‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 19 sur 22 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

— Ferme donc î jeta Martial, assis près du lit de Nini, à Thérould qui entrait.

Le bohème poussa la porte, pas assez vite pour empêcher qu'un souffle aigre de nuit, l'écho plus distinct du bombardement, ne pénétrassent. Martial, de la main, fit signe que Nini dormait; au regard d'affectueuse interrogation, il répondit par un hochement de tête navré; le médecin venait de sortir, était inquiet. Nini, la veille, avait fait une imprudence, voulu se lever pour ranger un peu l'atelier; mais le soir sa fièvre avait monté Elle s'émaciait chaque jour, consumée par le mal. Ses beaux yeux marrons, dans les orbites creux, semblaient s'agrandir, dévoraient le visage. Elle ne mangeait plus. La seule vue du pain fétide, plein de choses sales, lui soulevait le cœur.

Thérould s'affala dans le fauteuil Louis XIII. Le temps était loin, où près du poêle flambant rouge il se laissait aller à sa verve critique. Du rapin au patriotisme redondant et blagueur, il ne restait qu'un long corps funèbre; absorbé en lui-même, il cuvait une rage que tout entretenait : l'impéritie du gouvernement, cette vie de misères, les bruits d'armistice prochain... Dans la pièce froide, à peine éclairée d'une chandelle

fumeuse, ils se taisaient, en proie au prolongement de leurs pensées.

La respiration inégale de la malade s'élevait. Invisible pendant deux semaines, Thérould hier était revenu : le besoin de ne plus souffrir seul, le désir de consoler, d'aider Martial. Le sculpteur, la tête basse, était tout au chagrin de voir Nini si mal. La vie de sa maîtresse et le sort de Paris étaient liés dans sa songerie, alternaient leur obsession, lui inspiraient même incessante angoisse; il pliait sous le poids du double malheur suspendu.

Thérould murmura :

— Bien sûr, il se passe quelque chose de louche, on est en train de nous livrer, en haut lieu 1 La proclamation de Vinoy sonne le glas. Mossieu le sénateur semble plus uisposé à faire la guerre aux Parisiens qu'aux Prussiens. On nous redoute, on n'a donc pas la conscience tranquille?

Après un silence, il reprit :

— Alors le 2 Décembre tout de suite ( Après les fusillades, la liberté bâillonnée! Les journaux les plus patriotes, le Réveil et le Combat, supprimés. Delescluze dans un cachot de Vincennes. Les clubs fermés!

— Ma foi, fit Martial, on y a dit joliment de bêtises ! Tout de même, ils ont fait plus de bruit que de mal. Et qui sait, après tout, s'ils n'ont pas fait de bien, s'ils n'ont pas entretenu l'ardeur de la résistance? Il vaut encore mieux dire des bêtises qu'en faire ! Sans soupape de sûreté,*la machine surchauffée éclate. Parler soulage.

Thérould croisa les bras :

— Ce serait fort queVinoy nous fasse regretter Trochu ! Martial eut un rire amer :

— Toujours pas comme général, mon vieux! on peut tirer l'échelle. Non, la seule justice qu'on doive rendre à Trochu citoyen, c'est son respect de la force morale, son désir de concorde. Il n'y a pas eu de sang sur la place de l'Hôtel-de- Ville tant qu'il a été là.

— On s'est rattrapé dimanche ! ricana Thénould. Et debout d'une colère subite :

— Envoyer aux Français les balles qu'on ménage à l'ennemi ! Nous tirer dessus parce qu'on veut se battre ! Ces gens-là, vois-tu, c'est des traîtres. Quel malheur qu'on ne les ait pas balayés le 31 octobre! On nous aura laissés croupir jusqu'à leur saignée de Buzenval! On nous aura fait crever de froid, de faim, tout ça pour. . . qu'on capitule ( c'est monstrueux.

Martial, sombre, jeta vers le lit un regard soucieux. Oui, les avoir acculés à ce choix, la reddition ou la famine ! Ah ! sans Nini, comme il eût préféré les pires maux, donner sa vie, et que Paris durât. Le spectacle de son amie, si pâle, presque immatérielle, diminuait son courage. Que le lent assassinat, que les privations cessassent bientôt, qu'elle reprît racine; réchauffée, nourrie, qu'elle se remît à vivre !

La jeune femme s'était redressée; elle avait entendu, dans son réveil fiévreux, les derniers mots de Thérould. Ses yeux trop grands s'allumèrent. Une énergie désespérée tendit ses bras maigres, rosit ses pommettes. Elle parla, parla, malgré les supplications de Martial.

— Capituler ! Avoir tant souffert pendant trois mois, attendu des cinq, sept heures par jour à grelotter aux boulangeries, aux boucheries I Avoir eu si faim, pris la mort! Et encore, moi, j'avais Martial... mon chéri!... Mais autour de moi, dans les queues, si vous aviez vu ces pauvres femmes ! Elles toussaient sous des petits châles. La neige tombait. Je les connais toutes. Il y en a une dont les deux petits...

Elle toussa, reprit :

— Une autre, près de moi, est tombée raide. Et celles dont les maris sont restés à Buzenval ! La mère Louchard m'a dit que des camarades ont rapporté à la petite blonde d'en face le fusil de son homme, qui est à l'hôpital, une jambe de moins... Et là- dessus, messieurs et dames, il faut vous rendre! Croyez-vous que ce n'est pas à

sauter sur le chassepot et à aller tirer avec, contre les canons prussiens, pour se faire tuer?

Son accent de gavroche avait quelque chose de si déchirant que les deux hommes, qui se regardaient, détournèrent les yeux. Martial l'enlaçait, retendait doucement, épuisée.

Les journaux, le 25, augmentaient la colère et l'abattement de Paris. On commentait la triple et démoralisante nouvelle, de source allemande : vers Laval, déroute de Chanzy ; sous Belfort, échec et retraite de Bourbaki; à Saint-Quentin, mise hors de lutte de Faidherbe. Les trois armées de la Loire, de l'Est et du Nord définitivement brisées, rejetées loin de la capitale. Pour comble, les derniers vivres sur le point de manquer, demain peut-être sans pain. Et les bruits grossissants de négociations secrètes, le spectre de l'armistice imminent, derrière lequel on voit déjà la capitulation certaine, l'entrée allemande profanant les rues, les casques à \ ointe sous l'Arc-de-Triomphe. Certains affirmaient que Jules Favre en ce moment même était à Versailles, où depuis deux jours il se rendait, — pourquoi faire? — auprès de Bismarck. D'autres prétendaient qu'il était en train d'assister à une séance du gouvernement et qu'on lui donnait pleins pouvoirs pour traiter. Des rumeurs d'alarme couraient : annonce de troubles révolutionnaires, suicide de Gambetta, révolte de la ligne et de la mobile. Le bombardement redoublait de violence. La foule, lasse, errait par les rues vides. Sur le boulevard, des canons et des voitures de munitions roulaient, comme pour rappeler les arsenaux pleins. Des gardes nationaux s'obstinaient à l'espoir d'une sortie suprême. Un ciel livide fondait en neige sur le pavé gluant, les trottoirs de boue, la Seine noirâtre.

Après une journée de spleen indicible, usée à courir aix maisons d'éditeurs d'art et d'amis pour se procurer un peu d'argent, car les trente sous de la solde n'étaient qu'une bouchée, Martial était rentré, apportant du cho-

colat et des œufs, seuls aliments que l'estomac de Nini supportât. Lui-même venait de dîner en trempant d'eau-de-vie l'indigeste pain qui, sec, pesait aux entrailles autant que plomb. Un heurt léger à la porte. C'était Mme Thédenat; affectueusement, elle venait le relayer près de Nini.

— Jules a des choses à vous dire, fit-elle avec tristesse.

Puis, voulant ramener un sourire sur les lèvres blêmes de Nini, elle raconta l'extraordinaire nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Louchard avait la croix 1 Oui, sa bravoure à Buzenval... Martial, qui, sans connaître la vérité, l'histoire du tonneau de lard, doutait fort de l'héroïsme du sire, sursauta : — Non ! pas possible ! Après ça, on avait vu des nominations si stupéfiantes.. On décorait toujours, à tour de bras; du ruban au grand cordon, l'aunage ne coûtait rien. La longue défaite créait plus de légionnaires que la plus éclatante campagne.

— Dépêchez-vous, si vous voulez l'apercevoir. Il part fêter sa gloire.

Martial baisait la main de Mme Thédenat, les cheveux fins de Nini, — elle avait la peau brûlante. Devant la loge, sous la lampe, dont sa femme, ivre d'orgueil, haussait la clarté, Louchard modeste, le bras encore en écharpe, codait un regard satisfait sur son ruban rouge, au bout duquel une croix prêtée — en attendant la neuve — étalait l'ironie du profil napoléonien. Le farouche démoc-soc n'y regardait pas de si près, daignant pour cette fois porter « Badinguet » sur son cœur. A deux ou trois frères et amis enthousiasmés de ses hauts faits, il souriait avec dignité, négligeait de révéler à quelles basses et audacieuses démarches il devait cette distinction qu'un vrai blessé, un Delourmel, n'aurait pas.

D;ins son petit cabinet de travail, Thédenat, en proie à une douleur pensive, faisait entrer Martial, lui demandait des nouvelles de Nini, puis très vite :

— Favre, hier et avant-hier, est allé à Versailles. On avait raison de parler de sonneries à Sèvres, de parlementaires. Il est parti au soir, dans un ancien coupé de Napoléon, avec un cocher, deux postières des écuries impériales . . . Quelle logique du destin fait apparaître, au moment du règlement des comptes, l'ombre de l'homme néfaste qui, jusqu'au bout, nous conduit à notre perte! Car, vous ne savez pas ! Le premier mot de Bismarck à Favre a été pour lui opposer le fantôme : « Vous arrivez trop tard, lui a-t-il dit, nous avons traité avec votre Empereur! » Mensonge impudent! puisque aussitôt il a ajouté : « Comme vous ne pouvez ni ne voulez vous engager pour la France, vous comprendrez sans peine que nous cherchions le moyen le plus efficace de terminer la guerre. » Favre s'est enferré, gobant l'hameçon... Il était entendu, de concert avec le gouvernement, qu'on tenterait d'obtenir l'armistice, c'est-à-dire la capitidation pour Paris seul. C'est déjà joli, n'est-ce pas? Paris, rien que ça! Quand j'y pense!... Ah! ces hommes à qui nous avons tout donné, notre dévouement, notre foi, des ressources immenses, de quoi sauver vingt fois la situation; ces hommes qui dès le premier jour ont désespéré et qui maintenant, n'ayant rien su tirer du don absolu de deux millions d'êtres, non seulement vont les livrer, mais la France avec : des armées peutêtre capables de se battre encore, le sol des provinces, où du réservoir de trente-huit millions d'habitants une source de soldats nouveaux, si on le voulait, pourrait jaillir ! . . . Mais quoi ! Il a suffi que Bismarck menaçât d'une restauration, ajoutant : « Un gouvernement qui provoquerait chez vous la guerre civile nous serait plus avantageux que préjudiciable! » Il a suffi qu'il parlât de rassembler l'ancien Corps législatif, dît que dans l'état de ruine et de décomposition du pays il valait mieux, ne pouvant convoquer une Assemblée, laprendre toute faite. Et le lendemain, Favre, après être revenu ici en délibérer, a confirmé ses propositions de la veille : armistice général avec ravitaillement, convocation d'une

Assemblée qui traiterait définitivement de la guerre ou de la paix! Et voilà le pays entier ligoté!... Car lorsqu'il aura soufflé, comment espérer qu'il reprendra l'écrasant fardeau? L'Assemblée, c*est la paix!... En échange, les Allemands occuperaient les forts, sans entrer dans Paris. Ce dernier point est en suspens, comme le sort de l'armée et de la garde nationale... Je n*ai pas despuir, Favre sera joué. Il n'est pas de taille. J'ai vu Bi-marck en 67; je les évoque à la table où se débat notre sort : lui, colossal, épaules carrées, torse bombant sous son uniforme de cuirassier blanc, avec un visage épanoui de ruse et de force; en face, Favre, écrasé, maigre et lugubre dans les plis de sa redingote, ses cheveux longs, pendants... Bismarck lui a dit : « Vous avez beaucoup blanchi depuis Ferrières, monsieur le ministre. » Et tous les deux échangent les mots fatidiques. Favre insinue, plaide, larmoie. Bismarck tranche, avec une politesse presque goguenarde. On stipule les détails de l'enterrement comme si la nation était morte ... Et pendant ce temps, là-bas, aux armées, on travaille, on se réorganise; Chanzy répare ses brèches; Bourbaki n'a pas dit son dernier mot; Gambetta est à Lille, avec Faidherbe, essayant encore une fois de ranimer la flamme!... Paris n'a plus de pain? Soit, puisqu'on l'a conduit là, eh bien ! qu'on laisse ouvrir ses portes à coups de canon. Que l'Allemagne entre, et gouverne si elle le peut ! Au milieu de quelles difficultés se débattrait-elle? Qu'à ses risques et périls elle désarme donc quatre cent mille hommes, envoie, dans ses prisons qui regorgent, la ligne et la mobile encore ! A défaut de la mort, c'est la seule attitude digne d'une grande ville vaincue. En tombant, nous entraînerions notre vainqueur...

Triste soirée, où de son clairvoyant regard, de sa parole ardente, l'historien illuminait les ténèbres de l'heure cruelle. Il avait eu la veille, au Collège de France, où il était en train de professer, un mot d'une belle simplicité. Un obus ayant fracassé la fenêtre, dans une

explosion d'éclats de fonte et de plâtras, lui, sans s'émouvoir, constatant que personne n'était blessé, avait repris : « Ce n'est rien, messieurs, continuons. » Ce temps d'épreuves, loin d'abattre son caractère, relevait, tandis que Martial, aux mauvaises nouvelles, achevait de se décourager, voyait tout perdu, Nini condamnée.

Le lendemain fut long comme une agonie. Durant des heures, le bombardement soutint, accrut encore son intensité. Saint-Denis, sous les obus incendiaires, s'écroulait et flambait. Dans les forts, pas un abri intact. Chaque vaisseau de pierre avait ses avaries. A Montrouge, tout était défoncé, haché. Issy, Vanves, Bicêtre, Ivry, Nogent, Rosny, Noisy, Aubervilliers, la Double- Couronne, laBriche, les redoutes, — debout malgré les courtines renversées, les embrasures démolies, — continuaient à répondre. Avec une froide intrépidité, les marins relevaient les matériaux, réparaient les affûts, servaient les pièces. Fermes à leurs postes, enragés à l'idée de se rendre sans abordage, beaucoup parlaient de se faire sauter. Sur la ville abattue, pleine dune rage silencieuse, pleuvait l'énorme grêle. Il semblait qu'avant de s'élargir, le cercle impitoyable voulût se river à fond; on ne faisait pas grâce d'un obus, comme si tant d'inutile barbarie pouvait hâter les dernières minutes.

Dans les rues, où des groupes nombreux vers le soir s'amassaient, d'étranges rumeurs, des inventions de cerveaux malades circulaient de plus belle, signes avant-coureurs de la fin : Changarnier venait de proclamer le prince impérial, Gambetta était assassiné, Thiers, à Bordeaux, avait établi un nouveau gouvernement; lord Lyons négociait un armistice général, l'Allemagne, contre cinq milliards, renoncerait à l'Alsace et à la Lorraine . . . Étouffant dans l'air raréfié du siège, la foule, avide de savoir, trompait avec ces chimères son attente anxieuse.

Nini se trouvant plus mal, Martial n'avait pas voulu

la quitter, aller s'informer, se retremper chez Thédenat. Assis près du lit, tenant dans ses mains la menotte en feu, il contemplait, avec une tendresse qui se forçait à sourire, le fin visage ravagé. Tous deux s'écoutaient penser, lui, regardant maintenant, dans l'ombre de l'atelier, les formes confuses des maquettes et des statues poussiéreuses, ébauches où, à l'image de sa maîtresse, la vie avait un instant frémi, et d'où, avec le froid, l'abandon des heures d'impuissance, elle s'était depuis longtemps retirée; elle, à un de ces moments où la pleurésie la laissait rompue, mais lucide, suivant sur la face de son ami l'émotion de l'artiste en détresse. Elle lui serra les mains.

— Le mauvais temps passera. Quelles belles choses tu feras, mon chéri! Je redeviendrai jolie. Tu verras les Andromèdes, toutes les gentilles petites nymphes que je te poserai!

A cette idée, son teint se colorait de rose. Elle reprenait une apparence de santé. Mais, au lieu de se réjouir, Martial, saisi d'une crainte invincible, se raidissait pour ne pas pleurer. Le grondement des obus résonnait toujours. Deux avaient dû éclater pas loin, vers Saint- Sulpice. Un autre, avec un fracas distinct, s'abattait : « Celui-là, dit-il, c'est sur le Panthéon ! » Et il tira sa montre : « Minuit moins deux. » Dès lors le grondement cessa. Ne pouvant s'endormir, ils s'étonnèrent de ne plus entendre le bruit d'ouragan qui, chaque nuit, les berçait. Bientôt le silence leur parut inexplicable. Le coup de tout à l'heure, qu'ils avaient remarqué, allaitil être le dernier? Était-il la fin du bombardement, le commencement de l'armistice? L'irrémédiable était-il consommé? A la longue, le silence les énervait, plus qu'au début la secousse des détonations. Ils prêtaient l'oreille, cherchaient dans la nuit l'écho des vibrations éteintes. Rien que l'obscur, le poignant silence.

Le lendemain, après un court sommeil du matin, dont ils sortaient dépaysés de n'avoir pas tressauté en rêve au vacarme habituel, ils comprirent que tout était fini.

A l'Officiel, une note du gouvernement avouait la sinistre réalité : nul espoir de secours, épuisement complet des vivres, d'où négociation forcée de l'armistice, en attendant une Assemblée. Paris ravitaillé ne subirait pas l'entrée allemande; seuls, les forts seraient remis. Une division de l'armée et la garde nationale resteraient intactes. Aucun soldat ne serait emmené hors du territoire.

Rues, boulevards, places sont sillonnés de monde. La surexcitation croît d'heure en heure. Les uns se résignent, inconsolables ou déjà consolés; les autres crient à la trahison; il y aurait encore quarante-cinq jours de vivres; il fallait se battre à outrance. Mort à Trochu, Vinoy, etc. ! Au Grand-Hôtel, des officiers de la garde nationale se concertent. Des députations vont protester près de Clément Thomas, à l'Elysée. Place de l'IIôtel-de-Ville s'amassent des groupes compacts. Les sentinelles sont doublées, les portes closes. Sur la prière de Nini, qui se sentait mieux, Martial monta chez ïhédenat. Il le trouva hors de lui, sous le coup des confidences qu'un membre du gouvernement venait de lui faire, du ton le plus naturel.

— Mon pauvre enfant, fit le vieillard, relevant d'un geste nerveux ses cheveux blancs sur ses tempes, ils sont fous I Leur naïveté, leur imprévoyance, touchent au crime. C'est fait, ils ont donné la France par-dessus le marché!

Il était si ému qu'il se prit la tête dans les mains, resta un moment accablé :

— Je cherche à m'expliquer, je ne comprends pas. Ils ont dû avoir peur, toujours peur de Paris. Peutêtre ont-ils aussi craint de disparaître, rayés avec la ville, d'abdiquer leur pouvoir aux mains de Gambetta, reproche vivant?. . . Livrer la France ( Couper les bras de celui qui a su agir, remuer le sol, en tirer des armées; de celui qui se bat quand ils regardent, qui espère quand ils doutent!... Paris est grand. C'est lecentre, le foyer de grâce et d'idées. Ce n'est pas tout... Dans chaque

province palpite un cœur vivace. Il reste des bataillons, des canons, deux tiers du territoire, et après les chemins creux, la montagne. On peut lutter en Vendée, lutter en Auvergne ! . . . Mais non, ils ont eu peur de Paris, de Paris qui les a nommés, qui les a maintenus, qui les hypnotise. En dehors de Paris, leur raison d'être, ils ne voient rien. Pour ne pas mécontenter la garde nationale en lui enlevant ses armes, ils sacrifient tout, font tomber celles du pays entier. Croiriez-vous que Bismarck, par trois fois, a dit à Favre : « Vous laissez ses armes à la garde nationale, vous faites une bêtise, vous le regretterez ! »

Et comme Martial, surpris d'entendre Thédenat parler ainsi, s'indignait : Favre avait raison, pourquoi leur prendre leur fusil ? l'historien répondait :

— Vous, Martial, vous êtes sage. Mais que d'exaltés ! Croyez-moi, c'est de la folie que de leur laisser un tel jouet entre les doigts. La terreur d'une émeute a arrêté Favre : calcul dangereux, que de reculer pour mieux sauter. Une atmosphère de guerre civile pèse sur nous. Vous avez entendu Jacquenne. Le premier sang est versé, d'autre coulera! Un jour, bientôt, les fusils partiront seuls... Et c'est pour s'assurer un lendemain qu'ils croient tranquille, c'est pour signer la convention qui permettra à Paris de respirer, de manger, qu'on remet à plus tard le soin de régler le sort de l'armée de l'Est, la plus compromise, je le sais aujourd'hui. On s'accorde sur la démarcation qui préservera les autres. Et Bourbaki, qui est menacé par deux armées, repoussé vers la Suisse, reste en dehors de l'armistice. Bismarck y tient : on en recausera 1 .. . Cela m'inquiète.

Martial, malgré son chagrin de la défaite, s'habituait à l'irrévocable. Puisque maintenant on n'y pouvait rien! Et lui, d'habitude si confiant en Thédenat, le jugeait ce soir bien pessimiste. Sans songer que sans doute son père partagerait la révolte et l'indignation du vieillard, il ne pensait plus qu'au bon côté des choses : les souffrances de tant de malheureux

étaient près de cesser. Lui-même trouverait de l'argent. Les vivres sauveurs allaient affluer, ce serait du bien-être, la guérison pour Nini. Déjà elle était mieux!

Pourtant, un détail qu'ajouta Thédenat les réunit dans le- même sentiment, une ironie de Bismarck, qui, exigeant le payement d'une contribution de guerre, avait dit à Favre avec une gracieuseté féroce : « La ville de Paris est une personne trop riche et trop puissante pour que sa rançon ne soit pas digne d'elle. Il me semble qu'il serait peu convenable de l'abaisser au-dessous d'un milliard. » Il avait condescendu à accepter deux cents millions.

A travers la fenêtre close, dans le grand silence que faisait l'arrêt du bombardement, le bourdonnement de la ville montait, appels étouffés de la générale, cloches des tocsins. Le faubourg Saint-Antoine bouillonnait. Trente-cinq bataillons de la garde nationale élisaient pour généralissime et pour chef d'état-major les socialistes Brunel et Piazza. Du côté de Saint-Cloud, le ciel était rouge. Ce que les Prussiens n'avaient pas encore brûlé achevait de se tordre en un colossal brasier. Cent maisons barbouillées de pétrole dardaient leur feu de joie, flammes échevelées, reflets sanglants.

Le lendemain, nouvelle note du gouvernement. Arguant du manque de pain qui vouait à une mort certaine deux millions d'hommes, de femmes et d'enfants, et s'abritant derrière le nécessité du ravitaillement, l'homélie mouillée de larmes annonçait que la convention n'était pas encore signée, le serait dans quelques heures. La garde nationale conservait son organisation et ses armes: une division de douze mille nommes demeurait constituée ; le reste de la mobile et la ligne, prisonnières libres dans Paris, garderait ses drapeaux; l'épée était laissée aux officiers.

Sous le ciel sombre et froid, par toutes les portes, l'armée commençait à refluer. Quittant leurs tranchées, des mobilisés, fusil sur l'épaule, des lignards, de>

francs -tireurs, des mobiles sans armes rentraient, mêlés à des cavaliers dont les chevaux ne portaient plus le mousqueton, à des voitures sonnant le vide. Harassés, sordides, ils avaient l'air joyeux, comme allégés; d'autres passaient mornes. Sans rang, sans discipline, la cohue s'essaimait, braillante ou prostrée. La rue était tumultueuse, des clubs en plein vent se formaient au coin des trottoirs; l'indignation publique s'y exhalait contre Trochu, criait au jésuite : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas!... » On maudissait « Ferry affameur, Picard réactionnaire, Favre, Simon, Arago, ces bons à rien d'avocats » ! Beaucoup regrettaient de n'avoir pas soutenu la Commune plus énergiquement. Quantité continuaient à réclamer la sortie en masse, un chef pour se battre ! Des gardes nationaux parlaient d'aller se joindre aux marins, qui, disait-on, refusaient de rendre les forts. L'effervescence était au comble.

Mais on apprenait qu'une tentative d'émeute venait d'avorter. Brunel et Piazza, poussant vers les secteurs des bandes de gardes nationaux, pour s'emparer d'armes et de munitions, sont arrêtés. Clément Thomas répond aux délégations que tout effort est inutile. Les généraux, les amiraux qu'on sollicite font à regret la même réponse. A Belleville, dont on redoute le soulèvement, Dorian va supplier Millière et Flourens de ne pas déchaîner le peuple. Peu à peu le ressort se détendait dans les âmes les plus fermes. Une fatigue de vaincus enveloppait, déprimait ces masses troublées. Après tant de secousses, on était las de penser, de souffrir. L'engourdissement venait.

Martial n'avait pas quitté l'atelier, soignant Nini. Thérould leur avait apporté L'air agité du dehors, un brouhaha de nouvelles. Elle avait tout écouté, d'une mine absorbée; elle n'avait rien dit, sinon d'une voix désolée d'enfant :

— Alors on se rend? C'est bien vrai!

Et sans force, lentement, elle avait tourné la tête sur

l'oreiller. Son silence se prolongeait comme si quelque chose se fût brisé en elle.

Emu devant cette faiblesse, ce désespoir taciturne, Thérould était parti. Martial, réagissant, essayait de plaisanter. * On touchait au terme des maux; déjà, par enchantement, les vitrines se regarnissaient... Les accapareurs du siège sortaient en bloc leurs provisions|; leurs caves se vidaient sans pudeur ! même on avait un peu pillé aux étalages. Cette fois c'était pour de bon, on était sûr de ne pas voir disparaître les bienheureuses victuailles comme en novembre, après le faux bruit de l'armistice Thiers. Un siècle de cela!... Les œufs coûtaient moins cher. S'il achetait un poulet:* Oui, pas plus tard que demain! Hein, une. petite aile? Les Halles allaient bientôt regorger... »

Avec une lueur d'espoir et de gaieté, il faisait miroiter l'avenir : l'hiver finissait; au printemps, ils parcourraient les bois, la verdure des jeunes pousses frissonnerait dans le soleil. Il restait des pêches à Montreuil, des cerises à Montmorency ! Que dirait-elle d'une friture au Bas-Meudon? Et quelles brassées de lilas ils rapporteraient après la journée, grisés de lumière! On allait en abattre, du travail!... L'Andromède, la Parisienne! ... Et il referait en marbre la statue de neige du rempart : Nini, le torse nu, jupe courte et bonnet phrygien. Elle serait la jeune République, brandissant un fusil brisé... Comme lui-même avanthier, elle s'efforçait en vain de sourire. Elle écoutait, de sa mine lointaine. Elle ne répondait pas.

Le soir le médecin vint. Martial, en le reconduisant, n'en put rien tirer. Certainement la maladie était très grave, mais on ne savait jamais. La fièvre était si capricieuse; à 40 degrés ce matin, elle avait ce soir baissé étonnamment. Martial espéra.

\J Officiel du 29 publiait le texte de la convention. La veille au soir, à onze heures, sous le cachet de Bismarck et la bague de Favre, scellant la dalle mortuaire, Paris avait succombé. Et avec lui la France! Une stu-

peur foudroya la ville. Jusque-là on ne se rendait pas compte ; la plupart ne croyaient qu'à un armistice pur et simple pour la capitale. Et voilà qu'une pusillanimité sans nom, un abus de pouvoir, — car le gouvernement de Paris, enfermé dans Paris, ne connaissant, ne voyant que Paris, n'avait pas le droit d'engager les provinces, — paralysaient toute résistance ultérieure, arrêtaient la guerre. Sauf clans les départements de la Côte-d'Or, du Jura et du Doubs, où les opérations continuaient en même temps que le siège de Belfort, des lignes de démarcation, établies sur cartes prussiennes, avec des renseignements prussiens, sanctionnaient la cupidité de l'envahisseur. Mais pourquoi cette étrange exception de l'armée de l'Est? On voulait donc faire écraser entièrement Bourbaki, donner aux Allemands le temps de prendre Belfort? L'ombre humiliante de la paix s'étendait, sur le répit de ces trois semaines desquelles allait naître l'Assemblée qui déciderait, sous le couteau, du sort trop certain de la patrie. Un article disait : « L'armée allemande ne franchira pas l'enceinte pendant la durée de l'armistice. » Oui, mais après .'

Cependant par toutes les portes, sous une pluie fine, durant des heures et des heures, ayant évacué les tranchées et les forts, l'armée convergeait. Le long des avenues, les rangs confus de la mobile et de la ligne se traînèrent; une population silencieuse faisait la haie. Tournant le dos à ces avant-postes où, dans les villas désertes, ils avaient pendant des mois tiraillé, les fantassins, comme hébétés par la longue inaction, montraient quelques vieilles figures énergiques parmi la foule des jeunes visages blêmes. Les mains sans armes ballaient. Un regret immense courait, devant le flot moutonnant, faisceau d'énergies dénouées qui eussent pu, lancées d'un jet dru, rompre l'infrangible cercle.

Les marins à leur tour défilèrent. Pâles d'avoir dû abandonner leurs forts, canons intacts, soutes pleines.

beaucoup pleuraient. Leur solide démarche, au pas et coude à coude, affirmait, avec les services rendus, tout ce dont eût été encore capable cette discipline à laquelle ils venaient de s'immoler.

A cette vue, on ne pouvait s'empêcher de penser que d'innombrables munitions, un armement et un matériel prodigieux, tels que Sedan et Metz réunis ne l'égalaient pas, entraient à cette minute même aux mains de l'ennemi. Cinq cent mille hommes venaient de capituler devant deux cent mille. Six cent deux canons, treize cent soixante-deux pièces de rempart, cent soixante-dix-sept mille fusils, des milliers de quintaux de poudre et des millions de cartouches, sans compter trois cent mille obus, — d'un trait de plume, passaient au vainqueur.

Et c"est ce qu'on appelait un armistice « honorable », des conditions « inespérées » !

Mme Thédenat, ce soir-là, relevait Martial. Il la laissa installée, ses aiguilles à tricoter aux doigts, dans le fauteuil Louis XIII, près du lit. Elle le renvoyait d'un sourire qui signifiait : — Soyez tranquille, je suis là... Nini sommeillait, la fièvre revenue.

Martial, en gagnant l'escalier, aperçut la loge éclairée, pleine de gens. Louchard gesticulait. Sûr à présent que sa précieuse vie ne serait plus exposée, il manifestait, depuis la lecture de Y Officiel, une indignation frénétique. Mme Louchard, au contraire, toutes ses velléités belliqueuses refroidies, le suppliait de se calmer. Elle coulait vers le ruban rouge un regard enivré : il avait assez fait comme cela ! Au second, Martial heurta le fermier de Clamart, qui grogna, plié en deux sous un sac de pommes de terre , soigneusement dissimulé jusque-là, et devant lequel lui et sa tribu s'étaient serré le ventre. 11 allait le porter à une boutique voisine, furieux d'avoir tant attendu et d'y perdre, maintenant que les provisions réapparaissaient.

Ce fut avec un recueillement mélancolique que, précédé par Thédenat, Martial pénétra dans le petit

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