DEUXIÈME PARTIE
Dans un coin du wagon, Charles Real, enveloppé dans un manteau de fourrure, casquette rabattue, réfléchissait. Quel soulagement de savoir en sécurité les caisses de matières explosives qu'il ramenait de Londres. Ouf! 11 n'avait guère respiré depuis le jour des noces! Dès le lendemain, laissant à Charmont sa femme, ses filles et les jeunes mariés près de leur séparation, il était revenu à Tours avec Gustave et Poncet. Le temps de prendre les ordres de la commission d'armement, d'être reçu par Gambetta. II gardait de ces dix minutes d'entretien une empreinte forte, une attraction pour cet homme jeune, plein d'autorité, qui incarnait la foi patriotique, l'effort de la France. Ses préventions contre les opinions avancées, sinon du tribun, du moins de la partie la plus bruyante de son entourage, faisaient trêve dans le sentiment du but commun.
Les visions de son voyage défilèrent : le trajet en zigzag jusqu'à Rouen avec Gustave, interminables arrêts, raccords d'une ligne à l'autre, l'embarquement à Honfleur sur un méchant bateau à voile, ses courses à Londres, achats et démarches, et le chargement à bord de la Victoria Queen. Le steamer descendait lentement, agitant sa cloche dans le brouillard de la Tamise,
un pavillon rouge au grand mât afin de signaler le péril, car, frété pour le compte de la Défense nationale, il portait avec les explosifs cinq cents barils de poudre de guerre , des munitions d'artillerie , des milliers de fusils, de revolvers et de cartouches. On avait pu esquiver les croiseurs allemands, atterrir au Havre sans encombre.
M. Real ouvrit les yeux, le train entrait en gare de Rouen; il reconnut sur le quai la bonne figure malicieuse et rougeaude de Gustave, qui, prévenu par dépêche, l'attendait.
— Tu vas bien? lui cria le docteur en ouvrant la portière.
Les deux frères s'embrassaient. Mais avant tout il fallait s'occuper du fourgon, le faire remiser, accrocher au nouveau train. Deux heures pendant lesquelles, à bâtons rompus, Charles et Gustave échangeaient les nouvelles. L'ingénieur dit sa pénible impression de l'indifférence anglaise : on concluait force affaires; de vraie sympathie, point. La République était mal vue de la presse, calomniée par de petits journaux français qu'inspirait L'Empire. Il avait rencontré à Londres Clément Laurier, chargé par la délégation de négocier avec la maison Morgan un emprunt de 250 millions, pour la continuation de la lutte. Un tempérament, ce Laurier, avec son museau de rat et son teint vineux, sa finesse et sa fermeté.
— Ah! si je n'avais trouvé à Londres que des Français pareils! Mais les jeunes gens riches, les petits crevés s'affichant le soir dans les théâtres à la mode, pendant que nos fils vont se battre! Cette lâcheté soulève le cœur. Devine qui j'ai heurté à Trafalgar- Squ are? Voilà une chose que je ne raconterai pas au pauvre Maurice.
— Son fils? hasarda Gustave.
— Juste! Contran guêtre, sanglé, un petit chien sous le bras; il escortait une femme à chignon jaune. Très rouge, il a lâché sa donzelle pour mexpliquer...
quoi? je ne le saurai jamais, car tu penses si je lui ai tourné le dos! C'était le soir où nous avons appris la reddition de Metz.
Gustave soupira; pas un Français qui n"eùt ce poids sur le cœur! Pourtant la proclamation brutale de Gambetta avait offusqué en lui l'ancien bonapartiste, respectueux des traditions. S'il avait partagé la même douleur, il n'admettait pas qu'on s'en vint dire aux soldats : Vous avez été trahis par vos chefs. Mais tous deux s'unirent au sursum corda de ces lignes brûlantes, pénétrée d'espoir quand même, d invincible confiance. i :ur désigna un grand nombre de gens à tournure militaire, vêtus d'habits empruntés.
— Regarde, ce sont des officiers évadés. Beaucoup sont restés à Lille, pour former les cadres de l'armée du Nord ; ceux-là vont à Tours, car ici il n'y a rien à faire. Entre la petite armée deBourbaki. qui s'organise à peine, et les troupes de l'Ouest, dispersées sous le commandement du général Fiéreck, c'est le vide et le chaos.
— Et Pierre? Sais-tu quelque chose?
— Oui, j'allais te le dire. Avant-hier, à Lille, j'ai vu un de ses camarades, le commandant Décherac. Charmant garçon, ma foi! qui a pu se sauver le lendemain de la capitulation, déguisé en prêtre. Du Breuil allait bien, quoique très abattu. Il a cru devoir suivre le sort de l'armée. Ce commandant m'a révélé des choses à faire pleurer : le drame qui s'est livré dans leurs consciences, ce conflit terrible entre la discipline et l'indignation. Où était le devoir? Que commandait l'honneur? Se révolter, s'enfuir pour reprendre place au combat? Ou bien, le cœur ulcéré, obéir jusqu'au bout?
— Dur courage, murmura Charles.
— Nous ne pouvons juger Pierre, fit Gustave. Tel que nous le connaissons, c'est un homme de cœur. 11 tient de son père...
Charles reprit :
— Pour moi, j'incline vers ceux qui. ayant rempli
jusqu'à la capitulation leur devoir, s'en sont alors découvert un plus impérieux que d'aller vivre inutiles au fond d'une ville allemande, quand il y a des villes françaises à défendre. A condition, cela va de soi, quïls n'aient pas engagé leur parole.
— Il est certain, constata le docteur,, qu'ils sont des plus précieux. Grâce à eux, le 22e corps aura des officiers. Il commence à sortir des limbes. Sans le commissaire de la délégation mon confrère Testelin, de Lille, et le général Fane, Bourbaki n aurait absolument rien trouvé en arrivant. Il m'a paru triste, peu confiant. Son titre d'ex-commandant de la Garde, sa mystérieuse mission à Hastings, le rendent suspect. A Douai, il a été accueilli par des huées.
Charles eut un blâme. Les passions se donnaient carrière; partout l'irritation des partis — inertie ou mauvais vouloir des uns, triomphe insolent, agitation souvent brouillonne des autres — détournait ce qui eût dû être la pensée fixe : un unanime et persistant effort.
Le train s'était formé. Un coup d'œil au fourgon scellé. On criait : « En voiture ! » Quand se reverraientils ? Quel emploi attendait Charles ? Lui-même, Gustave, qu'est-ce que le sort lui réservait? Les médecins sont souvent aussi exposés que leurs blessés. Il partait le lendemain pour mettre sur pied son ambulance, à Lille. Mais qui sait, la lutte se prolongerait-elle seulement? Qu'allait-il sortir des négociations de M. Thiers? l'armistice, l'Assemblée, la paix? ou bien la guerre qui sépare et qui tue? Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre; ils voilaient leur émotion d'un sourire, le cœur gros, en celte minute où se concentrait leur tendresse, disséminée dans le jour à jour. Le docteur resta sur le quai jusqu'à ce qu'il cessât d'apercevoir les gestes d'adieu de Charles.
Se rasseyant. M. Real regardait ses nouveaux compagnons de route. Il reconnut quelques-uns des officiers de tout à l'heure, un surtout, jeune, dont il avait
remarqué la maigre figure énergique. Puis un autre, grisonnant, le teint empourpré comme un piment sec; et vis-à-vis, cet aumônier à soutane usée, dont la carrure trapue, la physionomie rude et joviale, lui parurent sympathiques. Tout ces revenants de Metz, sauf l'abbé, avaient on ne sait quoi d'humilié et d'arrogant pourtant, qui voulait défier l'opinion, disait la rage du malheur immérité. M. Real ne résista pas au désir de lier conversation, et les saluant :
— Ah! messieurs, permettez-moi de vous dire combien nous avons partagé vos angoisses. J'ai moi-même un neveu à l'armée du Rhin, le commandant Pierre Du Breuil.
A ces mots une froideur hostile passa sur les traits de l'officier jeune.
— Mais je le connais, s'écria l'abbé. Il y a six jours, j"ai veillé avec lui près du corps d'un de ses camarades...
Il expliqua : un capitaine qui s'était tué, plutôt que de survivre à la capitulation. Les gros bons yeux de l'aumônier à ce souvenir s'emplirent de colère. Son poing noueux se ferma sur son bréviaire : — Cette canaille de Bazaine ! — En termes crus de confesseur à soldats, il exhala son indignation, maudit le traître qui avait laissé se désagréger dans l'inaction, la boue, la première, la seule armée du pays.
— Ah! plus tard, quand on saura!...
Un silence approbateur pesa. M. Real fut gagné par la douleur tragique qui se peignait sur ces visages maies. L'officier grisonnant, pour faire diversion, chercha son étui à cigares. M. Real, le devançant, ouvrit le sien, et très vite :
— Faites-moi le plaisir...
L'officier, surpris, hésita, puis accepta de bon cœur. Et tandis que les autres limitaient, sauf celui qui tout à l'heure s'était renfrogné, il déclara :
— Le commandant Du Breuil? Parbleu, nous étions ensemble à l'Arsenal, le matin où les fourgons ont
apporté les drapeaux. Il avait là un de ses parents.
— Le capitaine Védel, peut-être? demanda M. Real.
— Oui, un nom comme ça. Le pauvre garçon venait de remettre l'aigle de son régiment, croyait qu'on allait le brûler. Quand il a su qu'on l'inventoriait pour le livrer avec les autres, il s'est mis à sangloter. Nous en avons vu de dures, n'est-ce pas, d'Avol?
Un hochement de tête fut toute la réponse. Luimême se nomma : le commandant Carrouge, de la Garde. Il détestait la République, trouvait révoltante la proclamation de Gambetta. De quel droit ce pékin parlait-il aux soldats de trahison. Eh bien, Bazaine avait trahi, mais à quoi bon le crier sur les toits? N'importe, puisque Gambetta voulait se battre, il en était...
Le lendemain, à Tours, Charles Real sortait avec Poncet du petit séminaire, où il venait de rendre compte à la commission d'armement. Ils allaient à la préfecture, faire régulariser sa nouvelle mission : la fabrication à Saint-É tienne des fameuses torpilles, perfectionnées par Poncet.
Le Sorcier était de bonne humeur. Il avait reçu la veille une carte-lettre de Martial qui donnait sur l'émeute et les élections de Paris quelques détails confirmant une dépêche tombée d'un ballon à la Flèche. Le gouvernement, sentant le besoin de faire renouveler ses pouvoirs, avait obtenu au plébiscite une majorité énorme : 442,000 oui contre 49,000 non. Deux jours après avaient eu lieu les élections municipales : un maire et trois adjoints par arrondissement.
— Diables de Parisiens! dit Poncet, ils choisissent bien leur moment pour jouer à la révolution! Enfin, cela aura du moins servi à consacrer la République aux yeux des Brid'oison, pour qui la fôorme est tout
— Reste à connaître, dit M. Real, le jugement de la France.
— Bah! baht que ferions-nous aujourd'hui d'une Assemblée? Orléans, Napoléon, Chambord, chaque parti
voudrait tirer à soi et pour cela traiter au plus vite. Les élections viendront toujours assez tôt. Moi. je répète avec Favre : « N'ayons qu'un cœur et qu'une pensée : délivrance de la patrie. »
— Qui sait pourtant ce qui sortira de la démarche à Versailles de M. Thiers?
— Mais, mon bon Charles, c'est une question tranchée. Thiers a échoué. La Prusse n'a voulu accepter ni le ravitaillement de Paris, ni la participation à une Constituante des élus de l'Alsace et de la Lorraine. Autant avouer qu'elle compte nous arracher les deux provinces 1
— Alors, fit M. Real en pensant à ses fils, car, bien qu'il eût préféré une paix honorable, il acceptait dans toute sa rigueur le sacrifice, — adieu vatl comme dit notre cousin le marin.
A la préfecture, antichambres et couloirs bourdonnaient. Ils croisèrent des silhouettes de policiers devant les bureaux de la Sûreté, où régnait depuis trois semaines A. Ranc. Il était arrivé par ballon en même temps que Kératry. qui , ayant résigné ses fonctions de préfet de police, était, après une courte mission à Madrid dans le but d'obtenir des secours militaires du maréchal Prim. reparti pour le camp de Conlie, où il devait organiser les forces de Bretagne Plus loin des journalistes venus à la publicité, une armée de postulants à toutes fonctions publiques, des radicaux en quête de sous-préfectures, garnissaient les embrasures, couvraient les banquettes. Grâce à Poncet. ils n'attendirent qu'une demi-heure. Plus rien qu'un timbre à faire apposer au maréchalat. Ils descendaient l'escalier, quand le Sorcier salua familièrement un monsieur très pressé, qui souleva sa casquette blanche à guirlandes d'or entrelacées, M. Steenackers, le directeur des Postes et télégraphes.
— Lne rude besogne 1
C'est à la préfecture que se centralisaient les innombrables fils dont le réseau toujours frémissant enve-
loppait les provinces encore libres, propageait aux extrémités du territoire et jusqu'aux confins du monde les palpitations du cœur national, qui. Paris bloqué, battait à Tours. C'est là que venaient s'amonceler lettres et dépêches après ia course périlleuse des ballons, là que les pigeons prenaient haleine, avant de remporter en plein ciel, vers la ville captive, leurs messages ailés guettés des faucons et des balles.
— Au fait, que je vous montre quelque chose! dit Poncet.
Il le conduisit dans une partie des bâtiments; un employé sourit en les voyant venir.
— Il y en a justement de ce matin, fît l'homme. Avec précaution, sans bruit, il les introduisit dans une
pièce aux fenêtres grillagées, salon démeublé qu'on avait transformé en volière. Contre le mur du fond, un large perchoir s'étalait, couvert de pigeons endormis. D'autres, sur le tapis semé de bassins miroitant d'eau claire, lustraient leurs plumes, se nettoyaient les pattes à petits coups de bec minutieux. Poncet prit des mains du gardien un morceau de pain qu'il émietta. Certains, apprivoisés, venaient dans un battement d'ailes saisir au bout de ses doigts une parcelle à la volée. Un se laissa prendre et caresser.
— Quand ils arrivent ahuris, froissés par la cage étroite et les secousses de la nacelle, dit Poncet en lissant de sa main osseuse le tiède duvet de neige, ils ont beau être affamés, ils ne mangeraient pas sans avoir pris leur bain et fait leur toilette
Il baisa sur la tête le pigeon inquiet :
— Cher petit, tu ne sais pas, quand l'amour te ramène au colombier, la beauté de ton rôle, quels vœux te suivent, quelle impatience t'attend I
Et cet homme à l'apparence bourrue, cet amant des pauvres et de l'humanité, qui par horreur de la guerre ne rêvait que moyens de destruction terribles, mettant la science au service du meurtre, eut, en reposant l'oiseau sur son perchoir, un regard d'une douceur infinie.
Au maréchalat, où fonctionnaient les bureaux de la Guerre, un empressement d'affairés, de quémandeurs: ceux qui venaient offrir des plans, des inventions, ceux qui rôdaient autour des marchés avantageux; on les voyait dans les jardins feuilleter leurs carnets, parler chiffres et fournitures, s'éloigner en courant vers le télégraphe ou la gare pour faire affluer sur Tours leurs commandes trop souvent fallacieuses : draps brûlés, souliers à semelles de carton, armes de pacotille. A côté d'achats excellents, de détestables. Des fusils hors d'usage, vendus à bas prix à l'Italie, rachetés le sextuple. D'autres, par lots énormes, négociés cinq ou six fois de suite, passant et repassant comme des figurants de cirque, et finalement payés le maximum. Mais comment, dans une pareille tourmente, s'y reconnaître, discerner d'avance l'honnête homme du coquin? Le contrôle était plein d'abus et de fraudes. Le moyen de vérifier un par un quarante mille fusils livrés d'un coup, quand le jour même tout devait partir pour l'armée, réclamant des armes à cor et à cri ? La variété des modèles ajoutait à la confusion.
L'aspect des bureaux était modifié par quantité d'officiers échappés de Metz, redemandant du service. La marche de l'armée de la Loire vers Paris, décidée à la lin d'octobre, avait été remise à cause des pluies torrentielles défonçant les chemins, et sous le coup de la chute de Metz. Depuis deux jours on en avait résolu la reprise. Les corps d'année de d'Aurelles et de Chanzy, successeur de Poureet. massés derrière la forêt de Marchenoir, commenceraient les hostilités par l'attaque d'Orléans, occupé par le corps bavarois de Von der Tann. tandis que la division Martin des Pallières, franchissant la Loire à Gien, exécuterait un mouvement tournant. Pour dissimuler la concentration des troupes, de Freycinet, habilement, avait répandu le bruit de transports au Mans. On s'était arrêté à cette campagne mu- Paris, il*' préférence au plan préconisé par Trochu. dont Ranc avait apporté l'écho : atteindre Rouen par
l'Ouest, et là donner la main à une sortie de l'armée de Paris; on eût opéré ensuite dans la Normandie, menaçant Versailles et les communications ennemies. Mais une marche de flanc aussi prolongée était irréalisable. Gagner Paris par la Beauce en reprenant Orléans, point stratégique qui couvrait Tours. Bourges et le Mans, était le plus simple. On était à la veille d'une bataille. De petits combats, dont un heureux à Saint- Laurent-des-Bois, — on en recevait le bulletin au même instant, — avaient noué le contact. M. Real, soudain assombri, tenta de s'imaginer où pouvait être Eugène. Pas une lettre depuis qu'il avait rejoint son bataillon. Ils traversaient une pièce d'attente, où il reconnut et salua quelques-uns de ses compagnons de voyage. Le commandant Canouge, qui causait avec son camarade d'Avol. s'inclina. Au même moment une porte battit : un vieillard long et sec, très pâle, moustache grise relevée, s'avança d'un pas brusque, absorbé. Charles Real regardait avec surprise la manche repliée sur l'avantbras amputé. Poncet s'écria :
— Mais c'est Du Breuil! Qu'est-ce que vous faites ici? Ils le croyaient retourné près d'Amélie, dans son
château de la Creuse. M. Du Breuil leva sur eux un regard d'une acuité douloureuse, un visage encore marqué d'un combat violent.
— Vous venez chercher des nouvelles de Pierre? demanda Poncet.
Il répondit, contraint :
— Non, j'en ai.
— Voilà, dit Real en montrant discrètement Carrouge. un commandant avec qui j'ai voyagé; il connaît Pierre. Voulez-vous que je vous le présente?
Sans attendre, il mit les deux hommes en rapport. Carrouge s'empressait de renseigner le père, racontant les péripéties du blocus, inquiet d'ailleurs qu'on lui prît son tour et surveillant la porte.
— Mais, ajouta-t-il, d'Avol vous dira cela mieux que moi.. Et le hélant :
— C'était le meilleur ami de votre fils.
M. Du Breuil s'avança la main ouverte : il savait les anciennes relations de M. d'Avol et de Pierre, il était heureux de le rencontrer. Gêné, le jeune officier, tendant le bout des doigts, répondit :
— Vous m'excuserez, monsieur. J'ai en effet été l'ami du commandant Du Breuil. Mais dans les tristes jours que nous avons traversés, nos idées ont cessé de se trouver d'accord. Nous n'envisagions plus le devoir de la même façon.
— Que voulez-vous dire? demanda vivement M. Du Breuil. blessé.
D'Avol. avec une sincérité qui mettait une rougeur à ses pommettes maigres, continua :
— Nous ne nous donnions plus la main. Il préférait subir la capitulation et ses conséquences. Je repoussais cela comme une honte. Voilà comment nous sommes aujourd'hui, lui captif de l'autre côté du Rhin, moi libre, prêt à servir de nouveau. Croyez, monsieur, qu'il m'en coûte de parler ainsi.
Dans l'esprit de d'Avol repassait le drame de cette amitié brisée, sa jalousie haineuse pour la tendresse dont sa cousine, Anine Bersheim, avait favorisé Pierre. Il détourna les yeux du vieillard immobile et qui semblait peser en lui-même ces dures paroles. M. Du Breuil dit enfin, d'une voix pénétrée :
— Vous êtes sévère, monsieur. Pour moi, ceux qui ont courbé la tête sous le joug cruel de la discipline, je ne les blâme pas, je les honore et je les plains. On peut subir sans honte les lois de la guerre, quand on les a courageusement observées. Un mot encore. Un Du Breuil est forcé de faire défaut, un autre le remplace. Mon fils est prisonnier, je redeviens soldat.
D'Avol salua, conscient de la grandeur simple d'un tel acte. Très digne, M. Du Breuil s'éloignait, suivi de Real et de Poncet. Dans la rue, encore vibrant, il rompit le silence :
— Oui, mes amis, c'est fait. Me voilà lieutenant-
colonel du 3e zouaves de marche, au 20e corps. Je vais embrasser ma femme, boucler ma cantine et chercher mon cheval.
Il lut dans le regard de son beau-frère une admiration mêlée d'inquiétude et continua rondement :
— C'est tout naturel. Soyez tranquilles, je m'en tirerai très bien. Mon bras? J'en serai quitte pour garder le sabre au fourreau, voilà tout. La tête est bonne, c'est l'important, et le coffre encore solide
Autour de sa propriété, les paysans d'Aubusson étaient habitués à le voir parcourir infatigablement les routes, au trot de son alezan, petit courtaud robuste qu'il enfourchait sans aide. Il avait contracté dans tous les actes quotidiens une étonnante adresse de gaucher. Real et Poncet. qui eussent tenté de le dissuader d'un parti si douloureux pour Amélie, si hasardeux pour lui, n'osèrent plus insister devant le fait accompli, cachèrent leur préoccupation.
— Mon parti a été pris dès que j'ai su que Pierre était prisonnier. Parbleu, s'il n'a pas cru devoir s'évader, c'est qu'il est en repos avec sa conscience. Personne n'a de reproches à lui faire. Il s'est bien battu. Mais notre pays a besoin de ses fils, il faut que toute famille soit représentée. Alors je me suis dit : Pierre n'est pas là, j'ai bon pied, bon œil, je peux marcher, je marche. Ce n'est pas vous qui allez vous en étonner, quand Martial, Eugène, Louis et vous-même faites votre devoir.
Il eut un retour de colère, grommela :
— Je leur ferai bien voir, à ces blancs-becs, qu'un Du Breuil en vaut un autre.
Ce qu'il ne contait pas, c'est qu'un débat pénible, le même qui avait dû déchirer l'âme de son fils, se prolongeait en lui. S'il ne pouvait condamner l'attitude de Pierre, il ne pouvait non plus refuser son approbation à ceux qui au péril de leur vie étaient accourus relever le drapeau. Du moment que nul engagement ne les liait... Et peut-être, dans sa détermina-