‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 4 sur 22 · LES TRONÇONS DU. GLAIVE. J · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU. GLAIVE. J

toits, derrière les retranchements invisibles, vers l'étendue de la France.

Martial ému. de Nairve déguisant son trouble, l'écoutaient encore. Tout cela, le marin se l'avouait; mais, regard triste et bouche close, il s'enfonçait dans le chagrin de sa clairvoyance, le mutisme de sa discipline.

Tous trois ne pouvaient détourner leurs yeux de la ligne bleuâtre et de ce ciel brumeux qui, par delà l'ennemi, planait sur le mystère des provinces lointaines, mr l'agitation de la patrie.

— 11 faut, dit Nini, que je sois à quatre heures au café de la Régence.

— Bon, dit Martial en lui faisant signe de garder la pose, nous avons deux heures devant nous.

Avec cette ardeur fébrile où l'artiste tentait de s'arracher à la tristesse de l'heure présente, il pétrissait d'un pouce nerveux l'argile molle d'où sortait, frissonnant, le torse crispé d'Andromède captive. L*aveu, cette fois officiel, de la capitulation de Metz, la perte du Bourget, il ne pouvait distraire sa pensée de ces deux nouvelles, dévoré d'une douleur et d'une humiliation qu'augmentait encore l'annonce de l'armistice probable, négocié par M. Thiers. Arrivé de Tours et descendu au ministère des Affaires étrangères, le vieux diplomate, avec l'appui du gouvernement, allait s'efforcer d'obtenir à Versailles une suspension d'armes et un ravitaillement qui eussent permis de convoquer une Constituante.

A la lecture des journaux que Mme Louchard leur avait apportés en même temps que le déjeuner, la colère de Martial avait été telle, qu'aussitôt expédié le ragoût de la crémerie, une ou deux cigarettes fumées rageusement, il avait voulu se rejeter dans le travail, reprendre le fil interrompu de la matinée.

Debout contre un paravent en guise de rocher, Nini, nue jusqu'à la ceinture, d'où sa chemise retombait en blanche draperie retenue au renflement de la hanche, cambra son jeune buste renversé, les bras inégalement

levés, tordus par des liens imaginaires. Ses cheveux blonds ruisselaient sur son dos; sa poitrine dressait la double rondeur des seins, petits et fermes avec leurs fleurs en pointe. Chauffe à rouge, le grand poêle jetait sur sa peau mate un reflet rose. La jolie frimousse parisienne souriait d'un air d'ennui résigné, conscient de la mission d'art remplie. Martial s'acharnait à rendre le modelé vivant des côtes, soulevées par la respiration et l'effroi. Il ne retrouvait pas l'émotion plastique du matin, cette entente du sculpteur et du modèle, cette secrète communion de l'argile et de la chair. Tout à coup Nini cessa de sourire et dit :

— Si on tenait Bazaine, on lui ferait griller les pieds dans le poêle!

Martial laissa son ébauchoir; plus moyen! Sans embrasser sa maîtresse, comme il faisait d'habitude, la pose finie, il se mit à marcher de long en large, exhalant son indignation :

— Douze balles dans le corps! Quel misérable... Livrer une armée pareille, des généraux par douzaines, trois maréchaux, cent soixante-quinze mille hommes ! Et des aigles, des armes, des canons, en veux-tu, en voilà! et Metz encore!

— C'est ignoble, dit Nini, qui, assise près du poêle, rajustait à son épaule ronde les dentelles de sa chemise.

— Et c'est le moment que le gouvernement choisit pour parler d'armistice! Comme s'il n'y avait plus de Français en France, plus d'armées, plus de Paris, plus rien. On met les pouces, après un pareil soufflet sur la figure ! Alors quoi, il n'y a plus qu'à se coucher dans la boue, à tendre le dos aux bottes allemandes ! Et le Bourget, c'est du propre! On enlève une belle position, le lendemain on la laisse reprendre. Tant pis pour ceux qui se font tuer! Trochu s'en fiche. Il a son plan!

Nini fredonna l'air connu :

Je sais le plan de Trochu, Plan! Plan! Plan! Plan! Plan

Je sais le plan de Trochu, Grâce à lui rien n'est perdu.

Elle avait une grâce frondeuse de gamine de Paris, un charme à elle; avec cela, la franchise d'un camarade, une petite personnalité qui tenait à distance les galanteries trop libres.

On sonnait vigoureusement, une voix sépulcrale proféra :

— Ouvrez, au nom de la loi!

— C'est ce fou de Thérould, dit Nini déjà derrière le paravent, tandis que Martial déverrouillait la porte.

Sur un corps dégingandé, une longue figure osseuse, canaille et bon enfant. Le rapin se glissa avec une flexibilité de Pierrot funambule, et, jetant un regard circulaire, ii désigna, en louchant effroyablement, le chapeau de Nini suspendu à un chevalet, le lit défait, les reliefs du déjeuner; puis, prenant la voix de Gil Perez, il lança sur trois notes différentes :

— Oh!... Oh!... Oh!...

— Bonjour. Thérould, cria Nini, je me rhabille.

— Le flagrant délit étant constaté, je n'insiste pas. Eh bien, mes petits agneaux, qu'est-ce que vous pensez deçà?

Avec emphase, un bras au ciel, il parodia la grosse lèvre et les yeux sourcilleux de Jules Favre :

— Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ! Nous sommes au péril, non à l'honneur ! . . . Et patati, et patata !

— Tais-toi, dit Martial, j'en suis malade.

— Malade ! Pas tant que le gouvernement. Ce qu'on va le flanquer par terre ! Tout Paris est dehors, ce n'est quun cri. . . Ah ! mon vieux, épatante, ton Andromède ! . . . Oui, a-t-on idée de ces soliveaux?

Martial ne protesta pas. Chaque jour, en lui comme en presque tous, baissait la confiance du début dans les hommes du 4 Septembre. Leur popularité s'amoindrissait, aux récriminations furieuses des journaux et

des clubs, motivées par tant d'impuissance et d'inaction. Qu'avait-on tenté depuis le 9 octobre? Deux sorties inutiles, l'une sur Bagneux-Châtillon, l'autre sur la Malmaison. Deux pertes d'hommes et de munitions, risquées sans véritable esprit de lutte, sans but précis, et qui ne répondaient ni à la trouée en masse, ni au harcèlement continu. Deux satisfactions à la nécessité de « faire quelque chose ». D'avance, la retraite était prescrite, et pourvu quelle s'effectuât « en bon ordre », le gouverneur était content. L'indifférence avec laquelle il avait qualifié la perte du Bourget, « trop en flèche, de nulle importance stratégique, » et laissé égorger sans l'appui d'un canon douze cents braves par la garde prussienne entière, cette superbe mêlée à tant d'inertie se conciliaient mal avec l'intelligente ardeur qu'on eût souhaitée du chef suprême de la défense.

Nini sortit de derrière le paravent. Thérould, ba-

' layant de son képi le plancher dans une révérence à

la mousquetaire, se déclencha le cou, comme s'il eût

voulu lui jeter sa tète en hommage. Un rouleau sortait

de sa poche; Nini, fureteuse, s'en empara :

— Voyons le chef-d'œuvre !

Thérould feignit l'angoisse :

— Touchez pas I Collection unique !

Il étala une série de caricatures, Napoléon, l'Impératrice en déguisements ignobles, toute la basse revanche de la haine. Thérould était de ces intransigeants qui n'estimaient pas payer trop cher des malheurs de la France l'écroulement de l'empire. Il poursuivait les rois d'une inimitié personnelle, ne jurait qu'anarchie, république universelle. Non qu'il eût des convictions réléchies, mais il avait pâti de l'insuccès et de la pauvreté; il était de ces cervelles creuses que toute aristocratie offusque; sa vanité puérile prenant à la lettre les excitations révolutionnaires, il jugeait que places, gloire, honneurs, la société les lui volait, devait les lui rendre un jour. Au demeurant, excellent diable, très gai, tournant à tous vents, dangereux seulement

quand il avait bu. Il déploya des journaux, une affiche vert tendre qui appelait les femmes aux armes, et lut :

— Les amazones de la Seine. Hein, Nini!... « pour rendre aux combattants tous les services domestiques et fraternels compatibles avec l'ordre moral et la discipline militaire. »

Elle eut un franc éclat de rire.

— Ce n'est pas tout, Nini, tu peux te signaler par des services plus éclatants encore. Suppose que les Prussiens entrent à Paris; ils te trouvent gentille et veulent te le dire. Tu leur tends un doigt, au bout de ce doigt il y a un dé, dans ce dé de l'acide prussique : Prussique! Admire la coïncidence! Tu piques, le Prussien tombe foudroyé Plusieurs s'approchent, mais toi, tu te dégages, tranquille et pure, laissant à tes pieds une couronne de morts.

— Que c'est bête! fit Nini, choquée.

— Très bon moyen, affirma Thérould, préconisé par le citoyen Allix... Il frappa sur ses journaux : — J'ai là des choses étonnantes : le feu grégeois retrouvé, les pareballes qu'on pousse comme des brouettes. Nous avons encore l'inondation des égouts par un bras de la Seine, avec un appât irrésistible pour y attirer l'armée allemande; la manière de prendre les obusiers au piège comme des éléphants. Ça vous fait tordre? Du sérieux, maintenant. J'en ai pour tous les goûts. Des documents de première, des pièces pour l'Histoire !

11 montra un Bulletin des municipalités tout chiffonné :

— Voilà l'immortelle proposition de Courbet — saluez ! — demandant que la colonne Vendôme soit déboulonnée, les rues portant des noms de victoires ou de généraux débaptisées, comme coupables de perpétuer le souvenir et l'idée antidémocratique de la guerre!... Voici le Combat de jeudi, ce que j'appelle le bon combat du citoyen Félix Pyat, la trahison de Bazaine encadrée de noir, un exemplaire échappé à la fureur de la foule. Hein, le toupet du gouvernement, qui a osé démentir,

et qui aujourd'hui nous sert le poisson avec la sauce du Bourget et le persil de l'armistice !

L'armistice ! Martial revit les siens ; il ne savait rien d'eux ni de la province depuis la dépèche de Gambetta, annonçant la perte d'Orléans après Artenay et la formation de l'armée de la Loire. Il leur avait cependant écrit plusieurs fois, mais si les ballons emportaient les cartes-lettres, aucune réponse privée ne parvenait; seules quelques dépêches officielles , confiées au retour précaire des pigeons voyageurs. Que pouvaient penser son père, tous les Real, de la mission de Thiers? Cette perspective de l'armistice ne devait-elle pas les révolter comme lui? Bien des braves gens qui faisaient leur devoir pensaient pourtant que ce parti douloureux était le plus sage, éviterait de pires désastres. Possible! Mais quoi, Paris,, ses forts, ses armées! A peine était-on au quarante-deuxième jour de l'investissement! Et l'immense matériel, tant d'approvisionnements, d'innombrables troupes étaient intacts ! La paix qu'on signerait ensuite ruinerait et démembrerait la France. Tout serait perdu, même l'honneur. Non, une partie de la bourgeoisie seule pouvait songer à acheter aussi chèrement son repos. Le pays n'y consentirait pas! Il eut un doute... La province? les campagnes?... Et puis, que faisaient les armées de secours?

Nini, avec cette foi simple, cette résolution qui animait les femmes de Paris, protesta, une flamme dans ses jolis yeux marrons :

— L'armistice? Je voudrais bien voir ça! Il n'y a donc plus de chevaux aux abattoirs? plus de pain sur la planche?

Sous la pluie et la rafale, dans le jour glacé du petit matin, des queues résignées s'allongeaient aux boucheries, attendant l'ouverture. La petite bourgeoise et l'ouvrière, les riches d'hier devenus les nécessiteux d'aujourd hui, sans une plainte, sans une bousculade, se rapprochaient dans la communauté du besoin, l'acceptation de la nécessité, payant d'une

pénible patience l'humble morceau de viande quotidien. Thérould roula soigneusement sa collection, signalant au passage deux ou trois pièces remarquables : l'Appel au peuple anglais, de Louis Blanc ; Y Appel aux provinces,, d'Edgar Quinet; la Lettre aux Allemands, de Victor Hugo. Le grand poète jouissait d'une vogue énorme. C'est à lui qu'on avait demandé le premier sou pour la souscription des canons. Thérould aperçut sur le divan un volume neuf des Châtiments, qui pour la première fois venaient de paraître en France. L'acteur Berton devait le lendemain lire à la Porte-Saint-Martin l'Expiation; avec la recette on fondrait un canon. Et campé théâtralement, le rapin déclama :

Waterloo! Waterloo! Waterloo, sombre plaine! Comme une onde qui bout...

— M'sieu Poncet! M'sieu Poncet!

Le concierge, Louchard, se précipita très ému :

— On bat le rappel dans les quartiers voisins! Les rues sont pleines de gens qui courent. Il y a plus de cent députations à l'Hôtel-de-Ville. Beaucoup de bataillons lèvent la crosse en l'air.

Il paraissait déguisé sous l'uniforme; on s'étonnait de voir un képi à deux galons surmonter sa face blême et sournoise, un sabre lui battre aux jambes. Une jubilation relevait d'un vilain sourire sa bouche tombante, faisait cligner ses yeux.

— Ça va être le tour des purs. Dans quarante-huit heures nous aurons la Commune. Tous les bons citoyens vont marcher.

Il disparut, bruyant comme un frelon noir qui se cogne; il allait à toutes les portes et jusqu'aux maisons voisines annoncer la grande nouvelle, ce « chambardement » où il comptait bien pêcher en eau trouble. On ne voyait que lui a la mairie, ou, dans les comités d'armement, d'équipement, de vigilance surtout, il avait des amis. Une bonne nomination d'adjoint ne lui semblait

pas au-dessous de son mérite. Il s'était distingué lors de la parade des engagements. Un décret ayant ordonné dans chaque bataillon la formation d'une compagnie de marche. 6,500 volontaires seulement s'étaient offerts, malgré la réclame à grand orchestre. Au Panthéon, sur une estrade drapée de rouge avec l'inscription : La Patrie en danger, surmontée d'un drapeau noir portant : Strasbourg, font, Châteaudun, se dressaient des tables couvertes de registres. Au bas, des tambours exécutaient toutes les cinq minutes un roulement. Les bataillons de l'arrondissement défilaient, mais le plus souvent, pour éviter l'enrôlement, ils se bornaient à crier au passage : t Tous ! tous ! » sans que personne sortit du rang.

— Une révolution? s'écria Thérould. Faut aller voir ça.

— Nous n'attendons pas le rappel? demanda Martial.

— Plus souvent! moi, d'ailleurs, je lève la crosse.

Le bataillon dont ils faisaient partie n'était cependant pas hostile, quoique du deuxième ban. A mesure qu'il s'était créé de nouveaux bataillons, ils se trouvaient, par le mode même de recrutement, de moins en moins bien composés. La nécessité d'armer, d'équiper, au milieu d'un désarroi total et dans le plus bref délai, cette énorme masse d'hommes, n'avait pas été sans quantité d'abus, de fraudes, de gaspillages. Beaucoup s'étaient fait délivrer plusieurs fusils, les marchands de vin en avaient à revendre; l'équipement s'effectuait mal, livré à l'arbitraire des maires, la garde nationale relevant comme la garde mobile du ministère de l'intérieur, non de la guerre. Ce qui contribuait puissamment au désordre, c'était la nomination des officiers à l'élection. Autant de primes données à des calculs plus ou moins avouables, tablant sur de vils intérêts. Quelques bons choix ne compensaient pas les mauvais.

Martial et Thérould avaient sauté sur leurs képi>;

Nini, prête en un tour de main, rose de plaisir à l'idée d'une bagarre, répétait : — Dépêchons-nous, nous descendrons ensemble jusqu'au pont Saint-Michel! — Ils étaient sur le pas de la porte, quand elle dit :

— Martial, et ton flingot?

— Ça, non! fit-il, réservé à l'usage des Prussiens. Une pluie fine tombait. Ils aperçurent dans l'écurie

les deux chevaux de Blacourt. gras et luisants sur leur bonne litière. Le palefrenier, qui n'avait pu se dérober plus longtemps à ses devoirs militaires et que Louchard avait pris dans son bataillon, relevait la paille à la fourche, tandis que le cocher, également affublé du pantalon noir à bande rouge, coupait en petits morceaux un pain entier dans une vannette. Depuis que l'avoine était rare, plusieurs propriétaires nourrissaient ainsi leurs chevaux.

— Si ce n'est pas dégoûtant, murmura Nini, quand tant de pauvres gens se rationnent!

Par l'entremise du concierge. Blacourt avait trouvé à la mairie l'emploi de ses facultés pacifiques, un service qui le dispensait de monter la garde. Sous le porche, le locataire du troisième, M. Delourmel, et Tinet. un ouvrier relieur qui logeait avec sa femme dans une mansarde au cinquième, entouraient Louchard pérorant :

— Les capitulards sont renversés ! Dorian est président de la République. Le pouvoir nouveau se constitue...

Et apercevant Martial :

— C'est un délégué qui me l'a dit, il vient de monter chez M. Thédenat, pour lui demander de la part de Jacqueline, le grand proscrit, s'il veut entrer dans le gouvernement.

Justement le délégué descendait, plutôt amer. On le pressa de questions.

— Le citoyen Thédenat se réserve. On se passera de lui. Place aux purs! En avant, citoyens.

Souterraine et puissante, une organisation révolu-

tionnaire couvait. A côté de l'Internationale et de la Fédération ouvrière, fondues dans le Comité central des quatre-vingts délégués d'arrondissement, collaboraient des petits partis, guidés par des hommes d'action et des publicistes : Blanqui. le vétéran légendaire des prisons, martyr de son idéal; Flourens. jeune, paré de son courage et de ses aventures; le proscrit Delescluze. avec l'accent de conviction de sa voix douce et ardente; Félix Pyat. le faux romantique; Jules Vallès, écrivain de talent fourvoyé, et combien d'autres! Leurs journaux ne prêchaient que guerre à outrance, lutte à mort. Ils avaient trouvé dans les dernières nouvelles un thème excellent.

Le boulevard Saint-Michel grouillait, les omnibus n'avançaient plus. Des compagnies de gardes nationaux, sans fusjls, s'écoulaient vers l'Hôtel-de-Ville. Le long des trottoirs, dans les cafés, aux fenêtres, on se groupait, on s'interpellait. Sur toutes les figures, une animation inusitée; on sentait la révolution dans l'air. Les rappels intermittents, battus dans la brume, croissaient et décroissaient, en cadences angoissantes et sourdes. Nini les quitta au pont Saint-Michel, perdue aussitôt dans la fourmilière. Un même sentiment de révolte et d'hostilité courait. Metz, le Bourget, l'armistice! On n'avait pas une plainte pour le gouvernement; tant d impéritie avait lassé les bonnes volontés, promptes d'ailleurs au changement, faciles à rebuter.

En aval, en amont, la Seine, que malgré soi l'on sentait barrée, de Choisy à Sèvres, hérissait sous le voile de la pluie ses vaguelettes, en un remous d'étang, non de fleuve libre. Une tristesse flottait sous le ciel bas, où le vent chassait les nuages. Plus le courant humain' les entraînait, de la rue de Rivoli vers la place de Grève, plus ils se laissaient aller à la fièvre ambiante. Ils s abdiquaient peu à peu dans cette âme spontanée, collective des foules. Une immense rumeur se propageait en ondes. Martial était frappé par le nombre des

faces de douleur et de colère. On ne discutait plus le gouvernement, on en voulait un autre.

Lorsqu'ils débouchèrent sur Ja place de Grève, le soir rapide commençait à tomber. En proie à la surexcitation générale, ils n'entendaientplus ce bourdonnement qui les avait troublés tout à l'heure; ils étaient une des voix perdues, une des mille parcelles de cet immense amalgame humain, d'où montait un tumulte de vociférations, de huées, de vivats; ils étaient un des mille souffles de cette forge aveugle d'où demain allait sortir. Us ne pouvaient faire un pas. serrés dans l'étau de la masse mouvante. Le rectangle compris entre le quai de Gesvres, les bâtiments annexes, la rue de Rivoli, n'étaient qu'une nappe noire en ébullition. En face, audessus du frémissement des têtes d'où émergeaient des bustes de cavaliers, des drapeaux, des crosses, l'Hôtelde-Ville. dans le crépuscule blême, dressait sa façade monumentale, avec le cadran déjà lumineux de l'horloge, les hautes fenêtres doù se penchaient en gesticulant des grappes d'hommes.

Autour d'eux, Martial entendait les propos se croiser : — Les sept baies de milieu, c'est la salle du Trône. — A bas Thiers! — C'est de cette fenêtre-là qu'Etienne Arago a parlé! — Qu'est-ce qu'il a dit? — « Vous aurez les élections municipales, elles ont été demandées par les maires et acceptées par le gouvernement! » — La Commune, alors? — Vive la Commune! — Non, non! pas de Commune! Arago l'a crié luimême. — Si! vive la Commune.

Une vague soulevait Martial et Thérould. Ils se trouvèrent au milieu de la place. Quelqu'un dit :

— Le général Tamisier vient d'arriver... Un autre :

— Les deux bataillons qu'il amenait ont refusé de marcher. Tous ceux qui viennent en font autant. Le gouvernement a donné sa démission...

Le départ d'une compagnie causa un reflux. Les gardes s'éloignaient, insouciants, dans un échange de quolibets

et de rires. Mais un violent mouvement se produisit. Les tirailleurs de Flourens se faisaient place, leur chef caracolant en tête, manches cousues de galons, bottes à l'écuyère vernies. Des acclamations partirent, saluant une chute de petits papiers lancés du premier étage par les envahisseurs. C'étaient les listes du gouvernement nouveau; elles couraient de main en main, applaudies, conspuées. Il n'y en avait pas deux pareilles; les noms de Dorian, de Blanqui, Pyat, Delescluze, Millière, Louis Blanc, Victor Hugo, étaient les plus fréquents. Des réclamations s'élevèrent; une voix demanda: Jacquenne! Sur un morceau de liste déchiré, maculé, Martial put lire : « Mégy, Ledru-Rollin, Barbes... »

— Mais il est mort! s'exclama Thérould.

On le regarda d'un mauvais œil.

Des hourras retentirent; il y eut une poussée formidable. Martial et Thérould, à demi étouffés entre des poitrines et des dos, meurtris de coups de coude, furent pris dans le flot irrésistible qui, mêlant aux tirailleurs de Flourens des centaines de badauds, de gardes, d'ouvriers, franchissait le porche, envahissait lut l'escalier, se répandait à travers couloirs et salons, dans un fracas de portes, un effrayant vacarme. Lorsque cette trombe s'arrêta, Martial ne vit plus Thérould. Il essaya de respirer, étourdi, avec la sensation qu'il n'avait pesé qu'un fétu. Il était dans l'embrasure d'une porte, accoté au mur, entre un vieillard qui ricanait stupidement et un homme nu-tête, chauve, braillant : — La déchéance! D'autres cris répondaient: — Destitution ! à Mazas ! à Vincennes ! . . .

Il ne pouvait rien distinguer à travers la forêt des bras levés et des fusils brandis, seulement un plafond peint et doré, le haut des larges fenêtres et des rideaux jaunes, dans la dernière lueur du jour. Ce jour qui tombait, la tristesse du ciel gris derrière les vitres, le traversèrent d'une brève mélancolie. On le bousculait, il s'arc-bouta; prenant appui sur l'épaule du vieillard, qui marmonna furieux, il se servit de la plinthe du

mur pour se hisser. Il était là comme dans une tribune vivante, la foule si tassée qu'on ne pouvait faire un mouvement. Il put voir la longue et large table du Conseil, les membres du gouvernement assis; il reconnut Jules Favre à sa moue dédaigneuse, Jules Simon, le général Trochu avec son képi brodé d'or, Jules Ferry, Garnier-Pagès dans son faux col, tous immobiles sur leurs sièges, très pâles, mais résolus. Les tirailleurs de Flourens les enveloppaient. Trochu fumait un cigare avec calme.

Le tapage était assourdissant. L'atmosphère, chargée de la fumée du tabac et d'acres émanations, s'épaississait. Martial vit Jules Favre se lever, jeter quelques mots, mais de toutes parts jaillissait : — Vive la Commune! En face, dominant la salle, un individu coiffé d'un bonnet rouge et juché sur des banquettes faisait entendre des roulements de tambour, entrecoupés de cris sauvages. Une étrange ivresse luisait dans les yeux égarés, tordait les bouches hurlantes. Martial, devant ce spectre de 93, fut pris aux nerfs : l'orgueil d'assister à un spectacle de l'histoire, et aussi une sympathie pour ces hommes silencieux, dépositaires du pouvoir, dignes sous l'avalanche des griefs et de l'insulte.

Maintenant, un inconnu au visage jaune occupait la table, devenue tréteau public.

— Lefrançais! Un lapin! dit l'homme chauve, je le connais bien.

— Plus haut 1 lança le vieillard, qui paraissait plongé dans le ravissement. On n'entend rien... C'est cela! Bravo, la déchéance!... Vive le comité! Donnez les noms ! . . .

Lefrançais parut déconcerté. Sans doute sa liste n'était pas préparée. Mais aux cris de : Vive Flourens! A bas Trochu! un nouvel orateur s'emparait delà table. Gustave Flourens, c'était lui. marchait de long en large, le verbe haut, l'air arrogant; il agitait ses manches lisérées de galons, faisait voler les encriers et les écritoires sous le martèlement de ses bottes éperonnées.

Millière se joignait à lui; figure de quaker, les yeux tendus sous des lunettes, les mains fiévreuses; impossible d'obtenir un moment de silence. A peine saisissaiton par bribes: Prisonniers... otages... Toutes les voix protestaient :

— Il faut les fusiller ! Qu'on en finisse ! . . .

Et couvrant le bruit, revenait dans un mugissement la clameur souveraine : Vive la Commune! Du temps passa; la nuit était proche. Flourens, maître de la table, lisait des décrets, sommait, toujours en vain, les membres du gouvernement, impassibles à leur place, bras croisés sur la poitrine, de donner leur démission. Il arpentait le tréteau comme un fou, repoussant un vieux capitaine qui à chaque instant lui tendait un brevet, répétait d'une voix aiguë :

— Nommez-moi donc ministre de la guerre, je réponds du succès!..

Une diversion se fit. Martial brusquement perdit pied. Autour de lui, on s'écartait, on criait : Gare! Dans un ah! ah! de satisfaction, des garçons de bureau apportaient les lampes Carcel. D'un pas assuré, d'un air tranquille, automates de l'habitude, ils accomplissaient à l'heure précise leur besogne accoutumée; un gouvernement s'effondrait, Paris changeait de maîtres, mais eux continuaient leur service, projetant sur le grouillement des corps le cercle paisible de la lumière jaune.

Dans le sillage, Martial, sous l'impulsion de ses voisins, avança. Cinq ou six rangs pressés le séparèrent des membres du gouvernement et de la table; il suffoquait, tant la chaleur, l'écrasement, étaient forts. Devant lui. en l'air, rien que le buste agité de Flourens, le singulier raccourci de ce visage barbu que les lampes éclairaient par en dessous, le voile dense et flottant de la fumée, les dorures vagues du plafond. Les figures qui l'entouraient, l'ensemble de la salle, dans ce mélange d'ombre et de clarté, lui parurent fantastiques; il entendait Flourens proclamer, son nom en tête, au milieu de dé-

négations ironiques, la liste de son choix. On la discute avec violence, repoussant Rochefort, acclamant Millière, Delesduze, Dorian, Dorian surtout, dont la popularité fait l'homme de tous les partis; Blanqui et Félix Pyat soulèvent une tempête; des noms encore... A bout de souffle, Flourens faiblit. Dorian, très ému, proteste qu'il n'est pas un homme politique, mais un travailleur, un fabricant; il ne peut diriger la guerre!... Multipliant les refus, le ministre descend de la table et se retire en plein bacchanal... — Dorian président! Dorian dictateur!... Quelques-uns, les moins enragés, imitent sa retraite. Un double courant s'établit, renouvelle en partie, autour des prisonniers, le cercle de geôliers et de curieux. Martial parvient en jouant des coudes à gagner la porte, qui se referme derrière lui.

« Quelle heure est-il? Qu'est-ce que je fais là? » Il se trouvait dans un vestibule où l'on circulait moins difficilement ; un couloir spacieux, de hautes portes sculptées, un grand escalier de marbre; et partout des groupements, un va-et-vient, une vibration de ruche. Sa rancune contre le gouvernement diminuait, il lui en voulait toujours, mais il le jugeait à plaindre; les outrages et la violence n'étaient bons qu'à compliquer la situation. La fermeté que ces hommes montraient en refusant leur démission aux menaces, les intentions patriotiques, quoique désordonnées, de leurs adversaires, est-ce que tout cela ne devrait pas aboutir à mieux que ce gâchis? Tant à faire, et tant de forces perdues! Au dépaysement de l'endroit, au spectacle insolite, une tristesse l'étreignit. Déjà, le 8 octobre, il avait été peiné par la dernière manifestation. Sans les bataillons de l'ordre!... Viendraient-ils seulement aujourd'hui? Il sentit son impuissance, fut humilié avec Trochu, Jules Favre, les autres. Que se passait-il à présent dans la salle? Une générosité plus forte que ses préventions, la conscience soudaine que Flourens et consorts n'étaient qu'ambitions brouillonnes, plus dangereuses cent fois que la bonne volonté maladroite du gouvernement, le

ramenaient à une appréciation juste. Un besoin de dévouement le saisit.

« Tâchons de sortir! Si je pouvais rejoindre mon bataillon! » Comment s'orienter? Un dédale de pièces, de corridors, de galeries. Quel escalier prendre? Après bien des crochets et des détours, il atteignit le rez-dechaussée, puis une cour. Les tirailleurs de Tibaldi gardaient la porte, visaient brutalement les laissez-passer. Il dut revenir sur ses pas. Et toujours cette foule d'hommes armés, ces faces de colère, de méfiance, de triomphe; des meneurs fanfarons, de pacifiques gardes nationaux ébahis d'être là; et ces profils sinistres qui surgissent des troubles, et ces badauds incorrigibles dont la présence obstinée sanctionne les révolutions.

Et Thérould? Où pouvait-il être? Martial pénétrait dans la salle du Trône, envahie comme le reste, quand il croisa Jacquenne. portant haut la tète, d'un air grave et mécontent. Allait-il sauver la République? Une horloge au mur marquait sept heures et demie. Il s'étonna, ayant perdu la notion du temps. Quelqu'un lui prit le bras.

— C'est vous. Méjean? fit-il en reconnaissant un employé des Archives, petit homme rageur, ancien militaire. D'où sortez-vous?

— De là. dit Méjean, en désignant un couloir sur lequel donnaient les bureaux des adjoints et des secrétaires. Il haussa les épaules, et baissant la voix il attira Martial dans une embrasure :

— Vous n'imaginez pas ce qui se trame! Il paraît que le gouvernement, avant d'être tout à fait débordé. a accordé, sur la requête des maires, les élections municipales, sans fixer la date Dorian vient d'arriver chez Etienne Arago. et, supplié de tous côtés, il a signé avec le patron. Schœlcher. Floquet et Brisson un décret fixant le scrutin à demain. L'affiche vient de partir à l'imprimerie. On croit tout sauver ainsi! On ne fait que céder à 1 émeute, sans bénéfice aucun...

Il parlait d'un jet, trouvant enfin quelqu'un à qui se confier :

— Au lieu de masser quelques bons bataillons, qui enfonceraient les portes et nettoieraient la salle du conseil ! Le gros Picard dès le début s'est esquivé à l'anglaise. Malin comme il est, j'espérais qu'il nous enverrait la garde. Rien encore 1 Et dire qu'on était averti depuis hier! Etienne Arago avait prévenu Adam, le préfet de police... Et ce jobard de Trochu qui a fait retirer les postes des mobiles, quand il a vu que ça se gâtait! Pas de coups de fusil, pas d'effusion de sang! La force morale! Une bonne blague. Quand on pense que si l'on voulait, par les souterrains...

Méjean allait trop loin. Qui sait, la garde nationale finirait par arriver! tout se dénouerait pacifiquement. Cette horreur de la guerre civile, plutôt que d'amoindrir Trochu. l'honorait. L'archiviste continua :

— Si vous aviez vu 1 envahissement du conseil municipal. Une bande menée par Delescluze et Tibaldi. Ils ont enfoncé à la hache la grande porte du bas, et grimpant par l'escalier en fer à cheval, ils ont fait place nette, saccageant fenêtres, banquettes et pupitres. En un clin d'oeil, plus de maires.

Une clameur lointaine, qui venait de l'intérieur du palais, les fit se regarder. A ce moment une bousculade les sépara. On entendait un bruit montant de tambours battant la charge; Martial suivit des Bellevillois qui couraient. Il était dans le vestibule de tout à l'heure. Subitement, du grand escalier, précédés des tambours roulant, un chef de bataillon et des gardes nationaux du 106' s'élancèrent. Ils se heurtèrent à la porte de la salle du conseil, et après sommations l'enfoncèrent. Mais, à l'intérieur, l'entassement était tel que, seuls, le commandant, le porte-drapeau et quelques hommes purent pénétrer. Collé contre un mur, Martial interrogea un des arrivants : Charles Ferry était avec eux, ils étaient du 7e secteur, et conduits par M. Ibos. Inquiets de leur chef, ils s'impatientaient déjà devant la porte

refermée, et, l'enfonçant une seconde fois, un plus grand nombre pénétra.

Le hourvari ne cessait pas. Un petit sergent, resté dehors, grimpa sur les épaules de ses camarades, et de là put commenter la scène interminable : de longues minutes d'attente, des phrases brèves. Les Tibaldiens harangués par Flourens veulent à tout prix faire feu. Le commandant Ibos monte aussi sur la table, il commence un discours. La table se rompt en deux, Ibos bascule et tombe. Remonté sur l'autre moitié, Flourens parle toujours. La situation empire. On parle de conduire les prisonniers à Mazas, de les fusiller en route. Le commandant fait un signe, les gardes se rangent d un seul côté, entourent la table...

— Attention ! dit le sergent. Ils se rapprochent des membres du gouvernement! Ils les enlèvent!... et dégringolant, il rallia sa troupe, fit la haie.

Dans une confusion, un tumulte, au milieu des coups de poing, Martial vit passer, emporté à bras, le général Trochu . un képi de garde national sur latête . Les hommes du 406e enserraient Jules Ferry, Emmanuel Arago. Mais le flot se ferma, barrant la fuite aux autres. Sous les imprécations, les fusils enjoué, les trois libérés descendaient l'escalier. Martial, saisissant l'occasion, voulut s'échapper avec eux. Il ne put franchir dix marches; furieux, les Tibaldiens le repoussaient, l'un d'eux l'avait empoigné au collet :

— De quel bataillon es-tu ? Pour qui?

— Lâchez-le 1 c'est un frère!

Martial stupéfait hésita à prendre la main que ïhérould lui tendait. Le peintre, débraillé, les yeux brillants, le teint rouge, sentait l'eau-de-vie. Il déclara, plein d'attendrissement et de mansuétude :

— Ah! ma vieille, quel beau jour! Tu n'en reviens pas, hein?

Il s'appuyait sur lui, comme heureux de fortifier son équilibre. Et plus bas :

— Parfaitement II n'y a qu'à faire la grosse voix,

ils obéissent. On me prend pour un membre delà Commune t Ce sont de bons diables, nous avons trinqué.

Et montrant une porte, il ajouta :

— J'ai fait de la besogne depuis que je t'ai quitté. Tiens, voilà le salon de Blanqui. J'ai copié plus de vingt listes.

La porte s'ouvrit, démasquant la profondeur d'un salon rouge, et dans la lumière des lampes, des dos courbés sur une table, d'autres personnages se démenant. Ils entendirent : — Eb bien, tu seras préfet de Metz! — Ahl mais non, je n'en veux pas; Bordeaux, soit! — Toi, Lechurel, à Nîmes... Bacu, directeur des postes? — Qui a la préfecture de police? — On la supprime. — C'est idiot, est-ce qu'on gouverne sans police? donnez-moi la Poiice !.. . Dégoûté, Martial se détourna : la curée !

Plus loin, des marchands, des femmes qui portaient des brocs de vin, des paniers avec des saucissons, des cigares, allaient de groupe en groupe. On vint chercher à manger pour les prisonniers. Il vit emporter une tranche de cheval dans un morceau de pain, destiné à Jules Favre. Des affamés en sueur mâchaient, buvaient; beaucoup, de tatigue ou d'ivresse, gisaient par terre. D'autres, congestionnés, leur fusil entre les jambes, assis le dos au mur, ronflaient. On respirait un air lourd et surchauffé; une buée couvrait les vitres, les panneaux et les glaces. Une horrible odeur de chair malpropre, de drap et de cuir mouillé écœurait Martial. La tête lui tourna. Sa tristesse croissait avec sa lassitude.

A partir de ce moment, tout se résuma pour lui en une suite incohérente de tableaux, avec cette précision coupée de lacunes, cette sensation de l'absurde qu'on trouve si naturelle en rêve. Allant, venant, prisonnier libre, il vécut des heures tumultueuses, hanté par une succession de visages, dont certains l'obsédaient. Il errait comme un somnambule...

Du temps s'écoule. Un tirailleur de Flourens saigne

du nez. Un gros chien remuant la queue furette partout, cherchant son maître. Une nouvelle poussée de gardes nationaux! Ils montent sans trop de résistance. Ce sont des bons, du 17*. Charles Ferry est encore avec eux. Ils occupent un salon, mettent des sentinelles aux portes de la salle du conseil et de celle de Blanqui. Ils arrêtent et déchirent au passage les ordres de la Commune. Les insurgés finissent par s'en rendre compte, crient : — Aux revolvers ! . . . Blanqui et Flourens se montrent, s'enquièrent. Le commandant du 17e ordonne : — Empoignez-moi le citoyen Blanqui I . . . Une lutte. Un petit vieux qui semble n'avoir que le souffle se débat, secoué, tiraillé, écartelé. On voit blêmir sa face grisâtre, où proémine un grand nez cassé, sur une bouche démeublée. Un vaste front, des yeux où l'idée brûle. Son col est arraché, sa houppelande se déchire. Un coup de pistolet éclate. Où est Thérould?...

... Ailleurs, ce grand vieillard ascétique, à l'air orgueilleux et fin sous des cheveux blancs, c'est Delescluze. Il parle avec un chef de bataillon de la garde nationale couvert de boue. Autour d'eux, des gens à mauvaise mine. Ils murmurent : — C'est un commandant qui accourt des avant-postes... Aussitôt des vivats :

— Il faut y aller aussi ! Il faut sortir ! La levée en masse !

— Exécutez les lois, dit l'officier, les hommes de vingt à vingt-cinq ans au combat, de trente-cinq à quarantecinq dans les forts, les vieillards derrière les remparts... Un tonnerre d'applaudissements. On veut le proclamer général en chef...

... Martial est maintenant dans la salle du conseil. Comment, déjà minuit? Voilà Blanqui, délivré, qui réapparaît, le cou nu, les vêtements en désordre. On l'accable de poignées de main, on lui fait fête. Il s'assoit à la table avec Delescluze, Flourens, Millière et un homme blême qui est Ranvier. L'ascendant tranquille de Blanqui, sa voix grêle mais nette, annoncent le maître. Sa plume grince sur le papier. Il signe des ordres, des ordres. Il réglemente l'émeute. Au bout de

80 LES TReNÇONS DU GLAIVE.

la pièce, dans l'embrasure d'une des deux fenêtres sur la Seine, les prisonniers sont réunis, assis sur det chaises, plongés dans leurs réflexions. Garnier-P et le général Tamisier se taisent. Jules Simon échange un mot avec son voisin le ministre de la guerre, le général Le Flô en civil. Jules Favre, avec un beau mépris, dort la tète renversée, la bouche ouverte. Les tirailleurs de Flourens postés en demi-cercle \v> sur veillent, prêts à faire feu à la moindre tentative de délivrance.

... Encore un trou; une vision qui ne se relie à rien. Il a dû s écouler des heures. Martial, la tête dans ses mains, est affalé sur une marche d'escalier, près de la cour des cuisines... Mais que fait dun<- la garde oationale? Va-t-on laisser tuer comme cela les représentants de la France? Vin^t bataillons devraient être arrivés depuis longtemps. Pourquoi Paris ne se lève-t-il pe Des voix. C'est Delescluze et Dorian qui passenf. Os causent avec animation. Les choses ne vont donr pas toutes seules? Méjean — d'où sort-il? — s'assied de lui. bien las. Martial n'est pas surpris, c'est le songe qui continue. Méjean parle : — Ils sont moins Qersl Les bons bataillons arrivent et cernent l'Hôtel-de- Ville Ah! Ah! Ah! Pas moyen de quitter la souricière. Aussi on négocie, on transige. 11 faut voir leurs ûgu d'abord la jactance, puis le doute, et maintenant linquiétude. Dorian, croyant bien faire, s'est entremis. On ne les poursuivra pas... Mais entendez-vous? Il y a du nouveau en bas. On débouche des souterrains!... Tous deux se précipitent. Des commandements en breton : Immobiles du Finistère, baïonnette croisée, foncent, déblayant le rez-de-chaussée.

... Une heure encore. 11 paraît qu'on a trouve Etienne Arago errant dans un escalier, à l'entrée des sous-sols. Méjean s'est fait reconnaître d'un capitaine. Il donne des indications sur la disposition des couloirs : on aurait vite fait d'enlever toute cette canaille! Ce n'est pas l'envie qui en manque aux mobiles. Mais

non, on compromettrait la vie des otages ! Le général Le Flô lui-môme est venu donner des ordres. A aucun prix, que le sang ne coule. Du moins on a ramassé deux cent cinquante braillards, ils sont sous clef dans les caves. Enfin, enfin, les portes s'ouvrent devant deux compagnies du 106' et du 17% envoyées par Trochu. Jules Ferry en tête. Ils parlementaient depuis des heures. Les mobiles leur frayent le chemin, prennent d'assaut le grand escalier, et parvenus à la salle du conseil, s'écartent pour laisser passer Ferry et les gardes. La porte cède. On aperçoit les émeutiers en désarroi, braquant leurs fusils sur les captifs. On entend la dure voix de Ferry, et quelques instants après, Blanqui sort au bras de Tamisier, qui protège de l'autre côté Flourens. Décidément, il y a eu transaction. Pêle-mêle descendent, fripés, livides, les yeux cernés, les cheveux collés, Jules Favre, Millière, Garnier-Pagès, Delescluze, Simon, Ranvier, les deux gouvernements délivrés ensemble, et s'amnistiant l'un l'autre....

Dans la fraîcheur glacée de la nuit, Martial s'éveillait. Hors de la fantomale clarté de sa prison, les ténèbres, que rendait plus noires la lueur tremblotante des réverbères; les haies épaisses de gardes nationaux, dont les fusils scintillaient confusément; le souffle vif du vent, lui furent un soulagement infini. En même temps, il gardait une souffrance, une honte obscures. Le vertige dont la ville entière venait d'être frappée l'emplit de regrets. Il pensait à ce débordement d'excès et de folies, à ce coupable exemple de guerre civile. Amèrement il évoqua les garnisons des forts, l'armée aux avant-postes, les sentinelles en faction; au delà, la France, qui, confiante dans sa capitale, s'armait pour la défendre, et entre eux, derrière leurs tranchées, les Allemands à l'aguet, attendant joyeux que les Parisiens s'égorgeassent pour entrer.

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