‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 20 sur 22 · LES TRONÇONS DU GLAIVE. 4C · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU GLAIVE. 4C

cabinet de travail où depuis septembre tant d'heures d'espoir et de doute, à guethr la délivrance, s'étaient écoulées, devant la fenêtre d'où l'on scrutait l'horizon, au-dessus de la grande ville fourmillante. En ce coin familier les livres, dans leurs reliures usées, s'étageaient, témoins pensants Le Persée suspendait à son poing fermé la tête horrible de Méduse, dominant la table couverte de pages inachevées. Thédenat dit :

— Vous ne savez pas tout! Hier soir, à Versailles, Favre, le traité signé, a demandé deux sauf-conduits, pour envoyer prévenir la délégation. Bismarck lui a offert le télégraphe. Alors Favre, désespéré, la main tremblante, a rédigé, sous le dur regard du chancelier, une dépêche à Gambetta. J'ai pu en lire la copie. Il notifie l'armistice, prescrit de le faire exécuter partout. 11 omet seulement d'avertir que la suspension d'armes n'est pas applicable en province avant trois jours, et que, de toutes façons, l'Est en est exclu! Comment qualifier un tel oubli, une aussi formidable légèreté? Bismarck s'est soigneusement abstenu de le lui faire remarquer. Je m'y perds. Que va devenir cette malheureuse armée ? Il y avait pourtant là le général de Valdan, chef d'état-major de Vinoy, chargé des détails militaires. Comment n'a-t-il pas protesté? 11 est vrai qu'il remplaçait à l'improviste le général de Beaufort, clairvoyant, lui, jugé trop violent la veille par Bismarck ! . . .

Il secoua la tête :

— Ah! l'incomparable joueur! Ont-ils été assez forts. Lui, avec sa lourde malice, sa cruauté polie! Et de Moltke, impassible sous sa perruque grise, les yeux glacés, la bouche cousue de rides. Oui, ce sont des forts!

Il frappa sur les manuscrits ouverts.

— Malheur aux faibles ! La leçon est terrible. Puisset-elle nous servir. Ou raconte que le soir de la première entrevue, Favre parti, Bismarck, satisfait, s'est mis à siffler. Puis il aurait dit : « Hallali! la chasse est faite. »

Martial, dans l'atelier, retrouvait Mme Thédenat inquiète.

— La fièvre a monté, dit-elle à voix basse.

Il se pencha sur Nini, qui, la tête en arrière, cheveux défaits, fermait les paupières dans une torpeur brûlante.

— Ça ne va pas? demanda-t-il.

Elle murmura très bas, haletant :

— Ce n'est rien.

— Voulez-vous que je reste? offrit Mme Thédenat. Il remerciait; sans doute elle allait s'endormir, il

suffirait à la veiller. Quand il eut refermé la porte, il regretta d'avoir refusé. Nini haletait, comme obsédée, dans un cauchemar. Il lui fit boire une cuillerée de potion, tàta son pouls. Sur le poignet décharné, la veine saillante battait à coups précipités. Il eut peur, à la longue se rassura. Il l'avait déjà vue ainsi, du moins il se le persuadait. Du repos, et demain elle s'éveillerait mieux. Maintenant qu'il n'était plus question de guerre, que tout était fini, elle allait pouvoir renaître, guérir. Trois heures passèrent ainsi. Comme elle gémissait, il l'appela :

— Nini !

Elle releva les paupières, tourna vers lui un regard perdu. Une étrange expression de faiblesse s'imprimait aux creux de ses joues, détendait ses lèvres infiniment lasses. Il s'effara, eut l'idée du danger immédiat. Chercher du secours, appeler un médecin?... Non, c'était insensé f Elle ne pouvait s'en aller ainsi, sans cause ! Elle allait si bien ce matin, elle avait sucé un peu de blanc de poulet... Au bout d'une demi-heure, l'angoisse le reprit. Il se rua chez les Louchard, supplia qu'on courût chercher le docteur. Et tandis que la concierge y allait, il revint en courant. Elle sommeillait toujours, avec un souffle oppressé. Il appela encore : — Nini! pressa la main molle

Mais nul tressaillement ne répondit à son étreinte. Il s'abattit contre la chère épaule; c'était l'agonie,

maintenant il s'en rendait compte. Sans comprendre comment le malheur arrivait, il n'avait plus qu'une pensée, ne pas la quitter, être là. Il sentait, à travers les côtes, le cœur en cage panteler, comme un oiseau qu'une main dure étouffe. Puis, sans qu'elle eût repris connaissance, lentement, lentement, les palpitations s'apaisèrent. Toutmouvement cessa. Le petit cœur fidèle n'était plus.

Quand le médecin arriva, avec Mme Thédenat, qui, poursuivie par son anxiété, revenait d'elle-même, ils trouvèrent Martial à genoux, la tète dans les draps. Il sanglotait éperdu, stupide de saisissement. Une pouvait s'expliquer la soudaineté de la catastrophe, il n'y pouvait croire. 11 suffoquait, fou de chagrin. Il contemplait le visage rigide, les traits pétris encore d'une tristesse parlante. Il revoyait dans ses lignes familières, que maintenant la séparation et le froid de la mort lui montraient presque étrangères, la Nini d'autrefois, si chaimante avec ses formes pures, son joli corps d'amoureuse, et cette gaieté de camarade, cette dévouée, profonde tendresse d'amie. Gomme elle était honne, avec quelle délicatesse courageuse elle avait partagé les mauvaises heures! Jamais une plainte. Toujours c'était elle qui le réconfortait, oubliait privations et misères, lui insufflait son humble énergie vaillante.

Elle était pour lui l'âme du siège, l'image fine et nerveuse de la résistance. Jamais elle n'avait douté du succès final. C'était à travers sa grâce fière de Parisienne qu'il avait communié avec l'abnégation de la grande ville. Pauvre petite Nini, c'était de tout cela qu'elle était morte, d'avoir tant espéré, d'avoir tant souffert! Usée à la peine, elle s'en allait, la partie perdue. Oui, c'est de cela, de cela surtout qu'elle était morte. Il entendait encore sa voix désolée d'enfant : « Alors on se rend! c'est bien vrai? » Lentement elle avait tourné la tète. Quelque chose s'était brisé en elle. Et depuis ce moment elle n'avait ni parlé ni souri.

Quand l'aube vint pâlir l'atelier, Mme Thédenat se

leva du coin d*ombre où, discrètement, elle avait voulu veiller. Elle embrassa Martial, qui eut une nouvelle crise de larmes. Il n'était plus que révolte, devant cette vie sacrifiée, victime de la stupidité, de la barbarie des hommes et des choses. Une rage le soulevait contre tout, contre tous : les Prussiens, l'hiver, et ceux qui les avaient amenés jusqu'au gouffre, ceux qui, sans foi dans leur mission et dans l'héroïsme de Paris, étaient responsables de cette mort, de tant d'autres, avaient attendu passivement, en dépit de leurs fausses sorties, que le dernier morceau de pain fixât le dernier jour.

Accompagné de Thérould, qui pour s'étourdir avait bu, Martial dut s'occuper des courses funèbres. La neige tombait depuis le matin. Les rares voitures roulaient sans bruit. Bien que les boulevards fussent pleins d'une foule épaisse de soldats flânant aux étalages, de marchands faisant le boniment, une tristesse partout flottait. Aux Halles, aux boutiques bondées de comestibles, on se battait, on pillait. Boulevard Saint-Michel, en apercevant les vitrines regarnies de poulets, de lapins, d'oeufs et de légumes, et songeant à la vie normale qui allait reprendre, à cet énorme ravitaillement qui, par toutes les gares, les voies d'eau, allait emplir Paris, Martial eut le cœur crevé. Trop tard!...

Les flocons blancs tournoyaient; du ciel blafard, un jour glacé se répandait, obscurcissait les rues, le fleuve noirâtre, la ville, où en s'abordant on parlait bas, comme dans une nécropole. Au bras de Thérould, répétant d'une voix attendrie : « Monpauv' vieux!... Mon pauv' vieux!.. » Martial, lamentable, allait par la boue, la neige. Il lui semblait porter avec sa propre détresse tout le deuil de Paris. 11 errait, enveloppé du même suaire.

Dans le coupé du wagon qui de Laval les emportait vers Angers, Marie, avec un regard d'extase triom-

phante, contemplait Eugène à demi étendu sur les coussins, assoupi à côté d'elle dans la trépidation berçante de la marche. La vareuse ouverte sur le pansement de sa blessure, — l'éclat d'obus avait brisé une côte, lésé légèrement le poumon, — il s'abandonnait au repos, bien las, encore meurtri des affreuses nouvelles que sa femme n'avait pu lui cacher longtemps, mais sorti de la crise où après sa blessure il avait failli rester, payer l'écrasant arriéré de tant de fatigues. Sous sa barbe longue, son extrême pâleur, il avait en dormant un air heureux, le calme un peu animal de l'organisme jeune qui se rattache, reprend vie.

Marie, malgré le bonheur qu'elle avait à lui voir ouvrir les yeux, parler, sourire, préférait presque qu'il restât ainsi, dans les limbes paisibles du sommeil. Car sitôt éveillé, empoisonnant leur joie, l'obsession de si grands malheurs enfiévrait Eugène ; il n'était pas encore bien solide. Le médecin eût préféré qu'elle attendît : un si long voyage, les complications à craindre... Mais ne pouvant reprendre du service de quelque temps, Eugène n'avait qu'un désir, qu'une pensée : revoir Charmont, d'autant plus cher que la famille mutilée s'y serrait plus étroitement ; y réchauffer sa convalescence, près de sa mère, près de ses sœurs, au foyer natal. Et sitôt l'armistice connu, ils s'étaient mis en route. Ce soir ils coucheraient sans doute au château.

Marie, voyant vaguement le paysage fuir, les prairies brunes sous le ciel terne, dans le cadre brouillé de la portière, revivait ces derniers jours, une fantasmagorie de tableaux étranges, d'heures rapides. Elle s'étonnait à présent d'avoir pu, seule au milieu de difficultés insurmontables, trouver la force d'aller jusqu'au boujt, de parvenir, à travers Tours prussien, les lignes obstruées, le mauvais vouloir et l'affolement, jusqu'à ce Laval où elle venait défendre, conquérir son bien. Avec quelle angoisse elle avait parcouru ce calvaire, passé ici même : elle envoya un petit bonjour à une maison de garde-barrière, près d'une rangée de peupliers ; elle y

avait remarqué alors une femme qui, un bébé au bras, tenait le signal. Cela lavait bouleversée, par un retour sur elle-même. A présent le poids du petit être quelle portait lui semblait léger. Le père était là, l'avenir s'éclaircirait.

Elle jeta sur Eugène le même profond regard de possession. Il était là, vivant, sauvé. Comme elle avait tremblé, à sa recherche dans l'inextricable confusion de cette ville envahie de blessés, encombrée d'étatsmajors, d'employés ! Elle s'attendait au pire, épouvantée par la lettre de M. de Joffroy. Le colosse roux, rencontré à la porte de l'ambulance, l'avait devinée tout de suite, et se présentant, ému de la voir à ce point fébrile, il l'avait d'un mot rassurée. Son mari était hors d'affaire. N'avait-elle pas reçu d'autres lettres ? Eugène avait lui-même écrit. Et la conduisant : « Ah dame ! on avait eu un vilain moment. Il délirait, la réclamait, et puis, miraculeusement, la détente, les soins... Maintenant, il ne fallait plus que du temps, le bonheur de la voir... — Vous serez le meilleur médecin! » Il poussait une porte, s'effaçait. L'inoubliable étreinte!...

Et maintenant il était là, il était là! Elle ne se rassasiait pas de le dévisager, reprenait en elle chacun des traits aimés. C'était lui, le compagnon des jeux d'enfance, le doux, le cher, le beau liancé de toujours! Son mari ! Comme l'absence avait été longue, comme elle l'avait ardemment, douloureusement suivi, dans cet inconnu, ce noir, mille fois plus terrible qu'elle ne l'avait soupçonné ! Mais tout cela, c'était le passé, un abîme franchi. Après l'armistice viendrait la paix. La terre se nettoierait de ces affreux Prussiens. Cette abominable guerre qu'elle maudissait de toute sa haine, on ne la reverrait jamais; peu à peu les blessures se cicatriseraient. A tant d'horreurs succéderait un allégement. Ils se retrouveraient unis, à l'abri du vieux Charmont lavé de ses souillures, sanctifié par le souvenir du grand-père. D'autres Real essayeraient leurs petits

pas dans l'avenue des hêtres, y promèneraient leurs boucles blondes.

Ce ne fut que très tard, le lendemain, dernier jour du mois, qu'Eugène et Marie arrivèrent. Quand la calèche roula dans la grande avenue, une sensation inexprimable de joie et d*amertume les pénétra. La nuit voilait les dégâts sinistres, les communs incendiés, les vides du parc. Trois femmes en noir les attendaient : Mme Real, Marcelle et Rose. Un long embrassement, coupe de larmes, les confondit. Eugène, se tenant à la rampe et appuyé à l'épaule de Germain, gagnait enfin sa chambre. L'effort avait été si grand, qu'il se laissa tomber sur la chaise longue, pris d'une faiblesse. Revenu à lui, il interrogeait les visages défaits. Marcelle et Rose avaient les yeux rouges. Sa mère ne marquait pas toute l'ivresse qu'il aurait cru.

— Vous nous cachez quelque chose! dit Marie.

Alors Mme Real, tandis que Rose secouée de spasmes nerveux sanglotait, dit la vérité. Grandmère Mar celine, après le départ de Marie, avait dans un moment de lucidité compris que son vieux Jean l'avait devancée. Insensiblement aussitôt elle avait baissé, en deuxjours s'était éteinte. Elle le suivait dans la mort comme elle l'avait accompagné dans la vie. Et si triste que cela fût, c'était presque heureux. Rs étaient partis ensemble, ils ne se quittaient pas.

Quand, le lendemain, Eugène s'éveilla dans la chambre tendue de cretonne claire, au grêle tintement de la pendule de Saxe, il reprit conscience des choses et de lui-même. Un reflet de soleil égayait les bronzes dorés du chiffonnier ancien. Marie étendue près de lui dormait, fraîche comme une fleur. Et pensant à la mystérieuse existence qui reposait en elle, à l'enfant qui avec le printemps naîtrait, Eugène, soulevé d'un instinct de vivre, assoiffé d'air pur et d'oubli, salua du fond de son accablement le matin gris, le rayon pâle.

Ce jour-là, le 20 janvier, Louis, au bureau télégraphique de Besançon, où dès son arrivée après la retraite de la Lisaine il avait, en compagnie de Sangbœul, de Guyonet et du reste de la mission, renforcé le personnel, eniegistrait une longue dépèche de Freycinet.

Courbaturé de tous les membres, rongé dune bronchite prise depuis Villersexel, il ne s'en obstinait que plus à son poste, craignant, s'il perdait pied, de se trouver noyé dans l'armée en détresse. Les mains sans force, il suivait, sur le déroulement de la bande bleue, l'impression du télégramme. Le délégué à la Guerre reprochait à Bourbaki la lenteur de ses manœuvres, le sommait de reconquérir ses communications perdues, d'entamer sans retard, par voie de terre puisque le chemin de fer était maintenant coupé, la marche convenue sur Ne vers.

Louis, se souvenant des dépêches précédentes, dont l'une invitait Bourbaki, au lendemain de la Lisaine, à aller remporter une victoire à Chaumont, puis à pousser sur Chàlons-sur-Marne; une autre à porter l'armée d'un coup de baguette, par voie ferrée, jusqu'à Nevers, d'où elle remonterait donner au Nord la main à Faidheibe; une troisième le pressant d'aller secourir Garibaldi engagé à Dijon, — Louis ne put contenir un haussement d'épaules. Très joli, les plans de génie, à distance. Guyonet en ferait autant. Ah! si le délégué, au lieu de

gagner des batailles sur la carte, pouvait de ses yeux voir le lamentable état de cette armée dont il réclamait des miracles, il en rabattrait! Oui, on était dans de fichus draps... Pas assez de vivres, déclarait l'intendant, pour tenir ici plus de sept jours.

Et Manteuffel forçait de vitesse; en s'emparant de Mouchard et de Quingey, où la division d'Astugue laissait huit cents prisonniers, il avait intercepté au sud la ligne de Lyon. Werder bouchait toute possibilité de retour au nord, en occupant sans coup férir Claniont, puis l'imprenable Lomont, évacné -ur un ordre malheureux par le 24e corps, avec une précipitation telle que la division Commagny fdait jusqu'à Pontarlier. En ce moment même, un conseil de guerre réunissait au Château-Farine Bourbaki et ses généraux. Que décideraientils? Si l'on reculait devant une offensive qui eût permis d'atteindre la Saône, vers Auxonne, il ne restait pour gagner la France, Lyon, éviter la ruine sous Besançon ou le refoulement en Suisse, que deux routes, l'une par Champagnole, l'autre par Pontarlier et Mouthe. De toute façon, pas une minute à perdre. Au aord poussant les bataillons de Werder, à l'ouest et au sud avançant sans relâche, Manteuffel amassait les nuées d'orage prêtes à crever. Le cercle de l'horizon était noir. Déjà de toute part, aux avant-postes, on entendait le tonnerre. Après-demain, demain, la foudre tomberait.

— Voyons, Real, fit Sangbœuf, passez-moi le tour. Et allez vous installer près du poêle.

Louis se sentait si mal à l'aise qu'il accepta, il grelottait depuis une heure sans pouvoir se réchauffer quand (ïuyonet entra.

— Messieurs, je ne sais ce que le conseil de guerre nous réserve, mais jai le plaisir de vous annoncer que M. de Serres vient de repartir pour Bordeaux, nu un le rappelle.

— Mauvais signe, dit Sangbœuf. Quand le temps se gâte, les conseilleurs s'en vont.

Guyonet, qu'une rivalité de stratège animait, murmura :

— Bon voyage. Il ne nous encombrera plus de ses télégrammes interminables.

Louis pensait à ces étonnantes fortunes d'inconnus que les circonstances poussaient aux premiers rôles, sans autres qualités qu'une intelligence aimable et une activité jeune; il s'attristait de la pénurie d'hommes. Aux uns la compétence manquait, aux autres l'énergie. De ce conseil de guerre d'où le sort de l'armée allait dépendre, une voix hardie s'élèverait-elle? Et quand même, avec une armée pareille, quelque parti qu'on prit, n'était-il pas bien tard?

Les lampes étaient allumées depuis longtemps quand un officier d'ordonnance apporta une dépêche. Bourbaki, rentré du Château-Farine, annonçait que les commandants de corps d'armée étaient d'avis de battre en retraite sur Pontarlier. Trois divisions allaient couvrir le mouvement. L'armée n'en pouvait plus; luimême ne savait vraiment que faire ! Commander dans ces conditions était un martyre. Pourquoi ne pas le remplacer par Billot ou Clinchant'?...

Le général, depuis le combat d'Arcey, était sombre, irritable, empli d'un dégoût qui achevait de paralyser en lui toute initiative. La réception des derniers télégrammes avait enfiellé son amertume. On semblait méconnaître les difficultés inouïes au milieu desquelles il se débattait. On n'avait tenu aucune promesse; Garibaldi, qui devait le couvrir, n'avait pas même retardé d'un jour la marche de l'ennemi, et on le comblait d'éloges à ses dépens! Lui, pour prix de son dévouement, se verrait rejeter toute la responsabilité; et s'il passait en Suisse, on l'accuserait de trahison. Au Château-Farine, comme Billot jugeait possible la percée sur Auxonne, il lui avait offert liberté d'action, et, s'il voulait même, le commandement. Mais le chef du 48e corps prudemment s'effaçait : seul, l'illustre Bourbaki... Alors on s'était rangé à l'avis de Clinchant : se

diriger, à travers les hauts plateaux du Jura couverts de neige, vers les routes qui longent la frontière, permettent de rejoindre la vallée du Rhône. Mais, au lieu d'engager immédiatement l'armée dans cette direction et d'envoyer garder, à l'ouest et au sud-ouest de Pontarlier, les passages par lesquels l'ennemi pouvait déboucher, Bourbaki hésitait encore. Les heures irréparables s'écoulaient- dans l'inaction, en échange de dépêches, Freycinet tombant des nues à la nouvelle que sur près de cent mille hommes, trente mille à peine pussent se battre, insistant néanmoins pour la percée, — l'abattement de Bourbaki croissant à mesure.

Cependant, furieux de l'abandon du Lomont et tandis qu'il mettait tardivement en branle vers Salins les trois divisions de couverture, il ordonnait à Bressolles de faire demi-tour, de ramener sur ses positions le 24e corps; lui-même, à la tête du -18e, appuierait ce retour offensif. L'idée de se faire tuer en soldat avait traversé son cerveau. Le lendemain, montant à cheval pour retrouver Billot, il reçut une nouvelle injonction du délégué : — « Est-ce bien Pontarlier que vous avez voulu dire? Pontarlier vers la Suisse... Avec quoi vivrez-vous?... Avez-vous réfléchi aux conséquences? Vous serez obligé de capituler ou d'aller en Suisse... A tout prix il faut faire une trouée. »

Morne, Bourbaki suivait la route qui surplombe le Doubs. La queue du 48e corps, qui avait dû retraverser Besançon dans un inextricable encombrement, piétinait la pente glacée, obstruée d'un amas de voitures à perte de vue. Sur deux et trois de front, dételées, en oblique, elles barraient tout passage. Entre des caissons d'artillerie et des chariots de réquisition, il fallait mettre pied à terre et se glisser. Les hommes et jusqu'aux sous-officiers que le général en chef interrogeait, essayant vainement lui-même de faire déblayer la route, étaient incapables de dire à quel corps, à quel service ils appartenaient. Du 24e corps, les pires nouvelles: les régiments refusaient de marcher, sitôt postés fondaient.

Bourbaki, la mort dans l'âme, jugea l'armée perdue. Parti à huit heures du matin/ il était cinq heures du soir quand, à quelques kilomètres de la ville, il rencontra Billot.

— Pensez-vous pouvoir attaquer ce soir? lui dit-il; et sur la réponse négative, il déplora la jeunesse, la mauvaise qualité des troupes, offrit à nouveau de se démettre. Puis, à pied, dans la neige, il avait regagné Besançon. Il faisait nuit.

Après avoir reçu l'intendant général et s*être informé des ressources de Pontarlier, après avoir donné à son fidèle Leperche ses instructions pour la retraite, il passa par la chambre de celui-ci, y prit un revolver — on avait caché le sien — et rentra chez lui, défaillant sous le poids de sa faiblesse et des fatalités qui l'écrasaient. Alors, ne voyant qu'une impasse quoi qu'il fit, — la mort, quïl ne redoutait pas, lui apparut un refuge. Et, le cœur saignant de périr ainsi, soulagé pourtant d'en finir, il s'étendit sur son lit, appuya le canon à sa tempe et fit feu.

Louis, logé avec Guyonet chez de braves gens, qui inquiets de le voir si souffrant, l'avaient forcé d'accepter le meilleur lit, celui de leur fils absent, sommeillait sous les édredons, dans la chambre encore tiède d'un rougeoiment de braises. Il se réveillait la poitrine raclée de toux, quand dans le petit jour Guyonet entra, blême, fripé de sa nuit blanche. Il était suivi du propriétaire, qui s'exclamait, abasourdi.

— Qu'y a-t-il? demanda Louis, entre deux quintes. Guyonet, encore trépidant, jetait :

— Bourbaki s'est tiré un coup de pistolet dans la tète. Il n'est que blessé. La balle a dévié, s'est aplatie, comme sur une plaque de fonte. Ce n'est pas tout. Nous transmettions la nouvelle; deux télégrammes de Gambetta la croisent : ordre à Bourbaki de remettre, à Clinchant de prendre le commandement. C'était fait! Mais ils vont être déçus à Bordeaux, Clinchant maintient les ordres de retraite...

Tout en parlant, Guyonet rassemblait en hâte ses effets, grondait Louis, qui, devant les préparatifs de départ, voulut se lever. Mais ses forces le trahirent. 11 dut se renfouir au chaud, claquant des dents. En vain le propriétaire, un vieux receveur des postes, le consolait, lui affirmait qu'il serait soigné là comme chez lui, c'était aller à une mort inutile que de vouloir suivre ses camarades! Louis, avec un regret désolé, embrassait Guyonet, le chargeait de prévenir les chefs et de serrer la main de Sangbœuf. La porte refermée, pendant que son hôte bordait paternellement les couvertures, il écoutait dans les rues ouatées de neige le roulement confus des voitures du grand quartier général, ce bruit de retraite que depuis Orléans il connaissait trop; et suffoquant, il retenait ses larmes, à l'idée de la mission qui s'éloignait avec les compagnons de tant d'heures, et de rester seul, dans ce Besançon plein de malades, de blessés et de traînards.

Tandis que le lugubre fleuve d'hommes, sinuant à travers les routes encaissées, précipitait vers Pontarlier le débordement de ses vagues, où les convois ballottaient comme des épaves dans l'écume, Manteuffel, poussant les bataillons de Werder, suivait la trace, et sur le flanc, où il activait la course de ses colonnes noires, impitoyablement prenait l'avance, barrait les routes, rétrécissait le lit du fleuve.

La veille, profitant du faux mouvement du 18* corps et de la stagnation des autres, il était descendu à Ai bois évacué, occupait Salins après un combat où la municipalité bissait le drapeau blanc et suppliait le commandant français de cesser le feu, pour sauvegarder la vie, la fortune des habitants. Au bruit prématuré de cette occupation, l'une des trois divisions de couverture se repliait, les autres gagnaient sans plus de résistance l'abri de Pontarlier. La route de Champagnole était abandonnée du coup, deux jours avant qu'elle fût pour de bon interceptée. 11 ne restait d'ouverte que la voie

de Mouthe, un étroit boyau dans le massif, de Pontarlier à Saint-Claude. Cependant, par les chemins encaissés, affluant de Maiche, de Besançon, de Salins, comme une inondation qui monte, le fleuve lugubre s'élevait vers Pontarlier, entre ses rives de neige, dans un vaste murmure d'écluses rompues et d'eaux grosses.

Au moment où Louis retombait, silencieux, sur son oreiller. Henri se traînait sous les murs de Besançon sans se douter qu'encore une fois il venait de passer si près de son frère. La compagnie, réduite à une trentaine d'hommes, égarée depuis trois jours, trébuchait et glissait sur le verglas en pente. Rombart, l'air d'une bête inculte avec sa barbe et ses cheveux poussés, loqueteux, jaune, des bottes de cavalier aux pieds, surveillait d'un air tendre Henri, encore plus sale et plus maigre que lui. Le jeune homme avait un teint de cire, des yeux égarés d'animal qui souffre.

La joie qu'il avait eue à retrouver le régiment de son oncle avait été courte. De la Lisaine à Besançon, à marcher dans le rang, piétinements à travers boue et neige, alertes folles, arrêts sans cause, nuits sans sommeil, grand'gardes suppliciées de froid; à faire le troupier sans apercevoir jamais l'ennemi, il avait perdu ses illusions dernières. Ainsi, malgré le restant de discipline que le vieux Du Breuil était parvenu à maintenir, malgré cette apparence de troupe encore formée, c'était, à l'escouade comme au convoi, le même lot d'abominables misères! Avait-il été assez naïf! Croire qu'on est soldat pour se battre, accomplir un exploit glorieux! Dire qu'il s'était réjoui d'être zouave! Ah! la candeur de ses rêves : l'embuscade, la charge qui sonne, et le feld-maréchal qu'il tue, le drapeau qu'il enlève!... Et Bourbaki le décorant sur le front de bandièref... Imbécile, de s'être leurré de billevesées pareilles ! Alors il changeait son fusil d'épaule, endolori, les aisselles sciées par les courroies du sac. Ah! ah! son premier coup de fusil... il ne le tirerait jamais. Son chassepot n'était plus qu'un fardeau inutile, si pesant,

avec la charge des cartouches, qu'il avait eu plus d'une fois la tentation de tout jeter, comme faisaient tant d'autres. Ah ! s'il n'avait pas été soutenu par l'exemple de son oncle, dont sans cesse, harcelantla petite colonne, la vision repassait devant lui : haut en selle, talonnant de ses longues jambes son arabe étique, la canne en main. Le colonel Du Breuil était des rares qui vécussent de la vie de leurs hommes; la plupart des officiers, improvisés pour la circonstance, d'un jour à l'autre élevés de grade en grade sans rien qui justifiât le privilège, fuyaient toute solidarité avec le soldat, peu connus, parfois ignorés de lui, ne cherchant que leurs aises. Les derniers qui eussent dû se laisser gagner à cet égoïsme féroce, né de la guerre, étaient trop souvent les premiers à le satisfaire. Dès lors chacun tirait à soi. Plus de chefs, plus de soldats. L'assouvissement dune meute lâchée. Du Breuil, lui, partageait le biscuit gelé, le feu des bivouacs.

Henri revoyait, rougissant le paysage de neige, un de ces feux énormes où des sapins entiers flambaient, chauffant de leurs monceaux de braises une centaine d'hommes en cercle, pieds brûlants, bustes glacés, officiers, soldats, convoyeurs pêle-mêle, jusqu'à des chevaux allongeant au-dessus des dormeurs, vers la flamme, leurs têtes osseuses aux yeux pensifs. C'était pour mériter le geste affectueux, le regard d'approbation du vieillard, qu'Henri, par un effort surhumain, aidé de Rombart, s'était pendant ces huit jours affreux, de Saulnot au Doubs, raccroché à son rang. Et voilà que ce suprême effort, où il avait ramassé tout ce qui surnageait en lui de foi jeune et de bonne volonté, s'était offert en vain : on avait encore une fois perdu le régiment, séparé lui-même de la brigade depuis longtemps...

La compagnie, égrenée et lasse, et cependant poussée irrésistiblement par le flot de l'arrière, peinait à présent entre deux talus blancs, dans une épaisse couche de farine, neige pulvérisée sous l'innombrable tassement

des pieds. Le capitaine imberbe et le très vieux souslieutenant, renonçant à donner des ordres, marchaient pour leur compte, parmi cette poignée d'hommes faméliques et hâves, — mince débris d'armature qui allait se disjoindre définitivement. Deux kilomètres encore dans le faufilement entre les voitures arrêtées, le passage de cavaliers, le remous des isolés, — et de cette fraction perdue du 3e zouaves, il ne subsistait rien.

Autour de Besançon trente mille traînards s'éparpillaient, maraudant et pillant; le reste de l'armée, mélangée, confondue, bien peu dr> corps conservant leur unité, se bâtait, fuyant la menace noire, les nuées rapides de Manteufièl. L'attrait magique delà frontière, de la Suisse protectrice, fascinait déjà. Les coups de fusil lointains faisaient retourner anxieusement les tètes, bousculaient dune fuite plus vive le flot moutonnant. On lisait l'épouvante sur les faces hagardes, ivres d'un hébétement de faim, de fatigue et de froid. Les distributions, dont bien peu profitaient, se faisaient revolver au poing. Les caisses à moitié pleines semaient la neige, tout le chemin était jonché de fusils, de cartouches et de sacs. Farouches sous les peaux de mouton, ou grelottant dans leurs couvertures trouées, ces foules défilaient, tendues vers l'étape, sans un regard de pitié aux camarades qui tombaient, aux chevaux s'abattant par centaines, et qui un moment gigotaient, puis allongeaient leurs pattes raides. Leurs tas de cadavres jalonnaient la route. Le flot de souffrance s'élevait toujours vers Pontarlier déjà comble, vers l'espoir des paisibles vallées de France, but de la retraite ; vers la Suisse plus tentante encore, si proche. En finir! Une toux stridente, d'un bout à l'autre des colonnes, secouait les poitrines creuses.

Arers le soir. Henri et Rombart, joints à une tourbe de cavaliers démontés, de lignards et de tringlot?, atteignaient un village. Depuis l'aube, l'instinct vital les avait forcés à marcher, marcher toujours, malgré l'envie perpétuelle de se laisser choir, engourdis de

sommeil. Ils ne purent pénétrer dans plusieurs maisons regorgeant au point que les hommes s'y tenaient encaqués, dormant debout. Ils trouvèrent deux marches vides dans un escalier; et le lendemain, au départ, on dut les réveiller à coups de botte.

L'épouvantable marche recommença. Rombart, qui avait pu voler un pain, obligea Henri à manger; l'enfant était si faible qu'il lui fallut presque toute la journée le soutenir. Il l'aimait maintenant d'une tendresse faite de protection et de pitié, si profonde qu'elle avait des délicatesses féminines. Au début son amitié n'était pas sans un alliage de gloriole et d'intérêt; elle s'était purifiée chaque jour, poussée comme une fleur dans un vieux terrain sec. Gagné au naturel, à la gentillesse d'Henri, il n'attendait nulle récompense de ses soins, payé par eux, trouvant d'autant plus de plaisir à se dévouer qu'il se dévouait davantage, sentant moins sa propre misère, à se sacrifier pour < son petit »

Après d'interminables heures d'agonie, marchant sans trêve, ayant failli vingt fois rouler au ravin, être écrasés par la poussée brutale; après une nuit encore où le froid avait été si mortel que Rombart avait dû, dans une cabane de forestier, frictionner Henri nu près d'un grand feu, — la chaleur n'était revenue que lentement aux membres paralysés, — ils arrivèrent enfin à Pontarlier, furent obligés de camper sous les murs de la place, si bourrée d'hommes et de voitures qu'on n'eût pu s'y glisser un de plus. C'était le matin du 29.

Déjà, coupant la seule issue où les hésitations de Bourbaki et l'inconsistance des troupes avaient acculé l'armée, les avant-gardes de Manteuffel, successivement maîtresses de toutes les routes, coupaient la dernière voie, l'étroit boyau de Mouthe. La manœuvre avait réussi.

Avec une précision qui faisait honneur à la prévoyante hardiesse du général allemand, l'étau s'était refermé. En vain Cremer, avec trois régiments de cavalerie, avait poussé jusqu'à Saint-Laurent, à cinquante

kilomètres au-dessous de Pontarlier, laissant à Foncinele-Bas le 2e chasseurs d'Afrique pour occuper le défilé des Planches,, l'ennemi délogeait ces postes harassés, séparait Cremer de Pontarlier. En avant de la ville, à Sombacourt, un bataillon hanovrien s'emparait d'une division entière et de ses généraux, et, ne perdant que deux morts et cinq blessés, ramassait dix canons, sept mitrailleuses, deux mille sept cents hommes; le brigadier Minot, qui déjà avait abandonné Quingey, et le divisionnaire d'Astugue, prévenus deux heures avant, allaient se mettre à table. Echappèrent ceux qui avaient de bonnes jambes. A Chaffois, la division Thornton tenait ferme. Mais partout une grande nouvelle faisait cesser le feu; au sud, le 24° corps, en marche vers les défdés, s'arrêta; de toute part une stagnation fatale acheva d'immobiliser aux barrages le fleuve inerte.

Clinchant, à Pontarlier, où contre son attente il ne pouvait stationner, faire la guerre de montagnes, faute de vivres, venait d'être avisé par le gouvernement de Bordeaux de la conclusion de l'armistice. Instantanément le bruit s'en répandait, allait jusqu'aux détachements les plus éloignés porter le soulagement et la joie. Les armes tombaient aussitôt de ces mains qui ne les retenaient qu'à peine. Ces bandes désemparées respirèrent; on entrevoyait un répit, l'enivrement du repos, des besoins rassasiés. Dans la ville, devant la mairie, les soldats dansaient et chantaient autour du falot éclairant l'affiche bénie; ils se mutinèrent quand des officiers voulurent, au rappel de la générale, les porter en avant; un parlementaire de Clinchant partait en hâte pour notifier à Manteuffel la suspension d'armes. Il était temps. Les batteries ennemies, sur la côte de Chaffois, s'apprêtaient au bombardement.

Mais le parlementaire dans la nuit revenait. On n'avait, déclarait-on avec duplicité au quartier général allemand, connaissance de rien; pourtant, en même temps que Favre avait télégraphié à Gambetta l'armistice général,

de Moltke, tout joyeux de la bévue, notifiait à Manteuffel l'exclusion de l'Est. Ordre de continuer les hostilités. Partout les avant-postes se heurtaient à la même réponse, et devant la pointe obstinément poussée des colonnes ennemies, cédaient, jetant les chassepots, levant le pied. Par la passe de Vaux et des Granges, Sainte-Marie, les Allemands, refoulant comme un troupeau les débris du 15e corps, arrivaient au lac de Saint-Point, tranchant ainsi, à quelques kilomètres de ! Yuitarlier, toute possibilité d'évasion, menaçant jusqu'à l'entrée en Suisse. Ils ne savaient plus que faire de leurs prisonniers, encombrés de ce bétail docile. Des centaines préféraient se livrer. Tout était dit.

Clinchant avait beau télégraphiera Bordeaux le refus de Manteuffel, son apparente violation de l'armistice, et renvoyer un nouveau parlementaire. Il ne s'attirait que la proposition hautaine de capituler. Un troisième officier retournait inutilement solliciter un sursis de trentesix heures. Enfin une dépèche du ministre éclairait le malentendu; lui-même, à l'instant, venait d'être officiellement averti que l'armée de l'Est était exclue de l'armistice : il laissait le général libre d'agir au mieux des intérêts et de l'honneur.

Il n'y avait plus de salut que dans une prompte disparition, le déversement vers la frontière, qui, à moins de deux lieues, ouvrait sa porte libératrice, cette frontière attirante comme un lit de repos, une table mise, un paradis d'oubli. L'internement en Suisse sauvait de la capitulation honteuse. Soldats, armes, matériel, s'ils devaient peser tout autant sur les conditions de paix future, reviendraient du moins à la France. On ne pouvait songer à redemander à cette ombre d'armée le moindre effort. L'armistice avait achevé de tout détendre. Nulle force au monde n'eût contraint ces bras morts à soulever les fusils.

Le soir du 31, Clinchant gagnait les Verrières, où déjà s'étaient amassés les convois d'artillerie et du train, dans une affluence grossissante d isolés et de

déserteurs, et du village français au village helvétique, négociait avec le général Hertzog, commandant de l'armée fédérale, une convention réglant le passage. Désarmés à la frontière, les soldats se rendraient dans les villes indiquées, les officiers gardant leurs épées, canons et trésors confiés jusqu'à restitution à la garde loyale de la Suisse. Les signatures échangées, aussitôt commencèrent à franchir la ligne les troupes qui, depuis la veille, attendaient dans la neige.

A travers l'obscurité, le défilé tragique commença. Par l'étroite porte ouverte derrière Pontarlier, la route des Verrières et des Fourgs; par les moindres fissures de la montagne, le fleuve compact s'engouffrait, filtrait, ruisselait. Ce qui restait du 15% du 20e et du 24e corps, amalgame sans nom de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs, barricades mouvantes de charrois, se ruait dans un flux noir, pressé, continu. Mais, préservant la retraite, au défilé de la Cluse, entre le fort de Joux et la batterie de neige du Larmont, la voix du canon, le crépitement acharné de la fusillade, s'élevaient une fois encore. L'avant-garde prussienne, après avoir traversé Pontarlier, pris quatre cents voitures chargées de vivres, venait de surgir devant les gorges. Mêlée au convoi, elle attaquait la division Pallu de La Barrière, réserve générale à l'abri de laquelle le 18° corps formant arrière-garde était en train de s'écouler. Deux de ses régiments faisaient demi-tour, accouraient se joindre à ceux de la réserve, seules troupes qui, des cent mille hommes partis de Bourges, de Lyon, gardassent une âme.

Celles-là du moins furent héroïques. Sept heures on piétina dans le sang et la neige, enjambant les cadavres pour avancer de quelques pas. Généraux et soldats rivalisaient. Les fantassins de Pallu lui demandaient : « Êtes-vous content, mon général? » Le lieutenant-colonel Achilli tombait en brave. A un parlementaire essayant de le persuader qu'il ne restait qu'à se rendre, le général Robert disait : « Il nous reste à mourir. »

Jusqu'au soir, tonnant deJoux et crépitant de laCluze, le canon et la fusillade protégèrent la bifurcation des routes, le cheminement de l'artillerie, proclamèrent dans ce désastre que tout l'honneur n'avait pas sombré I

Le lendemain, quand la petite troupe se replia, Pallu, escorté d'un détachement où toute la réserve était représentée, usait de l'autorisation laissée par Clinchant : liberté de manœuvres à qui, sa troupe sauve, pourrait s'évader. Huit jours après il atteignait Gex. Billot et son aide de camp Brugère, quelques généraux, plusieurs officiers réussissaient de même, au prix d'atroces souffrances. A travers les montagnes, dans les sentiers de chèvre, des petits groupes d'hommes affrontant mille morts regagnaient la France.

Sur la route des Fourgs, revenant de la frontière, où il venait de conduire ses canons, un jeune colonel à figure énergique, svelte dans son dolman vieilli d'artilleur de la Garde impériale, croisait, au pas de sa jument, dont les os perçaient la peau, le flot sordide, ininterrompu. Jacques d'Avol avait fait tout son devoir. Maintenant, ses pièces en sûreté, le commandement transmis à son second, il tournait le dos au passé, allait à l'avenir.

11 n'avait voulu de personne pour l'accompagner, s'enfonçait dans sa solitude altière. L'internement le révoltait. Il ne s'était pas échappé de Metz, fuyant la geôle allemande, pour s'en venir, prisonnier volontaire, terminer la campagne au chaud, dans une ville de Suisse. Il ne pouvait admettre que l'armistice abou tit au cul-de-sac de la paix. Il restait des armées libres, où il pouvait servir encore. Toutes n'avaient pas eu le sort lamentable de celle-ci.

Le plus pressé, c'était de quitter cette route de misère, de trouver un chemin de traverse qui le rabattit sur Mouthe; de là il atteindrait la Chapelle-des- Bois, le Bizou, le col de la Faucille, Gex. Les mailles du filet n'étaient pas si resserrées qu'il n'y trouvât jour. Où une armée ne peut percer, un isolé passe. Et si des

uhlans l'arrêtaient comme à Metz, son revolver était là. Aux Fourgs, il obliquait au sud, longeait le mont du Miroir. Sa jument butait aux racines des sapins, sous la neige; il la relevait d'une main brusque. Un déchirant crève-cœur le poignait à l'idée de l'armée dissoute, de ses canons livrés. Il se rappelait sa joie frénétique lorsqu'ils avaient craché, à Beaune-la-Rolande. Alors il espérait; et puis, c'avait été la désillusion de toutes les minutes, malgré le bref éclair de Villersexel. Il se revit à la Lisaine, dévoré d'angoisse, jugeant la partie perdue. Quels généraux, quels états-majors! En venir là! Et les trois jours gâchés à Besançon, qui bien employés eussent permis de sauver encore l'armée... Esprit tourmenté, souffrant delà supériorité allemande, il envisageait déjà l'immense labeur qui effacerait l'infériorité française. Tout un cycle de réformes, tout à créer, tout à refaire.

Après une dure marche, il venait d'arriver aux Hôpitaux-Neufs, s'engageait sur la route de Mouthe. Il eut un mouvement d'humeur. En sens inverse une colonne s'avançait, tenant toute la largeur. D'Avol éperonna sa jument, bientôt reconnut des zouaves à leurs braies rougeâtres, à leurs chéchias enfoncées jusqu'aux oreilles. En tête, une haute silhouette qui lui était familière : le colonel Du Breuil. D'Avol passait sans saluer, quand le vieillard le héla, demandant son chemin.

— Pour la Suisse? fit d'Avol avec ironie.

— Pour la France, répondit M. Du Breuil, d'un ton si digne que d'Avol en fut touché, eut un remords.

Il donna des explications : Par là c'était la route de Lausanne, Jougne, tout de suite la frontière. Les zouaves tournaient le dos à Mouthe; le colonel s'était trompé. Et, sïnclinant avec respect, il s'éloigna.

Un désespoir s'était peint sur la vieille figure raide. Que faire à présent, avec ces malheureux? Simplement, Du Breuil se tourna vers ses hommes, leur avoua l'erreur. Il les laissait libres. Un officier allait conduire en Suisse ceux qui voudraient s'y rendre. Pour lui, il

leur faisait ses adieux, il allait tenter de s'échapper. Des voix s'écrièrent, des volontaires s'offraient. Il en choisit une dizaine, les plus valides. Tandis que les zouaves, quelques-uns émus, continuaient leur route, il rebroussait chemin.

Au bout d'une heure, sur le pont du Rouge-Bief, il fut surpris de voir un cavalier qui les regardait venir, semblant les attendre. Jacques d'Avol avait réfléchi. Un combat s'était livré en lui : sa haine pour Pierre Du Breuil, l'estime que lui arrachait l'acte du père, tant de catastrophes subies ensemble, la détente d'une même affliction... Ce vieux qui tenait de si près à l'homme qu'il avait aimé, allait-il l'abandonner, infirme, ne connaissant pas les chemins, à tous les risques? Qu'il eût à se plaindre du fils n'était pas une raison pour qu'il ne secourût pas le père. Quand les zouaves furent à sa hauteur, il dit d'une voix émue :

— Mon colonel, j'ai une carte, si je pouvais vous être utile? Voulez-vous que nous fassions route ensemble?

Troublé, M. Du Breuil le regarda en face, ne vit dans ses yeux que droiture et sympathie. Il crut lire, sur le visage éloquent, le regret des duretés passées, un attendrissement au souvenir de Pierre. Comprenant que d'Avol jugeait désormais moins sévèrement son ami, il répondit :

— J'accepte, colonel.

Et spontanément leurs mains s'unirent. Longtemps, au pas égal de leurs chevaux, ils gravirent la côte en silence. Après d'inouïes tortures, des jours sans fin, laissant dans le sentier de la montagne trois de leurs compagnons morts d'épuisement, ils parvenaient au col de la Faucille; ils étaient sauvés. Cremer, le corps franc des Vosges, deux divisions éparses, en tout près de dix mille hommes, s'en tiraient de la sorte.

Près de quatre-vingt-dix mille étaient déjà répandus sur la Suisse. Le défilé avait duré deux jours. D'un crépuscule à l'autre, toute la nuit, le lendemain encore,

par les versants blancs de neige, intarissablement descendait le flot noir. D'une poussée lente et formidable, les vagues venues de l'arrière, renaissant sans cesse, chassaient les autres devant elles. Entre la haie des troupes fédérales, immobiles l'arme au pied, l'inondation coulait, coulait toujours. Pour que les derniers pussent entrer, il fallait que les premiers marchassent des lieues et des heures. Jetés au passage en tas énormes des deux côtés de la route, s'amoncelaient fusils, cartouches, sabres, revolvers et gibernes. Des lances piquées dans le sol hérissaient leur forêt nue. On n'entendait au long de la multitude qu'une grande plainte, faite de milliers de toux sèches. Presque tous boitaient, les pieds saignants ou gonflés; sous les cheveux longs, les faces embroussaillées montraient des yeux de folie. On grelottait dans les loques aux coutures pleines de poux. Par intervalles passaient des voitures et des chevaux; efflanqués, beaucoup sellés depuis des semaines, ils n'étaient qu'un ulcère, crinière et queue mangées; ils avaient si faim qu'ils rongeaient le bois des arrière-trains.

A ce spectacle, les habitants assemblés par centaines, les mains chargées d'offrandes, pleuraient. Ils étaient accourus des villes, des villages, des cabanes; ils apportaient des vêtements, du pain, de l'argent, des boissons, de la viande. Le plus pauvre donnait.

Dans de grandes hottes de bois débordant de lait chaud, remplies, vidées à mesure, les gamelles tendues à bout de bras étaient plongées à la file, sans arrêt. Parfois, sur le bord du chemin, des moribonds se laissaient tomber, insensibles, muets: on les recueillait avec bonté. Les granges, les étables bientôt regorgèrent, et dans la plaine, au loin, les écoles et les églises. Une charité sans limites tendait les bras, compatissait à ce déluge d'horreur, que de mémoire d'homme on n'avait vu.

— Courage, mon petit f disait Rombart. On arrive!

Il soutenait Henri, dont la tête vacillait ; il éprouvait

.ine terreur : le gosse n'allait pas lui claquer dans les doigts!... Au port! Et de toute sa tendresse il eût voulu le ranimer. Allons, voilà les tas de fusils, on abordait! Henri ouvrit les yeux : Rombart lançait à la volée les deux chassepots, crasseux, rouilles, — vierges! Le vétéran ricana :

— Pour ce qu'ils ont servi ! . . .

Confusément, Henri entendit la chute des deux armes résonner. Ah oui ! pour ce qu'ils avaient servi !.. Et pourtant il aurait bien voulu ! . . . Devant lui se dressa Charmont... les jolis yeux de Céline... puis. tout se brouilla, il perdit pied...

— Bois, mon petit, bois!

Et Rombart, lui soulevant la tète, lui faisait avaler une lampée de lait chaud. Us étaient au Petit-Cernet, étendus sur de la paille, dans une cabane. D'humbles, de doux visages de paysans suisses se penchaient vers eux, Henri roula un regard vague, but avidement, puis, avec un profond soupir, il s'endormit..

Poncet, pour la deuxième fois dans la matinée, retournait aux nouvelles, à la préfecture de Bordeaux L'anxiété le harcelait. Depuis la dépêche de Favre, annonçant l'armistice général et l'envoi près de la délégation d'un membre du gouvernement, quarantehuit heures s'étaient consumées; et toujours l'incompréhensible silence de Paris, les protestations de Clinchant et de Garibaldi contre la poursuite des hostilités, activement menées par l'ennemi, en dépit de la trêve déclarée. L'armée de l'Est était anéantie, suspendues les tardives diversions que Freycinet avait ordonnées Garibaldi, loin de pouvoir soutenir Clinchant, comme le délégué, faisant « appel à son grand cœur », l'en suppliait, se soustrayait lui-même à une défaite certaine, évacuait en hâte Dijon, après avoir envoyé du côté de Dôle le vain secours de quelques francs-tireurs. Poncet ne tenait pas en place. De quel fatal malentendu était-on victimes? Pourquoi Favre, sommé par

dépêche à Versailles de s'expliquer, faisait-il le mort? Pourquoi le « membre du gouvernement » annoncé n'arrivait-il pas?

Soudain une rumeur vola. Dans le bureau, autour de Poncet, on n'y voulait pas croire; une dépèche de Chanzy transmettait au ministre la copie, remise par Frédéric-Charles, de la convention excluant Bourbaki et Belfort. Poncet apprit quà ce coup de foudre Gambetta furieux venait de se précipiter dans le cabinet de Freycinet, et saisissant à la cravate le dévoué général Thoumas, avait crié : « Je comprends qu'un avocat, hébété par la peur, ait commis une pareille balourdise et une semblable infamie, mais ce Jules Favre était assisté d"un général ! Que le sang de l'armée de l'Est et la honte de la défaite retombent sur lui ! »

Pour comble de dérision, une seconde confirmation arrivait presque aussitôt. Elle était de Bismarck. Le chancelier, en attendant que la dépêche de Gambetta parvint à Favre, croyait devoir, à titre de renseignement, communiquer le détail des clauses; il se donnait le plaisir, la partie gagnée, de montrer comment il avait su abuser du monstrueux oubli, de la nullité de son adversaire.

Gambetta, lorsqu'en pleine poitrine l'avait frappé le traité imprévu qui désarmait le pays, rentrait de Lille, où de sa parole brûlante il avait essayé de tisonner le Nord. Là comme partout, il avait prêché la guerre sainte, stigmatisé la paix, cession, mutilation de la patrie ! Il n'appartenait à personne, avait-il dit, minorité, majorité, unanimité même, de céder la France. Qui croirait pouvoir livrer une parcelle du sol, comme le maître une part de son troupeau, celui-là violerait le droit de tous et de chacun ! La France était le bien commun, chaque motte de terre qu'elle couvrait de son drapeau, inaliénable! Si chacun avait comme lui cette conviction, cette passion profonde, ce n*est pas des semaines et des mois quil faudrait pour chasser l'ennemi, la ruine de la Prusse serait immédiate, car

que pourraient huit cent mille hommes contre des millions de Français résolus, ayant juré de vaincre ou de périr?

Et c'est au moment où il venait de s'entendre avec Faidherbe et Chanzy, réorganisant leurs armées, que s'écroulaient ses espérances. Paris encore, il s'attendait depuis longtemps à sa chute, il l'avait prédite ; pas une de ses dernières lettres où il n'indiquât le danger du siège passif, n'accusât l'inertie de Trochu. Même, dans sa correspondance avec Favre, il avait envisagé la conduite que la délégation aurait à tenir, Paris tombé; car pas un instant il ne pouvait admettre que la reddition de la capitale fût la perte de la province. De bonnes élections sauveraient tout, une Assemblée épurée où ne trouveraient place ni les membres des anciennes familles régnantes, ni les ministres, sénateurs, conseillers d'État, candidats officiels de l'empire; il était juste, il était nécessaire, affirmait-il, qu'ils supportassent la responsabilité de malheurs attirés par eux-mêmes...

La seule éventualité qu'il n'eût pas prévue lui brisait aux mains son arme : Paris entraînait la France I Et ce n'était pas assez; une ineptie criminelle, de gaieté de cœur, abolissait une armée entière, cent mille hommes sur lesquels la nation était en droit décompter, et dont la présence dans les négociations ultérieures eût été d'un grand secours. Grâce à une démarcation arbitraire, on devait en outre remettre à l'ennemi plus de terrain qu'il n'en avait conquis; il s'accroissait d'Abbeville, de deux arrondissements du Calvados, de la moitié de l'Yonne, du Loiret, du Loir-et-Cher, de l'Indre-et- Loire, d'une partie du Morvan, du Jura, de la Côte-d'Or. Le 25e corps, formé d'hier et déjà maître des faubourgs de Blois, rétrogradait au delà de Vierzon ! Et c'était le vainqueur qui, par raccroc, vous apprenait cela ! Et Paris se taisait toujours !

Alors le patriote éclata. Son indignation furieuse, son indomptable foi, le soulevèrent. De la profondeur de son désespoir jaillirent des sources d'espérance. Les

mots ardents s'échappaient de son cœur; il incarna la terre déchirée, en fut la voix, l'âme. Dans sa proclamation il attestait le pays, il lui désignait le chemin, et sous des traits pareils à des zigzags d'éclairs, s'ouvraient de brefs, de fulgurants horizons d'histoire : la Prusse comptait sur l'armistice pour énerver, dissoudre ; elle espérait une Assemblée tremblante, prompte à subir une paix honteuse. Il dépendait de tous que l'armistice devînt, au contraire, une école d'instruction; qu'on préparàt.qu'on poussât, avec plus d'énergie que jamais, l'organisation delà défense. Qu'à la place d'une chambre réactionnaire et lâche sortît du sol une Assemblée vraiment nationale, républicaine, voulant la paix si elle assurait l'honneur, le rang, l'intégrité du pays; mais capable de vouloir aussi la guerre et prête à tout plutôt que d'aider à l'assassinat de la France... Il finissait par un cri d'appel aux armes, dans un grand élan de concorde et de sacrifice !

En même temps paraissaient deux décrets : l'un, en conformité avec les prétentions de Paris, fixant les élections au 8 février et la réunion de l'Assemblée au 12 : l'autre, rompant avec le gouvernement de la capitale, et selon l'idée longuement mûrie de Gambetta, frappant d'inéligibilité les complices et les complaisants du régime déchu. Des dépêches aux préfets allaient aussi, dans tous les départements, affirmer les résolutions de Bordeaux, la continuation, après l'armistice, de la lutte à outrance.

Le lendemain, dans l'effervescence de la ville, débarquait enfin le ï personnage annoncé de Paris «.C'était Jules Simon, ayant égaré avec sa malle le texte du décret électoral. Son entrée à l'hôtel Sarget déchaînait la tempête. Gambetta avec violence l'apostropha : — Que venait faire ce capitulard?... Pourquoi n'avait-on pas consulté la délégation? Qu'il s'en retournât à Paris, lui et son décret I... Et ne parvenant pas à maîtriser son indignation, il l'accablait des plus durs reproches, d'invectives amères, lui barrait la porte. Le maire et les

deux adjoints; introduits, déclarèrent qu'on ne pouvait sans danger pour Tordre suivre les instructions de Favre. Simon se résignait à rédiger une dépêche à ses collègues, demandait des ordres, et, fatigué, il se retira.

Impuissant à briser l'obstacle de front, il songeait à le tourner. Cette manœuvre se [conciliait mieux avec son caractère onctueux, tenace et prudent. Ses papiers les plus précieux, notamment un décret de Paris qui en cas de conflit lui donnait pleins pouvoirs, et sa nomination de ministre de l'Intérieur, mis en dépôt chez le président de la Cour d'appel, il se terrait chez un ami, dans une petite rue écartée. Il n'était pas seul; d'immédiats appuis le soutinrent. D'abord, le chef occulte de l'opposition, Thiers, dont les conseils et les avis ne le quittèrent pas.

Le grand parti des mécontents s'orientait vers la rue Poudensen, toute la presse conservatrice en tète. Elle s'était coalisée, bonapartistes, légitimistes et orléanistes fondus en un seul comité. On ne pardonnait pas à la délégation d'avoir touché à l'inamovibilité de la magistrature, de prétendre remanier le personnel de l'Instruction publique et des Finances ; tous les griefs passés s'y ajoutaient : dissolution des conseils municipaux et généraux, zèle républicain des nouveaux préfets; et le présent : cette atteinte au principe électif, cet ostracisme de toute une classe de citoyens! Mais ce qui dominait tout, c'était le haro contre Gambetta, ce tyran, cet énergumène qui voulait encore la guerre ! Le général Foltz, commandant la division, un géographe distingué qui avait fêté au Champagne la nouvelle de l'armistice, faisait offrir à Simon son concours dévoué, consentait à donner des ordres comme ministre de la Guerre et à occuper préfecture et télégraphe; même il faisait venir à Bordeaux deux batteries. On pouvait compter aussi sur certains bataillons de la garde nationale.

Et tandis que la foule se portait au Grand-Théâtre, débordant places et rues aux cris de : « A bas la paix f

Pas d'élections ! » assiégeait la préfecture jusqu'à ce qu'au balcon Gambetta parût, jurant de tenir jusqu'au bout, Simon, un peu rassuré, expédiait en cachette à Paris des messagers et correspondait en province, ses lettres pouvant être interceptées, sous le couvert d'enveloppes de commerce, aux écritures diverses. Les journaux ébruitaient cependant sa mission; la police lacérait une affiche dont ïhiers avait été l'inspirateur. Le petit homme avait tout de suite vu, dans l'arrivée de Simon, la fin des pouvoirs de Gambetta. Il se réjouissait de cette chute et de n'y avoir pas de part apparente, seulement le profit sans peine.

Le drame se précipitait. Le matin même où le comité des journaux protestait contre le décret d'inéligibilité, un télégramme de Bismarck venait à la rescousse, déclarait à Gambetta qu'une chambre élue selon le décret de Bordeaux ne serait pas reconnue par la Prusse. Alors le ministre s'adressa encore au pays, lui dénonça l'insolente prétention : l'ennemi ne voulait donc décidément que d'une Assemblée esclave, décidée d'avance à la paix! L'honneur national le supporteraitil?...

Simon, mis au pied du mur, se décidait, bravant une arrestation dont on faisait bruit, à publier, avec le décret lui donnant pleins pouvoirs, celui des élections de Paris : éligibilité pour tous. Et par une concession habile il retendait aux préfets et aux sous-préfets en fonctions. Gambetta, aussitôt, faisait saisir les journaux, paraître au Moniteur une note où il déniait les pouvoirs de Paris prisonnier de guerre, investi depuis quatre mois, privé de toute communication avec 1 esprit public. Le décret de Bordeaux était en conséquence maintenu, malgré l'ingérence de M. de Bismarck. Grémieux partait en hâte expliquer au gouvernement l'état de choses. Mais il rencontra sur sa route Emmanuel Arago, Garnier-Pagès et Pelletan, envoyés pour tenir tète aux récalcitrants.

Le conseil du Louvre était furieux; on avait,

aux nouvelles de Simon, annulé précipitamment le décret de Bordeaux, télégraphié directement aux préfets, parlé même d'incarcérer Gambetta; Clément Thomas s'en chargeait. Pendant ce temps, dans Bordeaux houleux, Simon écrivait à la Gironde une longue lettre justificative. Mais les envoyés de Paris, survenus, ralliaient à leur façon de voir Crémieux déjà converti, Fourichon, Glais-Bizoin; Simon, compromis, entaché de modérantisme, s'effaçait devant Arago, et, sans autre explication, un décret brutal nommait celui-ci aux deux ministères de Gambetta. Les trois vieillards de la délégation, ses collègues d'hier, avaient signé les premiers.

Le « dictateur », qui déjà, plusieurs jours avant, avait donné sa démission de membre du gouvernement, la redonnait. De tous les coins de la France, surtout de Lyon et de Marseille, on l'incitait à faire tête. Une partie du pays était avec lui, voulait encore la guerre. A Bordeaux, les clubs proposaient de créer un comité de salut public, lui en offraient la présidence. L'idée de la guerre civile l'arrêta; c'était une autre guerre qui avait fasciné son espoir, soutenu ses veilles, enflammé son labeur colossal.

Au nom de la patrie, noblement il abdiqua, ordonnant à ses préfets la soumission, la conciliation. La veille, il avait réuni ses collaborateurs, Freycinet, les généraux Haca, Véronique etThoumas. Tendant vers la guerre sa dernière pensée, il leur avait demandé conseil . Que faire ? Repousser l'armistice, les élections, combattre, encore et quand même, dans le massif central, la Bretagne et le Cotentin? A chaque seconde, des amis venaient l'interrompre pour le supplier de se montrer à la foule, de parler aux délégués qui emplissaient les antichambres. Sous les fenêtres un long cri montait : « Vive Gambetta. » Les têtes moutonnaient à la lueur des torches. Exaspéré, il lâchait un gros mot, fermait violemment la porte. « Croyez-vous que c'est une vie? » Et maudissant ces # gueulards », il se rasseyait, discutait toujours. Puis,

lorsque les généraux lui eurent fait toucher du doigt la triste situation, il n'insista plus, se leva, contenant ses larmes. Et serrant avec effusion les mains de ces hommes qui l'avaient aidé à mettre debout les armées de la défense, il leur fit ses adieux, calme, mais désespéré.

Poncet, dans la froide obscurité de sa chambre sans lampe, assis au coin de la cheminée, près de sa femme, qui respectait sa douleur, songeait. Il revoyait ce matin d'octobre où, dans le soleil de Tours, Gambetla était apparu, jeune et fervent. Alors on reculait les élections. Tout à la guerre!... Aujourd'hui le pays s'agitait dans la fièvre, allait nommer son Assemblée; tous les canons s'étaient tus, seul celui de Belfort retentissait encore.

Comparant au visage rayonnant d'il y a quatre mois la face vieillie et grave de celui dont tout à l'heure il avait serré la main, le Sorcier mesura la route franchie, et du départ lumineux à ce terme sombre, tant d'efforts dépensés en vain, parce que le pays n'avait pas voulu.

HT

Le lundi 43 février, dans le matin clair, Bordeaux semblait une autre ville. Une tiédeur de printemps précoce adoucissait l'air vif, flottait sur les larges rues emplies d'une foule grouillante, sur la courbe majestueuse des quais, la perspective des navires en rade, en partance, croisant dans l'azur leurs vergues et leurs mâts. La Garonne bouillonnait comme de l'or fondu. Un mouvement extraordinaire animait groupes et passants. Hier, au Grand-Théâtre, l'Assemblée souveraine s'était constituée en séance préparatoire; cet aprèsmidi, le gouvernement de la Défense nationale devait lui remettre, avec ses démissions, le pouvoir. Bordeaux entier était dehors, guettant les figures nouvelles, trottoirs débordants, hôtels envahis. La vaste cité reflétait, en l'amplifiant encore avec son zèle démocratique, l'agitation du pays entier. Tant de passions, d'espoirs, de douleurs, de rancunes, de convoitises.

Poncet, au bras de sa femme, errait comme une âme en peine. Un cruel dépaysement le prenait, à se promener là, désœuvré, en badaud. Il avait cru devoir suivre Gambetta dans sa retraite, était des rares qui entourassent d'une affection sans réserve, comme Ranc, Spuller, Laurier, le tout-puissant de la veille, l'abandonné d'aujourd'hui. Déjà malgré l'entourage resserré de ces fidèles qui espéraient en lui, malgré les vœux des patriotes pour qui son nom signifiait toujours énergie et lutte, malgré l'espoir tremblant

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