrances déjà avaient imprimé sur ces traits jeunes leur usure rapide; plus d'un avait ployé, maigri sous le sac; mais l'énergie restait sinon intacte, du moins tendue, capable des plus magnifiques élans.

Comme on partait, Eugène aperçut devant leur écurie, gardés par deux gendarmes, les prisonniers qu'on allait joindre au convoi. Ils avaient l'apparence de gens robustes et bien nourris, opposaient un sourire tranquille aux regards curieux, gouailleurs, des moblots. « Tiens, ce grand-là. qui hier avait des bottes superbes, a des souliers avachis ! » Eugène d'un coup d'œil vérifia les chaussures, constata le troc aux pieds de Cassagne, imperturbable. Indigné d'abord, il retint une observation, dit seulement d'un ton de blâme ironique :

— Elles ne vous ont pas coûté cher, celles-là (

Puis en lui-même, tant la guerre créait de besoins impérieux, ruinait de scrupules : « Après tout!... »

Sans qu'il sût comment, dans les longs préparatifs du départ les marches, les haltes, une partie de la matinée s'était écoulée. Le canon tonnait. Il fut étonné de lire à sa montre dix heures. Déjà! La compagnie était arrêtée le long d'une haie. Le soleil avait déchiré la nue, scintillait sur la terre gelée. La plaine se déroulait en larges ondulations semées de villages, de petits bois, de châteaux. Il se rappela le matin de Goulmiers, une plaine aux villages semblables, le flux ruisselant des divisions déployées. Et, comme à Coulmiers, il se demanda lequel de ces villages était prédestiné, porterait ce soir la marque éblouissante? La

défaite, il n'y songeait pas. il s'était levé pour une journée de victoire. Au sommet d'une colline en pente douce, le parc de Goury détachait son bouquet noir sur le ciel bleu. Moins loin, sur la gauche. Loigny; plus près encore. Villepion.

La bataille se livrait sur un immense arc de cercle, d'un château vers la droite, dont, minuscule dans l'éloignement, le toit d'ardoises luisait au soleil entre des nuages de fumée, à Loigny, qui déjà flambait. La canonnade et la fusillade assourdissantes ébranlaient les nerfs. Charger les fusils, mettre le sabre à la main, autant d'actes qui trompaient l'attente, en augmentant l'impatience. Quand vint l'ordre de se porter en avant, ce fut presque avec soulagement que d'un seul pas, gagnant la zone dangereuse, un fossé bordé d'osiers à partir duquel les obus pleuvaient, le régiment, aligné comme à l'exercice, parcourut un labour aux sillons givrés. Eugène, sentant derrière lui la poussée de sa section, participait à cette union fortifiante que ses hommes éprouvaient eux-mêmes à le voir devant eux. Solidarité du péril, de l'épreuve. 11 contemplait, ainsi qu'un spectacle récréatif, les obus encore éloignés éclater en tombant, leurs ricochets de fonte courir comme des cailloux sur le sol plat. A mesure qu'on se rapprochait, on prétait malgré soi l'oreille avec un petit frisson à leur musique glapissante coupée de sifflets brusques, de plaintes aiguës. Eugène franchit le fossé, quelqu'un glissa, trouant la glace; c'était Neuvy, qui, les pieds trempés, lança un juron.

— Veux-tu mes bottes? dit Cassagne.

Et tous de rire. Quelques mètres plus loin, dans la section voisine, deux mobiles tombèrent. Ils ne se relevaient pas. Instantané, le silence revint : à distance, L'artillerie de labrigade, huit vieilles pièces usées, transformées, encore solides, suivaient. Les savoir là rassurait. Eugène distingua, à huit ou neuf cents mètres, une ligne de tirailleurs, et de l'autre côté, sur les pentes de la colline couronnée par le parc de Goury, les Prussiens.

Des coups de canon en arrière retentissaient, il vit sur le mamelon d'où le 75° venait de descendre des pièces en batterie, l'éclair rouge des détonations et, dans la fumée, les servants aller, venir, comme de petites figures automatiques. Tout à coup on cria :

— Ventre à terre !

Quoi? Que se passe-t-il?On est dans un pré. Eugène, étonné, fait coucher ses hommes. Ce sont les canons de la brigade qui, à leur tour, vont tirer. Le temps d'aviser, contre une touffe d'herbe au grésil craquant, un portefeuille gras tombé d'une poche, et il entend une voix essoufflée qui commande : « En avant! En avant! Les Prussiens sont en fuite. » C'est le colonel qui arrive au galop, crie déjà plus loin. Le régiment est debout. De tout 3S parts, les commandements s'élèvent: « En avant! » Le terrain plonge. Une course spontanée, irrésistible, entraîne Eugène et sa section. La charge sonne, tant pis pour qui tombe; ils sont déjà loin. On franchit des petits fossés, on enjambe des corps. Une ligne de buissons dentelle les rangs, un vent glacé coupe les visages; le terrain remonte, on a chaud; on court sans voir, dans la fumée; on crie à tue-tête. C'est une minute ivre de vitesse et de force.

— Halte! Halte!

La masse hurlante ralentit, oscille. Les hommes soufflent, s'interrogent. Pourquoi halte? Les Prussiens regrimpaient rapidement la colline, jetant leurs sacs. Voilà un général qui passe, soucieux. Le colonel lui demande des ordres. Là-haut, des murs crénelés du parc, un feu violent crépite.

— Il faut emporter cela! dit le général Barry, dont la division, ayant échoué déjà devant Goury, se replie en désordre.

De front, c'est impossible ; le colonel détache sur la droite le premier bataillon. Celui d'Eugène va reprendre l'assaut. En tirailleurs! Mais l'ivresse est dissipée, l'élan perdu. N'importe, on marche. Toute la bataille est concentrée pour Eugène dans cet étroit espace, au bout

duquel les murs gris, les arbres dénudés se dressent. Voilà Cassagne qui boite, ses bottes le gênent... « Ah! mon gaillard! »... Verdette tire coup sur coup, précipitamment; mais pour viser t.. . Le caporal Boniface, deux poils de moustache, penche sa tète bandée d'un mouchoir à carreaux, ajuste avec soin. Il ne fait pas bon ici. Le rang se clairsemé. A côté de M. de Jofïroy, dont plus loin la haute taille se démène, le beau Seurat laisse tomber son fusil. Un éclat d'obus l'a décoiffé, lui rabat sur le visage un lambeau de chair rouge. Bras étendus il fait trois pas, tourne et s'abat. Eugène voit jaillir la cervelle.

On est maintenant dans une carrière. D'ici on peut tirer comme à l'affût. Les balles écornent la pierre tendre; on a les genoux blancs. Mais voilà les Prussiens qui détalent, s'engouffrent dans une brèche du parc. Feu! Feu! Les remingtons s'en donnent. Cette fois, c'est le vrai moment de charger. Eugène évalue à deux cents mètres la distance qui le sépare des murs, rien qu'un saut. M. de Joffroy lève son sabre; il l'imite. En avant! Toute la compagnie s'élance, plus que cent pas! Groude, qui tient son sabre bas comme un double mètre, — il a l'air d'arpenter, — est à sa hauteur. Des murs crénelés, le feu redouble; le bataillon hésite, s'arrête. Soudain Eugène aperçoit là-bas, à droite, la masse imposante d'une colonne compacte. Déjà M. de Joffroy la signale, des remingtons s'abaissent. Mais le colonel se précipite :

— Ne tirez pas, c'est le 1" bataillon!

Eugène relève le canon de Cassagne, qui grommelle :

— Je parie que c'est des Pruscos!

En même temps de la sombre colonne jaillit une gerbe rouge, une grêle de balles. Cassagne triomphe. Michot. le cuisinier; Ricard, l'ordonnance, tombent; vingt autres s'affaissent; clopin-clopant, des blessés s'écartent. Le colonel a le pied broyé d'un éclat d'obus. Les compagnies, hachées, décimées, battent en retraite; le quart du bataillon gît sur la pente.

A redescendre la colline, à sentir dans son dos la poursuite du vent de grêle, à faire tous les cent mètres demi-tour et de là voir chaque fois plus lointain le but manqué, Eugène, tant le revirement était brusque, ne se rendait pas bien compte encore. A son enthousiasme inconscient succédait de la rage, la conviction que ce n'était pas fini, un espoir quand même. Ce ne fut qu'à l'abri des premières maisons de Loigny qu'il mesura le sanglant échec. Une stupeur l'envahit. Comment, on avait été si près ! Il revoyait l'angle des murs, un arbre brisé pendre sur les créneaux où des casques à pointe fourmillent. Et maintenant il était là, dans cette cour, près d'une charrette et d'un tas de fumier. Découragement? pas encore. Mais abdication involontaire de soi, dans une série d'actes machinaux, d'images animées, comme en rêve. L'instinct seul le guidait. Son âme s'était dissoute. Il n'aurait pu s'analyser, il vivait.

Les ralliés de la section essayent de barricader la route. Eugène les compte: « Dix-sept sur trente. Où est donc le sergent Bru? Boniface l'a vu tomber au moment de la méprise. Il n'aura pas porté longtemps ses galons! Dès tables, des tonneaux, la charrette, s'empilent. Dans la cour, Neuvy, avec une pioche, écrête le mur... Qu'est-ce que fait donc Verdette, à genoux sous le hangar? Il déplace des fagots? Non, il a découvert un tas de pommes de terre et en bourre sa musette... Le conseil de guerre alors, comme Pirou? Ah! bien oui, voilà Cassagne qui en fait autant. Ils mangeront ce soir, les pauvres diables. Dans la cuisine un vieillard bave, gâteux. Il a l'air, sur sa chaise, tant il est immobile, d'une souche déjetée. Où est l'escalier du grenier? De là, on serait bien pour voir. Des marches branlantes, une odeur de foin, la lucarne pleine de toiles d'araignée...

« Quelle vue ! Ouf, ça cuit; la moitié du village flambe. Des lignards tirent à jet continu. Tiens! il y en a dans le cimetière. Ah! voilà Groude et M. de Joffroy à la fenêtre de la maison voisine. Bonjour! C'est étonnant

comme la place est bonne. On distingue très bien la plaine, Goury, d'où maintenant les Bavarois arrivent; l'avant- garde court, il y a un officier à cbeval en tête. Quel malheur de n'avoir pas de fusil. Comme ils vont vite! Ah! l'officier est par terre. Bravo, Boniface! Les lignards du cimetière sont des lurons. Joli, le champ de repos : quel feu d'enfer! Eh bien, où est ma section? Les Bavarois sont là. La cour est vide!... »

Eugène voit les derniers tireurs s'engouffrer sous la porte. Instinctivement il veut les suivre, descend quatre à quatre, traverse la cuisine. Le vieux est allongé dans une flaque de sang. La compagnie détale. Il trotte côte à côte avec M. de Joffroy, qui lui dit : « Le cimetière tient toujours I » Une maison en flammes leur darde au passage sa bouffée brûlante; ça sent mauvais. On traverse des champs où des cadavres font tache. Un caisson saccadant, attelage fou, sans conducteur, passe au galop. On est dans un petit bois. Eugène reconnaît des visages familiers. Voilà Neuvy, Verdette. On souffle. Là-bas Loigny brûle dans un fracas terrible. Un clairon grêle s'époumone. Quelle heure est- il? Eugène tire sa montre. Elle est arrêtée, marque onze heures. Il en est trois. Il ne s'en doute pas, sait seulement qu'il est las, qu'il a faim. Quelqu'un lui parle :

— Voyez-vous ces troupes en avant? Ce sont des cuirassiers blancs, n'est-ce pas?

M. de Joffroy met sa main en abat-jour :

— Il y a des uhlans aussi.

A plat ventre, les moblots usent leurs dernières cartouches. Un lignard qui est couché avec eux, appuyé sur ses coudes, pique brusquement du nez, ses mains se crispent sur le chasscpot puis se détendent. Une fureur transporte Eugène. Les doigts lui démangent. Il ramasse l'arme, vide la cartouchière, et comme aux tirs de foire, autrefois, sur le mail, avec un plaisir d'enfant, fouetté d'un âpre vertige, il charge, épaule, tire. Il ne se rend pas compte qu il tue. Il accomplit un acte très simple, il fait sans réflexion son devoir.

Les remingtons manquent de cartouches. La culasse de son chassepot ne joue plus. Le clairon grêle sonne : En retraite! On quitte le bois. La compagnie traverse des champs, des fossés, un village. On s'y bat avec irénésie, dans le parc et le château. Eugène, maintenant presque détaché, contemple ces enragés. Il n'a plus que l'espèce d'irritation sauvage que donnent la fatigue et la faim. Il ne se soucie guère de savoir à présent comment ce village s'appelle. Il s'éloigne de Villepion comme il a fait de Loigny, sans se douter qu'à cette heure tous deux reçoivent l'immortel baptême, la marque sombre, mais éblouissante. Car il y a des déiaites aussi glorieuses que des victoires.

Tandis qu'anéanti, sa fièvre tombée, il gagnait comme un somnambule l'étape de hasard où il trouverait, dans la grange inconnue pleine de cris de blessés, repas et sommeil de bête, le général de Sonis, amenant à marches forcées la poignée d'hommes seule valide du 47e corps, accourait vers le champ de bataille au secours de Ghanzy.

Le 46e corps, écrasé dans sa marche en avant par l'armée du grand-duc de Mecklembourg, grossie des Bavarois de Von der Tann et des renforts de Frédéric- Charles, pliait. La division Maurandy, désorganisée, était jetée sur Terminiers. La division Barry s'arrêtait en déroute au delà de Villepion, où la division Jauréguiberry seule se maintenait, héroïque, après une résistance acharnée à Loigny. La nuit dans le froid vif venait. C'est alors que le général de Sonis, hier encore colonel de cavalerie à Laghouat, apparaît à la tête des troupes qu'il a pu détacher de son corps, épuisé par une longue marche. Trois brigades et de l'artillerie de réserve entraient en ligne, se débandant presque aussitôt. 11 essaye de les entraîner. On refuse de le suivre. Désespéré, comprenant que l'heure du dévouement et de l'exemple suprêmes a sonné, Sonis enlève une petite réserve d'élite..

Ils sont huit cents : mobiles des Cotes-du-Nord, francs-

tireurs de Tours et deBlidah, volontaires de l'Ouest. Ces derniers, sous Charette, s'appellent dans l'histoire les zouaves pontificaux, vieux soldats volontaires, complétés de recrues qui bien vite se sont pénétrées de l'esprit des anciens. Poignée d'hommes, qui est le plus éclatant témoignage de ce que peut, sur des âmes droites, un haut idéal. Ce sont des croyants. Et parce qu'ils ont l'ardeur profonde d'une foi religieuse, ils ont le culte du sacrifice dans ce qu'il a de plus élevé, l'offrande à la patrie. Les mobiles à droite, les francs-tireurs à gauche, les zouaves accompagnés de leurs aumôniers au centre, tous s'élancent. Immédiatement après les tirailleurs, Sonis et Charette suivent à cheval. Le fanion du général, âme pieuse et mystique, est une bannière de soie blanche où le Sacré Cœur est brodé.

Vers Loigny, qui à douze cents mètres crache balles et mitraille, et où dans le cimetière quelques lignards du 37e tiennent encore, la charge fonce à la baïonnette. Sa ligne irrésistible balaye le terrain découvert, une ferme, des boqueteaux. Bien des héros tombent. Le rang se serre, la charge avance. Sonis, une cuisse brisée, roule à terre. Le cheval de Charette s'abat. La charge avance. Elle emporte les premières maisons de Loigny, mais le général de Treskow masse sa dernière réserve et, sous un feu meurtrier, l'assaut tourbillonne et reflue. La bannière blanche, quatre fois abattue, aussitôt i-elevée, passe de main en main. Le porte-étendard Verthamon tué, Bouille tué, son fils tué, Cazenove blessé, la hampe sanglante s'érige aux mains du sergent de Traversay. L'admirable petite troupe bat en retraite, et à peine poursuivie parcourt fièrement le calvaire semé de ses morts. Partis trois cents, les volontaires de l'Ouest sont soixante-quatorze.

Loigny, dans la nuit tombée, brûle toujours. Çà et là quelques fermes fument comme de grandes torches. Les premiers flocons de la neige voltigent. Le 16* corps s'écoule en désordre. C'est la retraite, morne, étreintée, grelottante. Les cœurs fléchissent. Le sourd roulement

de l'artillerie qui se retire au galop ébranle les routes sonores, augmente l'effroi...

Deux nuits après, si énervé qu'il ne pouvait dormir, Louis, debout, les tempes battantes, contemplait Gu}ronet ronflant, renversé sur un dossier de fauteuil. Sangbœuf, rouge de contention, était penché à la lueur de deux bougies au-dessus de l'appareil Morse, dont la mince bande bleue se déroulait, au tic tac du martèlement. Il faisait noir, il faisait froid, en dépit des bougies qui tremblotaient, des braises qui rougeoyaient dans la cheminée. Dehors, un piétinement ininterrompu de troupeaux emplissait l'ombre glacée. A travers fenêtre et porte, Louis l'entendait retentir en lui. Et cette rumeur monotone, parfois soulevée de jurons et de cris, berçait son désespoir taciturne.

La fatigue et les émotions de la nuit dernière ajoutaient à cette surexcitation. Ah! cette nuit du château de la Monjoie, où un aide de camp de Ghanzy avait apporté les nouvelles de Loigny, où de minute en minute les aides de camp de d'Aurelles entraient silencieux dans le grand salon encore souillé du récent passage des Allemands, — glaces en miettes, tentures lacérées, sièges crevés, — déposaient leurs dépêches, tendaient un instant leurs bottes couvertes de neige à la flamme du foyer, causant bas. . . Louis, qu'avait longtemps assombri l'inaction de d'Aurelles, l'indécision du général en chef, dont, par la transmission des télégrammes chiffrés, il était le témoin obscur, avait alors achevé de perdre confiance.

Tandis que l'armée du duc de Mecklembourg écrasait le 16° corps et partie du 17e, le 15e, maladroitement divisé, ne prêtait à Ghanzy qu'un secours dérisoire. La 1™ division, avec des Pallières, restait immobile àChilleurs et les divisions Peytavin et Martineau, qui selon l'ordre de mouvement général entamaient leur marche sur Pithiviers, au lieu de se porter droit au canon, s'engageaient mollement vers Pourpry, pour rétrograder

bientôt sur Artenay. Apprenant que l'aile gauche était rompue et n'ayant pas encore reçu la dépêche qui le même soir lui restituait la direction de l'aile droite, 18e et 20e corps, d'Aurelles, réduit par conséquent au seul 15% prenait le parti de renoncer sur-le-champ à une offensive qu'il n'avait jamais approuvée. Sans essayer de résister au centre, de coordonner son armée éparse, il décidait la retraite sur Orléans.

Bien qu'il ne fût pas comme Guyonet stratège en chambre, Louis s'était rendu compte qu'une retraite sans combat — le 15e corps, malgré l'engagement de Pourpry, demeurait intact — allait avoir sur de jeunes troupes l'effet le plus désastreux. Et de fait, sitôt les ordres transmis, de dures heures courbées sur l'appareil Morse, — il ne l'avait que trop vu. Devant l'avenue du château, une cohue, pareille à celle qui en ce moment roulait grondante sous la fenêtre, avait jusqu'à l'aube submergé la grande route, le bord des champs de neige. A travers les ténèbres fouettées d'essaims blancs, des ombres coulaient, intarissables. Plies en deux, sans fusil, sans sac, des centaines d'hommes pieds nus tournaient le dos à l'ennemi, s'empressaient vers la ville. A la vue de ce pêle-mêle où il n'y avait ni officiers ni rangs, rien qu'un amas de bétail, le cœur de Louis s'était serré d'un affreux pressentiment. Il avait deviné la défaite totale, la ruine foudroyante de ce qui hier encore était l'armée victorieuse de Coulmiers...

Et maintenant, dans la pièce où son insomnie le promenait des braises mourantes de la cheminée aux bouyies presque consumées de la table, il écoutait le torrent de la rue, ce long piétinement de débandade qui faisait un bruit de troupeaux dans les ténèbres. Il se remémorait toutes les dépêches de la journée, ces glas de défaite qui annonçaient l'action définitive, l'entrée en ligne de toute l'armée de Frédéric-Charles, accourue à Pithiviers en ne laissant devant les 18° et 20* corps qu'un masque de quatre bataillons, et tombant entière sur le 15e corps, en retraite. A Cbil-

leurs, à la Tour, à Neuville-aux-Bois, le Prince Rouge enfonçait la division des Pallières, dont les régiments meurtris, harassés, se traînaient dans la forêt, le long des routes, de village en village, vers Orléans, dans le crépuscule, dans la nuit. A Artenay, à Chevilly, il bousculait, après une lutte tenace, la division Martineau, dont maintenant sous la fenêtre le flot rompu coulait, coulait, intarissablement. En vain à l'Encornes, à Huêtre, les divisions Barry et Peytavin réussissaient à arrêter un moment l'envahisseur; le 469 corps se repliait; partout, à coups puissants de bélier, Frédéric- Charles précipitait sur le camp retranché, dans un formidable remous, les tronçons de l'armée.

Louis eut devant les yeux d'Aurelles tentant dans la grand'rue de Cercottes d'arrêter les fuyards. Aidé de tous ses officiers d'état-major, des gendarmes de la prévôté, des cavaliers d'escorte, il priait, conjurait, menaçait. Peine inutile. En proie à la terreur panique, oreilles sourdes, faces closes, le flot coulait toujours. Le cœur brisé, l'homme de la discipline, qui naguères faisait fusiller pour une peccadille, débordé, impuissant, voyait fuir entre ses doigts cette armée qu'il avait formée, conduite, de Salbris à Coulmiers; car il ne suffit pas, quand on assume l'honneur de commander en chef, d'être un strict observateur de la discipline, un vaillant soldat. Il faut à l'ardeur de l'initiative joindre la force de caractère. Elles lui avaient manqué toutes deux.

Un bruit sec fit tressaillir Louis. Une des bobèches avait éclaté.

— Là! dit Sangbœuf, consultant la pendule, heureusement que j'ai fini. A vous le tour. Je vais imiter Guyonet. Les bougies sont dans le tiroir...

Louis venait de les renouveler, et la tête dans ses mains, il songeait à Eugène. Où était-il maintenant I Pourvu qu'il ne lui fût rien arrivé!... Soudain la porte s'ouvrit sur la nuit glaciale et sur l'interminable défilé de fantômes. Un officier parut, tendit une dépêche à Louis.

— Urgent, dit-il. Très important. J'ai l'ordre d'assister à Tenvoi.

Sans donner signe d'émotion, comme un manœuvre, Louis, la main à l'appareil, transposait le texte tragique. C'était le message de d'Aurelles au gouvernement de Tours, annonçant que tous les corps étant plus ou moins éprouvés ou désorganisés, il n'y avait plus lieu de faire des plans de campagne. Une seule ressource s'offrait : évacuer sans défense Orléans. Le 16e et le 17e corps gagneraient Beaugency et Blois, le 18* et le 20% Gien; le 45' se retirerait en Sologne. Louis, tout en manipulant, se revit trois semaines plus tôt, en train de transmettre, après la victoire de Coulmiers, les instructions prescrivant la fortification du camp retranché à l'abri duquel l'armée se referait. Quelle ironie dans ce contraste! Que de temps stupidement gâché I Que de forces et de travaux perdus !

Le dernier mot lancé, l'officier salua, sortit, sans parler. Louis retomba au silence de la pièce où, traversant les murs, l'immense rumeur couvrait les ronflements de Sangbœuf, la faible respiration de Guyonet. Il somnolait, quand la sonnerie tinta, et, brusquement réveillé, il lut avidement, sur la bande déroulée, la réponse stupéfaite et sévère de Freycinet... « Il fallait rassembler les cinq corps épars, tenter un vigoureux effort ! ... »

Le planton parti, il se remit la tête dans les mains, rêvassa longtemps, partagé entre le doute et l'espoir. La clarté des bougies devint jaune; les vitres avaient blêmi. Un jour de neige se leva. Guyonet et Sangbœuf étaient debout, on allait bientôt se remettre en route. Déjà les originaux des dépêches, les copies, étaient entassés dans les cantines lorsque l'officier de tout à l'heure reparut, tendit avec une recommandation pressante le télégramme de d'Aurelles. Le général ripostait avec humeur qu' * étant sur les lieux, il était mieux à même de juger de la situation. Orléans n'était plus défendable; les forces de l'ennemi dépassaient ses prévisions ! Il maintenait l'ordre d'évacuation » .

Aussitôt l'officier dehors, Guyonet, qui avait relayé Louis ; levait les bras au ciel et commençait à développer un plan admirable. Mais un chef de service entra en hâte :

— Vite, emballez les rouleaux Morse! Nous fdons sur Orléans !

Louis n'était plus à Saran quand la réponse du gouvernement, un acquiescement affligé, y parvint. Pris dans le courant rapide, ahuri, ballotté, il n*était maintenant qu'une épave de plus. Nulle volonté humaine, aucun obstacle n'eût pu entraver le déchaînement de ces milliers d'êtres sans chef. Inutilement d'Aurelles, troublé par les représentations de Freycinet, revirait, témoignait la tardive intention de défendre le camp. À Gidy, à Cercottas, les divisions Peytavin et Martineau recevaient le dernier choc, s'enfuyaient maintenant vers la ville, dans une confusion inexprimable. A Vaumainbert, à Saint-Loup, les restes de la division des Pallières fondaient. Les batteries de marine éteignaient une à une leur feu, sur les positions tombant d'elles-mêmes. Le 16* et le 17° corps, coupés du gros, s'en allaient vers la Loire. Le 18e et le 20" passaient le fleuve en amont. Tout croulait.

D'Aurelles, sans armée, télégraphia enfin l'abandon fatal. Sur toutes les routes, on ne sait quelle ivresse farouche emportait ces bandes, où parfois des chevaux sans cavalier trouaient, où des batteries au galop se frayaient passage, conducteurs éperonnant au sang les attelages. Les vides se comblaient aussitôt, dans une ruée bourrue vers l'abri. A mesure qu'on approchait d'Orléans, une satisfaction ranimait ces visages éteints : l'espoir du pain, du vin, du lit. Dans la ville on s'entassait. Les soldats ivres envahissaient cabarets et bouges; beaucoup mendiaient; on se couchait malgré le froid en travers des trottoirs. Les officiers emplissaient hôtels et cafés. La nuit tomba vite. Le cercle allemand se rétrécissait. Ses avant-gardes occupaient les faubourgs. Il fallait se hâter.

Sur le pont de pierre et le pont du chemin de fer, dans le désarroi de l'ombre, l'évacuation continuait, tumultueuse. Comment arracher des maisons cette foule inconsciente, si assommée de lassitude, si hébétée de découragement, que des milliers, plutôt que de faire encore un pas, se laissèrent prendre '? A partir de quatre heures, au-dessus de la Loire charriant des glaçons énormes, sur les ponts secoués, trop étroits, tout ce qui s'élançait trois jours auparavant vers le mirage de l'armée de Ducrot, tout ce qui restait de l'armée de la Loire, l'effrayante horde, lignards, zouaves, chasseurs, mobiles, artilleurs, cuirassiers, hussards, le prodigieux amalgame de canons, de caissons, de voitures, s'écrasa, cependant que le long des rues noires et des maisons mortes, dans Orléans évacué pour la quatrième fois, le grand-duc de Mecklembourg entrait, minuit et demi sonnant, derrière les tambours plats et les fifres aigres.

— Dépêche-toi. ma bonne, si tu ne veux pas être en retard, fit Poncet, s'emparant d'un sac de nuit et d'une valise, tandis que sa femme, son chapeau à brides sur la tête, donnait un dernier tour de clé aux placards et aux armoires. Avec une ironie mélancolique, il ajouta:

— C'est que, vois-tu, il y a des gens plus pressés que nous ! Ce soir il ne restera plus à Tours que les Tourangeaux pur sang. . .

Tous deux embrassèrent d*un regard cet appartement hospitalier des Real, où, depuis l'arrivée de la délégation., ils avaient vécu, à travers les pièces vides, des heures d'intimité, d'angoisse, d'espoir. Deux mois pour lui de travail incessant, pour elle de charité, d'infatigable dévouement aux blessés. Prête à suivre son mari partout où il serait appelé par son devoir, elle regrettait de quitter Tours pour Bordeaux, où le gouvernement, à la suite de l'évacuation d'Orléans et de la ruine de l'armée de la Loire, avait décidé la veille de se transporter.

Un dernier grincement dans la serrure ; l'appartement, assombri derrière ses volets, retombait au silence, au sommeil, à cette tristesse particulière des lieux inhabités, plus sensible encore par la dispersion de la famille, le précaire du lendemain. En bas. où leur malle, un vieux coffre familial à bandes poilues, était hissé sur le siège d'une voiture de louage, le cocher maugréait : i Ah bien, ils en avaient de la chance ! Vingt

personnes voulaient monter d'assaut ! Il avait refusé 40 francs d'un Anglais! »

Rue Royale, quantité de gens couraient vers la gare. Devant le maréchalat on chargeait sur une charrette des cantines et des caisses précipitamment empilées. Partout, à l'archevêché, au petit séminaire, à la préfecture, au palais de justice, au lycée, que les grandes administrations quittaient, c'était le même déménagement fiévreux où chefs de service, commis, garçons de bureau, chacun mettait la main aux paquets. Tours, dans l'immense remue-ménage, se vidait en deux jours de ce que deux mois d'énorme centralisation y avaient entassé de personnel, de dossiers, de paperasses. Déjà, dans la soirée du 8 et dans cette matinée du 9, les services des ministères, les hauts personnages, le corps diplomatique, Fourichon, Crémieux, étaient partis. Quant à Glais-Bizoin, toujours mouche du coche, il s'en allait en Bretagne visiter le camp de Conlie. Gambetta, lui. demeurait en arrière, voulant suivre de près le mouvement des armées, où il jugeait la présence du ministre de la guerre utile.

— Regarde, dit Mme Poncet avec un chagrin contenu, quelle foule !

Le Sorcier songeait. Dire qu'il n'y avait pas huit jours il croyait avec Gambetta, avec toute la ville, que Paris, débloqué au sud, poussait l'avant-garde de son armée à Épinay-sur-Orge, allait rejoindre bientôt l'armée de la Loire ! Quel brusque et déchirant retour de leurs illusions! Hélas! Paris n'avait fait qu'une diversion, au nord, sur Épinay-lès-Saint-Denis, et quant à la sortie du sud!... Mais le plus rude était cet évanouissement soudain de l'armée de d'Aurelles, cet émiettement du 45e corps, livrant presque sans l'avoir défendue la position retranchée d'Orléans, abandonnant, après quelques combats épars d'arrière-garde, la redoutable artillerie du camp à peine enclouée, l'immense matériel.

Ah ! sans Gambetta, sans le prodigieux ressort de cet homme que, loin d'abattre, l'imminence du danger

redressait, fouettait d'une énergie nouvelle ! Poncel reverrait longtemps la scène inoubliable. Anxieux des mauvais bruits, il avait couru à la préfecture, pénétré jusqu'à Gambetta. Il l'avait trouvé tremblant d'émotion, les yeux gonflés et rougis; fiévreux encore, Gambetta lui avait raconté son voyage de la veille, l'infructueux effort pour parvenir jusqu'à Orléans, ranimer d'Aurelles; la voie était barrée au passage à niveau de la Chapelle par les cavaliers du prince Albrecht, couvrant les rails de madriers et fusillant les wagons; revenu à Beaugency, il y avait appris la nouvelle fatale de l'évacuation, était rentré à Tours, désespéré... Non. jamais Poncet n'oublierait ce long, ce silencieux serrement de main, tout frémissant de douleur et de patriotisme.

Gambetta le jour même, des deux tronçons de l'armée, avait refait deux armées nouvelles. D'Aurelles enfin destitué, il donnait à Bourbaki le commandement en chef des 15e, 18e et 20" corps, reconstituant à Sully la première armée de la Loire, avec mission de reprendre immédiatement l'offensive, de se remettre en route vers Melun et Fontainebleau; Chanzy, en plus du 16* et du 17e corps, prenait le commandement du 21% amené du Mans par Jaurès, et formait la deuxième armée de la Loire, avec mission d'assurer la défensive, de Vendôme à Beaugency, par la forêt de Marchenoir. Plan hardi, digne d'un stratégiste et dont malheureusement la partie la plus belle restait inexécutée, Bourbaki ne rêvant que retraite, mise à l'abri, réorganisation.

A la gare, où la voiture les déposait avec peine, au milieu de la bousculade des voyageurs et des bagages, d'un entassement fou de matériel et d'impedimenta, les Poncet mettaient deux heures à prendre leurs billets, à faire enregistrer leur malle, à gagner le quai d'attente, noir de monde. Les trains se succédaient, pris de force et bondés. Hôtels et maisons meublées dégorgeaient là leurs habitants mêlés : francs-tireurs de fantaisie, orateurs de tables d'hôte, étrangers sans mandat. Une même préoccupation agitait cette foule : se mettre au

plus vite en sûreté, gagner l'asile où, loin de l'envahisseur, recommenceraient la parade et la pêche en eau trouble. Certains croyaient déjà voir apparaître les lances des uhlans, maudissaient la confiance de Gambetta, les illusions dont il les avait bercés.

Une autre foule, plus serrée encore que la première, emplissait les salles, couvrait les quais. C'étaient, constamment ramenés par d'interminables fdes de wagons à bestiaux, des blessés pâles, linges sanglants, vêtements en loques, un grand nombre, parce froid lugubre, en pantalons de toile. Personne ne semblait s'apercevoir de leur présence. Sur les garages, des convois entiers stationnaient, tout murmurants de plaintes, sans pouvoir être débarqués. L'évacuation, dans l'affolement de l'intendance éperdue, ne se faisait pas. Et les blessés arrivaient toujours, beaucoup morts en route, ou mourants d'attendre.

Mme Poncet, deux grosses larmes dans les yeux, souffrait d'être à ce point inutile. Il lui tardait maintenant de partir. Poncet, révolté dans sa pitié profonde, éprouva, plus violentes, l'horreur de la guerre et la haine de l'ennemi. Il ressentait une humiliation de savant devant cette impuissance de la science à soulager, sinon à empêcher de tels maux. En plein développement de ce dix-neuvième siècle, dont l'Europe était fière! Ah! puisque les hommes en étaient encore à cette barbarie, n'y avait-il pas un moyen de combattre le fléau par lui-même, une invention qui rendît la guerre si terrible que désormais elle tombât d'ellemême?

Le jour où des villes sauteraient sous des forces inconnues, où des armées, fauchées d'un coup, couvriraient le sol de leurs moissons immenses, quel peuple se risquerait? Et parallèle à son rêve de désarmement, d'arbitrages internationaux supposant à toute tuerie nouvelle, chimères distantes et douces, l'idée née du même idéal malgré le cruel contraste, l'idée souvent repoussée, mais chaquejour grandissante, s'imposait à

lui : trouver l'explosif guérisseur, faire tant de blessés prussiens que le flot reculât, vidât la frontière, qu'enfin, le territoire sauf, la paix, avec la lumière, fût !.. .

Et tous deux, le vieux couple de travail et de charité, pensaient à leur fils, si loin dans ce Paris qui allait s'éloigner encore; à leurs neveux Eugène et Louis, à Charmont incertain, où bientôt l'invasion entrerait. Si encore ils avaient pu emmener les deux petites I Que Gabrielle et Marie voulussent rester avec Marceline, les trois générations de Real autour du grand-père obstinément fidèle au foyer et au sol, ils le comprenaient bien Mais une jeune fille comme Marcelle, une gamine comme Rose! Est-ce que leur place était là? Vainement, ils l'avaient dit hier à Charles, arrivé de Saint-É tienne, où la fabrication des torpilles était terminée ; il était venu faire fixer par les bureaux de la Guerre sa destination définitive, et avant de rejoindre l'armée des Vosges, il allait embrasser les siens. Charles avait remercié, refusé. Comme le grand-père, il avait dans sa religion de la famille la superstition du toit, gardien des souvenirs et des habitudes ; de l'abri tutélaire sous lequel, aux heures de calamité plus qu'à d'autres, il faut se serrer coude à coude, cœur à cœur.

Us parvenaient enfin à se caser dans un compartiment de seconde bourré de gens et de colis, attendaient une heure, à travers le courant d'air glacé des vasistas sans vitres, que le train s'ébranlant le long du quai les emportât, transis, accablés, vers un coin de France encore libre, ce Bordeaux reculant, dans les terres meurtries et l'instable avenir, la frontière diminuée de la patrie.

L'après-midi, Gambetta, laissant le gouvernement rouler à destination, reprenait la route de Beaugency. Cette fois il ne songeait plus à se lamenter sur la déroute de d'Aurelles, l'évacuation d"Orléans. Avec cette souplesse génoise qui s'accommodait aux événements, avec cette confiance ardente qui l'élevait à leur

hauteur, il ne pensait qu'à son plan nouveau. Si, d'une part, il lui en fallait abandonner momentanément ce qui lui tenait le plus à cœur, la reprise immédiate de l'offensive, la marche de la première armée sur Paris, de l'autre, il gardait confiance, certain du concours absolu de Chanzy.

En quatre jours, de sa pleine initiative, le général avait su par une ferme retraite, combattante à Patay' ramener à trente kilomètres en arrière, garder unis le 16e et le 47e corps malgré la déplorable panique qui, après les engagements de Bricy et de Boulay, avait éparpillé les divisions Barry et Maurandy, si démoralisées qu'elles refluaient en désordre jusqu'à Blois. En quatre jours, reformant avec le 21* corps une armée qui devait s'élever à cent vingt mille hommes et trois cents canons, armée composite, d'éléments, d'armes ed'uniformes incohérents, sans autre lien que la patiente et tenace volonté du chef, il s'était établi sur la ligne prescrite, et depuis le 7, cramponné aux positions de Josnes, il résistait victorieusement à l'attaque du grand-duc de Mecklembourg, lancé à sa poursuite par Frédéric-Charles, le lendemain de la prise d'Orléans. On était au troisième jour de la bataille. Depuis soixantedouze heures, les jeunes troupes battues à Loigny, éreintées par des fatigues surhumaines, les marches, les privations, le froid, luttaient avec l'héroïsme de vétérans.

Au delà de Mer, — ne pouvant pousser jusqu'à Beaugency, occupé par l'ennemi, — Gambetta descendit de wagon, gagna en voiture le quartier général de Chanzy à Josnes. La nuit se passa à régler les questions urgentes : complément d'organisation, de cadres, surtout à débattre le grand parti : continuation de la lutte ou retraite découvrant Tours. Mais puisque d'elle-même la délégation avait quitté la ville, et que de son côté Bourbaki, après une courte pointe sur Gien, loin de tenir campagne, se retirait vers Bourges pour aller s'y refaire, — comme si la deuxième armée n'avait pas

le même besoin, — il fut décidé qu'on se replierait sur la ligne du Loir après avoir tenté une fois encore le sort des armes.

— Qui sait, disait Chanzy, ce que peuvent apporter les changements de fortune si fréquents à la guerre?

Il ajoutait :

— L'ennemi est aussi fatigué que nous.

Général et ministre s'étaient vite entendus. Loyalement, Chanzy avait demandé si l'on combattait pour la France ou pour un parti; Gambetta lui ayant assuré que toute politique restait en dehors, il n'y eut entre eux dorénavant que confiance réciproque; même entier dévouement à la cause sacrée.

Chanzy avait alors quarante-sept ans, une singulière maturité d'espiitjointe à une résistante vigueur physique Quoique assez chauve, il semblait jeune, avec sa taille élancée, sa figure fine et énergique, au front large, au nez aquilin, au regard vif empreint de volonté. De toute sa personne émanait la marque virile : un caractère. L'échec de la veille, les risques du lendemain n'existaient pas pour lui. Il se réveillait chaque matin avec une résolution indomptable, un espoir intact. Il faisait manœuvrer ses recrues comme de vieilles troupes, et parce qu'il avait confiance en ce qu'elles représentaient de vaillance et d'efforts possibles, elles avaient confiance en lui. Si inexpérimentées qu'elles fussent, si tragiques que se succédassent les revers, il ne formait comme Gambetta qu'un vœu. débloquer Paris, lutter à mort. Il croyait au triomphe final, et qu'une nation qui ne veut pas se laisser écraser peut vaincre.

Et de fait, trois jours durant, il avait résisté pied à pied, cédant à droite par suite du recul de la division Camô, mais regagnant à gau:he. Les rudes chocs des Allemands, à bout de souffle, désespérés, échouaient contre cette opiniâtreté. I o. te à ce moment de soixante mille combattants, l'armée s'étendait, la droite au fleuve, la gauche à la forêt de Marchenoir; Jauréguiberry avait remplacé Chanzy au 1G° corps. Le 7. lutte

indécise, chacun conserve ses positions; le 8, les Bava rois plient au centre, mais enlèvent Beaugency etMessas, évacués après la blessure de Camô. Le 9, cramponné aux hauteurs de T avers, en arrière de Beaugency, on recule à peine de deux kilomètres, après une lutte vive à A'illorceau, à Villejouan, à Origny.

Et tandis que Gambetta, tranquille du côté de Chanzy, reprenait le chemin de Tours, pour de là courir à Bourges vers Bourbaki, le prier de tenter au moins une diversion, la deuxième armée livrait le 10 sa quatrième bataille, reprenait Origny, tentait d'envelopper la droite ennemie. Quatre jours acharnés à la défense, à la possession d'une lieue à peine de terrain. Surgissement devant l'adversaire stupéfait d'une armée nouvelle, jaillie de sa ruine, comme un phénix de ses cendres.

Foinard, Gravant, le Mée, Villorceau, Tavers, Origny! Noms obscurs, perdus entre tant d'autres, tous dignes pourtant de demeurer glorieux, car ils sont peutêtre les plus significatifs de la défense, portent le plus éclatant témoignage de ce que peut le soldat à la dernière limite de ses forces, ravagé d'épuisement et de froid, quand un chef décidé le ranime, le maintient de son inébranlable foi.

Mais Frédéric-Charles, au secours du grand-duc, dirigeait en hâte deux corps d'armée complets, rappelés de leur poursuite contre Larmée de Bourbaki; Maurandy se laissait surprendre à Chambord, les restes de la division Barry n'offraient aucune solidité à Blois. Chanzy, sa mission remplie, et au delà, redoutant de voir sa droite tournée, se décidait à donner enfin les ordres de retraite vers Vendôme.

A Tours, la ville déserte retombée au calme plat, magasins vides, rues muettes, une peur contagieuse s'emparait des habitants. L'arrivée des fuyards répandait la consternation, dans un bruit sinistre de trahisons et de défaites. On cachait en hâte ce qu'on avait de précieux, enfouissant bijoux, valeurs, linge, murant

les caves. Les mobilisés d'Indre-et-Loire étaient convoqués sur l'heure pour être expédiés au camp de la Rochelle. Les gardes nationaux sédentaires, dont quelques jours avant on excitait le patriotisme, recevaient l'ordre de venir déposer leurs fusils dans un bateau à destination de Nantes. Le général Sol, chargé de protéger l'ex-capitale, se repliait brusquement sur Angers avec tous les services. Les négociants faisaient filer des chariots de marchandises, frétaient des voitures à prix d'or. Tours émigrait, tandis qu'à travers les campagnes erraient des populations de villages, avec leurs mobiliers et leur bétail.

A Charmont, l'angoisse était vive. Les fuyards de Chambord avaient atteint Amboise, semant l'épouvante. A les en croire, l'ennemi accourait sur leurs talons, il avait pris Blois, il était là. Un instant, le général de Maurandy essayait de ressaisir ses hommes, songeait à défendre la ville. Un régiment de mobiles était détaché pour surveiller la forêt, mais une panique l'essaimait Maurandy, recevant l'ordre de rallier Vendôme, se retira aussitôt, coupant le câble du pont suspendu, faisant sauter le pont de pierre. Vite Amboise désarmait sa garde nationale; l'ordre était donné de jeter les fusils dans la Loire. On était au soir du 12.

Dans le salon du château, par la vaste pièce tiède où se continuait la vie muette des choses, les lampes versaient leur clarté paisible sur la forme et la place habituelles des meubles. Un grand feu de bûches pétillait dans la cheminée, les ronds de lumière tombaient des petits abat-jour sur l'ovale vert de la table a jeu, aux deux bouts de laquelle, maniant cartes et jetons, le grand-père et la grand'mère se faisaient face. Leurs vieilles figures durcies semblaient se pétrifier, comme les autres soirs, en une sérénité absorbée.

Marie, assise au coin du feu, dans un fauteuil bas, ayant laissé tomber sa broderie sur ses genoux, contemplait avec attention les jets de la flamme dansante.

Elle écoutait tomber au loin la pluie torrentielle qui, par toute la campagne, ruisselait dans le gluant dégel. Percée jusqu'aux os, comme si elle marchait avec Eugène sous ce déluge, elle accompagnait son cher mari dans la retraite noire, inconnue; elle partageait chacune de ses souffrances, elle l'imaginait avec une pitié infinie, couché dans la boue, sans sommeil, sous la tente qui suinte et plie. Leurs pensées se rejoignaient à travers le jour, à travers la nuit. Elle ne finirait donc jamais, cette guerre affreuse!...

Dans un coin, Charles Real, tenant les mains de sa femme, lui parlait à voix basse. Gabrielle penchait la tête, dissimulant son envie de pleurer. Et vraiment, à voirie jeu machinal des vieux, ces attitudes familières, 1 immuable tranquillité de la pièce, où le lent balancier de la pendule scandait l'heure, de son grave tic tac, rien n'eût fait présager le drame intime qui se dénouait là; dans une heure, Henri et son père partaient.

A force de supplications, le jeune homme avait vaincu la résistance des siens. M. Real, touché, comprenant qu'à cette minute critique le pays avait besoin de tous, fier aussi de cet enthousiasme juvénile qui poussait Henri à imiter ses frères, avait consenti à le laisser s'engager. Seulement, pour être plus tranquille, il exigeait qu'Henri entrât au 3« zouaves de marche, le régiment de son oncle le colonel Du Breuil, et tout à l'heure, rejoignant l'armée des Vosges, où, attaché à un corps du génie auxiliaire, il essayerait avec ses torpilles de nuire aux communications de l'ennemi, il allait emmener le jeune homme avec lui jusqu'à Bourges. Là il le confierait à Du Breuil, avant de reprendre son matériel à Saint-Étienne, pour le transporter à Autun. Mais le temps pressait. Il fallait, à la gare encombrée, coupée de la ville, — heureusement qu'on était sur la rive droite I — à la gare où refluaient, de Blois et de Mer, dans un tumulte indescriptible, d'innombrables convois de blessés, de matériel et d'approvisionnements, trouver place dans un train descendant.

Avec douceur, avec tendresse, Charles Real encourageait sa femme. Elle se mordait les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Dans son amour maternel elle s'était dit : « Au moins, de mes trois fils, un me restera. Henri est trop jeune, il ne peut partir. » Et voilà qu'une fatalité le lui enlevait. Il fallait donc tout donner, son mari, ses enfants, aller au bout du sacrifice! Et cela, à l'heure la plus cruelle, quand se livrait la partie suprême ! ... A voix étouffée, il essayait de trouver des mots d'espoir, de ramener un pauvre sourire sur le beau visage bouleversé.

Lui aussi avait le cœur saignant : quitter Charmont, laisser sans protection ces femmes et le vieux père ! Les deux derniers hommes de la maison partis, qu'adviendrait-il de ces existences qui lui étaient plus chères que la sienne ? Tout l'effrayant aléa lui apparut : le château à l'abandon, les Prussiens si près... Qui sait, bientôt peut-être les vexations, l'insolence de l'envahisseur? Comment le père, avec sa rage patriotique, son caractère vif, supporterait-il?... N'aurait-il pas mieux valu, puisque Jean Real était inséparable de Charmont et que Gabrielle et Marie se faisaient un devoir de ne pas abandonner les vieux, accepter l'offre de Poncet, écarter Marcelle et Rose?... Mais non, à moins de fuir de ville en ville, il n'y avait qu'un parti digne d'une famille unie comme la leur : les hommes à l'armée, femmes, enfants, vieillards à la maison. C'est une lâcheté que de déserter le coin de terre où l'on tient par des racines si puissantes : la naissance, la mort; de fuir le toit où successivement tous ont vécu, aimé, souffert, dans le jour à jour des tristesses et des joies, la douceur des souvenirs et la force des habitudes, la religion du foyer. Le père avait raison : c'était bien.

Marie avait repris sa broderie, jetait de temps à autre un regard furtif sur Gabrielle. Comme elle la comprenait et la plaignait! Puis, point à point, elle suivait l'aiguille; une expression indéfinissable passait alors sur son visage, où la douleur et l'amour avaient épanoui

une âme de femme; elle paraissait écouter en ellemême; un doute mêlé d*espoir éclairait ses yeux bleus. Est-ce qu'elle ne se trompait pas, est-ce qu'une vie obscure n'allait pas bientôt remuer dans sa chair? Elle en sentait courir à travers ses veines, avec un trouble nlein d'anxiété, l'émoi précurseur, le frisson délicieux.

Le grand-père posa ses cartes et fit pivoter son fauteuil. Il venait d'entendre la porte s'ouvrir, dans un éclat de voix gaies. Henri entrait, entouré de ses sœurs. Marcelle et Rose le contemplaient avec une admiration attendrie, dont il jouissait naïvement, bien qu il fît le détaché. Il eût cru d'une âme inférieure de paraître troublé, et, bien que l'étant au fond, il éprouvait un orgueil enivrant à faire acte d'homme, — de héros, disaient les yeux de Rose. Mon Dieu, oui, de héros, s'avouait-il au dedans, tout en affectant une simplicité de bon goût, conforme à la situation. Il avait beau faire; ses gestes, la vivacité de son regard, tout disait son triomphe. Il se sentait grandi de cent coudées, croyait porter déjà l'uniforme glorieux des zouaves, braies bouffantes, chéchia crânement plantée. Il n'aurait pas l'air d'un « bleu » . Le chagrin de la séparation s'effaçait devant le champ d'aventures qui s'ouvrait. Il n'était pas jusqu'à son regret de quitter Gharmont et la jolie Céline, la petite couturière, tille du garde champêtre, autour de laquelle il tournait depuis deux mois, qui ne lui devînt plaisir amer à l'idée qu'il immolait 1 amour au devoir.

Marcelle, en petite personne calme, avisée, — à la place d'Henri, elle aurait été se battre aussi, — le forçait à vérifier s'il n'avait rien oublié : son portefeuille, les photographies, sa montre, sa bourse, le grand couteau à trois lames, avec scie, poinçon et tire-bouchon qu'elle lui avait acheté, pareil à celui de l'oncle Maurice. Ses seize ans, qui devenaient chaque jour plus réfléchis, lui laissaient, en dépit de son cbignon de demoiselle et de sa robe longue, un air d'extrême jeunesse, qui la désolait.

Rose ne lâchait pas la main de son frère, se collait à

lui avec une gentillesse affectueuse. Ils avaient toujours été très camarades. La gamine, si bruyante d'ordinaire, toujours dans un envol de jupes et de cheveux blonds, se tenait songeuse, avec cette immobilité des enfants qui pour la première fois découvrent dans la vie des choses mystérieuses. Jusqu'ici tous ces événements extraordinaires, l'attente et l'inconnu des Prussiens fantastiques lui avaient été un divertissement passionné, quelque chose d'analogue aux terreurs des histoires de Croque-mitaine et de Barbe-Bleue, Elle venait seulement de toucher du doigt une porte d'ombre, qui redoutable s'entrouvrait silencieusement devant elle.

— La voiture doit être attelée, dit Jean Real en levant les yeux vers la pendule. Vous êtes prêts?

— Une minute, dit Henri, soudain très rouge. Je reviens.

Quatre à quatre, il s'élançait dans l'escalier, courait à sa chambre, où un instinct lui disait qu'il allait retrouver Céline. Elle avait aidé à la valise, il n'avait pu lui dire adieu devant ses sœurs, elle devait être là !.. . Une forme légère s'avançait dans le couloir: Céline s'arrêta. Elle avait les yeux rouges, les joues pâles sous ses frisons dorés, un peu défaits. Jamais elle ne lui avait paru si charmante avec sa taille ronde et mince, son corsage bleu piqué d'une aiguille au fil blanc, sa frimousse fine. Il prit ses mains, qui étaient brûlantes. EUe osa alors le regarder en face, il ne vit plus l'ouvrière qui jusque-là évitait, partageait son affection timide. Elle fut la fleur brusquement éclose du premier amour, la rose fraîche du désir. Et d'un élan il lui jeta les bras au cou, leurs lèvres se touchèrent dans un éblouissement. Elle le repoussa confuse, avec un retrait du buste qui était encore une caresse. Il sentit qu'elle ui prenait la main, y glissait un papier plié.

— C'est une médaille bénite, jeta-t-elle, portez-la toujours.

Et, défaillante, elle s'enfuit. Henri serra le précieux souvenir. S'il ne portait pas la médaille, certes, il la

garderait. Il la baisa avant de la serrer dans son portefeuille. Maintenant il pouvait partir; il aimait, il était aimé, il était vraiment un homme.

Au salon, Jean Real et Marceline étaient debout; les adieux commencèrent par eux. La grand'mère, émue, tremblait; et cela impressionnait, venant d'elle, si apaisée, si imperturbablement calme. Goguenard, mais avec une petite toux qui en disait long, Jean Real fit seulement :

— Va, mon brave, et descends-en beaucoup f Henri était son Benjamin : il lui avait lui-même, ces

derniers jours, appris l'exercice dans le parc, donné des conseils de tir; l'élève faisait honneur au maître. Qu'Henri s'engageât, rien de mieux, et pourtant son vieux cœur était tout triste; un peu plus, il l'eût maintenant empêché.

Mme Real ouvrit ses bras pour une muette, une interminable étreinte. Henri se hâtait, il abrégea les caresses de ses sœurs, désireux de ne pas montrer de faiblesse. Malgré la pluie battante, on accompagnait les voyageurs jusqu'à la voiture. La clarté jaune des lanternes plaquait, aux pieds du cheval, des reflets de lumière mouillée: Le vieux Germain, qui avait arrimé les valises, tenait un parapluie ouvert près de la portière. Charles Real grimpa vivement, lança un dernier :

— Bon courage!

Penché à la portière, tandis que le coupé roulait, Henri, à l'adieu suprême des baisers et des gestes, répondait, d'une voix joyeuse, qui affrontait l'avenir :

— Au revoir !

Marie, qui en embrassant Henri avait revécu la cruelle minute où Eugène, deux mois auparavant, s'était arraché d'elle, s'approcha de Mme Real; et quand, là-bas, au bout de l'avenue, la clarté des lanternes tourna, disparut, les deux femmes s'abattirent l'une sur l'autre en pleurant.

Jean Real dit enfin :

— Allons!

Ils rentraient dans le vestibule, essuyaient leurs pieds trempés; Rose poussa un cri. Elle avait aperçu des spectres. Ils se retournèrent. Dans le cadre lumineux de la porte se montraient, sortis de l'ombre, des êtres minables qu'ils n'avaient pas vus venir, d'inquiétants visages. C'étaient des soldats sans fusils et sans sacs, un mobile et deux artilleurs, hâves, déguenillés. Ils tendirent leurs mains maigres, supplièrent :

— Nous avons faim I Jean Real demanda :

— D'où venez-vous? De quel corps êtes-vous?

Ils eurent un geste vague, montrèrent une direction dans la nuit. Un des artilleurs, figure louche aux yeux faux, geignit :

— Nous étions de la division Maurandy. Nous nous sommes battus six jours)

Et avec colère :

— On nous a trahis!

Jean Real hésita, puis eut pitié, et haussant les épaules :

— C'est bon, fit-il d'une voix rude, on va vous donner à manger et à coucher. Mais au matin vous vous mettrez en route, vous rejoindrez vos camarades. Germain, conduis-les.

Et tandis qu'humbles et farouches les fuyards se dirigeaient en silence vers la cuisine, tous rentraient au salon, poursuivis par cette vision sinistre; et Mme Real se disait : « Ces hommes pareils à des bêtes, la déroute, la faim, la misère abjecte... Mon Dieu, faites que ce ne soit pas un présage ! »

La veillée commença morne. Marie, près de Mme Real, perdue dans sa pénible rêverie, avait repris son ouvrage. Marcelle, à la table des livres, sous la lampe, ouvrait ses cahiers d'allemand, mais sa pensée y était encore moins que d'habitude. Aux pieds des vieux, Rose, la tête sur les genoux de sa grand'mère, bavardait avec insouciance, et son babil les distrayait. Tout à coup, Marcelle prêta l'oreille : un bruit de roues dans

l'avenue... « Reviendraient-ils? » On se levait avec inquiétude, mais dans le vestibule une voix résonna, étrangère et pourtant connue. Le comte de La Mûre, quittant sa pelisse de fourrure et ses caoutchoucs, montrait un visage défait, où l'inquiétude avait remplacé la morgue. Il inclina son crâne chauve : — Mesdames!... baisa la main de la vieille Marceline, puis, serrant la main de Jean Real, il gémit :

— Je viens laireprès de vous une nouvelle tentative. Je n:ai pas voulu partir sans essayer de vous convaincre. Mon cher ami, c'est de la folie de rester!

Et attirant le vieillard au coin de la cheminée :

— Vous exposez inutilement ces dames !

Jean Real regarda cette figure craquelée de rides, ce teint de vieille porcelaine, dont le sourire aimable, la dignité convenue, lui avaient si longtemps fait croire, en dépit de la divergence de leurs opinions, à une entente de sentiment, et qui, au rude choc des circonstances, tombaient comme un masque, ne laissant voir quégoïsme et peur. 11 eut un haussement d'épaules, murmura :

— Vous exagérez, mon bon.

M. de La Mûre se récriait. La situation n'était plus tenable. Chanzy en pleine déroute. Bourbaki on ne savait où. Le général Barry avait dû évacuer Blois, Amboise était à la merci d'un coup de main. Sur les deux rives du fleuve, l'invasion allait descendre. Demain les Prussiens... 11 tira de sa poche une lettre, l'agita. C'était un mot de M. Brémont, le président du tribunal. Real allait-il le récuser aussi? «. La forêt s'emplissait de patrouilles ennemies. Les campagnes fuyaient en masse. La lie des traînards, des francstireurs débandés, infestaient le pays, pillant et volant, plus redoutables que l'ennemi. »

— Quant à celui-ci, dit M. de La Mûre, on sait tror de quoi il est capable! A Beaugency, il y a quatre jours, ils ont écrasé d'obus, malgré le drapeau de Genève, des édifices pleins de blessés... Moi, à votre

place, je plierais bagage sans perdre une minute. Mme de La Mûre et moi partons demain matin. Nous n'avons que trop tardé. Il va falloir aller en voiture jusqu'à Tours. Les trains sont combles.

Il ajouta, pincé :

— Je n'ai pas, comme votre fils, un emploi qui me permette de voyager librement.

— Et où allez-vous? demanda Jean Real, marquant ainsi qu'il était inutile d'insister.

— Chez nos cousins les de Grimadac, à Candéran, près de Bordeaux, où ma fille, qui est en Dordogne, nous rejoindra.

— Si loin? fit malicieusement le vieillard.

— Je tiens à être à proximité du gouvernement. Par le temps qui court, un véritable Français ne peut se désintéresser de l'avenir de son pays. Cette affreuse guerre ne doit pas être éternelle. Je suis de l'avis de M. Thiers, il faudra toujours finir par la paix, et le plus tôt vaudra le mieux.

— Permettez! dit Jean Real.

Mais Germain, à pas silencieux, déposait sur un guéridon le grand plateau du thé; Gabrielle, voulant prévenir la discussion, s'empressa d'offrir une tasse à M. de La Mûre; Marcelle présentait le sucrier.

— Du lait? fit Rose.

— Non, ma mignonne, un peu de rhum.

Et tonifiant d'une addition vigoureuse le breuvage parfumé, il reprit :

— Il faut être net en affaires. Nous avons perdu. Payons. Plus nous reculons la liquidation, plus cher elle nous coûtera.

— C'est un point de vue, dit Jean Real, une rougeur légère aux pommettes. Seulement, vous partez d'un principe faux : Nous avons perdu! Qu'en savez-vous? C'est vite jeter le manche après la cognée. S'avouer vaincu d'avance, n'est-ce pas le plus sûr moyen de l'être ? Abdiquer toute idée de lutte est pour moi, je l'avoue, un moyen trop simple de sortir d'embarras. Raison-

nement de financier, de politique. Nous ne sommes pas en affaires !

— Eh! ehf fit La Mûre. Plût au ciel! mais que croyez-vous donc que fasse votre Gambetta, sinon ses affaires, celles d'un parti politique, le pire de tous! Je connais et j'admire vos idées. La défense nationale serait une chose belle en soi, si elle se bornait à ce rôle désespéré. Mais elle est bien plutôt la dépense nationale, le gaspillage effréné de nos ressources, la curée et la ruine; et au bénéfice de qui? De révolutionnaires impies, qui jouent de ces nobles mots de Patrie et de Lutte à outrance comme d'un moyen. Leur but, assurer en le prolongeant, fût-ce au prix de l'anéantissement de la France, le triomphe de la République !

M. de La Mûre, d'abord gêné, se retrouvait à l'aise avec ces tirades. Il avait repris la dignité de son visage officiel. Légitimistes, orléanistes, bonapartistes, que tout autre régime d'ordre revînt au pouvoir, sa conviction pompeuse laissait voir qu'il en serait un des plus fervents soutiens, un des éloquents fonctionnaires. Il s'agissait bien moins à ses yeux de savoir si la France pourrait revivre dans son intégrité, l'honneur sauf, que de savoir quel maître demain la gouvernerait. Par ses attaches de famille, ses goûts personnels, il penchait plutôt pour une restauration orléaniste.

— Ceux qu'il faut vraiment admirer, reprit-il, les purs désintéressés, ce sont ces princes accourus de leur exil, un Chartres se cachant sous le nom de l'ancêtre Robert Lefort, un Joinville venant offrir son épée sous le nom du colonel Lutherod.

Jean Real approuva :

— Mais ce courage, puisque vous le trouvez beau chez un prince, pourquoi le blâmer chez vos adversaires? N'est-ce pas vous condamner vous-même? Croyez-moi, Gambetta a raison. La seule pensée que nous devrions tous avoir, c'est de nous battre encore. Un peuple n'est perdu que lorsque tout son territoire

est conquis, son dernier soldat tué. Et encore t.. . Non, ce dont une nation meurt, ce n'est pas du sang versé, de la ruine matérielle, c'est de l'abaissement moral. Mon cher, la seule vraie défaite irrémédiable n'est pas celle qu'on subit, c'est celle qu'on accepte.

M. de La Mûre laissa tomber les bras, fit la moue : « Décidément, ce vieux Real avait la tête trop dure, il ne comprenait rien aux spéculations élevées; comme de sortir de la vie habituelle vous change un homme I » Froissé au vif, il s'étonnait d'avoir pris pendant tant d'années son voisin pour un sage. Libre à lui de jouer aux hommes de Plutarque ! Il ne perdrait par davantage son temps à le persuader.

Le silence se prolongeait. M. de La Mûre se leva :

— Après tout, mon bon ami, je n'insistais que dans votre intérêt.

Et tourné vers la grand'mère et Gabrielle :

— Ma femme m'a chargé de vous redire encore qu'elle se mettait à votre disposition, si vous changiez d'avis.

Il flatta les joues de Rose et de Marcelle :

— Elle eût été charmée d'avoir ces petites compagnes de voyage.

Jean Real le reconduisait, le regardant mettre soigneusement ses caoutchoucs, endosser sa pelisse, nouer un foulard à son cou, rabattre les oreillettes de sa toque de fourrure. Il ne prendrait pas froid! Ils échangeaient une poignée de main molle.

— Eh bien, adieu, mon cher.

— Adieu.

La porte claquée, le roulement de la voiture décroissant, Jean Real rentra au salon, où toutes attendaient. Marcelle s'approchait de lui, et l'embrassant avec effusion :

— Cher grand-papa t

Il secoua sa tête blanche, dit avec bonhomie :

— Et voilà vingt ans d'amitié par terre.

Cette nuit-là, on dormit mal. Le lendemain, avant le déjeuner, sa tournée de propriétaire achevée, — tous

les jours de sept à neuf, quelque temps qu'il fît, il inspectait le château, les communs, une partie différente du parc et des champs, — Jean Real suivait la grande avenue de hêtres qui menait au village. La pluie avait cessé. Un vent froid, entre-choquant les branches, où bruissait un murmure triste, jetait sur la boue des brindilles mortes. Tout en marchant, il emplissait ses yeux du paysage familier : la fuite des prairies semées de noyers jusqu'au fleuve, la terre brune des vignes, les massifs des bois, tout le vaste domaine qu'il avait lentement créé, perfectionné, et que chaque année il voyait avec le même culte fervent verdir, jaunir, s'épanouir en moissons lourdes, en grappes sucrées, en feuillages ombreux, puis sécher, mourir, pour renaître.

Du côté où l'avenue longeait les murs du village et les toits d'ardoises, il constata qu'une palissade était défoncée; des pas s'étaient imprimés dans la boue. Sans doute, c'était par là que les ombres d:hier s'étaient introduites, les trois traînards qu'il avait fait renvoyer ce matin, lestés de café chaud, une miche dans leur musette. Il arrivait à la grille, tournait sur la grande route. A sa droite quelques maisons s'esparaient, descendant vers la berge sablonneuse, où les hauts peupliers dressaient leurs fuseaux. Il prit à gauche, vers la mairie et l'église, croisa quelques soldats qui lui demandèrent l'aumône.

Eux aussi se disaient trahis. C'étaient des mobiles de la colonne de Tours, du régiment même qui, se portant au renfort de Chanzy, avait bivouaqué dix jours avant à Charmont et dont Jean Real avait hébergé au château les officiers. Il revit le salon plein, les uniformes neufs, l'entrain avec lequel on avait toasté, verres de punch en main, au succès ! . . .

Il écarta les mendiants, d'un refus brusque et, poursuivi d'injures, parvint à la petite place plantée d'une rangée de tilleuls taillés. Devant la mairie, les membres de la commission municipale, la séance finie,

se disputaient. L'instituteur, un homme chétif aux cheveux roux, aux yeux verts, aperçut le premier Jean Real et, le saluant, vint comme pour lui demander secours :

— Parlez-leur, monsieur! Moi, je ne suis rien, on ne m'écoute pas. Pour que personne ne pense à se défendre, ils veulent jeter tous les fusils dans le fleuve I

Républicain convaincu, forcé de se taire sous l'empire, il s'était donné carrière depuis le 4 Septembre, parlant haut enfin, jouissant de son triomphe vis-à-vis de la commission municipale, composée de l'ancien conseil dissous avec tous ceux de France en septembre, mais maintenu par arrêté préfectoral. Il se retrouvait seul, maintenant que, la République en péril, les conseillers la défendaient avec autant de mauvais vouloir qu'ils l'avaient servie d'abord avec platitude. Mais déjà un des gros bonnets, Massard, prenait Jean Real à partie. Il fallait que le danger fût grand, la peur pressante, pour que le menuisier, connaissant les idées du château, se risquât à contrecarrer le plus grand propriétaire, le bienfaiteur du pays.

Rubicond et ventru, il battait l'air de ses bras courts. « Etait-on fou? ils n'étaient pas soldats. Les mobilisés? Partis. Les gardes nationaux sédentaires? Il y en avait treize bien comptés. Quand on n'est pas les plus forts, on se couche. Ce n'était pas la peine de faire brûler Charmont, fusiller les gens. Tout ça pour rien! » Et voyant que ses arguments rencontraient une approbation générale, il avisa l'Innocent, qui, gravement, à l'autre bout de la place, faisait l'exercice avec un bâton, aux huées des gamins.

— Eh! l'Innocent! c'est-il toi qui vas nous défendre? On rit. L'idiot, tournant ses yeux rouges et sa

tignasse crépue, mit le groupe en joue. Le maire, Pacaut, que la présence de Real gênait, se décida, et très vite : « Il n'y avait pas de déshonneur à agir selon la raison. Pourquoi garder des armes inutiles? Ça

pouvait faire du tort à la commune. A quoi ça servait-il que la guerre durât? Plus tôt on arriverait aux élections... a

Sous les yeux clairs du vieillard, il parlait avec un «mbarras irrité,, secouait sa tête bovine, frottait l'une contre l'autre ses mains épaisses.

— Mais gardez au moins vos fusils ! cria Lucache, l'instituteur. On peut les mettre de côté, sans les détruire !

Jean Real fit un signe : « Qu'on les lui confiât. 11 les garderait, lui. Ce n'étaient pas les caves qui manquaient au château. » Soulagé, Pacaut abonda. Parfaitement, on les porterait aujourd'hui même. Les autres, malgré l'opposition de Massard, acquiescèrent sans enthousiasme. On regardait Jean Real en dessous, avec méfiance. Tous les visages suaient l'inquiétude, l'agitation. Un vent aigre charriait la pluie. Au-dessus de l'église, le ciel était noir.

Jean Real s'éloignait. Il se rappelait les fanfaronnades du même Massard, en juillet, avant la guerre. Assombri, il songeait à cette apathie des campagnes, couardes et veules, prêtes à tout plutôt que de compromettre leur sécurité animale. Ainsi, on en était venu làl Ayant toujours tourné dans son cercle laborieux de terrien, limité aux joies et aux soucis de la famille, il ne savait à quoi attribuer cette déchéance d'un grand pays. Il constatait la plaie, et s'étonnait de son étendue rapide, si profonde qu'elle pourrissait toute notion juste du bien et du mal, étouffait jusqu'aux sentiments sans lesquels on n'est pas digne d'être homme.

Le curé, M. Bompin, sorti d'une ruelle, eut un moment d'hésitation et, le saluant de loin, rasant les murs, s'éclipsa. Jean Real ne fit qu'entrevoir la longue tête de mouton triste, la soutane usée : « Encore un, se dit-il, à qui je fais peur. Un brave homme, charitable pourtant, mais il aime trop la paix... »

Des cris, des voix colères montaient d'une maison sur le seuil de laquelle parut le garde champêtre. Fayet le père de Céline, avec sa plaque et son petit

sabre courbe, sa blouse propre, avait la figure rasée, l'air énergique d'un ancien troupier. Loin d'éviter M. Real, il lui fit le salut militaire, l'accosta avec un respect dévoué :

— C'est la Glicharde, expliqua-t-il, à qui on a volé un jambon et vingt francs qu'elle avait dans une boîte... Quelque maraudeur, bien sûr. C'est mal pour des soldats...

Et comme il en avait gros sur le cœur, il l'accompagnait un moment... « — Croirait-on que des dernières troupes qui avaient passé il restait plus de dix soldats dans le village ! Massard en cachait deux, ne se gênait pas pour leur dire de rester là, de travailler chez lui, que ça vaudrait mieux que d'aller se faire conduire à la boucherie... Ah! au temps d'Inkermann et de Balaklava!... »

Jean Real s'arrêta court. En tricot graisseux, en sabots, brûle-gueule à la bouche, un individu le dévisageait, narquois. Cet air louche, ces yeux faux...

— Mais c'est mon gaillard d hier soir. Dites donc, l'artilleur, et votre régiment? Vous n'avez pas honte? Il y a encore des cours martiales, vous savez I Fayet, tu vas m'empoigner ce bougre-là!

Le garde champêtre étendit la main. Mais, d'une secousse, le déserteur se dégageait, filait le long des maisons. Fayet soupira :

— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Real? Je peux ben l'arrêter, si je le repince. Mais M. le maire sera le premier à le relâcher... S'il ne l'emploie pas, :omme Massard!

Plus loin, sous une porte cochère, ils aperçurent des paysans qui chargeaient en hâte une charrette. De pauvres chaises, un lit, un édredon rouge. La femme serrait sur sa poitrine une grosse marmite; l'homme, plié en deux, traînait une armoire.

— Où allez-vous donc, bonnes gens? demanda Jean Real.

L'homme jeta d'un air égaré .

— Ousque les Prussiens ne seront pas !..

M. Real poussait la petite porte de la grille, s'engageait dans l'avenue. Le château, entre l'arceau lointain des hêtres, sous le ciel sombre, eut beau montrer sa façade amie, les yeux paisibles des fenêtres. Pour la première fois, le vieillard n'en reçut aucune joie. Étaitce bien son Charmont? Il se sentit vieux, il avait froid. A pas lents, sa haute taille un peu voûtée, il avançait, absorbé. La pluie creva, noyant l'horizon d'une rafale grise. Elle ruisselait des arbres, picotait les flaques, étendait la boue. Alors, devant l'effondrement brusque de toutes les croyances de sa vie, hanté par ce qu'il venait de voir : désertion, lâcheté, abandon stupide; pénétré par cette tristesse des choses, ce midi de pluie qui faisait le jour pareil au soir, il murmura, dans un bref accès de découragement :

— C'est la fin.

Eugène, fourbu, marchait mécaniquement, les pieds meurtris dans ses bottes percées. Abaissant un œil morne sur la route durcie et défoncée, à peine s'il entendait le long murmure des pas, le bruissement inégal de la compagnie, du bataillon, du régiment en retraite. A peine s'il voyait par moments la campagne désolée, les squelettes des arbres noirs sous le givre, le lointain ondulement de l'armée : ici des batteries aux chevaux maigres peinant sur les traits tendus, là des files de convois, des alignements de cavaliers, tout le lourd amas des colonnes mouvantes.

C'était l'après-midi du 11, après les quatre jours de Josnes. Chanzy n'avait pu, malgré ses dépêches pressantes, décider Bourbaki à une diversion efficace ; celuici, ne faisant aucun fonds sur son armée, pourtant composée des mêmes éléments, prétendait qu'il lui faudrait huit jours pour atteindre Blois et se bornait à une petite démonstration sur Vierzon. Inertie d'autant plus coupable que la première armée, battue àOrléans comme la seconde, ayant souffert comme elle de la même retraite et des mêmes intempéries, avec quatre jours de violents combats en moins, ne présentait d'autre vrai motif d'inaction que la démoralisation de son chef. Inertie d'autant plus déplorable que Frédéric-Charles, après avoir pris tout le temps de refouler Chanzy, pourrait ensuite se rejeter vers Orléans, prêt à contenir l'intervention qu'il redoutait par-dessus tout; Bourb„iki avait laissé échapper le moment propice.

Maintenant, débordé depuis la veille sur sa droite par les corps allemands qui, descendant la rive gauche de la Loire, menaçaient Blois, Chanzy, avec sa lucidité ferme, songeant à tout, prévoyant tout, dirigeait les masses éreintées de ses trois corps, pivotant sur l'aile gauche vers la ligne du Loir. En deux jours, si l'ennemi ne l'arrêtait pas, on serait à Vendôme; on trouverait là une base de défense, de nouvelles positions où se cramponner, faire face.

Eugène, qui avançait tête basse, buta contre un caillou; M. de Joffroy le retint, une bonté dans son regard paternel; Eugène avait maigri, l'air souffreteux, l'entrain tombé. Lui, résistait, habitué à une vie de campagne, plus tanné seulement, sa barbe poussée. Quant à Groude, malade, il se traînait, la face ravagée de bile. Il restait silencieux des heures, ne sentenciait plus de proverbes, toute son application obstinée à suivre. M. de Joffroy dit à Eugène :

— Voulez-vous que je vous passe ma gourde? Ça vous remettra.

Mais Eugène n'avait ni soif ni faim, ou plutôt tous ses instincts se fondaient à ce moment en un seul besoin : dormir. Une somnolence aux yeux ouverts l'engourdissait. Le grand coup de fièvre de Villepion, de Loigny, la détente harassante des jours suivants, de la retraite aux étapes obscures, l'énervement ensuite des quatre derniers jours de Josnes dans le sursaut des efforts continuels, le cauchemar interminable de la bataille, lui laissaient un accablement moral, une torpeur physique où il ne pensait presque plus à Marie, ni à rien de sa vie passée, tout au défilé des courtes visions immédiates, à une rage sourde d'en finir : humiliation de reculer encore, honte de sentir baisser autour de lui confiance et patriotisme, haine enragée et impuissante contre l'envahisseur.

Un arrêt brusque fit courir son remous dans les rangs emmêlés. On se laissait choir, le dos rompu par le sac; les fusils jonchaient le sol; on se taisait, ou bien

c'étaient des récriminations et des plaintes. Ça n'aurait donc pas de fin, cette guerre ! Le long de la route, dans les champs, un régiment de lignards s'écoulait, corps dépenaillés, visages blêmes aux joues creuses, aux yeux luisants. Un général passa, emmitouflé dans sa pelisse, avec deux chasseurs d'escorte dont la figure disparaissait sous le talpack, entre le col des manteaux relevé. De mauvais regards le suivirent. Une voix ricanait : « Ous'qu'est ma pelisse? » Et Cassagne, après avoir craché de mépris, ajouta :

— Si j'avais seulement sa graisse!

Brûlant de fièvre, Verdette, accroupi près d'une flaque gelée, cassait avec la crosse de son remington des morceaux de glace terreuse qu'il suçait avidement. Et la marche reprit, le piétinement de bêtes. Des coups de feu lointains firent un instant dresser les têtes : « Vlà qu'ils s'aperçoivent qu'on décampe! » Puis le bruit cessa, les têtes retombèrent. A trois heures et demie, le 75e mobiles arrivait à Villegonceau, dressait ses tentes sur le plateau désert, autour de quelques fermes aussitôt envahies. A coups de poing, à coups de pied, on se disputait la paille. Le sol était si dur que les piquets de bois des tentes n'y pouvaient entrer; on dut cette fois encore planter les baïonnettes dans les anneaux des cordes. Autour des feux, où le plus souvent ne cuisait rien, des ombres se groupaient, noires dans la nuit vacillante. On mâchait du biscuit gelé, on échangeait de rares paroles; on sentait plus vivement le froid, la faim; et cette tristesse se prolongeait dans le sommeil.

Le 12, à travers le brouillard qui peu à peu tournait en pluie, l'armée hâve et lasse se remettait en marche. Par la campagne noyée d'eau, par les routes grises, s'étendit la masse d'hommes, dans le roulement confus des charrois, le passage des canons, l'immense fourmillement des fantassins et des cavaliers. Bien vite, sous l'averse incessante du dégel, la terre se liquéfiait, les ornières devenaient lacs; routes et campagne, à

force d'être foulées au pied, n'étaient plus que fange grasse, étangs limoneux, où les arrière-gardes enfonçaient jusqu'aux chevilles. En vain, à Maves, à Nuisement, deux petits combats élevaient dans l'air strié de pluie leur rumeur brève et sourde; on scrutait anxieusement l'horizon, on écoutait la voix inexorable du canon, ce perpétuel grondement dont toutes les oreilles depuis deux semaines bourdonnaient; puis les visages, un moment inquiets, se penchaient de nouveau; l'armée continuait sa marche lente, alourdie par l'épaisse glu qui collait aux semelles en paquets de plomb, trempée du déluge torrentiel qui ruisselait aux képis, imbibait pantalons et capotes. Eugène, courbant le dos, pataugeait. La brigade venait la dernière du corps, déployée pour pouvoir, en cas d'attaque, répondre plus rapidement. On cheminait à travers vignes, labours, ravins et fossés, enfonçant dans les sillons, détruisant le blé vert. L'horizon sans arbres, sans clochers, indéfiniment reculait, sur la plaine sans limites, l'océan de boue. De temps à autre, un mobile tombait, demeurait là. Cassagne tout à coup lança un juron : une de ses bottes l'avait quitté. Clopin-clopant, talonné par les rangs suivants, il dut en gémissant poursuivre.

— Ben quoi, dit Verdette, dont les yeux doux étaient à présent haineux, tu seras pieds nus, comme les camarades I

Beaucoup avaient depuis longtemps perdu leurs souliers, les pieds enveloppés de linges sans nom, ou s'écorchant à même.

Eugène revit le Bavarois de Faverolles et songea : i Bien mal acquis ne profite jamais, comme dirait Groude. » Mais, au fait, où était-il donc, Groude? Il se retourna, l'aperçut loin en arrière, plié en deux, se tenant îe ventre d'une main, l'autre crispée sur un échalas en guise de bâton. La figure lamentable de l'architecte disait un entêtement désespéré à ne pas abandonner le rang, à tenir jusqu'au bout. Plus d'un se serrait comme lui à ses voisins, lié à ce petit centre

de l'escouade qui, de la section à la compagnie, de la compagnie au bataillon, nouait ce chapelet de soldats. Quitter la colonne, se reposer un instant? mais après, comment rejoindre? Où aller, que devenir? L'intérêt plus que la discipline groupait ces bandes en marche. Pourtant des traînards s'essaimaient, aussitôt maraudeurs, rués à l'assaut des fermes et à la conquête des villages. Ceux qu'on traversait, maisons fermées sous la pluie, regorgeaient de blessés et de malades, varioleux ou typhiques.

Depuis huit heures du matin, Eugène marchait ainsi, aux côtés de M. de Joffroy, du même pas automatique qui ne choisissait plus la place où se poser, plongeait indifférent. Des arrêts à toute minute, des départs glissants, et tout autour, le vaste écoulement sans fin de l'armée, hommes et chevaux crottés jusqu'aux épaules, essieux embourbés, canons qu'on pousse aux roues.

— Y a-t-il encore quelque chose dans votre gourde? demanda-t-il au capitaine... Elle était vide. Une soif ardente les dévorait. Eugène marchait toujours, dans un hébétement où le sommeil parfois le prenait debout. Le passé, l'avenir, un trou noir: l'idée de boire, de manger, de dormir surtout, succédait seule à l'idée de patrie, au doux sentiment de son amour; ni conscience ni souvenir, un besoin machinal si impérieux qu il étouffait tout. Cette lumière intérieure qu'il avait entrevue à la veille de Coulmiers, à la veille de Loigny, cette petite aube pure de devoir et de sacrifice, soufflée, éteinte. Le tendre visage de Marie, loin, trop loin, dissous dans la brume d'eau, la pluie, la pluie.

Cependant, vers le soir, le 75" voyait pointer, grandir le clocher de Pontijou. Tous les corps s'arrêtaient sur un même jalonnement, d'avance prévu, fixé par la pensée vigilante. Dans ce vaste désordre de chacun des corps, un ordre général reliait l'armée flottante, maintenait compact ce faisceau énorme. Et c'était l'idée volontaire et minutieuse, jaillie du cerveau du

Page 1