‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 13 sur 22 · LES TRONÇONS DU GLAIVE. 24S · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU GLAIVE. 24S

chef, le dispositif quotidien des plus petits mouvements, la mince ligne d'écriture griffonnée en hâte, dont le fil tenace, enveloppant ces milliers d'hommes, marquait une présence invisible, la sûre volonté du commandement.

Eugène avec sa troupe — de trente, la section était tombée à quinze — traversait un ancien camp dont ils ramassaient la paille pourrie. Halte! On était dans un labour. Une boue si profonde que les piquets n'y mordaient pas, — les baïonnettes d'hier pas davantage. Impossible de dresser les tentes. Ni bois ni eau, que les corvées durent aller encore chercher à un kilomètre et demi. Pour se faire une litière, jouir du fumier, il fallut ratisser avec des bâtons la boue liquide.

Le 13, dans l'aube affreuse, l'armée secoua son sommeil funèbre, sortit de son lit de vase, et de nouveau par les routes en fondrières, la campagne noyée d'eau, la nappe d'hommes s'étendit, dans le roulement plus pénible des charrois, l'ahan des attelages aux canons, l'immense cheminement, ralenti, exténué, des fantassins et des cavaliers. Vendôme pour tous se levait au bout de l'étape dans une attraction de phare, sur cet océan de misères. C'était la ville, avec ses toits sous lesquels on dort, on mange, on boit, et bien que beaucoup dussent camper autour, sans y entrer, ils souhaitaient la voir apparaître, lieu béni de protection et de repos, terre promise. Tout le jour le mirage recula, sous le flagellement de la pluie, 'e rejaillissement des flaques. On dépassait des soldats étendus, agonisant de fatigue, ou morts. On traversait des villages presque abandonnés; des traînards occupaient seuls des maisons, s'entassaient aux granges, sourds, hagards, insensibles aux menaces, aux prières. Ils aimaient mieux se faire prendre, bétail humain, par les uhlans à leur poursuite. Plus loin, d'autres villages semblaient déserts, vidés par un fléau. Et la campagne aplanissait toujours la désolation de ses champs uniformes. Des chevaux crevés, déjà raides, des prolonges enlizées

obstruaient les routes. La laim, la soif, devenaient intolérables, on buvait aux mares, aux sillons; des plants de choux gelés, en un instant étaient arrachés, avalés crus. Dans une ferme où l'on mettait le pain à cuire, la fournée de pâte molle fut pillée, la farine chaude mangée sur place; les paysans, sans doute ils avaient des fils, pleurèrent de voir cela.

Eugène marchait sous l'impulsion de la souffrance acquise, si las qu'il ne sentait même plus ses pieds gonflés, ni le poids collant de ses habits; il voyait tout, passait sans tourner la tête. Lui aussi mourait de besoin, eût voulu se laisser tomber comme sur un lit moelleux dans cette infecte boue : dormir... dormir... Mais il comprenait qu'il ne se relèverait pas. Ce n'était plus son devoir, son amour, qui le retenaient à la vie, mais un instinct sauvage de conservation, qui faisut de lui un automate, rivé à l'atteinte du but. Alors, il se serrait contre M. de Joffroy, dans un besoin de s'épauler contre quelqu'un de plus fort; mais le bon géant, souffrant, marchait en silence, la mine sombre, ne secouant sa tristesse que pour jeter aux hommes une exhortation, un ordre.

Et Groude? 11 n'était plus là; ce matin au départ il s'était évanoui, on l'avait chargé sur un fourgon. Derrière Eugène la section suivait, pauvres diables que le même instinct de conservation, l'habitude, groupaient en noyau; une mise en commun de douleurs et de besoins; de forces latentes aussi. Que de manquants, depuis Tours! Coulmiers, Loigny, Josnes, les privations, les marches... une moitié tuée, blessée, disparue. Ces visages, qu'au début il différenciait mal, lui étaient familiers maintenant. Il lui semblait avoir toujours vécu avec chacun, il connaissait leurs façons d'être, leur caractère; ces épreuves, qui faisaient sortir tout ce qu'il y avait en eux de bon et de mauvais, mettaient à nu leur âme véritable, retrempaient les uns, pourrissaient les autres. Il se retourna : le caporal Boniface, très pâle, une lueur têtue dans les

yeux, avançait, portant courageusement le sac, fusil à la bretelle; un tampon de linge bouchait le canon, pour l'empêcher de rouiller. Le gros Neuvy, maigri, roulait des regards éplorés. Cassagne avait Tair de méditer un mauvais coup; son visage suait la révolte et la haine. Où était donc Verdette? Tout à l'heure il trébuchait, avec son museau noir de taupe, parlant tout seul. Eugène en vain se retourna plusieurs fois, il ne le revit pas. Le petit homme, n'en pouvant plus, avait déserté. Beaucoup faisaient comme lui, passant à proximité de leur pays, ou parfois même le traversant. La tentation était trop forte; ils jetaient leur fusil, restaient au village. Dans quelques régiments, les traînards étaient si nombreux qu'on dut les contenir par de la cavalerie; Eugène, le cœur serré, vit un moment, sur une route à l'horizon brouillé, les chasseurs d'Afrique charger.

Enfin, de bouche en bouche courut le mot magique : Vendôme ! Vendôme ! La nappe d'hommes s'immobilisa. A ce moment les cataractes du ciel crevèrent, un ruissellement s'abattit. Autour de la ville, brusquement emplie d'un tumulte boueux, les trois corps dressèrent leurs camps. A travers le cloaque de la campagne, par les routes indiquées, la masse flottante, en trois jours d'incroyables fatigues, avait été conduite, rassemblée sur les positions choisies. Pour la seconde fois, par une retraite douloureuse dont la difficulté lui faisait honneur, l'armée échappait à l'ennemi victorieux; Chanzy venait de l'établir sur une nouvelle base de défense. Le 16e corps occupait la rive gauche du Loir, en avant de Vendôme; le 179 et le 21% la rive droite jusqu'à hauteur de Morée; la division de Bretagne, amenée du camp de Conlie par le général Gougeard, tenait Cloyes, à l'extrême gauche. A l'extrême droite, vers Saint-Amand et Montoire, s'établissaient les divisions Barry et Maurandy, arrivant de Blois évacué. Vaste front de trente kilomètres, sur lequel bientôt les feux s'allumèrent. Le courage revint. On allait

pouvoir manger, boire, dormir, et demain se battre.

Le 14, Eugène, à ne pas bouger, goûta une ivresse délicieuse. Bien que restant avec sa troupe, car comme M. de Joffroy il partageait toujours la dureté du lit de terre et la pauvreté des ressources, loin d'imiter tant d'officiers dont le premier soin était de quitter leurs soldats, à ce point que Ghanzy faisant la tournée des avant-postes ne trouvait dans sa longue visite ni un général ni un chef de corps, — quelques heures de sommeil profond, dans la paille achetée à une ferme, l'avaient à demi rétabli. Il ne gardait plus qu'une courbature. Se débarbouiller, changer de chemise, manger, avec du pain qui ne fût pas détrempé, un poulet sauté dans une marmite de soldat, se chauffer longuement à la flamme du bivouac, ces actes si simples que la privation rendait si précieux refirent de lui un homme. Tant est grande la somme de fatigue que peut supporter un organisme jeune, tant se réveillent vite des réserves insoupçonnées d'énergie.

M. de Joffroy comptait son monde, passait une revue sommaire. On porta manquants Verdette et trois autres. La compagnie était de celles qui avaient le moins perdu ; beaucoup d'isolés circulaient au hasard, campaient dans les bois; des détachements erraient à la recherche de leurs cantonnements. Groude et cinq typhiques furent envoyés à Vendôme, d'où Chanzy faisait évacuer en hâte les hôpitaux pleins de varioleux et de blessés. 11 parait à tout : on distribuait les munitions venues de Bordeaux, on réapprovisionnait les sacs, les convois, on remit de l'ordre dans les chemins de fer et les gares. Le temps pressait, déjà dans l'aprèsmidi le contact avait été repris. Une fraction de l'armée du grand-duc attaquait. Eugène entendit le canon du côté du nord, sut le soir qu'on avait conservé Morée; mais perdu Fréteval.

Malgré la neige qui s'était mise à tomber, cette seconde nuit fut calme et reposante. Roulé dans sa couverture, blotti dans la paille, il reprenait possession

de lui-même : idées, sentiments, images de sa vie passée, de son bonheur si court, Charmont, les siens, Marie... Il s'étonnait d'avoir pu l'oublier si complètement. Tout avait sombré dans cet abîme de lassitude; tout renaissait, mais sans sécurité, sans vivacité, dans une espèce d'acceptation résignée, de mélancolie sous la meule de cette aveugle fatalité qui pesait sur lui, sur des milliers comme lui... Peu à peu, sa rêverie s'obscurcit, dans un néant sans rêves.

Le 45, Eugène recevait avec joie l'ordre d'abattre les tentes. Chanzy, qui la veille avait étudié le terrain, décidait de faire passer sur la rive droite une partie du 46* corps; le reste demeurerait sur le plateau de Sainte-Anne, en avant de Vendôme, qui ne serait plus considérée que comme tète de pont. Un ordre du jour d'une simplicité magnifique était avant de partir écouté sous les armes. Et en route! La bataille imminente, on évitait d'y penser. . . On allait revoir une ville, des rues, des magasins !

Par les rampes qui mènent à la vallée, et d'où l'on découvrait les ponts sur les deux bras de la rivière, le hérissement des toits et des clochers; — par les rues étroites et tortueuses, le 75" descendit. Eugène foulait allègrement le pavé, s'amusait des visages aux fenêtres. La ville n'était qu'une inextricable cohue de soldats de toutes armes : capotes grises des mobilisés, blouses noires de la mobile, pantalons rouges de l'infanterie, des dolmans à brandebourgs, les vestes bleues et vertes des cavaliers, les manteaux sombres de l'artillerie, armes rouillées, draps plaqués de boue, visages barbus et sales; tout cela formait un ensemble disparate, bruyant et terne. Au coin d'un pont on s'arrêta, plusieurs en profitèrent pour acheter des sabots. Entre les files des voitures, l'amoncellement des convois de vivres, on se glissait; les chevaux osseux, affamés, cherchaient à mordre. Pour la première fois depuis huit jours, un pâle soleil reparaissait. Eugène en était tout ragaillardi. On gagnait sans trop de peine, sur la rive

droite, les hauteurs de Courtiras, d'où Ion domine la Loire. Le terrain était plus sec, le temps radouci. Encore un bon repas, une bonne nuit, et après cela les Prussiens pouvaient venir!

Ils étaient là.

Comme on achevait d'édifier les petites maisons de toile, le canon, sur la rive qu'on venait de quitter, retentit. Eugène éprouvait un allégement étrange, dont la honte ne diminuait pas le plaisir, à assister en spectateur à la bataille invisible qui, vis-à-vis, débordait en fumée au-dessus de la crête et dont le vent apportait, avec une odeur de poudre, le bruit croissant. Cependant, sur les feux des cuisines, les soupes commençaient à bouillonner. Un ordre : Bas les tentes! Aux faisceaux ! . . . Eugène partagea la mauvaise humeur de ses hommes. Pas de chance! retirer précipitamment la viande à peine cuite, renverser les marmites... Adieu le bon repas et la bonne nuit! et dans le jour redevenu gris, voilé de gros nuages, lentement le 75e reformé se déroula, redescendant vers le Loir, gagnant le bas delà colline grondante qu'ils contemplaient paisiblement de loin tout à l'heure.

A subir sans ordres, l'arme au pied, jusqu'à ce que le soir tombât, une attente interminable, Eugène ne 'ressentait plus le même énervement que jadis, à Coul- ,miers. Tant d'impressions violentes avaient passé sur jlui! il se pliait à la nécessité souveraine. L'exaltation jqui l'avait transporté à Loigny, la griserie duchassepot jbrûlant entre ses doigts, quand il tirait coup sur coup, sans réfléchir, avait fait place, après le suprême effort de Josnes et le fléchissement de la retraite, à une indifférence fatiguée. Il avait vu trop de larmes, trop de sang, trop de morts. Son devoir, il le remplissait sans défaillance, mais sans joie. Pourquoi s'étaitil réjoui, tout à l'heure, d'éviter le combat? Pourquoi s'affliger maintenant? Qu'on avançât, qu'on restât là, il ne s'en souciait plus. Est-ce que son destin n'était ,pas écrit?... Là-haut, devant eux, la fusillade crépite, le

canon tonne, le temps passe. La mystérieuse partie se •jouait en dehors de lui.

Dès le matin, au 21' corps, les marins de Jaurès avaient repris Frète val, détruit le pont. Le grand-duc, dont l'armée épuisée se traînait depuis Josnes sur les traces de Chanzy, réattaquait en vain. Mais deux corps de Farmée de Frédéric-Charles entraient en ligne, et tandis que tous les efforts de l"un venaient se briser à Sainte-Anne contre la mâle résistance de Jauréguiberry, l'autre réussissait à emporter, au centre, les hauteurs de Bel-Essor, dominant Vendôme. La ville était découverte, Jauréguiberry menacé de flanc. La nuit tomba sur la bataille indécise.

Le 16, à l'aube, elle était perdue. Sans un coup de canon, sans un coup de fusil, dans les ténèbres, dans la décomposition grandissante, une défaite silencieuse accablait l'armée à bout. Les énergies achevaient de s'éteindre, les meilleurs n'en pouvaient plus. Seul, Chanzy,. sans une seconde de défaillance, se raccrochait à une foi invincible. Il n'était pas las de la poursuite, ni de sa lourde responsabilité en face de l'ennemi acharné, dans l'immense rumeur de cette canonnade qui depuis dix-neuf jours les enveloppait de son inexorable menace. Il comptait sur l'épuisement fatal des adversaires, autant que sur sa propre ténacité. La fortune changeante reviendrait à la justice de sa cause, au secours du pays saccagé par une horde de dévastateurs. Sa pensée prévoyante planait sur le désastre. Il n'avait qu'une idée : lutter encore, toujours Ses instructions prescrivaient une résistance poussée aux dernières limites. Force lui fut de se rendre à l'évidence.

Les troupes, qui avaient dû camper sans feu dans la boue, dans la neige, laissaient trop voir qu'il ne fallaii plus rien exiger d'elles. Des rapports alarmants se suc cédaient à toute minute. Jauréguiberry lui-même venait à cinq heures du matin déclarer que c'était fini. Chanzy, avec sa décision prompte, se résignait à la retraite. La retraite encore I Sur le Mans, cette fois, le Mans,

nœud de routes et de lignes ferrées, centre inappréciable d'approvisionnements pour une armée qui avait un tel besoin de se refaire ; le Mans, qui avec ses environs accidentés, couverts de forêts de pins, de vergers, coupés de talus, de fossés, présentait un excellent terrain de défense. Mais la retraite avec une armée désormais rompue, démoralisée, troupeaux plus que troupes, où rien, ni la volontaire, ni la minutieuse direction du chef, ni le sentiment du courage utile, de la discipline nécessaire, de la plus simple dignité humaine, ne prévalait contre l'excès de tant de souffrances, de si cruelles misères !

Autant, dès lors, se replier de suite. Et profitant du brouillard pour cacher ses mouvements, l'immense agglomération, dissoute dans chacun de ses corps, mais liée toujours par le fil tenace de la pensée en éveil, cette mince ligne d'écriture qui par le dispositif quotidien, le sûr détail des ordres, rassemblait ces milliers d'êtres, — le flot tumultueux se répandit. Par les routes indiquées, vers les étapes choisies, à travers le marécage de la campagne morne, avec une confusion gigantesque, l'armée s'écoula de nouveau, dans le roulement des convois, l'ahan essoufflé des attelages aux traits tendus des canons fangeux, le grouillement exténué des hommes et des chevaux étiques. Tandis que des batteries couvraient le départ et qu'à l'extrême gauche le général Rousseau tenait toute la journée encore, devant Morée, dont il reprenait les premières maisons, des explosions se succédèrent. C'étaient les ponts du Loir qui sautaient derrière l'amas des colonnes, abritées maintenant par la rivière. Dans Vendôme, un désarroi éperdu. La gare bourdonnait du tohu-bohu de l'évacuation. On empilait munitions et vivres. Enfin l'énorme file du dernier train, attelé de deux locomotives, s'éloigna à toute vapeur.

Eugène, sur la route noire, marchait, repris à l'inexorable étau de sa place dans le rang. On ne s'arrêterait donc jamais, il faudrait éternellement se battre, reculer !

On avait eu pourtant du courage, autant que les Prussiens. Pourquoi étaient-ils les plus forts ? Pourquoi la France était-elle toujours vaincue ? Quel crime expiaitelle ? N'avait-elle pas montré pourtant un merveilleux ressort; au souflle de Gambetta, des armées nombreuses ne s'étaient-elles pas levées ?

Il ne se doutait pas que, se révélât-il un chef comme Chanzy, déployassent-elles, comme elles lavaient fait, une bonne volonté sans bornes, un héroïsme spontané, tout cela était vain, car on n'improvise pas des armées ; seule, la longue éducation militaire de l'ennemi lui donnait l'avantage, par un peu plus d'endurance.

Et accusant le sort, dans une exaspération impuissante, il retombait au fatalisme. Il s'était dit, au début, avec l'enthousiasme d'une âme jeune et noble : « Je ne suis qu'un atome dans cet ouragan qui bouleverse deux grands pays, mais si infime que soit mon rôle, je puis du moins cette humble offrande : me rendre utile selon mes forces. » Il s'était, par un élan de sacrifice, haussé jusqu'à sa propre découverte; un domaine intérieur, presque vierge, lui était apparu : la possession de soi, la conscience de sa mission humaine I Avec l'aube de Coulmiers, un lever de lumière s'était fait en lui, le fortifiant contre l'égoïsme de ses regrets, de ses défaillances, contre le déchirement de sa vie et la peur de la mort. Sous Orléans, dans l'inaction amollissante du bivouac, un moment l'exemple de Pirou, la nécessité de l'exécution, lui avaient rendu plus pénible son devoir, plus odieuse la guerre. A Villepion, à Loigny, dans l'ivresse du combat, une fièvre meurtrière l'avait soulevé, l'ardent souhait du triomphe sanglant de la patrie. De quel cœur frénétique il visait, tirait machinalement! A Josnes, c'avait été le sombre va-tout de l'énergie désespérée, l'entêtement de la religion nationale, et aussi l'humiliation commençante, un enragement personnel à cette tuerie à distance, mais déjà l'ébranlement, le doute. Puis, avec la retraite sur Vendôme étaient venus, sous le poids trop lourd, la chute

rapide et le glissement sur la mauvaise pente. Un moment, restauré, réchauffé, il avait repris pied. Maintenant, achevé par la dernière nuit, il partageait l'écrasement silencieux de la défaite sans combat. Ces dix heures d'abominable insomnie, sous la pluie battante, à changer continuellement de place, tant la boue enfonçait, avaient suffi à le ramener au niveau de cette foule sans âme qui, heurtée par le timon des charrettes et la croupe des chevaux, se traînait bestialement, couverte de haillons et de vermine.

Qu'elle fut dure, la montée de la côte de Villiers, cassés en deux sous le sac, dont les courroies sciaient l'épaule, dont la pesanteur semblait augmenter à chaque pas, à ce point intolérable que beaucoup se débarrassaient de leur fardeau, en jonchaient les fossés ! Le pied heurtait des paquets de cartouches, des fusils, et aux endroits de distributions, des monceaux de buiscuit et de viande, abandonnés pour ne pas avoir aies porter.

Eugène touchait à la plus dure épreuve. Il retombait à cette prostration où seule avait place la détresse physique. De tout son être, il souhaitait la fin de l'étape : ne plus marcher, ne plus souffrir t Un lit où s'étendre devint son idéal maladif. Le plus humble des lits, une paillasse aux draps rudes... Par instants il implorait du regard M. de Joffroy, comme si celui-ci eût pu lui donner un peu de sa force. Le capitaine, redressant sa haute taille, s'arrêtait pour interpeller ses hommes. Mais les encouragements de la grosse voix sonnaient creux. Le caporal Boniface laissait s'allonger son intervalle. Cassagne, verdàtre, à chaque halte s'accroupissait, vidant ses entrailles. Neuvy, qui depuis longtemps boitait, se laissa rouler d'un coup, criant : « Je n'en peux plus 1 J'aime mieux mourir. »

Le 17 la marche reprit. De Lunay, où le 75* avait couché, Eugène, dont le lit, comme toujours, avait été de paille humide, s'enfonça dans l'éternel cauchemar de boue et de neige. Le régiment formait l'extrême arrière-garde du 46* corps, avec les batteries qui, dans

chaque division, établies à des points dominants, devaient protéger les colonnes. Pourvu que, comme hier, l'ennemi ne harcelât pas la retraite ! Une mitrailleuse, une batterie de réserve, un convoi, étaient restés dans ses mains ! Pendant deux heures le 16* corps défda. Dans ce pays montueux, on ne pouvait plus utiliser que les routes ; elles étaient embarrassées de charrettes, le terrain si glissant qu'on en abandonnait beaucoup, culbutées. Les bataillons, les escadrons, les batteries s'égrenèrent dans la plainte criarde des essieux, le martèlement mouillé de fers de chevaux et le piétinement crotté, l'interminable écoulement des fantassins et des cavaliers.

Un goum passa; dans leurs burnous rouges et bleus, c'était pitié que de voir se blottir, grelottants, les Arabes basanés, cuits de soleil. Ils laissaient tomber un regard fier et triste, éperonnaient en silence leurs gris pommelés aux jambes nerveuses, aux queues flottantes. D'habitude on les hélait joyeusement. Cette fois ils s'éloignaient au milieu de l'hébétude générale.

Cassagne, subitement, se mit à déblatérer, très haut, contre les officiers, contre cette vie ignoble, « ce cochon de métier. » Eugène, tiré de sa torpeur, lui cria de se taire. Mais le forcené hurlait toujours, si excédant que tes camarades eux-mêmes, fatigués de l'entendre, intervinrent; on lui ferma la bouche. Dès lors, il suivit, sans lever les yeux. Le canon se mit à gronder. Allait-il se rapprocher ?.. . Non, la voix inexorable se cantonnait au nord. Tant mieux! Ce n'était pas pour eux. Le général Gougeard, assailli à Droué par une division de cavalerie, ralliait ses mobilisés surpris et bousculait résolument l'agresseur. Eugène, heureux de ne pas avoir à se battre, n'avait plus notion du temps qui s'écoulait, de la distance. Un instant Neuvy, qui avait rejoint dans la nuit, lui parla; il ne le remarqua pas. Il était de nouveau ravalé aux exigences de l'instinct. Il marchait sans entendre et sans voir, il n'était que faim, soif et ! sommeil. Il tournait à la brute.

Autour de lui la section s'espaçait. Le noyau chaque jour se rapetissait. L'habitude qui jusque-là les avait groupés, le lien des souffrances et des besoins communs se déliait. A la solidarité de la discipline succédait l'égoïsme de l'action individuelle. Chacun pour soi. De toutes parts le faisceau crevait. Rompant toute barrière, filtrant à travers sentiers et campagnes, un flot de débandade se ruait. Malgré leurs pieds saignants, les traînards retrouvaient du nerf, doublaient l'étape. Vers le Mans, fascinant ces malheureux, le Mans, paradis de repos ; vers les toits divins sous lesquels on cuve de longs sommeils, on se rassasie à plein ventre, des ruisseaux d'hommes sinuaient le long des chemins creux.

En arrivant à la Chapelle-Huon, Eugène compta la section : ils étaient douze.

Le 18, bien que le temps fut un peu meilleur, l'exode se poursuivit, lamentable, couvrant de son déroulement sans fin les routes encaissées entre haies et talus, les vallées étroites et profondes avec leurs rubans d'eau, l'ondulation des crêtes boisées, les villages aux maisons de briques. Étalant la belle campagne accidentée de la Sarthe, le pays changeait de plus en plus, mais non le découragement, et l'amertume horrible d'aller ainsi, de kilomètre en kilomètre, de lieue en lieue, le front bas, les pieds à vif. Désertant les colonnes, emplissant les traverses, vers le Mans encore lointain, plus attirant à mesure qu'il se rapprochait, la masse grossissante des isolés fuyait toujours. Des escortes de convois se débarrassaient de leurs armes en les fourrant dans les voitures. Des officiers, quittant leurs troupes, envahissaient des charrettes de réquisition, se juchaient sur le chargement et le siège. Eugène se traînait, insensible à la distraction du paysage, sourd aux exclamations de M. de Joffroy, admirant un château niché au faîte d'une colline. Il était à la fin de tout, il eût presque souhaité la mort.

On venait de s'arrêter pour souffler, au haut d'une

côte. Il écoutait vaguement Boniface dire : « Joli endroit tout de même ! » et Neuvy : « On n'entend plus le brutal! » quand derrière eux un coup de fusil partit. Ils sursautèrent. Cassagne, très pâle, un pied nu, la crosse du remington à terre, tenant le canon de la main gauche, secouait sa droite trempée de sang. D'un orteil, il avait pressé la détente. Crevé de fatigue, gorgé de dégoût pour « cette vie de forçat », il venait de se mutiler, préférant la souffrance d'un index broyé à la continuation du supplice.

M. de Joffroy se précipitait. Gassagne eut la présence d'esprit de geindre :

— Foutu sort! Il ne manquait que çal

Un silence pesant s'était fait. L'accident, personne n'y croyait. Mais sa blessure dégouttant d'un fdet rouge, Cassagne gémissait :

— Quel malheur! C'est en posant ma crosse à terre; le coup est parti.

Dans tous les regards se marquait une répulsion mêlée de pitié. Quelques-uns l'admiraient et l'enviaient : sa campagne était finie ! Sans être dupe, — mais comment prouver le crime? et puis, dans ce tourbillon de maux, tant de principes sombraient! La cour martiale ? on n'avait guère le temps ni le cœur d'y songer ! . . . — M. de Joffroy haussa les épaules et dit au caporal :

— Mène-le à l'ambulance.

Eugène, sous le fouet de cette émotion brusque, s'était ressaisi. C'était donc là qu'on en arrivait, à se laisser abattre? Une horreur réveillait en lui l'âme abdiquée. Le brouillard du matin déchiré, luisait un après-midi de soleil bien blême, bien court, mais dont le rayon consolant était une caresse d'aube après une si longue nuit. Les villages, plus riches, plus fréquents; le pittoresque vallonnement du paysage, disaient une étape nouvelle et bientôt la proximité de la grande ville. Il pensa qu'il y aurait des lendemains, se reprocha d'avoir désespéré.

Charmont avec sa chère maisonnée, l'avenir encore

bien trouble, mais peut-être un jour possible, rasséréné aux côtés de Marie, se levèrent dans cette éclaircie. Pour la première fois depuis Vendôme, il se tourna en souriant tristement, avec une lumière d'espérance dans les yeux, vers M. de Joffroy, qui marchait près de lui, et fut tout ému et réconforté lorsque le bon géant, paternel, lui jeta :

— Courage I

Il en fallait encore, avant d'atteindre Saint-Georgesla-Couée.

Autour deux, l'immense désagrégation continuait. L'armée à vue d'œil fondait. Balayant ses digues, se précipitait, non plus par ruisseaux, mais par rivières, par torrents, le flot des isolés et des traînards. En vain Chanzy barrait les routes avec des gendarmes. Le sortilège de la ville hantait les cervelles affaiblies. Dos corps entiers se hâtaient en fraude vers le Mans, déjà encombré par l'avalanche. Bétail confondu, troupeaux lâchés, les fantassins, les cavaliers, les artilleurs se dépassaient, se bousculaient, avançant d'une poussée irrésistible vers retable.

Le soir, à la section d'Eugène, on était huit.

Le 40, l'armée était enfin établie en avant du Mans, à cheval surl'Huisne, et garnissait les positionsprescrites. Elle allait pouvoir se refaire, attendre l'attaque imminente. Pour la troisième fois, elle échappait à la ruine complète, faisceau de forces dispersées que seul avait maintenues, allait ramasser le lien volontaire, l'indomptable pensée de Chanzy, — faisceau de forces usées, encore vivantes

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