‹ Les Tropes de DumarsaisChapitre 41 sur 57 · V. 43. ' FKectè suddes ^ ^** &c · texte numérisé non relu

V. 43. ' FKectè suddes ^ ^** &c

L'Euphémisme. 2o5

A l'égard du rectè de la 2^ scène du lir acte de l'Hécyre , il faut sousentendre ou vdleo , recte valéo , ou rectè mihi cônsulo , ou enfin quelqu'au- Ire mot pareil , corne res henè se hahet , &:c. Pamphile vouloit exciter cette idée dans l'esprit de sa mère pour en éluder la demande.

Pour ce qui est de l'autre rectè ^ Heaut. act. Clitiphon vouloit faire entendre à sa maîtresse , qu'il avoit des ressources pour lui trouver de l'argent ; que tout iroit bien , et que ses désirs seroient enfin satisfaits.

Ainsi , quoique Madame Dacier nous dise * que nous n'avons point * Dans les de mot en notre langue , qui puisse remarques

^ P 1 ^ , . . sur la se. 2.

expnmer Ja lorce cie ce recte , je crois du 3, act. de qu'il répond à ces façons de parler, ^'^écyre. cela va bien , cela ne va pas si mal que vous pensez ; courage, il j a espé" raiice y cela est bon; tout ira bien, &c. ce sont là autant d'Euphémismes.

Dans toutes les nations policées on a toujours évité les termes qui expriment des idées déshonètes. Les persones peu instruites croient que les Latins n'avoient pas cette délicatesse ;

2o6 I^ E U P II E M I s iM Ë.

c'est une erreur. Il est vrai qu'aujourd'hui on a quelquefois recours au latin pour exprimer des idées dont on n'oseroit dire le mot propre en françois : mais c'est que corne nous n'avons apris les mots latins que dans les livres , ils se présentent à nous avec une idée accessoire d'érudition et de lecture , qui s'empare d'abord de l'imagination ; elle la partage , elle envelope , en quelque sorte , l'image déshonête , elle l'écarté , et ne la fait voir que de loin : ce sont deim objets que l'on présente alors à l'imagination , dont le premier est le mot latin qui couvre l'idée qui le suit ; ainsi ces mots servent come de voile et de périphrase à ces idées peu honéles : au lieu que come nous somes acoutumés aux mots de noire langue , l'esprit n'est pas partagé.

Quand on se sert des termes propres , il s'occupe directement des objets que ces termes signifient. Il en étoit de même à l'égard des Grecs et des Romains , les honétes gens ménageoient les termes come nous les- ménageons en françois , et leur

L'Eu P 11 É M I s ME. :207

scrupule aloit même quelquefois si loin , qu'ils éviloient la rencontre des syllybes , qui , jointes enseinble , auroient pu réveiller des idées déshonêtes. Quia si ita dicerétiir , ohscœ^o.^^i.j^^^H. nias coucûrrerent Uuerœ , dit Cice- 1^5* cat. ron; et Quintilien a fait la même »• v:n. c. s. remarque.

« Ne devrois - tu point mourir de )) honte , dit Chrêmes à son fils , )) * d'avoir eu l'insolence d'amener f) a mes yeux , dans ma propre mai-

» son , une je n'ose prononcer

» un mot déshonête en présence de )) ta mère , et tu as bien osé comètre

* Non mihi per falUcias adcî^cere ante (Sculos. . . pudet diceie hâc praescnte verbum turpe; ai te id iiallo modo p'dnit f cere. Hcaut. act. 5. se. 4. v. 18.

E^o serve et servâbo Plalonis verecinaiam. lta(iiie tectis verbis, ea ad te scripsi , quae aDertissimis agunt Stoïci. IIU ëtiam crepitus^innt œquè liberos , ac ructas , esse oportére. Cic. l. ix. Epist, 22.

jîlquè eàdem modéstiâ, potius cam malîere fuisse , qucàm concubaisse , dicébaiit. Furro de ling. lat. l. v. sub fin. ,

Mos fuit, res liu pes et fœdas proUtu ; iionestiôrum coiivestirier digiiitâte. Jrnob. 1. V.

208 L'Euphémisme.

» une action infâme dans notre proi) pre maison. »

C'étoit par la même figure qu'au lieu de dire, je "vous abandonne , je ne me mets point en peine de vous , je vous quitte y les anciens disoient souvent, vivez j portez 'VOUS bien. Vivez forêts * , cette expression , dans l'endroit où Virgile s'en est servi , ne marque pas un souhait que le berger fasse aux forets , il veut dire simplement qu^il les abandone.

Ils disoient aussi quelquefois, «p'o/r vécu , avoir été , s'en être aie , avoir passé par la vie , (vitafunctus ^^ y) au lieu de dire être mort ^ le terme de mowi rieur paroissoit en certaines ocasions un mot funeste.

Les anciens porloient la superstition jusqu'à croire qu'il y avoit des

* Omnia vel rnédium fiant mare , vivite sylvae. Virg. Ec. viii. v. 58.

VJ.leant , qui iiiter nos dissidium volunt. Ter. And. act. iv, se. 2. v. i3.

Castra pelo: valcutqne Venus, valeuntque pùelJae. Tibull. 1. 2. El. 6. v. 9.

** Fungi fnngor^ signifie passer par dans tin sens métaphorique : être délivré de^ n'être a(£uité de.

L E U P H É M 1 s M E. 2og

mois , (lont la seule prononcialioa poiivoil alirer quelque malheur : corne si les paroles , qui ne sont qu'vui air mis en mouvemeut , pouvoient produire , par elles-mêmes , quelqu'aiure éfel dans la nature , que celui d'exciter dans 1 air un ébranlenienl , qui , se comnniquant à Torganc^ de l'ouïe , fait naîlj'e dans l'e^piit des homes les idées dont ils sont convenus par l'éducation qu'ils ont reçue.

Celte superstition paroissoit encore plus dans les cérémonies de la religion : on craignoit de doner aux Dieux quelr^ue nom qui leur fût désagréable. On éioit averti ^ au comencement du sacrifice ou de la cérémonie , de prendre garde de pro-

* Malè ominâtis pârcite verbis, ou selon d'autres , malè nominâtis. Hor. 1. 3. od. 14.

Favéte lingnis. Hor. 1. 3. od. 1.

Ore favéte omnes. f^irg. Mw, 1. 5. v. 71.

Dicâmus bona verba , venit natâlis, ad aras.

Quisquis ades, lingnâ, vir muliérque fave. Tibull. 1. 2 El. 2. V. 1.

Prospéra lux (5ritur, linguisque animi'sque favéte ,

5to L'Euphémisme.

noncer aucun mot qui pût attirer quelque malheur , de ue dire que de bonés paroles , hona uerba fari , enfin d'être favorable de la langue , favéte lin guis y ou lingud , ou ore ; et de garder plutôt le silence que de pro- \ noncer quelque mot funeste qui pût j déplaire aux Dieux : et c'est de là que j fcivète linguisy signifie par extension, 1 faites silence.

Par la même raison , ou plutôt parle même fanatisme , lorsqu'vm oiseau avoit été de bon augure , et que ce qu'on devoit atendre de cet heureux présage , étoit détruit par un augure contraire , ce second augure ne s'apeloit point mauvais augure ; mais simplement Vautre augure ^ , ou Vautie oiseau. C'est pourquoi , dit Festus , ce terme alter , veut dire quelquefois contraire J maui^ais.

Nunc dicenda bono , sniit bona veiba, die. Ouid. Fust 1. I. V. 71.

* Alter , et pro non bono pônitur , ut in AViq^âxnSjdlUra cum appellâtur auis qiias ùtique prospéra non est \ sic alter nonniinquam pro adverse dicitur et malo. Festus, v. alter.

L'Euphémisme. 21 1

11 y avoit des mois consacres pour les sacrifices , dont le sens propre et litéral étoit Lien diférent de ce qu'ils signifîoieni dans ces cérémonies superstitieuses ; par exemple , mactdre , qui veut dire magis auctdre , augmenter davantage , se disoit des victimes qu'on sacrifioit. On n'a voit garde de se servir alors d'un mot qui pût faire naître l'idée funeste de la mort ; on se servoit par euphémisme , de mactare , augmenter ; soit que les victimes augmentassent alors en lioneur , soit que leur volume fût grossi par les ornemens dont on les paroit ; soit enfin que le sacrifice augmentât en quelque sorte 1 lioneur qu'on rendoit aux Dieux. Nous avons sur ce point un beau passage de Varron ^ que l'on peut voir ici au bas de la page *.

'^ Mactâre , verbum et sacrorum , Kctr* Et/fp^îM/fT^ov clictum , quasi magis au gère ^ ut ado 1ère y undè et magméntuin quasi majus augméntuTn : nam h(jsti£e tang'' ntur molâ salsâ,et tum immolâtœ dicuntur; cum ^'erô ictae sunt et aliquid ex illis in aram datum est , mactâtœ dicuntur per laudationera , itéinqueboniôminissignificatiônem, Etcum illis, mola salsa imponitur, dicitur macte

512 UEUPHEMISME.

De même , parce que crémarl , être brûlé , anroil été un mol de mauvais augure , et ([ue l'autel croissolt , pour ainsi dire , par les herbes , par les entrailles des victimes , et par tout ce <]u'on mettoit dessus pour être Adoiescuni ]^y^^\{^ . j^^ |Jçq ^\q (^|ire 07i hrùle sur

ignibus ara;. , -i i- • 7 1 •

Vlt£, ;e g. les autels , lis aisoieut^, les autels crois- IV, V. 379. g^jit y car ado 1ère et adolescére , signifient proprement croître ; et ce n'est que par euphémisme que ces mots signifient hniler.

C'est ainsi que les personnes du peuple disent quelquefois dans leur colère , que le bon Dieu vous emporte y n'osant prononcer le nom du malin esprit.

Dans l'Ecriture Sainte , le mot de bénir est mis quelquefois au lieu de maudire ^ qui est précisément le contraire. Come il n'y a rien de plus afreux à concevoir , que d'imaginer ^ * A quelqu'un qui s'emporte jusqu'à des ^^""'^ Y imprécations sacrilèges contre Dieu

esto. Varro de vitâ Pop. Rom. l. 2. dans les fragmens qui sont à la fia des œuvres de Fanon , de l'édition de J. Jànson , Amst. 1723. p. 63.

L*E U P II É M ï s M E. 2l5

mcme ; au lieu du terme de maudi-re , on a mis le contraire par euphémisme.

Nabolh n'ayant pas voulu vendre au Roi Achab , une vigne qu'il possédoit , et qui étoit l'héritage de ses pères ; la Reine Jézabel , femme d'Achab , suscita deux faux témoins , qui déposèrent que Naboth avoit blasphémé contre Dieu et contre le Roi : or , l'Ecriture ^ pour exprimer ce blasphème , fait dire aux témoins , que N'ahoth a béni Dieu et le Roi *.

Job dit dans le même sens , peut-^ être que mes en fans ont péché , et quils ont béni Dieu dans leur cœur **.

C'est ainsi que dans ces paroles de ^n. 1. m. Virgile , auri sacra famés , sacra se ^* ^7t prend pour execràbilis y selon Servius; soit par euphémisme , soit par extension : car il est à observer que souvent par extension , sacer vouloit dire

* Viri diabolici dixérunt contra eum testimônium coram multîtùdine -, bencdixit Naboth Deum et Regein. Reg* III. c. 21. v. lo. et i3.

"^^ Ne forte pcccâverint f ilii mei et benedixerint Deo in cordibus suis. Joh. 1. v.b.

2 J 4 L' E U P H É IVT I s M E.

exécrable. Ceux que la justice hu-

nialue avoil condaiiés , et ceux qui se

dévouoient pour le peuple , éloient

regardés corne autant de persones

sacrées. De -là, dit Festus'*', tout

méchant home est apelé sacer. O le

maudit houfon , dit Afranius , en se

§. Fra^m sçfYant de sacmvi. §. O sacrum s cur-

Lond. 1713. ram etmalum. Et PlaïUe , parlant d'un

pag. j5j2. marchand d'esclaves , s'exprime en

ProloT.v.^o'. c^s termes , Hômini ( si leno est liomo )

quantum hùmimim terra sûstinet , sd-

cérrimo.

On peut encore raporler à l'euphémisme ces périphrases ou circonlocutions y dont un orateur^ délicat

* Homo sacer is est, quem pôpulus jiidicâvit ob malefîcium, neque fas est eu m im-

hiolâii ex que qiiivis homo , malus

atque improbûs, sacer appelliri solet. Fes^ tus. V. sacer,

Massiliéiises, qu6ties pesliléntiâ laborâ* bant , i.iiiis se ex pruipéribus offérebat, aléndusanno iiitegro pûblicis et purioribuscibis. Hic pôsleà. urnâtus verbénis et véstibus sacris, circundiicebât;ur pertotam civil.' tem^ cum execratiônibus; ut in ipsum recîderent rnaia tolius civitatisjet sic projiciebâtur. Serifius, Iti ^n. III. v. 5;.

L'E U PH ÉMI SME. 2l5

envelope habilement une idée , qui loute snnpJe , exciteroit peut-élré dans 1 esprit de ceux à qui il parle , une image ou des sentimens peu fa^ vorables à son dessein principal. Cicéron n'a garde de dire au Sénat , que les domestiques de Milon tuèrent Clodius * : (( Ils firent , dit -il , » ce que tout maître eût voulu que » ses esclaves eussent fait en pareille )) ocasion. >, De même , lorsqu'on ne donc pas à un mercenaire tout Tari^^ent qu il demande , au lieu de lui dire , je ne a.^eujc pas vous en douer davail tage, souvent on lui dit par eupheV misme , je vous en douerai davantage une autrefois ; cela se trouvera; je chercherai les ocasions de vous récom^ penser j &c.

^Fecérunt id servi Milôriis. . . . auoà si.os quisque servos in tali re fâccre voluîsset^ a^. proMiIône, num. 29.

2 1 6 L* A NTÎPHRASE.

L' Antiphrase.

1-^' Euphémisme et l'Ironie ont doné lieu aux Graniiuairieus d'inventer une figure qu ils apèlent ^Inti-phrase, c'est-à-dire, contre-vérité ; par exemple , la mer Noire , sujète à de fréquens uaulVages , et dont les bords étoient habités par des homes extrêmement féi'oces , étoit apelée Pont" iv^ni%(, Eux in , c'est-à-dire, mer favorable à hospitaiis , ^ç^ hôtes . mer hospitalière. C'est pourrai exerce ' ,^ - ^ i- i j

P hospitalité, quoi Ovide a dit que le nom de cette mer étoit un menteur.

Ovid. Tiist Quem tenet Euxini, mendax cogaômine,

\o'^^^l littus.

Idem.'l. 3. Et ailleurs : Fonius Euxini falso nôniine Ll. is.Y.ult. dictus.

Sanctius et quelques autres ne veulent point mètre l'antiphrase au rang des figures. Il y a en éfet je ne sais quoi d'oposé à l'ordre naturel , de nomer une chose par son contraire , d'apeler lumineux un objet, parce qu'il

est

L'Antiphrase. 2iy

est obscur; ranliphrase ne satisfait pas Tesprit.

Malgré les mauvaises qualités des objets , les anciens qui personifioient tout, leur donoient quelquefois des noms flateurs , come pour se les rendre favorables , ou pour se faire un bon augure^ un bon présage.

Ainsi c'étoit par euphémisme, par superstition , et non par antiphrase , que ceux qui aloient à la mer que nous apelons aujourd'hui la mer Noire , la womoieuiinerliospitalière y c'est-à-dire , mer qui ne nous sera point funeste , qui nous sera propice , où nous sei'ons bien reçus ^ mer qui sera pour nous une mer hospitalière , quoiqu'elle soit comunément pour les autres une mer funeste.

Les trois Déesses infernales , filles de l'Erèbe et de la Nuit , qui , selon la fable , filent la trame de nos jours , étoient apelées les Parques; de Tadjectif ^«7CM5^ quia parce nobis vitam tribuunt. Chacun trouve qu'elles ne lui filent pas assez de jours. D'autres disent qu'elles ont été ainsi apelées, parce que leurs fonctions sont parta-

ÇVfMVHÇ.

gées ; Pareœ quasi partitœ,

Clothocolam rétinet, Lachesisnet, etAtropos occat.

Ce n'est donc point par antiphrase , ^uia memiiii parcunt , qu'elles ont été apelées Parques.

Les Furies , Alecto , Tisiphone et Mégère , ont été apelées Euméuides , du grec eumeneis y henévolœ , douces , bienfaisantes. La comune opinion est que ce nom ne leur fut doné qu'après qu elles eurent cessé de tourmenter Oreste qui avoit tué sa mère. Ce prince fut , dit-on , le premier qui les apela Euméuides, Ce sentiment est adopté par le P. Sanadon. D'autres prétendent que les Furies éloient pcëàes apelées Euméuides long - tems avant d Horace , q^'Orestc Vint au monde : mais d'ailleurs cette aventure d'Oreste est remplie de tant de circonstances fabuleuses, que j'aime mieux croire cpi'on a apelé les Funes Euméuides par euphémisme , poiar se les rendre favorables. C'est ainsi qu'on traite tous Jes jours de houes et de hieufesautes les pevsones les plus aigres et les plus

L'A NTIPIIRASE. 219

dificiles dont on veut apaiser Tempoi tenient , ou obtenir quelque Lienfait.

On dit encore qu'un Lois sacré est apelé luciis , par aulipbrase; car ces Lois étoient fort soniLres , et luciis vient de hicére , luire : mais si lucus vient de lacère ^ c'est par une raison contraire à l'antipLrase ; car corne il n'étoit pas permis , par respect , de couper de ces Lois , ils étoient fort épais , et par conséquent fort soni- Lres , ainsi le Lesoin autant que la superstition , avoit introduit l'usage d'y alumer des flaniLeaux.

Mânes : l<:s mânes , c'est-à-dire , les âmes des morts , et dans un sens plus étendu, les liaLitans des enfers , est encore un mot qui a doué lieu à Fantipbrase. Ce mot vient de l'ancien adjectif manus , '*' dont on se *Fesîn3,v. servoit au lieu de bonus. Ceux qni^^^^"'^''^'"^'^' prioient les mânes , les apeloient ainsi pour se les rendre favoraLles. Noniu-; . f^os 6 ?nihi mânes este boni; c'est ce '^* ^\^Iy^^^{ç^ que Virgile fait dire à Turnus. Ainsi ling lat.']. 5, tous les exemples dont on prétend '"yj're. iç^^ autoriser l'antiphrase, se raportent, ïa.v. 64r.

220 L'Antiphrase.

ou à reupbémisme , ou à l'ironie :

corne quand on dit à Paris , c'est une mucte des haies , c'est-à-dire , une femme qui chante poujJJes , une vraie liarangère des haies j muète est dit alors par ironie.

La Périphr ase.

îrfp/çfitîTjç. I ^u I N T I L I E N met la Périphrase

Circunilo - v , ,^ * .

c.'iti.j. TTift , au rang des tropes ; en eiet , piusque circmî«^cîJ^a,]Q3 irooes tièncut la place des ex-

dicj. .1 1 ' • 1

pressions propres , la périphrase est un trope , car la périphrase tient la place , ou d'un mot ou d'une phrase.

Nous avons expliqué dans la première partie de cette Grammaire ; ce que c'éloit qu'une phrase ; c'est une expression , une manière de parler , un arangement de mots , qui fait un sens fini ou non fini.

Plaribus autem verbis cùm id quod uno, ant paucioribns certè, dici potest, explicâlur, TTi^Kp^cca-n vocaiit , circûitumloquëndi. Quint. Iiist. Orat. 1. viii. c. 6. deTropis.

La P é r I p II r a s i: . 22 1

La périphrase ou circonloculioii est un assemblage de mots cpii expriment en plusieurs paroles ce cpi'on auroit pu dire en moins , et souvent en un seul mot ; par exemple : le vainqueur de Darius ^ au lieu de dire, Alexandre : V astre du jour y pour dire le soleil.

On se sert de périphrases , ou par / bienséance, ou pour un plus grand ^ - -^

éclaircissement, ou pour rornement \Aq$'U//T du discours , ou enfin par nécessité.

1 . Par bienséance , lorsqu'on a recours à la périphrase , pour enveloper les idées basses ou peu honétes. Souvent aussi , au lieu de se servir d'une expression qui exciteroit une image trop dure , on l'adoucit par une périphrase , corne nous l'avons remarqué dans l'euphémisme.

2. On se sert aussi de périphrase pour éclaircir ce qui est obscur, les définitions sont autant de périphrases ; corne lorsqu'au lieu de dire les Parques , ou y les trois Déesses infernales y qui selon la fahle , fdent la trame de nos jours,

222 La Périphrase.

Remarquez que quelquefois après La Para, qu'oii a expliqué par une périphrase PHRASE. un mot oLscur ou peu conu, on dévelope plus au long la pensée d'un auteur, en ajoutant des réflexions ou des circonstances qu'il auroit pu ajouter lui-même ; mais alors ces sortes d'explications plus amples et conformes au sens de l'auteur , sont ce qu'on apèle des Paraphrases , la paraphrase est une espèce de commenir«Pitîfa^û), taire : on reprend le discours de celui ir^t ^^7o- n^^ ^ ^^^i^ parlé , on l'explique , on qu-r 'juxta l'éteud davantage en suivant toujours ^'j^Jf^^^l'?' son esprit. Nous avons des paraphrajuxta, supraUes dcs Psaumes , du livre de Job , 4/<«, dico. ^1^ nouveau Testament , &c. Nous avons aussi des paraphrases de l'art poétique d'Horace , &e. La périphrase ne fait que tenir la place d'un mot ou d'une expression , au fond elle ne dit pas davantage ; au lieu que la paraphrase ajoute d'autres pensées ; elle explique, elle dévelope.

5. On se sert de périphrases pour Fornement du discours , et sur-tout en poésie. Le génie de la poësie con-

La PÉRI Ptl RASE. 225

slsle à amuser rmiaghiatiou par des images qui au fond se réduisent souvent à une pensée que le discours ordinaire exprimeroit avec plus de smiplicité , mais d'une manière ou trop sèche ou trop Lasse : la périphrase poétique présente la pensée sous une forme plus gracieuse ou plus noble :

c'est ainsi qu'au lieu de dire simplement à la pointe du jour, les Poètes disent :

L'Aurore cependant au visage vermeil , H-n.iide ,

Ouvroit dans l'Orient le palais du soleil : ch. vi.

La nuit en d'autres lieux portoit ses voiles sombres ,

Les songes voUigeans fuyoient avec les ombles.

Madame Dacier commence le XVIP livre de l'Odyssée d'Homère par ce vers :

Dès que la belle Anrore eut annoncé le jour.

Et ailleurs elle dit, « la brillante 1^^^^^ j, » Aurore sortoit à peine du sein de xix. )) l'Océan , pour annoncer aux Dieux )) et aux homes k retour du soleil » . Pour dire que le jour finit, qu'il

22/^ La Périphrase.

est lard , advcsperascit , Virgile dit qu'on voit déjà fumer de loin les cheminées , que déjà les ombres s'alon^ent et semLlent tomber des montagnes.

Ed. 1. V. 82. Et jam summa procul villârum culmina fumant , Majorésquecaclantaltîsde montibasumbraî.

Boileau a dit par imitation :

Lcldn, ch. Les ombres cependant sur la ville ëpandnes Du faite des maisonsdesceiidentcianslesrues.

On pourra remarquer un plus grand nombre d'exemples pareils dans les auteurs. Je me contenterai d'observer ici qu'on ne doit se servir de périphrases que quand elles rendent le discours plus noble ou plus vif par le secours des images. Il faut éviter les périphrases qui ne présentent rien de nouveau , qui n'ajoutent aucune idée accessoire , elles ne servent qu'à rendre le discours languissant : si après avoir dit d'un home acablc de remords , qiiil est toujours triste, vous vous servez de quelque périphrase qui ne dise autre chose ^ sinon que cet

La Périphrase. 225 home est toujours sombre , rtveur , mélancolique et de nunn'aise humeur ^ vous ne rendez guère votre discours plus vif par de telles expressions. M. Boileau , sur un sujet pareil , a fait d'après Horace une espèce de périphrase c[\ù tire tout son prix de la peinture dont elle ocupe rimagination du lecteur.

Ce fou rempli d'erreurs qnele trouble accom- Ep. v,

pagne , Et malade à la ville ainsi qu'à la cam pagne ;

Ênvain monte à cheval pour tromper son '^^^^sféonîtem

fcidct .iîra ennui, cira. Hor.

Le chagrin monte en croupe et galope avec '• HI. od. i, lui.

Le même Poëte , au lieu de dire j pendant que je suis encore jeune , se sert de trois périphrases qui expriment cette même pensée sous trois images diférentes.

Tandis que libre encor, maigre' les destine'es. Su. »<

Mon corps n'est point courbé sous le faix des années ;

Qu'on ne voit point mes pas sou^ l'^'igc chanceler,

Et qu'il reste à la Parque eucor de quoi fîlei%

2^6 La Périphrase.

On doit aussi éviter les périphrases obscures et trop enflées ^. Celles qui ne servent ni à la clarté , ni à l'ornement du discours , sont défectueuses. C^est luie inutilité désa^éable qu'une périphrase à la suite d'une pensée vive , claire , solide et noble. L'esprit qui a été frapé d'une pensée bien exprimée , n'aime point à la retrouver sous d'autres formes moins agréables , qui ne lui aprènent rien de nouveau , ou rien qui l'intéresse.

Après que le père des trois HoraceS , dans l'exemple que j'ai déjà raporté , a dit qu'il mourut ^ il devoit en demeurer là, et ne pas ajouter :

Ou qu'un beau désespoir enfin le secourût.

Marot, dans une de ses plus belles épîtres , raconte agréablement au Roi François I*^"^. le malheur qu'il a eu d'avoir été volé par son valet , qui lui avoit pris son argent , ses ha-

* Ut cùm. décorum liabet , peri'plirasis , îta f.hm. in vitium incidit , j^i^i<r<ro?ioytot d'icitur : obstat enim quidquid non âdjuvat. Quint. Instit. Orat. 1. yjii. c. 6.

La P é r I p II n a s ê. 227 hils, et son cheval ; ensuite il dit :

Et iiëarimoins ce que je vous en mande , N'est pour vous faire ou requête ou demande :

Je ne veux point tant de gens i^ssembler, Qui n'ont souci autre que d'as embler ; Tant qu'ils vivront ils demanderont, eux ; Mais je commence à devenir honteux , Et ne veux point à vos dons m'arêter.

Je ne dis pas, si voulez rien prêter.

Que ne le prènc : il n'est point de prêteur S'il veut prêter, qu'il ne fasse un debteur. Et savez-vous , Sire , coment je paie , Nul ne le sait si premier ne l'essaie. Vous me devrez, si je puis, de retour; Et vous ferai encore un bon tour; A celle fin qu'il n'y ait faute nulle, Je vous ferai une belle cédule , A vous payer, sans usure il s'entend.

Quand enverra tout le monde content j Si vous voulez, à payer ce sera , Quand votre lot et renom cessera.

Voilà où le génie conduisit Ma rot , et voilà où l'art devoit le faire aréter : ce qu'il dit ensuite que les deux princes Lorains le plaigeront ^ et encore

228 La Périphrase.

Avisez donc, si vous avez désir De rien prêter, vous me ferez plaisir.

Tout cela , dis-je , n'ajoute plus rien Cic.deOrat.à la pensée : c'est ce que Cicéron Vt °5,^^^' '^P^le verhôrinn Tel optimônim atque ornaLissimûrum sônitiis iiichns. Que s'il y avoit quelque chose de plus à dire , ce sont les douze derniers vers qui font un nouveau sens , et ne sont plus une périphrase qui regarde l'emprunt.

Voilà le point principal de ma lettre , Vous savez tout, il n'y faut plus rien

mettre , "Rien mettre las ! Certes, et si ferai , En ce faisant mon style j^enflerai; Disant, ô Roi amoureux des neuf Muses, Roi, en qui sont leurs sciences infuses , Roi , plus que Mars , d'honeur environé , Roi , le plus Roi qui fut onc couronë ; , Dieutont-puisr.anltedoint,pourt'estrener, Les quatre coins du monde à gouverner , Tant pour le bien de la ronde machine , Que pour autant que sur tous en es digne.

4* ^^ s^ ^^^^ ^^ périphrase par nécessité , quand il '^^a^it de traduire ,

Là Périphrase. 22g

et que la laniçue du traducteur n'a point d'expression propre qui réponde à la langue originale : par exemple ,-pour exprimer en latin une perruque , il faut dire coma adscitîtia , mie chevelure empruntée , des chevaux qu'on s'est ajustés. Il y a en latin des verbes qui n'ont point de supin , et par conséquent point de participe , ainsi au lieu de s'exprimer par le participe , on est obligé de recourir à la périphraseybre ut, esse fiïturum ut;] eu ai donné plusieurs exem pies dans la syntaxe.

Virgile, pour dire mettre à la rWetK-Kdi-yn, voile , a dit ^ dare cldssihus austros v ,'"1,"^"^^"°; 1 ordre naturel demandoit qu il dit et «>/ct-ûy. plutôt , dare classes austris. à^ïxxciT'fu^^'

Cicéron dans l'oraison pour Mar- * Mn. 1. ju cellus , dit à César qu'on n'a jamais ^•^^* vu clans la ville son épée vuide du foureau , glddium vagina vdcuum tu urhe non vidimus. Il ne s'agit pas du

SSO L'H Y P A L L A G E.

fonds de la pensée, qui est de faire entendre qne César n'avoit exercé aucune cruauté dans la ville de Rome, il s'agit de la combinaison des paroles qui ne paroissent pas liées enire elles corne elles le sont dans le kngaije ordman e , car a^>acuus se dit plutôt du foureau que de l'épée.

Ovide comence 5es métamorphoses par ces paroles :

In novafert ânimus mulâtas d'cere formas Corpora

La construction est ânimus fert me ad dîcere formas mutâtas in nova corpora.

Mon génie me porte à raconter les formes changées en de nouveaux corps : il étoit plus naturel de dire , à raconter les corps , c'est à-dire , à parler des corps changés en de nom'èles formes.

Vous voyez que dans ces sortes d'expressions les mots ne sont pas construits ni combinés enir'eux come ils le devroient être selon la destinalion des terminaisons et la construction ordinaire. C'est cette transposition ou changement de construction

qu'on apèle Hjpallage , mot grec qui signifie changement.

Cette figure est Lien malheureuse : inst. Orat. les Rhéteurs disent que c'est aux J^^.^ J/^ ^" '^' Grammairiens à en parler , Gramma^ ticôrmn pàtius schéma est qiiàm tropus j dit Vossius ; et les Grammairiens la Des fîg de renvoient aux Rhéteurs : Vhypallage ^ ^^^l^^ ^** à vî^ai dire , nest point une figure de Grammaire , dit la nouvèle Méthode de P. R. C'est un trope ou une figure d'élocution.

Le changement qui se fait dans la construction des mots par cette figure , ne regarde pas leur signification , ainsi en ce sens cette figure n'est point un trope , et doit être mise dans la classe desidiotismesou façons de parler particulières à la langue latine : mais j'ai cru qu'il n'étoit pas inutile d'en faire mention parmi les tropes; le changement que l'hypallage fait dans la combinaison et dans la construction des mots , est une sorte de trope ou de conversion. Après tout , dans quelque rang qu'on juge à propos de placer l'hypallage , il est certain que c'est une figure très-remarquable .

^Zti L'H YP A r. L A c e'

Souvent la vivacité de rimaginaliou nous fait parler de manière , que quand nous venons ensuite à considérer de sang froid Tarangement dans lequel nous avons construit les mois dont nous nous somes servis , nous trouvons que nous nous somes écartés de l'ordre naturel , et de la manière dont les autres homes construisent les mots quand ils veulent exprimer la même pensée ; c'est un manque d'exactitude dans les modernes ;" mais les langues anciènes autorisent souvent ces transpositions : ainsi dans les anciens la transposition dont nous parlons est une figure respectable qu'on apèJe hjpallage , c'est-à-dire, changement , transposition , ou renversement de construction. Le besoin d'une certaine mesure dans les vers , a souvent obhgé les anciens Poètes d'avoir recours à ces façons de parler , et il faut convenir qu'elles ont quelquefois de la grâce : aussi les at-on élevées à la dignité d'expressions figurées ; et en ceci les anciens l'emportent bien sur les modernes , à qui on ne fera pas de long-tems le même Loueur.

Je vais ajouter encore ici quelques exemples de celle fîi^ure, pour Ja faire luienx connoître. Virgile fait dire à Didou :

Et cùni fn'gida mors anima sedûxerit artus. JEn. ) iv

udprès que la froide mort aura séparé de mon ame les membres de mon corps ^ il est plus ordinaire de dire aura séparé mon ame de mon corps : le corps demeure , et J'anic le quitte ; ainsi Servius et la plupart des comenialeurs trouvent une hypallage dans ces paroles de Virgile.

Le même Poêle parlant d'Enée et de la Sibylle qui conduisit ce héros dans les enfeps , dit :

Ibant obscûri solâ sub nocte per umbram. ^ïn. l. vi.

Pour dire qu'ils marchoient tout seuls dans les ténèbres d'une nuit sombre.

Servius et le P. de la Rue , disent que c'est ici une hypallage pour ibant soli sub obscurci nocte.

Horace a dit :

Pôcula letlia30S ut siducéntiasomnos Hor. l. v.

Trâxerim. od. 14. v.3.

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