LES TRONÇONS DU GLAIVE. 40S
Jacquenne, comme dans la foule des logis humbles ou riches où deux millions d'êtres s'indignaient contre Tincapacité de Trochu et l'inaction du gouvernement, de jour en jour la colère grandissait. Où allait-on? Quoi ! depuis le 21 décembre, près d'un mois, on n'avait rien tenté! Depuis vingt jours on subissait, sans y répondre par des sorties, l'incessant bombardement; on laissait écraser les marins et les forts, les habitants et la ville. Non que Paris fût las des obus meurtriers, ou même en souffrît trop. Sur la vaste superficie de la rive gauche, la seule que les Allemands pussent atteindre de ces hauteurs du sud, si funestement abandonnées sans défense de Châtillon à Saint-Cloud, au début du siège, quatre cents maisons avaient été frappées, vingt-six incendres allumés. Deux cent douze victimes seulement, parmi cette immense population, avaient succombé. Les obus avaient neau décrire leurs courbes mathématiques, tomber avec une précision cruelle, on se souciait peu de cette bruyante intimidation. Après l'horreur à voir tuer des enfants, des vieillards, des femmes; après la première révolte des savants et des lettrés, signant au nom de l'humanité des protestations contre l'inepte pluie de tonte abattue sur le Muséum, les écoles, les bibliothèques; après la lettre de Trochu signalant à de Moltke le ravage qui s'acharnait contre les hôpitaux et la réponse de celui-ci, promettant avec sarcasme un tir mieux réglé, quand l'air plus pur et la distance plus courte lf lui permettraient, mais n'en continuant pas moins à bombarder la nuit, à toute volée, — la grande ville allait et venait, indifférente. On n'avait pour ce procédé de barbares qu'un mépris dégoûté. Ce n'était pas leur bombardement qui avancerait d'une minute le moment psychologique !
Mais, hélas ! on le voyait venir quand même. Les ressources baissaient; seule la famine prendrait Paris. C'était pour tous une angoisse que cette rareté croissante de ce qui permettait de vivre. La mortalité devenait effrayante; les voitures d'enterrement, traînées
par un seul cheval, se succédaient sans trêve. Plus de charbon ni de bois pour résister à l'hiver, rien qu'une viande innomable, un pain répugnant pour se soutenir. Le soir, avec ses quartiers enténébrés et déserts, l'énorme capitale semblait morte. C'est alors, dans ce froid et ce noir, que revenait plus vive la fureur du jour perdu, du temps qui avait coulé, inutile. Avec lui diminuait la réserve des forces, s'affaiblissaient les moyens de lutte. L'invisible cercle se rétrécissait, oppressant les poitrines.
Bientôt, on ne pourrait plus respirer; on tomberait vaincu, près de ses armes intactes. Et dans un soulèvement de rage, on rejetait tout sur le conseil du Louvre, sur ces hommes du 4 Septembre à qui on avait fait un tel crédit, et qui l'avaient gaspillé en attentes stériles, en discussions vaines; sur ce Trochu si populaire d'abord, maintenant haï. Lui qui avait dit : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas ! » que comptait-il faire? Le salut ne lui tomberait pas du ciel. Avant que les soldats eussent perdu tout ressort, dans ces tranchées où le froid les tuait comme des mouches, et tandis que la garde nationale se consumait à ne rien faire, est-ce qu'on n'allait pas secouer cette léthargie, se battre enfin ? A quoi servaient tant d'hommes, de généraux, de canons? De toutes parts, des voix s'élevaient, désespérées : sortir en masse, essayer de secouer les barreaux de la cage ! Paris, enragé, voulait voir la couleur de son sang.
Dès le 7, au conseil des généraux adjoints au gouvernement pour la direction des opérations, on avait, sous la pression de l'opinion, admis le plan d'une sortie vers Garches. Schmitz et l'état-major devaient en préparer l'étude. Mais, persuadé de l'inutilité de tout effort, le conseil restait coi. Devant les récriminations unanimes, le gouvernement s'était décidé le 15 à réunir au ministère des affaires étrangères ces chefs à qui l'indécision reconnue de Trochu avait donné voix, dans une véritable anarchie militaire. Favre, Arago, Simon, enjoi-
gnaient au gouverneur d'entamer, sans retard, l'action ; Trochu demandait huit jours, comme si depuis le 7 son état-major n'avait pas eu le temps de tout préparer, et, sur le refus de Jules Favre, se résignait à fixer la date du jeudi 19, tout en se récriant sur la brièveté du délai; superstitieux, il l'avait abrégé lui-même, écartant le vendredi.
L'ultime bataille où tête basse le peuple voulait foncer, la suprême partie qu'allait jouer Paris, avec la reddition pour enjeu, les généraux la livraient à contrecœur, marchant d'avance à la défaite. Ne croyant pas au succès, ils ne faisaient rien pour le rendre possible. Irrités par les reproches de la rue, sans sympathie pour la plupart envers un régime contraire à leurs goûts, à leurs traditions, tous déprimés par l'incroyable série de revers, doutant de l'avenir, ils étaient prêts à donner leur vie, sans plus. Tant que dix mille braillards ne seraient pas par terre, les autres n'entendraient pas raison. Paris voulait une saignée, il l'aurait.
C'est dans ce but que le 18 au matin, dans tous les quartiers, emplissant les rues de ses cadences lugubres, la générale battait. Escortés d'un officier et d'une dizaine d'hommes, les tambours secouaient leurs roulements sourds, traversés d'appels stridents de clairons. Et de chaque maison les gardes nationaux sortaient en hâte, boutonnant leurs capotes, bouclant leurs sacs. Martial, debout depuis l'aube, avait entendu avec émotion la longue plainte des tambours. Dans le blême jour glacé de l'atelier, où sous leurs voiles les maquettes avaient des raideurs de cadavres, au coin du lit dans lequel Nini dormait, brûlante de fièvre, sous les couvertures augmentées d'un tas d'habits et de jupes, il astiquait son chassepot avec une nerveuse impatience. Le nez allongé sur ses pattes, Pataud, le chien du fermier de Clamart, le regardait de ses yeux clairs. Affamé, il était venu gratter à la porte. Au rythme connu de la générale, Martial dressa l'oreille. Il l'avait entendue tant de fois! Toujours en vain f Était-ce encore
pour quelques piétinements d'illusoire sortie, comme aux trois journées de la Marne, à celle du Bourget, ou comme au 31 octobre pour sauver ou renverser le gouvernement? Cette fois, il eût été de ceux qui l'eussent volontiers démoli, s'il avait su par quoi le remplacer. Mais non, aujourd'hui, c'était la tentative finale, le vatout qu'ils avaient si longtemps souhaité. On allait à l'abri du mont Valérien forcer le passage, de Montretoutà Buzenval, tâcher par Garches d'arriver jusqu'à Versailles. Aujourd'hui, cent vingt et unième jour du siège, après quatre mois d'enlizante oisiveté, la garde nationale marcherait. Sa bonne volonté dédaignée, son dévouement méconnu, seraient mis à l'épreuve.
Très doucement, pour qu'elle ne se réveillât pas, il embrassa Nini, mais sursautante elle se retourna, les yeux ouverts dans le demi-égarement de la fièvre.
— Quoi? fit-elle. Qu'est-ce qui se passe?
Voyant Martial coiffé de son képi, elle se souvint. Sa figure creusée, changée, eut une contraction douloureuse. Une quinte la secoua.
— Oh! mon chéri.
Elle s'en voulut d'avoir dormi, perdu quelques instants encore de présence, cédant au sommeil qui succède aux nuits éveillées. Elle aussi sentait la gravité de l'instant, bouleversée par ce départ plus sérieux. Sa maladie, la mauvaise bronchite qui la minait avait, pendant ces deux semaines, fait d'effrayants progrès. Elle se sentait faible, usée par la toux sèche et perpétuelle. Qu'il revînt vite ! Mais, courageuse, elle dominait son angoisse, s'efforçait à sourire; elle promit de rester couchée. La mère Louchard veillerait sur elle pour les petits soins. Et puis, avec Mme Thédenat là-haut, elle était tranquille! Martial, déguisant son inquiétude, souriait aussi, et l'embrassant de tout son cœur, il s'arracha des bras qui le retenaient, jeta un vaillant :
— Au revoir !
Dans la cour, une détresse le saisissait. La maigreur des bras et du cher visage, le cerne des yeux ardents,
lui faisaient mal. Pauvre petite amie, si résignée, si brave! 11 souffrait de ces temps impitoyables, de l'hiver atroce. Il n"y avait plus un sou dans le tiroir à secret. Ah ! si du moins il était riche, pouvait donner à Mni le feu qui réchauffe, la viande qui nourrit. Il y a six. jours, avant l'arrêté de Ferry, ceux qui avaient de l'argent dans leur poche pouvaient encore manger du pain blanc, fait de farines blutées en fraude. Il suffisait de sortir 60 francs, on avait un lapin: 200 francs, une belle oie. Jamais il n'avait compris à ce point la puissance injuste de l'or.
Mais une voix qui essayait de paraître crâne le hélait : Louchard, armé de pied en cap, attendait sur le sol de la loge.
— Eh bien! monsieur Martial, voilà le grand jour!
— Ce n'est pas trop tôt, déclara derrière leur dos riivdiopique.
Mme Louchard était fière de voir partir son mari. Remise de sa terreur du bombardement, elle avait remonté son lit de la cave, où vraiment on était trop mal. L'énergie qui au début du siège l'enflammait l'avait reprise. Elle confondait dans la même malédiction les Prussiens, Ferry, Trochu et son fidèle Schmitz, que sur la foi de Louchard elle accusait de trahison. Elle eût voulu qu on en finît d'une iaçon quelconque.
Martial s'éloignait, avec la sensation de quitter pour de bon cette maison qui abritait le plus clair de ses joies, son amour, son art, qui avait abrité tant d'heures de désœuvrement et d'amertume. Elle était à peu près vide maintenant, Blacourt, les Delourmel, Tinet et Mélie partis. Il ne restait que le fermier de Clamart, avec sa tribu et son chien, dans les pièces des Du Noyer, où des poules et des lapins vendus seule subsistait l'odeur infecte. Il unit dans une pensée d'adieu sa maîtresse et les bons Thédenat, la grâce fine de l'une et la sereine dignité, la mâle intelligence des autres. Avec eux il laissait dei -ri ère lui ce que le siège lui avait révélé de meilleur, la douceur de l'affection, la sécurité de l'amitié.
A son rang, il marchait, entre le chapelier et Thérould. Celui-ci, d'une gaieté fébrile, ne tarissait pas en lazzis acerbes. Pas un des membres du gouvernement qui y échappât; il critiquait jusqu'à la sortie. Mais comme le chapelier était gras ! Cet homme paterne expliqua qu'il s'était quelque peu cuirassé de couvertures. La bravoure n'excluait pas la prudence. Le régiment rassemblé, Martial poursuivait joyeusement la marche, scandait le pas. Souvent on s'arrêtait pour laisser défiler d'autres régiments de garde nationale mobilisée. A tous les visages, il croyait surprendre la même expression vaillante et recueillie ; on était loin de la forfanterie des premiers jours; ainsi, malgré les généraux, une troupe jeune, capable de sacrifice et d'élan, s'était formée. Il eut espoir.
Mais un encombrement prodigieux les immobilisait aux environs du pontdeNeuilly. Trente régiments de gardes nationaux s'amassaient pêle-mêle. La fin du jour, les heures pluvieuses de la nuit se perdirent à attendre là qu'on dit où aller, à qui se joindre. Pas un officier d'état-m; jor pour désigner à chaque régiment la colonne dont il devait faire partie. Dans les ténèbres, ces cohues tournoyaient sur elles-mêmes, tassées par de nouveaux afflux; il fallut camper là, dans une épouvantable confusion.
Cependant, à l'aube, se pressant aux ponts d'Asnières et de Neuilly, les trois colonnes d'attaque, aux ordres de Vinoy, de Bellemare et de Ducrot, essayaient en vain de se constituer. Chacune d'elles, improvisées avec des éléments de ligne et de mobile, pris au hasard de côté et d'autre, s'adjoignait tant bien que mal sur place les régiments de gardes nationaux, fatigués de la nuit. S'étouffant sur les tabliers étroits, sur les routes avoisinantes, chaque colonne tentait alors d'avancer, amalgame hétéroclite où se confondaient toutes les armes mélangées, une salade de fantassins, de cavaliers, d'artillerie, de génie, d'ambulances et de voitures de vivres. Trochu, qui s'était réservé la direc-
tion, devait faire donner le signal, dès son arrivée au moût Valérien. Mais le gouverneur ne paraissant pas, les trois coups de canon accompagnés de fusées n'étaient tirés qu'à sept heures. Trop tôt encore. Tels avaient été les préparatifs, la conduite de l'opération, que les tètes de colonnes de Vinoy et de Bellemare débouchaient seulement dans l'étroite plaine allongée au pied du fort, devant les hauteurs de Montretout et de Buzenval. En arrière, sur une longueur de quatorze kilomètres, s'échelonnaient, dans un indescriptible chaos, le reste des deux premières colonnes et la colonne entière de Ducrot. Des divisions piétinaient encore à Courbevoie.
Mais en face de Montretout s'ouvrait le feu de l'infanterie de Vinoy. Tandis que Trochu lui faisait courir après, annonçant un nouveau signal pour dans une heure, puis, voyant l'action trop engagée, dépêchait à Bellemare pour qu'il se hâtât de soutenir l'attaque, Martial, en arrière de la Briqueterie, gravissait la côte de Suresnes. Son régiment avait été affecté à la colonne de gauche. A travers le brouillard, rangé maintenant avec son bataillon sur le bord de la route, il regardait défder d'interminables passages de batteries, de lignards courbés sous le sac, de mobiles hâves. Jambes crottées, visages terreux, ils marchaient à l'aveugle, les soldats de Vinoy mélangés à ceux de Bellemare, la gauche au centre. Ils ne savaient où ils allaient, ni à qui ils appartenaient.
Martial, dans l'estompement de la brume, crut voir une bousculade de spectres. Au loin, la fusillade et le canon retentissaient. Jamais le supplice d'entendre sans voir, déjà subi à la Marne, auBourget, ne lui avait été plus dur. Il se demandait avec anxiété ce qu'on pouvait attendre d'une journée commencée de la sorte. Se battrait-il seulement? Quelle criminelle impéritie présidait à ce décousu gigantesque, au destin de cette sortie dernière, où cent mille hommes risquaient leur vie pour la délivrance ou la perte de Paris? Un tel gâchis
le suffoquait. Serait-ce donc qu'on ne voulût en réalité rien faire ? Tant de maladresse ne recouvrait-elle pas un calcul? On n'était pas volontairement nul à ce point
Dix heures. C'est le moment où, après avoir enlevé dans Saint-Cloud les maisons Béarn et Armengaud, la redoute de Montretout, les villas Pozzo di Borgo et Zimmermann, Vinoy ne parvenait pas à mettre en ligne son artillerie embourbée, retardée dans les chemins fourmillants; le moment où Bellemare, maître de la maison du curé, du château et du parc de Buzenval, prenait pied sur le plateau, enlevait, perdait les premières villas de Garches, sans pouvoir dépasser la ierme de la Bergerie et la maison Craon. Les grand'gardes et les avant-postes prussiens, surpris dans le brouillard, étaient en partie refoulés, tandis que les premières troupes de Ducrot, encore loin dans la plaine, commençaient à peine à sortir de Rueil.
Martial, debout depuis trois heures du matin, ivre de lassitude, écœuré « de la drogue », se moriondait, des flaques de la route à la boue d'un champ. Il venait d'atteindre la Briqueterie, ayant fait en quatre heures deux kilomètres. Il voyait à présent la courte étendue de la plaine bondée de troupes, la petite ferme de la Pouilleuse, d'où les canons de Bellemare tiraient au jugé par delà les hauteurs dont capotes bleues et pantalons rouges garnissaient la crête. Fusillade et canon ne cessaient pas, renforcés à droite. Sans doute Ducrot qui arrivait enfin. Un instant Martial, à l'ordre d'en avant! avait espéré que c'était son tour. Mais d'autres régiments partaient, et non le sien. Il envia les camarades qui s'en allaient bravement; on ne dirait pas cette fois que la garde nationale n'était bonne à rien ! Ah ! pourquoi n'avoir pas employé plus tôt tous ces hommes de bonne vjlonté, dont l'attitude résolue, l'air intelligent, disaient les qualités natives I Et lui, il n'avait pas bientôt fini de moisir là? Nulle fanfaronnade, aucune griserie d'héroïsme, car, raffiné, réfléchi, il aimait la
vie, son art. Mais le dégoût d'avoir été si longtemps tenu pour rien, l'envie de remuer un peu, de voir comment le Prussien était fait.
Pourquoi ne les utilisait-on pas, eux et ces centaines d'autres qui stationnaient près des innombrables fdes de voitures d'ambulance, de camions de chemin de fer, chargés de munitions et de vivres? Le fracas conti»ue, le temps s'écoule. Voilà d'autres gardes nationaux qui reviennent du feu, débandés, gesticulants. Martial distingue des groupes affolés prenant d'assaut des omnibus, et fouette cocher ! Jusqu'à des officiers qui se disent blessés et qui n'ont rien. Des lignards les huent : * En avant la trouée ! En avant, messieurs de la guerre à outrance ! . . . » Si on les avait disciplinés, instruits, peut-être tiendraient-ils mieux?... Qu'est-ce qu'a donc le mont Valérien aujourd'hui? Pourquoi ne tonne-t-il pas? Le seul jour où ses gros obus seraient vraiment utiles, silence complet. Thérould ricane :
— Peut-être que Trochu dort! On a peur de le réveiller.
Deux heures et demie. C'est le moment où Ducrot, apparu vers onze heures, renonçait à poursuivre l'offensive. Tous ses efforts s'étaient brisés contre le mur de Longboyau, qui borde le parc de Buzenval. Dans celui de la Malmaison on n'avançait pas. Le général, depuis l'échec de la Marne, se désintéressait d'une partie à son sens perdue. 11 n'apportait plus cette fougue qui, sur les coteaux de Champigny, lui avait fait inutilement chercher la victoire ou la mort. Il jugeait impossible la sortie par Garches; à supposer qu'on enlevât la première ligne des défenses allemandes, on ne pourrait franchir la passe, on s'entasserait dans un goulot de bouteille. Même le bruit courait qu'à demi brouillé avec Trochu, il avait offert de résigner son commandement, de servir comme simple capitaine aux éclaireurs de Néverlée. Pourtant, après son arrivée tardive, il s'était battu de son mieux, suivant la vieille tactique : le va devant soi. Dix régiments s'entassaient dans le parc
de Buzenval. Imprenable, le mur de Longboyau se dressait toujours, défiait les assauts. Ligne, mobiles et ces mobilisés si suspects avaient rivalisé décourage. Le colonel de Rochebrune, le vieux marquis de Coriolis, le peintre Henri Regnault, l'explorateur Gustave Lambert, quantité d'officiers et de gardes nationaux tombaient, prouvant assez haut quelles ressources on avait jusqu'alors méprisées. Au centre, Bellemare était toujours arrêté devant la ferme de la Bergerie, Vinoy, sans canons, immobile à Montretout, sous une pluie d'obus. On se fusillait à bout portant. Une lassitude, d'un bout à l'autre de la ligne, paralysait l'armée. On avait pu, au petit bonheur, à coups d'efforts désunis, s'emparer du bord du plateau. L'élan mourait là. On aurait tout juste assez de force pour se maintenir, repousser les Prussiens, qui à présent fonçaient.
Martial n'espérait plus. Les visages autour de lui marquaient l'accablement sans bornes. Thérould s'était tu; le chapelier matelassé hochait la tête; il ne regrettait pas sa précaution; les couvertures du moins lui tenaient chaud. Martial n'écoutait plus que comme un écho monotone ce bruit des mille détonations dont le tressaut lui avait fait toute la matinée battre le cœur. Il en avait assez, repris de l'habituelle nausée. Puisqu'on ne voulait pas de lui, vite, qu'on s'en allât. Des débandés longeaient les routes à toutes jambes. La nuit venait. En arrière, les canons de Vinoy, embourbés, inutiles.
Cinq heures et demie. C'est le moment où, bien que l'attaque prussienne eût échoué, de Buzenval à Saint- Cloud, la bataille exténuée finissait d'elle-même. Les ténèbres s'épaississaient sur l'inextricable cohue, ces milliers d'hommes agglomérés dans un si petit espace. Vinoy chancelant à Montretout, les soldats de Bellemare se tirant dans le dos les uns des autres, ceux de Ducrot à bout de forces, Trochu ordonnait de commencer la retraite. Seules les troupes de la droite, composées
d'éléments plus solides, se repliaient avec assez de calme.
Martial, à la Briqueterie, assistait à une débandade sans nom. A peine le recul décidé, le reste de l'armée, sans attendre d'autres indications, s'ébranlait en une volte-face subite. Oubliant à la villa Zimmermann le commandant de Lareinty et ses mobiles, la colonne de gauche, mêlée à celle du centre, se précipitait à la faveur de l'ombre; vers la Briqueterie et la Fouilleuse un torrent refluait, hagard, rué dans une panique sauvage. Sur toutes les pentes, des mobiles dévalaient, déchargeant leurs fusils, criant : la paix ! la paix I Des gardes nationaux, fous de peur, se meurtrissaient aux voitures, passant entre les roues, à travers l'amoncellement des ambulances et des camions. Un amas d'hommes, de chevaux, de canons flottait avec un bourdonnement éperdu sous le mont Valérien, clapotait irrésistible dans l'entonnoir de Suresnes, s'écrasait aux ponts.
Paris, haussé pour respirer dans un soulèvement de cent mille poitrines, retombait encore une fois, la dernière. Il n'avait pu voir au delà de sa barrière de coteaux. Le cercle de fer l'étreignait, resserré, infrangible.
Martial, pris dans le remous, si serré que parfois il faisait vingt mètres sans toucher terre, ne se retrouvait pas rue Soufflot avant le lendemain matin. Il avait traversé une ville d'insomnie et de fièvre, des rues échauffées de colère, dans la stupeur où les jetait la nouvelle de cette formidable déroute, répandue au soir par les fuyards. Les voitures qui dès le petit jour sillonnèrent les chaussées, les trains de ceinture dégorgeant aux gares leurs chargements de blessés, les trottoirs envahis de cacolets et de civières, tout contribuait à augmenter la désolation. Dans les groupes on murmurait : « C'est donc fini, plus d'espoir? » L'angoisse et la prostration succédaient à l'enthousiasme impatient d'avant la bataille, d'autant plus profondes qu'on avait plus espéré. On commentait avec tristesse la proclamation du gouver-
nement affichée la veille : « Souffrir et mourir s'il le iuut, mais vaincre ! » à laquelle la dépèche de Trochu à Schmitz répondait comme un glas.
Elle prescrivait qu'on parlementât d'urgence pour obtenir un armistice de deux ou trois jours, afin d'enlever les blessés, d'enterrer les morts ( « 11 faudra pour cela, disait-il, du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées... » Épouvanté, chacun subissait malgré soi l'obsession; l'armée, la garde nationale, avaient donc été décimées? Il y avait des montagnes de cadavres? Paris n'avait plus de soldats? Que devenir à présent?... Et du môme coup on s'en prenait à l'alarmiste, à cet incapable qui n'avait même pas su amener ses troupes au combat, y maintenir l'ordre. Quand on apprit qu'il les faisait rentrer toutes au cantonnement, il n'y eut qu'un cri : — A bas Trochu! Plus une voix ne s'élevait pour lui.
Martial, brisé par ses deux nuits blanches et la vaine journée, resta au lit tout l'après-midi. Il avait eu, à sa rentrée, la surprise touchante de trouver Mme Thédenat assise au chevet de Nini, la forçant à boire une tasse bouillante de chocolat à l'eau. Elle en avait descendu quelques tablettes, un admirateur de son mari lui ayant fait don d'un kilo. Aux protestations de Martial, elle avait insisté avec bonté : elle en aurait toujours assez maintenant; le siège ne durerait guère...
Seuls, Martial et Nini s'embrassaient de toute leur âme. Elle avait eu bien peur cette fois, blottie sous les couvertures depuis son départ, suant la fièvre. Elle serait morte de chagrin, sans les visites de la bonne Mme Thédenat. Un sourire bien vague éclairait ses joues décolorées, toute sa faible personne. Martial s'enquit : « Qu'est-ce qu'elle avait mangé ! » Elle eut une moue, montra dans un plat un morceau de morue, et sur la table un bloc de pain couleur d'ardoise...
— Encore, c'est la mère Louchard qui a eu la gentillesse de toucher ça avec mon bon!...
Elle frissonnait en pensant à la corvée évitée, aux
queues interminables dans l'aube glaciale, à la porte des boutiques. C'est là qu'elle avait pris mal. Martial palpait et flairait la boule de mastic épais.
— Ça, du pain I Je parie qu'il n'y a pas un atome de farine.
Il examinait curieusement ce mélange de son, de paille hachée, de fécule, d'amidon et de vesces.
— Et tu sais, dit Nini, depuis ce matin le rationnement! 300 grammes par tête. Tout le quartier est en émoi. Comment veux-tu nourrir un homme avec ça?...
Malgré sa répugnance, Martial s'escrimait contre la morue et le soi-disant pain, qui noir, compact, gluant, s'érniettait aux doigts, collait au gosier. Elle eut son rire si courageux et qui cette fois faisait peine.
— Bastel on ira jusqu'au bout!
Martial en proie à une émotion soudaine se répétait : « Jusqu'au bout! » et détournant les yeux, il souhaitait à la fois que Paris tint longtemps, longtemps encore, et cependant que le terme vînt vite, assez tôt pour sauver Nini, lui rendre ses joues roses, sa jolie chair fraîche. Avec du lait, du bon lait crémeux, de la viande rouge, elle se referait vite; et le printemps la remettrait debout, petite fleur vivace, dans l'air pur, le soleil. Mais y aurait-il encore un printemps, de libres campagnes vertes, de la jeunesse, du bonheur?
Allongés l'un près de l'autre, serrés pour avoir chaud, ils somnolaient pendant de longs silences, coupés de toux brusques de Nini. Puis ils parlaient, ressassant leurs maux.
— Crois-tu, fit-elle, cet affreux bonhomme du second, le fermier, m'a fait offrir des côtelettes de son chien ! Il a tué Pataud, l'a débité par tout petits morceaux, pour en avoir plus cher. Quel sauvage! Non, jamais, je n'aurais mangé de cette pauvre bête!...
Mais des coups à la porte les tiraient de leur engourdissement. Dépeignée, hors d'elle, Mme Louchard, en jupe et savates, parut. L hydropique était dans tous ses
états. Pas de Louchard depuis ce matin. Bien sûr, il avait été tué. Et attestant Martial :
— N'est-ce pas qu'il serait déjà revenu? Des gens de son bataillon sont rentrés, rue Gay-Lussac, et n'ont rien pu dire...
Us la rassuraient de leur mieux, Martial riait en dedans : Louchard héroïque? C'était invraisemblable. Mais, tragiquement, la concierge levait les bras au ciel, sanglotait, partait.
Ils dînèrent du précieux chocolat. Toute la nuit le bombardement fit rage. On eût dit une revanche, le châtiment de la sortie. Depuis la veille une recrudescence frappait sans relâche : vingt-quatre batteries, de Meudon à Bagneux. Sur le quartier de la Montagne- Sainte-Geneviève, le Collège de France, les rues d'Assas, de Tournon, la grêle énorme s'abattait. La fièvre de Nini était revenue. A chaque sursaut de son frêle corps, Martial réveillé s'exaspérait : une souffrance faite de pitié tendre et de haine impuissante. Il se leva mal reposé. Le brouillard obscurcissait l'atelier.
Les jours les plus mornes commençaient. Mme Louchard, gémissante, leur apporta comme la veille leur pain et leur portion de riz. Elle avait pleuré toute la nuit. Maintenant, c'était certain : Louchard n'était plus f Martial la plaignait; malgré ses lubies, elle n'était pas mauvaise, leur rendait charitablement service; même elle était patriote, tout comme une autre.
Nini essaya de reprendre son ménage, mais un étourdissement la couchait de nouveau. Elle ne voulut pas manger, malgré les supplications de Martial. Il connut une fois de plus la nausée des repas, l'horreur d'apaiser sa faim avec ce qui répugne. Les journaux que Thérould glissa sous la porte sans entrer, — lui, qui jadis était toujours là, ne se montrait plus, devenait misanthrope, — les journaux n'apportaient qu'un aliment d'amertume et de découragement. L'empire allemand fondé à Versailles, la défaite de Chanzy, perdant au Mans dix mille prisonniers et douze canons, son armée anéantie
rejetée, c'était le coup d'assommoir ; Paris, hier vaincu, désormais sans espoir que la province le délivrât; Paris abandonné à sa misère, à sa faim, ne pouvant lui-même plus rien tenter. De Bourbaki, des bruits confus de succès, mais si indécis, lointains; de Faidherbe, nulle chance de secours. Le rapport militaire sur la bataille de Buzenval raviva ses regrets.
Trochu avouait ses retards, la chance échappée. Toujours! et par les mêmes causes! D'abord on s'emparait des hauteurs, puis on pliait sous le feu de l'artillerie et des réserves ennemies. Du moins, faute de chefs et de plans, les soldats étaient bons. Martial voyait avec orgueil rendre hommage à la garde nationale. Elle avait, du tiers des pertes, payé largement sa dette. Si quelques bataillons rouges avaient fui, tous les autres avaient tenu ferme. Et ceux qui avaient affronté les murs meurtriers de la Bergerie et de Longboyau prouvaient de quel cœur étaient animés les bourgeois et les ouvriers de Paris. On avait vu, à la saignée, la qualité du sang. A l'idée de ces immenses forces si longtemps inemployées, dont on reconnaissait trop tard la valeur perdue, un désespoir furieux l'agitait. Il tendait le poing, injuriait Trochu. L'opinion était unanime contre lui. Faisant chorus avec le Réveil de Delescluze et le Combat de Félix Pyat, les journaux de tous les partis demandaient son renvoi.
Des cris l'attirèrent au dehors. C'était Mme Louchard qui, à la vue de son mari, ramené en triomphe par quelques badauds, avait une attaque de nerfs. Des commères la rappelaient à elle. Louchard, modeste, remerciait son escorte. Le bras en écharpe, visage tiré, il poussait des soupirs à chaque mouvement. Il raconta que les citoyens l'avaient entouré avenue de Neuilly, sortant de la maison où depuis l'avant-veille il avait été soigné Maintenant il allait pouvoir se reposer, panser sa glorieuse blessure. Pathétique, sa femme voulait défaire les bandes, voir... A Martial, qui, sceptique, s'informait, il jeta do la loge, où l'entraînait Mme Louchard :
— Un éclat d'obus.
Il voulait dire un éclat de bois dont, bien loin du champ de bataille de son régiment, à l'abri dans les caves d'une épicerie de Clichy-la-Garenne, il s'était déchiré le poignet, en voulant défoncer un tonneau de lard. S'il n'avait pas reparu plus tôt, c'est qu'il avait copieusement arrosé sa plaie, avec quelques bons zigs, chez divers marchands de vin. A force de raconter la légende de l'obus : « Je le vois arriver, je me jette devant un capitaine.. » il y croyait presque. Dans le quartier le bruit de son héroïsme s'était répandu : « Il avait eu un bras emporté en voulant préserver un colonel! » On venait aux nouvelles. 11 avait sauvé un général. On citait le nom.
Martial se mêlait au bavardage d'un groupe, qui au coin du boulevard Saint-Michel discutait. C'étaient des plaintes sur la ration de pain insuffisante, sur des étalages où les poulets pour riches insultaient à la misère publique. On disait que Trochu allait être remplacé. La situation était intenable; une émeute chauffait. On se montra une escouade allant renforcer le poste de la mairie. . . Cette fois le rappel pouvait battre ! Martial n'irait plus sauver le gouvernement. Fichtre non!...
Nuit de rêves morbides, oppressés par le sentiment de l'irrémédiable, de la fin. Le lendemain, Martial montait chez Thédenat, les journaux à la main. Les événements se précipitaient. Le remplacement de Trochu par Vinoy à la tête de l'armée était officiel. Une bande avait forcé Mazas, délivré les prisonniers du 31 octobre, Flourens en tête. Sur le palier du troisième, Martial se cogna contre Mme Delourmel qui, tenant un gros paquet de linge, refermait la porte de son appartement. Elle avait un teint de papier mâché, sous les boucles noires, les yeux rougis. Son mari avait reçu une balle au côté dans le parc de Buzenval. Martial revit l'honnête figure exaltée du rentier jadis si placide, songea : « Celui-là, c'est pour de bon. »
Thédenat, si maître de lui d'habitude, l'accueillit dune poignée de main nerveuse. Assise à la salle à manger, près de ses canaris battant de l'aile dans leur cage, Mme Thédenat leur distribuait de la mie sèche.
— Ils la trouvent trop mauvaise, soupira-t-elle, ils n'en veulent pas.
Thédenat allait et venait :
— Eh bien, mon enfant? Que dites -vous de tout cela?... Trochu, Yinoy! Un changement de médecin au chevet d'un mort. C'est fini. Le pain manque... Il reste des canons et des hommes, pensez-vous? Erreur. Hier, — je le tiens de l'un des membres du gouvernement, — deux conseils de guerre, l'un des généraux, l'autre d'officiers inférieurs qu'on a voulu consulter aussi, ont abouti à la même conclusion : Rien à faire I Ce que Gambetta nous a prédit se réalise : « Avec les intentions les plus pures, vous tomberez, comme ceux qui sont tombés à Sedan et à Metz ! »
Il reprit :
— Ce Trochu f quel crédit nous lui avions ouvert! Un brave homme, oui! C'est un général qu'il nous fallait! Ah! le sempiternel phraseur, ayant des raisons, des excuses pour tout, sauf pour agir. N'a-t-il pas osé, avant qu'on lui imposât sa démission, déclarer aux maires que, le moment venu de traiter, ce serait à eux de débattre, avec le quartier général prussien, les conditions!... Et s'il a la conscience tranquille, avec son fameux : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas, » eh bien, c'est qu'il a le cœur léger, comme Ullivier! Nous aura-t-il conduits jusque-là pour nous tirer sa révérence? Pas de commandement sans respousabilitél Favre et les autres ont eu deux torts: d'avoir tant tardé à s'apercevoir de la nullité militaire de Trochu, et, s'en étant aperçus, de ne le destituer que la partie perdue. Et on le garde comme président!
La sonnette, violemment secouée, tinta. Jacquenne faisait irruption, haletant; il avait l'air d'un sanglier traqué.
— Qu'y a-t-il? s'écria Thédenat.
— On assassine le peuple! C'est maintenant sur des Français que la troupe tire !
Ils s'exclamèrent. Était-ce possible! Par la fenêtre, on voyait les promeneurs de ce tranquille dimanche. Rien, dans ce quartier, qui annonçât qu'on se massacrait dans l'autre.
Jacquenne racontait, à mots entrecoupés, l'échauffourée qui venait d'ensanglanter la place de Grève : des groupes pacifiques s'y pressaient. Des députations venaient de sortir de l'Hôtel-dc-Ville, dont les fenêtres étaient garnies de mobiles embusqués... Le 101e de la garde nationale ayant alors débouché sur la place, sans provocation les mobiles avaient tiré... Les blessés, des passants inoffensifs, jonchaient le sol. Des deux côtés, sacrilèges, les coups de fusil se répondaient... Un tremblement de répulsion agitait ses mains.
Il disait les choses telles qu'il les avait vues, sous l'angle de ses passions et de son parti pris. D'où étaient parties les premières balles? Ce que Jacquenne n'avait pas vu, ne disait pas, c'était qu'à la voix d'un des leurs, Serizier, les gardes avaient ouvert le feu sur le colonel Vabre, commandant le palais, resté hors des portes avec deux officiers de mobiles, dont l'un avait été tué. A cette vue, des fenêtres, les mobiles avaient riposté. En un instant la place était balayéo; Sapia, deux membres de l'Internationale, restaient avec vingt autres sur le carreau. Des maisons de l'avenue Victoria, du coin des quais, où l'on ébauchait une barricade, la fusillade continuait; mais les troupes arrivaient de toutes parts, le calme était rétabli comme par enchantement.
Une tristesse infinie dans les yeux, Thédenat dit :
— C'était fatal. En ne lui faisant rien faire contre l'ennemi, on a tout fait pour que le peuple de Paris en vînt là. Maintenant le dernier mot est dit, on se bat entre frères. Les Prussiens peuvent entrer.
Jacquenne cria de sa voix dure :
— Non, Thédenat, le dernier mot n'est pas dit f Une frénésie à revoir le sang de tout à l'heure, une
haine où bouillonnaient tous ses vieux ferments de révolte, le dressaient contre ces maîtres de Paris, dont l'incapacité livrait Paris. Mais un jour viendrait!...
— Mon Dieu ! murmura Mme Thédenat.
Elle appuyait son front à la vitre, le cœur retourné Les regards perdus dans l'horizon de brume où 1 hivernal soleil se couchait par delà le Luxembourg désert, l'océan des maisons et des toits, Martial et Thédenat contemplaient au loin l'invisible ligne des coteaux, le cercle infranchissable d'où grondait le bombardement. Naguère, ils évoquaient, derrière les hauteurs silencieuses couronnées de bois, les armées de la délivrance, la province en marche. Que de fois ils avaient ainsi été au-devant de l'élan de la France, penchés à la fenêtre du petit cabinet de travail pareil à une loge de guetteur. Que de fois ils avaient embrassé de là l'énorme ville, étalée à leurs pieds, perçu sa rumeur de travail et d'espoir. Maintenant le bombardement couvrait tout; Paris, morne, affamé, gisait inerte. Nul secours possible désormais. La province, terrassée, ne viendrait pas. Du côté de Versailles, dans un ciel d'incendie triomphal, des nuages de pourpre et d'or flottaient. Et, tonnant à l'horizon barré, les canons Krupp saluaient de leurs salves déchaînées Guillaume Empereur, l'apothéose allemande.
Journal de Gustave Béai.
Le carnet crasseux, déformé, s'est grossi, sous l'élastique lâche, de papiers divers, ordonnances, documents curieux. De Charmont, de Bordeaux, du Mans, plus de lettres. Une tache de sang brun sèche sur la couverture...
Sapignies, 15 janvier.
Me voilà reparti, destination inconnue. La chute de Pérou ne entrave tout. Les Allemands sont maîtres du cours delà Somme. Faidherbe est à Albert, sans doute on va tenter de forcer le passage.
46 janvier.
Du nouveau. Une dépêche de Freycinet aurait averti que le moment d'agir était venu. Paris va faire une sortie, il faut attirer sur nous le plus d'Allemands possible. L'armée a quitté Albert aujourd'hui même. Faidherbe se dirigerait par une marche de flanc vers le sud de Saint-Quentin, de façon à menacer la ligne de l'Oise, les communications ennemies.
Sailly-Saillisel, 47 janvier.
Suivi le mouvement. Plein dégel, les chemins affreux, toutes les peines du monde à gagner l'étape avec nos
deux voitures. Je plains ces malheureux soldats épuisés par l'hiver, et qui ont des marches si longues et si dures. L'opération qu'exécute Faidherbe est hasardeuse. Nous décrivons un arc de cercle dont l'ennemi tient la corde. Gœben, qui a remplacé Manteuffel, nous guette. ïl sera demain sur nos talons.
8 janvier.
Journée fatigante. Routes ignobles. Entendu le canon du côté de Vermand.
49 janvier.
Canon depuis ce matin. Faidherbe n'atteindra pas l'Oise. Il a dû accepter la bataille devant Saint-Quentin. Gœben a massé toutes ses troupes. Il lui arrive, paraîtil, des renforts de tous côtés. Il est trop tard pour essayer de remonter vers les places du Nord. L'armée en ce moment joue sa vie. Du moins, en se dévouant pour Paris, elle aura rempli l'attente de la France; espérons que son sacrifice ne sera pas perdu.
Pauvre armée! Si je ne lavais pas vue de près, je l'aurais mal jugée, resté que j'en étais à mes souvenirs, aux belles troupes de l'empire. Jamais je n'aurais cru qu'on pût tant souffrir et montrer encore de l'endurance. Ah! les pauvres, pauvres gens, pieds nus dans cette 1m me, ou avec leurs semelles de carton. Hier, avanthier, il- n'ont pas pu manger la soupe, et ce matin, à peine le temps d'avaler une bouchée, au combat! Il dure encore.
Le 23e corps, Paulze d'Yvoy, s'étend de Fayet à Rocourt, à l'ouest de la ville, et le 22* au sud, de Grugiës au faubourg de l'Isle. D'ici, j'entends distinctement le canon de Fayet; le village perdu a, dit-on, été repris. Position importante qui couvre la route de retraite de Cambrai. Dieu veuille que nous ne trouvions i Saint-Quentin notre Sedan! Les Allemands ont sur nous l'immense avantage de la cohésion, de la
discipline, de la santé. Leurs dures réquisitions les engraissent. Ils ont de la cavalerie, et nous pas, un tiers d'artillerie en plus. Et si numériquement l'infanterie est la même, chez nous la moitié seule combat sérieusement, diminuée à chaque affaire; le reste, mobiles, mobilisés surtout, n'est là que pour garnir. Mais non, Faidherbe, même entouré, foudroyé, ne capitulera pas. Cet homme est une barre de fer. Il sera peut-être brisé, il ne pliera pas.
Bellenglise, 3 heures soir.
Ambulance établie dans la maison de M. C... Toujours l'angoisse d'Amiens, de Bapaume, à attendre que les blessés arrivent. Avec l'autorisation et l'aide du propriétaire, un excellent homme, démeublé le rez-dechaussée, empilé les meubles du haut dans la cour. Partout les matelas disponibles, et de la paille, des tapis. Salle de vivisection dans la cuisine, avec une grande table de hêtre. Je ne peux pas m'habituer à cette charcuterie. Elle me donne horreur d'un métier que j'aimais. C'est prostituer la science que de la domestiquer à la guerre, au service du meurtre. Et pourtant il le faut.
12 janvier.
Entre deux séries de pansements. En hâte. La tète me fait mal, j'en ai trop vu. Ces deux jours me poursuivront jusqu'à ma mort. Reprenons. Avant-hier, à quatre heures, les civières. En un clin d'oeil, maison pleine. Quarante blessés. Taillé dans la chair pantelante jusqu'à minuit. Cinq amputations du bras. Quatre de la jambe. Cette lampe sur le coin de la table, la nécessité de trancher, de scier. Et l'odeur fade du sang, la plainte hurlante des patients. Rien que des jeunes gens.
L'armée n'existe plus, c'est fini. Son dévouement lui a coûté cher. Et Paris, pour qui on vient de se battre, Paris écrasé comme nous !.. . Pendant sept heures, le
22« corps s'est cramponné à Grugies, au moulin d'A- Tout-Vent, à Neuville,, mais débordé, rompu, Lecointe a dû reculer, prendre la route du Gâteau. Au 23% Paulze d'Yvoy, gardant Fayet, a, sous le feu de huit batteries, évacué le bois de Savy, Rocourt. Rejeté dans le faubourg Saint-Martin, il y résistait encore avec acharnement quand Faidherbe, apprenant la retraite de son autre corps, s'est résigné à donner l'ordre d'abandonner Saint-Quentin. Prévenu tard, Paulze d'Yvoy n'a pu s'échapper que par miracle. Il voulait rester là, se faire tuer. Toute la nuit, sur la route de Cambrai, devant mes fenêtres, la cohue a roulé. Neuf mille hommes, des débandés, des isolés, ont été capturés dans Saint-Quentin même, où il n'est resté que six canons. Faidherbe a beau emmener intactes les batteries, le trésor, ce dernier choc a presque anéanti ce qui restait de forces. De longtemps, si énergique et prompt organisateur qu'il soit, le général ne sera prêt à faire encore face. Nous sommes au bout du rouleau. Du moins l'armée est morte d'une belle mort. Von Gœben était si las, le soir du 19, qu'il n'a pu poursuivre. Hier, sa cavalerie, tout le jour, a défilé dans Bellenglise. Je voyais de la fenêtre le moutonnement des schapskas. Trop tard; Faidherbe est à Cambrai maintenant. Et je songe : accablé par des fatigues inouïes, un hiver terrible, ces troupes improvisées ont tenu ferme à Pont-Noyelles, ont été victorieuses à Bapaume, ont opiniâtrement lutté sous Saint-Quentin. Quelques défaillances inévitables sont peu de chose au prix de leur stoïque effort et de leur courage. Elles ont bien mérité de la patrie. Faidherbe donnait l'exemple...
A Charmont, vidé, ruiné, la première quinzaine de janvier s'était écoulée, déserte. Les grands passages de troupes avaient cessé. L'occupation allemande, implantée à Blois, à Amboise, à Tours, terrorisait le pays.
Un morne silence enveloppait les campagnes, troublées seulement par les apparitions de détachements en réquisition. Au trot insolent des cavaliers, au pas lourd des landwehriens, le pillage en règle se poursuivait. Le village, rongé jusqu'à l'os, hangars vides, murs nus, devait rendre encore. Indépendamment de ce qu'avait raflé l'armée en marche, du million que faisaient suer à chaque département les préfets de l'occupation, il fallait donner, donner toujours. L'essentiel était que la France, pressurée, broyée, ne put de longtemps nuire, se relever. Et les villes étaient frappées d'amendes et de contributions, les campagnes mises à sac; tout l'or du sol arraché de ses réserves, tari dans sa source.
En dépit de la soumission du maire et des habitants, Charmont était aussi dévasté que s'il se fût défendu. La prudence de l'abbé Bompin, la lâcheté de Pacaut et des autres, n'avaient servi qu'à les faire assister, impuissants, à la curée systématique. Seul Massart, par le trafic de blés, de vins et de liqueurs qu'il exerçait à présent, achetant au loin, approvisionnant le vainqueur, tirait son épingle du jeu, jetait petit à petit les bases d'une fortune solide. La plupart en venaient à regretter d'avoir ainsi tendu le dos; mais, partagés entre la rage et la peur, tout leur désir se tournait vers la paix ; et dans l'attente de cette délivrance, qu'ils souhaitaient immédiate, ils maudissaient la République que Pacaut et M. Bompin leur représentaient comme l'empêchement. Gambetta et ses séides, telle était l'unique cause de la prolongation de leurs maux; M. de La Mûre avait raison. Ils haïssaient Lucache, l'instituteur, pour ses opinions avancées, qu'il soutenait avec emportement. Même on parlait d'incarcérer de nouveau l'Innocent, qui, dans un accès soudain, après le départ d'une réquisition, avait grogné des menaces de mort.
— Rien à craindre ! avait dit Fayet. H n'aboie que derrière.
Au château, il était temps que les déprédations, les outrages renouvelés à chaque campement fussent un
moment suspendus. La longue patience de Jean Real était à bout. Encore quelques jours comme cela, et il faisait un malheur. Marceline,, insensibilisée, absorbée dans la vie machinale des très vieilles gens, n'avait pas soupçonné la gravité du danger ; Gabrielle l'avait comprise, horriblement inquiète, cachant son angoisse. Jean Real s'enfonçait en de longs mutismes; une idée fixe semblait alors brûler dans ses yeux clairs, sous l'arcade broussailleuse des sourcils blancs.
Il avait trop souffert à voir son bien aux mains de l'envahisseur, le résultat de son labeur infatigable en un mois détruit, sa maison souillée, ses greniers et ses caves ravagés. Jusqu'à la dernière gerbe de paille, au dernier sac d'avoine, on avait tout pris, tout gâché. On ne s'était pas contenté de boire, on avait cassé des centaines de bouteilles, crevé des tonneaux pleine Et ce raffinement de méchanceté lui avait été le plus sensible, blessant en lui l'homme de la vigne, le propriétaire si fier de son Clos-Réal. Sans parler du reste, son parc troué de coupes, de gros arbres sciés ras, pour entretenir les brasiers monstres. Et l'étable, dont successivement bœufs et vaches avaient été tués, emmenés ; la bergerie, où il ne restait qu'un vieux bouc aveugle !
Cinquante ans de travail et d'épargne se révoltaient en lui. L'idée que par tout le territoire envahi de semblables tyrannies s exerçaient, loin de le consoler avec le malheur d'autrui, ravivait l'étendue de ses regrets. Tant de richesses perdues, une moisson d'effort piétinée ! Dans son amour de la terre, de son Charmont, il souffrait pour toute la terre de France. A la tension de sa colère avait succédé une irritation sourde, qui durant l'intervalle des réquisitions couvait, pour éclater chaque fois plus violente.
Une atmosphère de nervosité continuelle enfiévrait toute la famille, sauf Marceline, parfois comme absente. Elle accomplissait les mêmes actes que par le passé, dans un fonctionnement d'habitudes; mais, sous l'apparence, un ressort manquait, détraqué, usé; la machine mar-
chait seule. La vieille femme ne s'était pas remise de l'ébranlement. Il lui arrivait souvent d'oublier le présent, les Prussiens; elle se mettait alors à parler de choses très anciennes, comme si elles étaient actuelles, restait des journées sans s'enquérir de son fils et de ses petits-fils.
Marcelle et Rose, dans la maison retombée au calme mais dépouillée de son intimité familiale, privée de sa vieille âme, erraient comme des ombres en peine. Tout ce qui avait été le cadre heureux de leur enfance leur paraissait étranger; les choses ne leur appartenaient plus. Dans le salon, où les soirées s'égrenaient de nouveau, au tic tac grave de la pendule, tentures et meubles restaient imprégnés d*un relent de tabac. De gros doigts avaient sali l'album aux photographies, crayonné en marge des remarques d'une finesse douteuse. Une pipe ornait la bouche d'une vieille tante. Sous le portrait de Maurice, vigoureux dans son uniforme de forestier, s'étalait ce mot : « Magnifique!!! » Marcelle, qui l'aimait bien, s'attristait; on avait su, par une lettre jetée à la poste en chemin, la raison qui avait empêché le cousin de venir passer avec eux la soirée de Noël. Suspecté à cause des travaux de défense naguère exécutés dans la forêt d'Amboise, il avait été brutalement enlevé comme otage, avec M. Brémont et quelques autres notables. Mesure d'intimidation largement appliquée dans toutes les villes conquises, et dont l'arbitraire égalait l'odieux; on l'envoyait à Stettin. . . Marcelle avait grandi, devenue plus sérieuse encore, aidant sa mère comme une vraie petite femme. Quant à Rose, elle traversait une crise de croissance, poussée en asperge, pâle et maussade. On ne l'entendait jamais plus rire. Elle restait à présent des heures le frontaux vitres, pleurait pour rien.
Ainsi chacun, dans ce resserrement de la vie commune, s'isolait, gardant une blessure. Mais nul ne la ressentait si profonde que Marie, pas même Mme Real, soutenue par son âme courageuse et la simplicité de sa
foi, tandis que la jeune femme saignait dans toute sa sensibilité frêle. La fatigue de sa grossesse achevait de labattre. L'immense bonheur, l'angoisse délicieuse du début, quand elle s'était aperçue de l'humble vie qui frissonnait en elle, étaient loin, submergés, noyés dans un débordement de préoccupations et de transes. L'absence de nouvelles l'affolait. Tous ces événements sinistres, cette succession de combats et de retraites dont elle recevait le coup de foudre à travers quelques lignes de journal, et qui se bornaient à un détail sommaire, la harcelaient d'épouvantes sans fin. Quels contre-coups innombrables, quelle infinie complication de misères en résultait-il pour lui ? Comment espérer que dans ce tourbillon qui emportait comme un fétu le destin d'une armée, une pauvre existence résistât ? La somme de tous les maux s'appesantissait sur Eugène. Se pouvait-il qu'il fût sain et sauf ? Elle le cherchait dans cette foule et ne le retrouvait pas. Ses insomnies étaient atroces, ses sommeils pleins de visions qui ne lui laissaient à l'aube que leur effroi confus.
Un jour, c'était le 15, un dimanche, elle s'était levée sous le poids de ce malaise. Une langueur étrange la dissolvait. Est-ce un pressentiment? se disait-elle. Elle avait voulu écarter l'obsession, s'était jointe à tialiiielle et à Marcelle pour de menues besognes domestiques, dont ordinairement elle laissait tout le soin à Mme Real, mais elle n'était pas parvenue à distraire sa pensée. Le déjeuner, vis-à-vis du grand-père taciturne, fut particulièrement morose. Comme elle remontait dans sa chambre, — trois heures allaient sonner, elle le remarqua, — elle sentit une détresse l'envahir, lentement, car des douleurs de reins lui rendaient pénible la montée, elle gravissait les marches, s'arrètant pour souffler. Devant saporte, elle hésita une seconde, pou— a le battant, comme avertie. Et en même temps qu'elle entendait trois heures sonner, d'un timbre plaintif, à la pendule de Saxe, elle aperçut, du seuil, Eugène étendu sur le lit affreusement pâle. Il lui souriait aveG
une douceur navrée, sa vareuse ouverte, du sang à la chemise...
Au cri terrible qu'elle poussa, l'hallucination disparut. D'en bas, Gabrielle, entendant le bruit d'un corps qui tombe, s'élançait, relevait la jeune femme évanouie. Depuis, l'image tragique hantait Marie. Tous ses doutes s'étaient changés en une certitude qui la poignardait. Eugène était blessé, mourant, mort peut-être. Elle voulait partir, obéir à l'appel fatal.
Gabrielle, bouleversée malgré sa raison, essayait en vain de la rassurer, mettait l'apparition au compte des nerfs malades, lui montrait l'impossibilité, la folie d'un pareil voyage, sans motif réel. Où trouver Eugène, dans cette confusion formidable d'une armée en retraite -) 11 fallait attendre, espérer. Marie secouait la tête. Elle avait vu.
Et pour tous, les jours s'éternisèrent dans l'angoisse du lendemain, une invisible, mais poignante approche du drame.
Un après-midi, il y avait réquisition au village. Un peloton de cavaliers était venu d'Amboise, sommant Pacaud d'avoir à réunir sur l'heure les charrettes et chevaux disponibles. Des habitants serviraient de conducteurs. Cette charge était une des plus lourdes, les convois ainsi formés s'en allant au loin, perdus avec les colonnes. Rarement les villages revoyaient attelages et tombereaux. Pacaut, comme d'habitude, fit part large au château, allégeant au contraire celle qui incombait au régisseur des La Mûre. Puisque ces Real aimaient tant la guerre, eh bien ! qu'ils payassent les frais! Fayet courut avertir Jean Real. 11 devait livrer ses trois charrettes, ses deux haquets et sept chevaux.
Mais le garde champêtre se heurtait à un refus catégorique. Cette fois, la mesure était comble. Jean Real se rebiffait. Logiquement, il eût pu sans doute se laisser encore dépouiller de cela; mais il ne se souciait plus de logique, il en avait assez. La goutte d'eau faisait déborder le vase. « Non! il ne conduirait pas ses voi-
tures sur la place, non I maintenantil ne donnerait plus rien, pas ça! » Il fit claquer son ongle sous ses dents encore solides, puis éclatant :
— Qu'ils viennent les prendre !
Fayet, très inquiet, allait transmettre cette réponse. Gabrielle, attirée par le bruit, tenta de fléchir le vieillard. 11 se tenait sur le perron, l'air buté, redressant son grand corps dans sa redingote longue. Marcelle et Rose, effrayées, regardaient dune fenêtre de la lingerie, interrogeant déjà la profondeur de l'avenue. Près d'elles, la tète blonde de Céline se penchait.
Un doigt levé, la jolie ouvrière enfilait une aiguille. Sa taille ronde se moulait d'un souple contour à son corsage de laine; elle aussi, pendant ces mauvaises semaines, avait pâli. Elle travaillait toujours en silence, avec une grâce rêveuse. Les lèvres chaudes d'Henri posées sur les siennes, dans le corridor, au moment de l'adieu, lui avaient laissé une tiède, unedouce ivresse. Son aventure, mi-rêve, mi-réalité, l'emplissait d'un trouble mêlé de remords. Parfois elle soupirait: « C'était trop beau, trop au-dessus d'elle f » Pourtant elle ne pouvait détacher de lui sa pensée. « Puisse la petite médaille bénite le protéger, lui porter bonheur!... »
Un galop retentit au bout de l'avenue. Des dragons parurent. Le chef de la réquisition, un lieutenant à la figure mauvaise, baragouinait d'un ton rogue, réclamant le propriétaire. Jean Real s'avança, la tête haute :
— C'est fous qui refusez tes foidures ? Tonnez-les fite f
— Je ne donnerai rien, dit le vieillard, j'ai assez donné. Vous êtes les plus forts. Libre à vous de prendre.
Le lieutenant éclata d'un rire insultant.
— Oui, oui. Lipre prendre. Prussiens forts. Français punis! Montrez les foidures.
— Cherchez.
Furieux, le lieutenant faisait mettre pied à terre à la moitié de ses hommes. Ils couraient aux écuries, fouillaient les communs, réunissaient chevaux de trait, char-
rettes et haquets. \'n autre ouvrait les remises; le lieutenant aperçut le phaéton, le coupé et, sous sa bâche, l'omnibus. Ses yeux s'allumèrent, il désigna l'omnibus :
— Gommode, très gommode, Wunderschont Et appelant deux dragons :
— Naus mit dem Zeugf...
Puis, passant à l'écurie réservée, il examina d'un œil de connaisseur les robes gris pommelé, les membres nets des deux irlandais, dans leurs boxes. Et aussitôt il se frotta les mains. Sur un signe, les dragons sortaient les bètes de prix, les attelaient à l'omnibus.
Jean Real, qui les mains derrière le dos contemplait les voleurs, ne put se retenir plus lontemps. A grand'peine il avait préservé jusque-là ses irlandais, seuls qui restassent des chevaux de luxe. Lorsqu'il les vit piaffant sous leurs harnais, prêts à s'en aller pour toujours, une révolte serra ses poings. Ce dernier rapt lui faisait ressouffrir en une fois tout ce qu'il avait dû successivement avaler d'insultes, d humiliations et de crève-cœur.
— 11 ne vous faut rien d'autre ? railla-t-il d'une voix mordante. Pendant que vous y êtes, vous devriez emporter tout.
— Ya, ya, dit l'autre, jouissant de sa puissance et de la fureur de ce vieux... Ponne idée, monsié!
Phaéton et coupé, aussitôt pris, s'éloignaient, attachés chacun derrière une charrette. L'oreille basse, des vignerons emmenaient le petit convoi. Les dragons, remontés à cheval, escortaient haut l'arme, tandis qu'à Jean Real, blême et tremblant de rage, le lieutenant, ironique, jetait :
— Maufais à votre âche, très maufais, la colère. Les yeux injectés de fibrilles rouges, muet, le vieillard
suivit, à travers les hêtres, le groupe décroissant des raides silhouettes. Quand elles tournèrent, après la grille, il les menaça de son bras tendu :
— Bandits! J'en tuerai un.
Dès lors, il sembla avoir retrouvé toute son activité.
Il allait et venait d'un pas de jeune homme. Autant il s'était montré sombre, autant à table il était gai, son équilibre repris, plaisantant même avec sa malice d'autrefois. Seulement, il allait plus fréquemment au village, entrait chez Fayet, chez Lucache, et tous trois avaient de longs conciliabules. On le vit au château prendre à part deux ou trois des plus vieux vignerons, leur parler avec animation; ils secouaient tristement la tête.
Jean Real avait son plan. On ne pouvait songer à galvaniser ce village inerte. A peine si parmi ses serviteurs un seul, qui avait servi en Afrique, consentait à risquer sa peau. Mais à quatre, résolus, il y avait moyen d'en descendre ! On s'en irait la nuit, on gagnerait les bois. A l'endroit où la route nationale coupe la route de Sorgues, près de la Croix-de-Pierre, il y avait de fréquents passages de détachements et de patrouilles. On s'embusquerait dans le taillis, à l'affût, et ensuite, par des petits sentiers, rien de plus facile que de s'échapper.
Real n'avait pas eu de peine à convaincre Lucache. L'instituteur, esprit tout d'une pièce et qui ne se consolait pas d'être inutile, sautait sur l'occasion, par patriotisme de républicain exalté, dégoût des Pacaut, Massart et O. Tirer le Prussien était son souhait unique, surtout depuis qu'il avait été menacé de prison, pris à la gorge par un Poménmien. Pour Fayet, il ne s'était pas décidé sans réflexions : on jouait gros. Pris, fusillé. Et puis sa tranquillité, Céline... D'ailleurs, qu'est-ce qu'on changerait?... Mais le vieux soldat répliquait en lui : — Quatre Prussiens de moins, c'est toujours ça. Il n'y avait qu'à détaler à temps, ni vu ni connu... L'attrait d'un bon coup, ses passions de braconnier achevaient de le lier au complot. Et puis, du moment que M. Real donnait l'exemple!... Le troupier de Crimée avait ane vénération pour le grand propriétaire, l'ancien do Waterloo.
La veille du jour choisi, Lucache et Fayet vinrent
au château à la nuit close. Avec La Pipe, le vigneron, — on ne le connaissait que sous ce sobriquet, dû au brûle-gueule vissé sous sa moustache grise, — les quatre hommes s'enfermaient dans les caves. A la lueur d'une lanterne, ils recherchaient, démasquaient un caveau muré de pierres sèches, derrière des fagots : c'est là que les remingtons, que Jean Real avait fait venir après la noce, étaient cachés, joints aux fusils de la commune, dans une caisse. Seul, Fayet ne voulait pas des fusils américains, dont l'Ancien expliquait le mécanisme. A cette arme nouvelle, il préférait son vieux fusil de chasse, qu'il reconnaissait, tirait du tas avec un plaisir d'enfant. Il tapa sur le canon double. Rien ne valait ça! Les autres, bons tireurs, épaulaient d'un geste sûr, vérifiaient leur ligne de mire. On se partagea des cartouches, et rendez-vous fixé au lendemain, même heure, ils replaçaient les pierres et les fagots et se quittaient; Jean Real remonta sous sa houppelande les trois remingtons, qu'il mit sous clef, dans la bibliothèque.
Gabrielle, à qui le changement de manières de son beau-père avait été suspect, et qui épiait son retour, ne douta plus qu'il méditât quelque coup de tète. Elle comprenait trop les sentiments qui l'agitaient, savait combien sa longue patience lui avait coûté; mais réfléchie, mesurant le danger, les conséquences irréparables, elle aborda franchement le vieillard :
— Père, au nom de vos petites-filles, je vous supplie de renoncer à votre projet!
Il regarda le beau et bon visage tourmenté, eut un haussement d'épaules.
— Ta ! Ta ! Ta ! Qu'est-ce que c'est que ces imaginations?
Et comme elle insistait, de toute sa loyale intelligence, de tout son respect ferme et tendre, il dit d'un ton sans réplique :
— Mêle-toi de ce qui te regarde.
Devant la brusauerie et l'obstination de la réponse,
elle devinait une décision irrévocable, tremblait devant un inconnu de catastrophe, et sans confier ses craintes à personne, — Marceline si vieille, Marie prostrée dans son angoisse, — elle passa une nuit et une journée sur le qui-vive, tressaillant au moindre bruit, guettant le vieillard. Jamais il n'avait été si calme, d'une bonhomie plus allègre. Il anima le dîner d'anecdotes caustiques., qui malgré la tristesse de chacun arrachaient dos sourires. Dans la salle à manger chaude, un lien d'intimité se renoua. La lampe versait une lumière égale. Germain, que la bonne humeur de son maître ragaillardissait, faisait son service d'un pas plus léger. Les soupçons de Gabrielle se dissipèrent presque. Au salon, où pétillaient de grandes bûches dardant leurs reflets dansants sur les meubles à leur place habituelle, on oubliait par moments que les Prussiens avaient passé là. Les pensées des femmes se reportaient vers les absents, avec plus d'espoir. Un peu de l'âme de la vieille maison était revenue. On se sépara tard, le grand-père donna le bonsoir, très tranquillement, embrassa Rose la dernière comme d'habitude.
Longtemps après avoir regagné sa chambre, écrit plusieurs pages à son mari, Gabrielle, traversée d'un doute, voulut s'assurer que son beau-père était là, dormait. Sans bruit, elle atteignit la porte. D'ordinaire un rais de veilleuse filtrait. Ombre complète ce soir. Elle colla l'oreille, tenta de percevoir la respiration : rien. Le cœur battant, elle ouvrit d'un coup. La chambre était vide.
Jean Real était loin. Il avait retrouvé au bout de l'avenue La Pipe et Lucache. Fayet irait de son côté. On se retrouverait à cinq heures du matin dans les bois des Moutiers, près d'une hutte abandonnée. Quinze kilomètres à faire, sous la lune, en évitant les villages. .Iran Real éprouvait une sérénité joyeuse, mêlée an recueillement de la nuit.
Le déchirant combal d'âme qui depuis l'invasion se livrait en lui se terminait par un affranchissement de
victoire. Toutes ses souffrances étaient payées. D'avoir pris un parti le libérait, surtout d'avoir pris ce partilà. Il rentrait en grâce avec sa conscience, il finissait par où il aurait dû commencer. Trop longtemps, comme tant d'autres, il s'était leurré de mauvaises excuses. Il faisait maintenant son devoir. Si tous les Français l'imitaient, si de chaque mur, de chaque haie partait le coup vengeur, malgré tant de désastres, il ne serait pas trop tard! 11 avait raison de le dire à La Mûre : « Il n'y a qu'une défaite irrémédiable, celle qu'on accepte. » Oui, que chacun limitât, on nettoyait le sol de France.
Cela seul était bien. Il se sentait dans le vrai, dans le juste. Mais le contre-coup à Charmont, les femmes? car il savait trop à quoi il s'exposait. Les prescriptions de l'ennemi, affichées partout dans sa terreur de la guerre nationale, étaient impitoyables, exécutées d'une main sauvage. Il écartait cette idée pour ne pas mollir. Après tout, il ne risquait que sa vie. A son âge, c'était peu. Le souvenir de tous ceux des siens qui remplissaient leur métier d'homme le fortifiait. Ses fils, Charles, Gustave, mettaient leur science, leur art au service de la patrie; ses petits-fils, Eugène, Louis. Henri, marchaient dans le rang. Son beau-fils, le vieux Du Brcuil; ses cousins, de Nairve, Frédéric et le marin, Poncet, Martial, tous offraient leur sang et leur pensée Son neveu Pierre à Mayence, le forestier à Stettin., avaient apporté leur tribut. Et lui seul, chef de cette grande famille, il resterait inutile au foyer, alors qu'il avait encore bon pied, bon œil? Une voix lui souffla : « Tu n'échapperas pas aux représailles. Et qu'empècheras-tu? Que restera-t-il de ton sacrifice? »
Il répondait :
— L'exemple.
Quand l'aube se leva, dans un ciel d'encre, ils étaienl tapis à l'orée du bois, abrités par un talus couvert de broussailles. L'épaisseur du taillis, obscure, s'élargissait, propice à la retraite Fayet était parti en recon naissance pour relever les traces de la bête. De grand-
pans de brume flottaient au ras de la plaine, attachés aux lignes d'arbres. Derrière eux le jour terne grandissait, laissant les bois dans le brouillard et l'ombre. De la feuillée humide, de la terre brune, montait une odeur d'eau. Dans le vaste silence, à peine par instants un craquement de branches.
Ils avaient une gaieté saine de chasseurs. Jean Real eût volontiers sifflé. La Pipe, un œil mi-clos, vieille figure ridée, exhalait avec satisfaction, de son brûlegueule vissé, des bouffées rares. Le visage de Lucache, comme éclairé en dedans, se tendait, les yeux aigus, dans une concentration intense. Un bruit d'herbes foulées révéla Fayet, se glissant courbé en deux. Ses petits yeux riaient : « Ils arrivaient. Une douzaine de cuirassiers bleus, avec des voitures. Ils avaient dû coucher à Sorgues. » Il s'allongea près de Lucache, arma son fusil. Leurs yeux se rivaient au chemin, leurs cœurs battaient. Un bruit de roues lointain murmura. Enfin! Deux éclaireurs surgirent, puis la petite troupe. Elle se dessina peu à peu. Les cuirassiers encadraient le convoi, en tête un sous-officier se détachait.
— Je le retiens, dit Jean Real.
Chacun choisissait le sien, attendait, crosse à l'épaule, que le gibier fût à cent mètres. Jean Real, à tenir le wachmeister en joue, savourait une joie froide, comme à quelque tiré de loup. Un coup de feu, puis trois autres, suivis d'une deuxième décharge. Le sous-officier, un éclaireur et deux cuirassiers dégringolèrent, les autres tournoyaient dans un affolement de surprise, les chevaux cabrés ou galopant, étriers vides. A l'abri des voitures arrêtées, les convoyeurs se défilaient; mais déjà trois cavaliers, la latte au poing, s'élançaient vers l'embuscade.
Ralentis par des fossés, le talus glissant, ils avaient beau fouiller. Plus personne. Les taillis enfonçaient leur profondeur mystérieuse, hérissée de buissons et d'arbres. Impossible de s'y engager à cheval Fayet le savait bien. Et tandis que les cuirassiers, furieux,
rebroussaient chemin, les quatre hommes, à toutes jambes, détalaient. En passant dans une ravine ils jetaient leurs fusils. Le garde champêtre, pour ne pas perdre le sien, le cacha dans la hutte, sous un lit de bruyères.
— Gomme cela, dit-il, je le retrouverai la prochaine fois.
Il était ravi, ça allait bien ; on pourrait recommencer ! Avant de sortir des bois, ils se séparèrent. Chacun rallierait isolément Charmont. Dans une ferme de la plaine, un coq "hanta. Le jour brumeux s'éclaircissait.
Jean Real, lorsque vers onze heures il rentra au château, apprit qu'en leur absence un drame avait bouleversé le village. De grand matin, venant de Vouvray, des uhlans avaient envahi la mairie : ils réquisitionnaient cinquante moutons; et comme Pacaut, s'arrachant les cheveux, déclarait qu'on n'en trouverait plus cinq, ils l'avaient empoigné, bousculé. Alors l'Innocent, en train de rôder près des chevaux, s'était approché tout doucement du cavalier qui tenait les brides. Sournois, il avait tiré de sa manche un rasoir, puis d*un bond avait sauté sur l'homme, lui coupant la gorge. Le blessé s'affalait. Ivre à la vue du flot rouge jaillissant de l'artère, l'Innocent lâchait le corps, dansait autour.
On se précipitait. Un uhlan ligotait Pacaut, les autres assaillaient le fou, ils voulaient le prendre vivant pour le martyriser. Mais l'Innocent brandissait son rasoir, roulant des yeux dilatés, un filet de bave aux lèvres. Il était si terrible que les uhlans reculèrent. Abattu d'un coup de revolver, comme une bête enragée, piétiné avec fureur, on le jetait au fumier.
Inassouvis, ils rouaient de coups le maire, atterré, s'élançaient à la cure, d'où ils traînaient M. Bompin tête nue, gémissant. L'instituteur introuvable, — où pouvait-il être ? — ils s'emparaient de Massart, qu'un zèle intempestif avait amené sur la place; mais où était le propriétaire du château? Absent? On le rattraperait! Et chargeant sur une charrette le mourant.
LES TRONÇONS DU GLAIVE. 44i
poussant devant eux, au pas de leurs chevaux, les otages mains liées, ils s'éloignaient avec d'affreuses menaces, jurant de revenir et de brûler le village
Gabrielle racontait cela d'une voix altérée, dans la bibliothèque, où, après avoir changé de vêtements, le grand-père attendait le déjeuner. Il écoutait immobile. Étranges retours du destin! Il n'avait réussi là que pour échouer ici. Le geste d'un fou déchaînait des répercussions imprévues. Déjà il voyait les Prussiens interprétant le double meurtre, cherchant dans la coïncidence un lien. Son absence, celle de Lucache, ouvraient la piste. Et qui sait ce que Pacaut, pour sauver sa vie, pourrait dire?..
Gabrielle, n'osant troubler ses réflexions, le contemplait avec anxiété, lisant dans ses yeux clairs l'irréparable. Il sentit sur lui le regard de sa bru, releva le sien : ils s'étaient compris. Affectueusement, en lui tenant les mains, il lui dit tout, posément. Terrifiée, redoutant les pires suites, elle ne pouvait se défendre, devant tant de sérénité, d'une admiration qui la secouait aux larmes. C'était bien, tout de même, ce que l'aîné des Real, si vieux, avait fait. Charles en serait fier. Mais maintenant, il fallait s'ingénier à parer aux événements. Vite, faire disparaître les vêtements boueux, tous les fusils, fuir!... Jean Real secoua la tète. Non, le sort en était jeté; il avait envisagé, accepté les conséquences. Il n'avait plus qu'à les attendre.
— Voilà, ma fille!.
Et réconforté par ce qu'elle taisait, mais ce qu'exprimait tendrement son visage, il se leva, allant voir, avant que la cloche sonnât, sa bonne vieille Marceline, restée au lit ce matin pour soigner un refroidissement.
Le déjeuner, l'après-midi, s'écoulèrent lugubres, malgré le flegme de Jean Real. Il venait d'allumer une bougie, achevait de ranger des papiers, quand un galop emplit l'avenue. Des pommeaux de sabre heurtaient à la porte du vestibule. Des voix rauques réson-
nèrent, impérieuses. Germain, pâle comme un mort accourut :
— On cherche monsieur.
— Me voilà, dit Jean Real.
Il enferma ses papiers dans un tiroir, soufflala bougie, et descendant l'escalier, comme s'il ne voyait pas les bras tendus des femmes en pleurs, comme s'il n'entendait pas Rose criant : « Grand-père! » il s'avança, tranquille, vers les uhlans, qui le saisissaient à l'épaule
— En route, ordonna le chef, un sous-lieutenant de la réserve.
Chemin faisant, sous les hêtres, il daignait du haut de son cheval expliquer à Jean Real, notable, qu'on l'emmenait comme otage. Un escadron occupait le village, qui serait pillé; cela apprendrait à jouer du rasoir ! Le vieillard, qui avait cru tout découvert, fut presque déçu; il avait espéré en finir sur-le-champ.
Jeté dans une salle de la mairie, où était déjà Lucache, il y était gardé à vue, tandis que dans la pièce voisine se lamentaient le maire et Massart, ramenés avec M. Bompin, qui, son chapelet aux doigts, conservait une résignation. Toute la nuit, ils entendirent les chants avinés des uhlans, faisant ripaille dans les maisons qu'ils visitaient en maîtres. Au jour, les interrogatoires commencèrent. Le capitaine, un gentilhomme visiblement fier de sa taille mince et de sa distinction glaciale, menait l'enquête.
Toutes ses questions tendaient à surprendre une corrélation entre les deux guets-apens. M. Bompin parvint à établir son innocence, on le garda cependant. Le maire se débattait : « Était-il responsable de l'acte d'un fou? — Indubitablement. Un peu de plomb dans la cervelle vous en convaincra, » affirma le capitaine, en prenant plaisir à sa prononciation irréprochable. Éperdu, Pacaut crut se sauver par une délation : « Si Ton cherchait bien, ce n'était pas à Sorgues qu'on trouverait les auteurs de l'embuscade. Il y avait des fusils dans les caves du château... « Sans sourciller, le capi-
taine donna un ordre, le sous-lieutenant de réserve avec dix uhlans partait.
Massart, introduit à son tour, se confondit en protestations. Criminel! Lui qui servait si loyalement les intérêts prussiens, s'évertuait en marchés ! Il finit, insidieux, par donner le même renseignement que Pacaut. Satisfait, mais n'en laissant rien voir, le capitaine voulut brusquer le dénouement par une confrontation d'ensemble. Il fit amener les autres; Jean Real et Lucache entrèrent la tête haute; Massart et Pacaut semblaient deux coupables. M. Bompin, quoique inquiet, avait une contenance digne.
— Messieurs, dit avec élégance le capitaine gentilhomme pesant ses mots, j'ai le regret de vous annoncer que vous serez fusillés tous les cinq dans une heure, si d'ici là je n'ai pas découvert les assassins de Sorgues.
Pacaut et Massard poussèrent des cris. M. Bompin baissa le front. Avec un sourire de mépris, Jean Real toisa le menuisfer et le maire, effondrés, l'un balbutiant des mots incohérents, l'autre pleurant : « Ce n'est pas moi ! » et sans se douter qu'à l'instant même ces .deux hommes venaient de le trahir, — mais cette idée-là ne l'eût pas retenu, — il fit un pas et dit :
— Fusillez-moi, j'ai fait ce que tout Français devrait faire. Mais sachez que l'assassin, ce sera vous.
Alors Lucache, frémissant d'une émotion généreuse, cria :
— Fusillez-moi aussi, j'en étais.
Il s'était placé à côté de Jean Real. « Tout humM<; maître d'école, obscur plébéien qu'il était, il savait faire son devoir comme un autre ! » Un élan vers l'idéal de sa vie, l'ardent civisme républicain, l'emportait, dans une offrande de sacrifice. Et pourtant, il aimait sa femme.
A ce moment, un brouhaha monta de la rue. Des cuirassiers bleus au grand trot débouchaient. Presque aussitôt, un officier entra, tenant un fusil t\o chasse. Le
capitaine, après avoir échangé quelques explications, prenait, examinait l'arme, et la présentant :
— Auquel de vous est-ce?
Real et Lucache avaient reconnu le fusil de Fayet. Leur cœur se serra. Pourvu que personne n'eût de soupçons! Ils souhaitaient que le garde champêtre et La Pipe s*en tirassent. Le vigneron n'était pas encore rentré; peut-être il échapperait. Jean Real eut une idée, et très vite :
— C'est à moi.
Mais Massart, hypnotisé, demanda :
— Laissez voir.
Avec des mains tremblantes il tournait, retournait le canon double. Il s'exclama :
— C'est à Fayet!
Le sous-lieutenant de réserve, de retour, pénétrait dans la salle, se penchait à l'oreille du capitaine. Celui-ci, sursautant, narines pincées d'une colère qui lui verdissait la figure, dit insolemment à Jean Real :
— Ce n'est pas la peine de vous charger des fusils des autres. Vous en avez assez dans vos caves! Votre compte est bon.
Une colère étranglait sa fausse politesse. Jean Real de ses yeux clairs le dévisagea, paisible, puis dirigeant sur Pacaut et Massard un regard profond, dardé droit, qui les perçait jusqu'à l'âme, après un moment il détourna la tête.
Un morne silence pesa. On cherchait, on amenait le garde champêtre :
— Vous connaissez cela? fit le capitaine, en montrant le fusil
Fayet consulta l'assistance, fit le salut militaire à Jean Real. Et clignant son petit œil :
— Y a pas mon nom dessus !
Massart ricanait :
— Non, mais tout le pays t' l'a vu su' 1' dos ! Fayet secoua la tète, imperturbable :
— Connais pas.
— Alors c'est bien à celui-là, comme il le prétend? dit le capitaine en montrant Jean Real.
Fayet ouvrit de grands yeux; puis, un flot de sang à ses vieilles joues, il se frappa le front. Ah! mais non, par exemple! L'Ancien était trop bon!... Il entrevit dans un éclair la frimousse de Céline, puis d'un haussement d'épaules qui envoyait tout promener :
— Le fusil est à moi. J'avoue. T'as raison, Massart!... N'empêche, ça ne te fait pas honneur... Va, j'aime encore mieux être dans ma peau que dans la tienne... Et puis quoi, j'ai été à Balaklava. Tuez-moi, je m'en f...!
Il se plaçait à côté de Jean Real et de Lucache. Sur un signe, les uhlans entouraient les trois hommes.
— On va toujours commencer par vous, dit le capitaine.
On les poussait dehors, vers le mur de l'église. Le curé, le maire et Massart suivaient sous les bourrades. 1! .insisteraient à l'exécution. Des vieilles effarées, des paysans mornes s'attroupaient. De longs hurlements s'élevèrent. C'était la femme de Lucache, échevelée, que les uhlans repoussaient. L'instituteur, sans qu'un muscle de sa face tressaillit, — il ne voulait pas entendre, fermait son âme, — se retourna vers Pacaut :
— Tu pourras signer mon extrait mortuaire. C'est ton œuvre.
Fayet regardait du côté de sa petite maison, craignant de voir apparaître Céline. Il se raidit. Avec les Real, l'orpheline ne manquerait jamais de pain! Et bravement il promena dès lors sur les groupes ses petits yeux étincelants et railleurs.
Jean Real portait au visage l'auguste apaisement de la mort. Le passé se déroulait, avec son travail, ses joies; il laissait derrière lui des fil& qui revivraient dans leur» petits-fils, une terre vaste dont les épis et les grappes toujours donneraient le pain et le vin. Il mourait pour elle. Sans regrets il embrassa l'étendue de sa
vie; elle finissait bien. Une allégement inexprimable effaçait de lui tout ce qui était charnel. Il connaiÉsait une joie pure.
On les collait au mur; le cercle s'élargissait. En face d'eux se rangeaient des cuirassiers et des uhlans, six pour Sorgues et six pour Charmont. Mais un mouvement se produisit. Une femme en noir se jetait aux pieds du capitaine. C'était Gabrielle, qui, par deux fois dans la nuit, avait essayé de parvenir jusqu'à son beaupère.
— Revenez au matin, lui avait-on dit.
A l'aube elle était là. Le capitaine avait refusé de l'entendre. Elle arrivait à temps; se traînant à genoux, criant grâce, elle suppliait l'officier de surseoir. Avec une politesse inflexible, il refusait, permettant seulement qu'elle dît idieu au vieillard. Il ordonna :
— Faites vite.
Gabrielle s'élançait au cou de Jean Real, l'attirait. Et le pressant sur son cœur, elle sanglotait, muette. Dans l'étroit embrassement, elle faisait tenir l'âme de tous les Real, une exaltation de douleur, de vénération et de tendresse. La femme de Lucache se débattant aux mains des soldats hurlait toujours. Une détonation roula, en coup de tonnerre. Hagarde, Gabrielle vit le mur de l'église, Fayet étendu les bras en avant, face à terre; Lucache sanglant, redressé sur un poignet; l'instituteur dans un cri de défi jetait sa foi : — Vive la République ! et il tomba.
Mais déjà Jean Real, arraché d'elle, était debout, près des cadavres. Contre le mur étoile de rouge et d'éclats de pierre, il se dressait dans sa haute taille. Ses yeux clairs ne sourcillaient pas. Gabrielle sentit le regard suprême descendre en elle ; un doux, un lumineux regard de conscience satisfaite. Les fusils s'abaissaient. Il eut le temps de crier :
— Vive la France ! . . .
Maintenant, au château, dont les Prussiens parcouraient le rez-de-chaussée avec des vociférations de
triomphe haineux, brisant les glaces, arrachant tentures et portrait-, précipitant les meubles par les fenêtres ; deux pièces respectées par les pillards restaient closes, dans un silence terrifié. L'une abritait la vieille Marceline au lit. Assise sur son séant, l'esprit affaibli, elle écoutait sans se l'expliquer le tumulte. Elle ne savait rien encore, conservait une étrange placidité. A son chevet, Marcelle, toute révulsée d'avoir vu rapporter le corps du grand-père sur une civière, les yeux pleins de larmes qu'elle essayait de retenir, caressait les cheveux de Rose, qui, abattue contre elle, suffoquait de sanglots. A l'autre bout du corridor, Gabrielle et Marie, de chaque côté de Jean Real, pleuraient et priaient.
Dans la cour, le sous-lieutenant de réserve, présidant à la destruction, marchait de long en large. Aussitôt après l'exécution, à neuf heures, le saccage officiel de Charmont avait commencé ; il devait prendre fin à midi. L'officier tira sa montre : il restait aux uhlans un quart d'heure.
Ils en profitaient pour envahir les communs, amasser la paille de litière et des fagots dans les boxes de l'écurie réservée; le vieux Germain était tiré de sa chambre; revolver sous le menton, on le forçait à allumer lui-même le feu. Une fumée acre tourbillonna, des flammes léchèrent les cloisons de bois. Et lorsque, l'heure sonnant, le sous-lieutenant remit sa montre en poche, jeta un commandement bref, l'incendie s'étendait, crevassant les toits. Les uhlans rassemblés s'éloignèrent, dans un lourd piétinement de bottes, les poches gonflées, les mains pleines.
Au village, on avait brûlé l'école. De la salle de la mairie, le capitaine avait assisté, en fumant un cigare, aux dégâts méthodiques. Portes et volets fracassés, les humbles maisons montraient leur sol de terre battue, jonché de débris. Enfin l'escadron remontait à cheval. Pacaut et M. Rompin eurent beau se démener, il leur fallut suivre entre deux pelotons, dans la charrette chargée de la caisse aux fusils, ils en seraient sans
doute quittes pour la prison. Massart, en prix de ses bons offices, restait libre, faisant fonction de maire.
Au pas le capitaine s'en allait, cambrant sa taille mince, menaçant d'un dernier regard, en tête des uhlans et des cuirassiers tout réjouis de la bonne journée. Les paysans rentraient, farouches, dans leurs taudis. Un silence d'hébétement planait dans l'air assombri de fumée. Qnand une voisine pénétra chez Fayet, inquiète de ne pas voir Céline, elle trouva l'enfant jetée sur un lit en désordre, comme après une lutte. Les jupes relevées, la tète dans ses mains, elle gémissait d'une plainte continue, basse comme un râle. Une de ces brutes l'avait violée.
Le lendemain, Marie reçut une lettre au timbre de Laval, décachetée. Elle était de M. de Joffroy, l'appelait auprès d'Eugène blessé. Qu'elle ne s'inquiétât pas trop; l'éclat d'obus qui avait atteint son mari ne mettait pas sa vie en danger; mais, si c'était possible, qu'elle vînt; il la demandait. Alors, aussitôt après l'enterrement de Jean Real, comme une folle, seule, sans bagages, gagnant Tours en voiture, elle partit, oiseau frêle tournoyant dans la rafale, à travers les provinces bouleversées. Ses pressentiments, la vision . Qu'allait-elle trouver?