‹ Les Tropes de DumarsaisChapitre 27 sur 57 · I; A C A T A C II R È S E · texte numérisé non relu

I; A C A T A C II R È S E

(îe vouloir : on dit cela ueut dire ^ au lieu Je cela signifie ; un tel verbe i^eiil lui tel cas ; ce bois ne veut pas brûler ; cette clé ne veut pas to uriner , &c. Ces façons de parler figurées sont si ordinaires , cfu'onne s'aperçoit pas même de la fi^jure.

La signification des mots ne leur a pas été donée dans une assemblée générale de chaque peuple , dont le résultat ait été signifié à ciiaque particulier qui est venu dans le monde ; cela s'est fait insensiblement et par féducation : les enfans ont lié la signification des iîiois aux idées que l'usage leur a fait conoilre que ces mois signifi oient.

I. A mesure qu'on nous a doné du pain , et qu'on nous a prononcé le mot de pain; d'un colé le pain a gravé par les yeux son image dans notre cerveau; et en a excité l'idée : d'un autre côté, le son du mot pain a fait aussi son impression par les oreilles, de soi te que ces deux idées accessoires , c'cs!-àdire , excitées en nous en me e te>!is, ne sauroient se réveiller séparément, sans que Tune excite l'aiitre.

y4 I^ ^ C A T A C II R È S E .

2. Mais parce que la conoissance des autres mots ' qui signifient des - abstractions ou des opérations de l'es-

ko^jéAM: W^^ ' ^^ nous a pas été donée d'une 1 K v^ manière aussi sensible j que d'ailleurs ^ 'la vie des bornes est courte , et qu ils sont plus ocupés de leurs besoins et de leur bien-être , que de cultiver leur esprit , et de perfectioner leur langage ; corne il y a tant de variété et d'inconstance dans leur situa^ tion , dans leur état , dans leur imagination , dans les diférentes relations qu'ils ont les uns avec les autres ; que par la difîculté que les homes trouvent à prendre les idées précises de ceux qui parlent , ils retranchent ou ajoutent presque tou* jours à ce qu'on leur dit; que d'ailleurs la mémoire n'est ni assez fidèle, ni assez scrupuleuse pour retenir et rendre exactement les mêmes mots et les mêmes sons , et que les organes de la parole n'ont pas dans tous les homes une conformation assez luiiforme pour exprimer les sons précisément de la même manière ; en»»

fin eome les langues ne sont point

La C a t a c II r è s e . yS assez fécondes pour fournir à chaque idée uu mot précis qui y réponde :

de tout cela il est arivé que les enfans se sont insensiblement écartés de la manière de parler de leurs pères, corne ils se sont écartés de leur manière de vivre et de s'habiller ; ils ont lié au même mot des idées difércntes et éloignées , ils ont doné à ce même mot des significations empruntées , et y ont attaché un tour diférent d'imagination : ainsi les mots n'ont pu garder long-lems une simplicité qui les restreignît à un seul usage ; c'est ce qui a causé plusieurs irrégularités apparentes dans la Grammaire et dans le régime des mots ; on n'en peut rendre raison que par la conoissance de leur première origine , et de l'écart , pour ainsi dire , qu'un mot a fait de sa première signification et de son premier usage :

ainsi cette figure mérite une attention particulière , elle règne en quelque sorte sur toutes les autres figures.

Avant que de finir cet article , je crois qu'il n'est pas inutile d'observer

76 La C a t a c II r è s e.

que la catachrcse n'est pas toujours

de la même espèce.

I . Il y a la catachrèse qui se fait lorsqu'on done à un mot une signification éloignée , qui n'est qu'une suite de la signification primitive : c'est ainsi que succurrere signifie aider , secourir : Pétere , attaquer : yinimadvêrtere , punir : ce qui peut souvent être raporté à la métalepse , dont nous parlerons dans la suite.

II. La seconde espèce de catachrèse n'est proprement qu'une sorte de métaphore ; c'est lorsqu'il y a imitation et comparaison , come quand on dit ferrer cf argent ^ feuille de pa-^ pier y 6cc.

La m é t o n y jm I E.

^î^^Mvt/^»a^. J^' E uiot dc jllétoj 1)71116 sigoifie transde nom"" dVp^S'-^^^^^^j ^^ changement dc nom, un fj.irà. , qLii.nom pour un autre.

tTJuliZZ- En ce sens celte figure comprend. que change- tous Ics auu^cs tropcs ; Car daus tous

msnt , et de QvofAx , nom.

msnt. et de |^^ nopcs , uu lîiot ii'élaut pas prîs

La Métonymie. 77

clans le sens qui lui est propre , il réveille une idée qui pouroit être exprimée par un aiUre mot. Nous remarquerons clans la suite ce qui dislingue proprement la métonymie des autres tropes.

Les maîtres de Fart restreignent la métonymie aux usages suivans :

I. La cause pour l'Éfet ; par exemple : vivre de son travail , c'està-dire , vivre cie ce qu'on gagne en travaillant.

Les Païens regardoient Cérès come la Déesse cpii avoit fait sortir le blé de la terre , et cjui avoit apris aux homes la manière d'en faire du pain :

ils croyoient cjue Racchus étoit le Dieu qui avoit trouvé l'usage du vin ; ainsi ils donoient au blé le nom de Cérès , et au vin le nom de Bacchus ; on en trouve un grand nombre d'exemples dans les Poètes : Virgile a dit, virg.i€n.i, un vieiuc Bacchus , pour dire du vieux ^-^-^ 9vin. Impléntuv veteris Bacchi, Madame Deshoulicres a fait une balade dont le refrein est.

L'amour languit sans Bacclius et Cérès.

^8 La Métonymie.

C'est la iraduction de ce passage de

Ter. Eun. Téreiice , sine Cérere et Lihcro frisct

Venus. C'est-à-dire , qu'on ne songe

// ^uère à faire l'amour quand on n'a

pas de quoi vivre. Virgile a dit :

act. 4. se. 5.

Scarron Virgile tra-

^•Tum Cérerem corrùptam undis cerealiaque arma Expédiant fessi reriim.

Scarron , dans sa traduction burlesque , se sert d'abord de la même figure : mais voyant bien que cette façon de parler ne seroit point entendue en notre langue , il en ajoute l'explication :

liors fut des vaisseaux descendue Toute la Cérès corrompue ; En langage un peu plus humain , C'est ce de quoi l'on fait du pain.

Ovide a dit , qu'une lampe prête à s'éteindre se ralume quand on y verse Pallas, ^ c'est -à- dire de l'huile : ce fut Pallas , selon la fable , qui la pre-

* Cujus ab allôquiis anima haec moribûnda

revixit, Ut vigil infusa Pallade flamma solet.

Ov,à, Trist. L. iv. El. 5. v, 4.

La Métonymie. -79

tnière fit sortir l'olivier de la terre , et enseigna aux homes l'art de faire de riiuile ; ainsi Pallas se prend pour l'huile , corne Bacchus pour le vin.

On raporle à la même espèce de figure les façons de parler , où le nom des Dieux du Paganisme se prend pour la chose à quoi ils presidoient , quoiqu'ils n'en fussetit pas les inventeurs. Jupiter se prend pour l'air, Vulcain pour le feu : ainsi pour dire , où vas - tu avec ta lanterne ? Plante a dit , quo âmhulas tu , qui Plant.

Tr 1 ^ ' T' • •) Ampli, cl et. 9.

ymcanum in coiiiu conclusum ^eris .\^\^ ^g5^ Où vas -tu, toi qui portes Vulcain enferme dans une corne ? Et Virgile , furit Vulcànus ; et encore au Rm, 5. v. premier livre des Géorgiques , vou-^^"^* lant parler du vin cuit ou du résiné que fait une ménagère^ de la campagne , il dit qu'elle se sert de yulcain pour dissiper l'humidité du vin doux.

Aut dulcis musti Vulcâuo décoquit Iiumo- Georg. 1. rem. ^' '9^*

Neptune se prend pour la mer ;

8o La Métonymie.

Mars , le Dieu de la guerre , se prend souvent pour la guerre niéuie , ou pour la fortune de la guerre , pour l'événement des combats , l'ardeur , l'avantage des combattans. Les historiens disent souvent qu'on a combattu avec un Mars égal, œquo Marte pu^ gjïàtiim est y c'est-à-dire , avec un avantage égal ; ancipiti Marie , avec un succès douteux ; vàrio Marte , quand l'avantage est tantôt d'un côté , et tantôt de l'autre.

C'est encore j)rendre la cause pour l'éfet , que de dire d'un Général ce qui , à la lettre , ne doit être entendu que de son armée ; il en est de même lorsqu'on donc le nom de l'auteiu- à ses ouvrages : il. a lu Cicéron , Horace, Virgile ; c'est-à-dire , les ouvrages de Cicéron , &c.

Jésus 'Christ lui-même s'est servi de la Métonymie en ce sens , lors- Luc c.xvi. qu'il a dit, parlant des Juifs : Ils ont V. S9. Moïse et les Prophètes , c'est-à dire ,

ils ont les livres de Moïse et ceux des Prophètes.

On donc souvent le nom de l'ouvrier à l'ouvrage : on dit d'un drap

La MÉTONY3IIE. 8l

que c'est un Van-Rohais ^ un Rous^ seau, un Pagnon ^ c'est-à-dire, un drap de la nianuflicture de Van-K.ohais , ou de celle de Rousseau , &c.

C'est ainsi qu'on doue le nom du peintre au tableau : on dit j'ai vu im beau Rcmhrcuit , pour dire un beau tableau fait par le Piembrant. On dit d'un curieux en estampes , qu'il a un grand nombre de Callots , c'est-a-dire , un grand nouibre ^'estampes gravées par Cal lot.

On trouve souvent dans TEcriture Sainte Jacob , Israël , Jiida , qui sont des noms de Patriarcbcs , pris dans un sens étendu pour marquer tout le Peuple Juif. M. Fléchier , parlant du sage et vaillant Macbabée , auquel il compare M. de Turène , a dit : (c Cet borne qui réjouissoit oraisonfa- )) Jacob par ses vertus et par ses ex-"èt)re de M.

1 • r 7 ' ^ ^ T 1 de Turène,

;) ploits )) , Jacob, c est-a-dire , le Peuple Juif.

* Au lieu du nom de l'éfet , on se sert souvent du nom de la cause instrat!hj43ntale qui sert à le produire : ain^i pour dire que quelqu'un écrit bien , c'est-à-dire , qu'il foume bien

82 La Métonymie.

les caractères de l'écriture , on dit qu'z7 a une belle main.

La plume est aussi une cause instrumentale de l'écriture , et par conséquent de la composition ; ainsi plume se dit par métonymie , de la manière de former les caractères de l'écriture , et de la manière de composer.

Plume se prend aussi pour Fauteur même , c'est une hone plume ^ c'est-àdire , c'est un auteur qui écrit bien : c'est mie de nos meilleures plumes , c'est à- dire , un de nos meilleurs auteurs.

Style, signifie aussi par figure la manière d'exprimer les pensées.

Les anciens avoient deux manières de former les caractères de l'écriture ; l'une étoit pingendo , en peignant les lettres , ou sur des feuilles d'arbres , ou sur des peaux préparées , ou sur la petite menibrane intérieure de lécorcé de certains arbres ; cette membrane s'apèle en latin liber, d'où vient livre ; ou sur de petites tc^blètes faites de l'arbrisseau papirus , ou sur de la toile ^ &c. Ils écrivoient alors

La Métonymie. 85 avec de petits roseaux , et clans la suite ils se servirent aussi de plumes corne nous.

L'autre manière d'écrire des anciens, éioit iiicidéndo , en gravant les lettres sur des lames de plomb ou de cuivre ; ou bien sur des tablètes de bois , enduites de cire. Or pour ^T^^^*^ graver les lettres sur ces lames ou ^nrt^* sur ces tablètes , ils se servoient d'un pomçon , qui etoit ponitu par un j boïïï , et aplati par l'autre : la pointe / servoit à graver, et l'extrémité apla- ' lie servoit à éfacer 5 et c'est pour cela qu'Horace a dit stjlum vértere ^ tour- Lib. i.sat. ner le style, pour dire éfacer y cori- '^''^^' ger y retouchera un oui^rage. Ce poinçon s'apeloit Stylus , * Style , tel est *ne«rT/Aoc le sens propre de ce mot ; dans le coiumeiia sens figuré , il signifie la manière à' en- p^^'^^^ coion%^ primer les pensées. C'est en ce sens que Ton dit , le style sublime , le style simple , le style médiocre , le style soutenu , le style grave , le style comique , le style poétique , le style de la conversation, &c.

Outre toutes ces manières diférenles d'exprimer ses pensées , manières

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cjiii doivent, convenir aux sujets dont on parle , et que pour cela on apèle style de convenance , il y a encore le style personel : c'est la manière particulière dont chacun expriniie ses pensées. On dit d'un auteur que son style est clair et facile , ou au contraire , que son style est obscur , em- Larassé , &c. on reconoît un auteur à son style, c'est-à-dire , à sa manière d'écrire , corne on reconoît un home à sa voix , à ses gestes , et à sa démarche.

Style se prend encore pour les diférentes manières de faire les procédures selon les diférens usages établis en chaque jurisdiction ; le style du Palais , le style du Conseil , le style des Notaires , &c. Ce mot a encore plusieurs antres usages qui viènent par extension de ceux dont nous venons de parler.

Pinceau y outre son sens propre, se dit aussi queîc[uefois par métonymie , corne plume et stjle : on dit d'un habile peintre ^ que c'est un savant pinceau.

Voici encore quelques exemples

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tirés de l'Ecriinre Sainte , où la cause est prise pour réTet. Si * peccà^erit ^Levit.cv. anima y portâhit iniquitâtem sua m y elle ^' *' perlera son inic|uité , c'est-à-dire, la peine de son iniquité. Irain- Domini Mich.c.vn. portâho qiioniain pcccâvi , où vous ' ^* voyez que par la colère du Seigneur , il l'aut entendre la peine qui est une suite de la colère. Non morâhitur opus Levit.cxiy. mercenârii fui apud te usqiic nianè ,^' ^^' opus , Vomrage , c'est-à-dire , le salaire, la récompense qui est due à l'ouvrier à cause de son travail. Tobie a dit la même chose à son fils tout simplement : Quicûmque tihi àllquid operàtus Tob. c. iv. fàerit , statiin ei mercédeni restitue , et^'^ ' merces mercenârii tui apud te ômnino non rémanent. Le Prophète Osée dit, 0sée,c. ir. que les Prêtres mangeront les péchés^* ^' du peuple, peccàta pôpuli mei cornedent y c'est-à dire , les victimes ofertes pour les péchés.

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