‹ Les Tropes de DumarsaisChapitre 43 sur 57 · II. ï^ariété dans la dénomination des Tropes · texte numérisé non relu

II. ï^ariété dans la dénomination des Tropes

I- VJOME les figures ne sont que des manières de parler qui oni un caractère particulier auquel on a doné un nom ; que d'ailleurs chaque sorte de figure peut être variée en plusieurs manières diférentes , il est évident que si l'on vient à observer chacune de ces manières , et à leur doner des noms particuliers , on en fera autant de figures. De-làles noms de mimésis y apôpliasis y catdphasis , asteismus ^ mycterismus , chariejitismus y diasjmms y sarcasmus , et autres pareils qu'on ne trouve guère que dans les ouvrages de ceux qui les ont imaginés.

Les expressions figurées qui ont doné lieu à ces sortes de noms , peuvent aisément être réduites sous

254 Des Tropes, &c.

quelqu'une des classes de iropes dont j'ai déjà parle. Le sarcasme , par exemple , n'est autre chose qu'une ironie faite avec aigreur et avec emportement. * On trouve l'infini partout : mais quand une fois on est parvenu au point de division o<.- ce qu'on divise n'est plus palpable, c'est perdre son tems et sa peine que de s'amuser à diviser.

II. Les auteurs douent quelquefois des noms diferens à la même espèce d'expression figurée , je veux dire , que l'un apèle hjpallage , ce qu'un autre nome métonymie : les noms de ces sortes de fi^jures étant arbitraires , et quelques-uns ayant beaucoup de raport à d'autres , selon leur élymologie , il n'est pas étonant qu'où les ait souvent confondus. Aristote doue le nom de métaphore à la pluc o P^^^ ^^^ tropes qui ont aujourd'hui a. 94. aliter àes noms particuliers. Arîstàteles Isla

* Est autem sarcâsmus hostîlis irrisio. . . . cumquis morsis labris subsânnat alinm. . . . irrisioque fiat didnctis labiis , ostensâque dentiiin carne. Vô.ssius j Iiist. Orat. 1. iv. c. i3. De Sarcasmo.

Variété, &c, 2^5

ômnia tvanslatiônes vocat. Cicéron remarque aussi que les Rhéteurs no* ment hjpallage la même figure que les Grammairiens apèlent métonymie, ^ Aujourd'hui que ces dénominations sont plus déterminées , on doit se conformer sur ce point à l'usage ordinaire des Grammairiens et des Rhéteurs. Un de nos Poètes a dit :

Leurs cris remplissent Tair de leurs tendres soulîaits.

Selon la construction ordinaire , on diroit plutôt que ce sont les Souhaits qui font pousser des cris qui retentissent dans les airs. L'auteur du Dictionnaire Néologique donc à cette expression le nom de métathèse : les façons de parler semblables qu'on trouve dans les anciens , sont apelées des hypallages : le mot de métathèse n'est guère d'usage que lorsqu'il s'agit d'une transposition des lettres. **

* Hanc, hypàllagen Rbelores quia quasi sumnuilantur vei ba pro vcibis; metoiiymiam Grammatici vocant , qiiod nomiiia traii&ferL.iitiir. Cicero , Oiâtor. Ji. <.p. aliter XXII.

** M{r«é£(r/V,mulâl]o,seii Iranspositio; ut

256 Des ïropes, &c.

M. Gibert nous fournit encore un bel exemple de cette variété dans les * dénominations des figures , il apèle métaphore ^ ce que Quinti-

Evandre pro Epander ; Tymhre pro Tymber, Isidor. liv. i. c. 84.

MetàtIiesis(apudR]iëtoies), est figura quse mittit ânimos jùdicuin in res prœtéiitas aut fut iras , hoc modo : Reuocâte mentes adspectâculum expugnâtœ miser œ ciuitâtis, &c.

infutùrum autem est anticipâtio eorum quas dict irus est advcrsârius. Idem. 1. 2. c. 21. .

* M. Gibeit a suivi en ce point la division d'Aiistote, il ne s'est écarté de ce Philosophe que dans les exemples. Voici les paroles d'Aristote dans sa Poétique, c. xxr. et selon M. Dacier, c. xxii. Je me servirai de la traduction de M. Dacier.

« La Métaphore, dit Aristote, est un trans- » port d'un nom qu'pn tire de sa signification » ordinaire. Il y a quatre sortes de mélaphor res : celle du genre à l'espèce, celle de les- D) pèce an genre, celle de l'espèce à l'espèce, » etcelle qui est fondée sur l'analogie. J apèle )) métaphore du gf nre à l'espèce , corne ce )) vers d'Homère : mon uaiss'ou s'eU arêU » loin de la ville dans le port. Car le mot s'a- » rêter est uu terme générique, et i! l'a ;ipli- )) que à l'espèce pour dire être dans le port. »

Voici la remarque que M. Dacier (ait ensuite sur ces paroles d'Ari&Lote : ce Quelques » anciens , dit-il , ontcondâné Aristote de ce

lien * et les autres noment antono^

mase. « H y a , dit M. Gibert , Rhetor,

>; quatre espèces de métaphores ; la p- ^^s.

» première emprunte le nom du genre

» pour le doner à l'espèce , come

» quand on dit \ Orateur ^owv Cicé-

» ron , ou le Philosophe pour Aristote, »

Ce sont- là cependant les exemples

ordinaires que les Rhéteurs douent

de l'antonomase : mais , après tout ,

le nom ne fait rien à la chose ; le

principal est de remarquer que l'ex-

» qu'il a mis sous le nom de métaphore les )) deux premières qui ne sont proprement )) que des sy/zecc?o^Me5; mais Aristote-parle )) en général, et il écrivoit dans un tems » où Ton n'avoit pas encore rafiné sur les )) figures pour les distinguer, et pour leur i) doner à chacune le nom qui en auroit » mieux expliqué la nature. » D acier , Poétique d'Aristote, page 345.

* A\Tovoficc<rU^ quccâliquid pro némine ponit , poétis frequentissima. . . . Oratdribus étiam si rarus ejus rei, non nullus tamen usua. est : nam utTydiden et Peliden non dixerint, ità dixérunt eversérem Carthâginis et Nnmàntiae pro Scipione ; et romanas eloquéntias principem pro Cicérone posuisse non dùbitant. QiùntiL Inst. Orat.l. viii. c. 6.

258 Des tropes, 6c.

pression est figmëe , et en quoi elle

est figurée.

Que V usage et Vahus des Tropes sont de tous les tenis et de toutes les lan^ gués»

Une même cause clans les mêmes circonstances produit des éfets semblables. Dans tous les tems et dans tous les lieux où il y a eu des homes , il y a eu de Timagination , des passions , des idées accessoires , et par conséquent des tropes.

Il y a eu des tropes dans la langue des Chaldéens , dans celle des Egyptiens, dans celle des Grecs et dans celle des Latins : on en fait usage aujourd'hui parmi les peuples ménie les plus barbares , parce qu'en un mot ces peuples sont des homes , ils ont de rimagination et des idées accessoires.

Il est vrai que telle expression figurée en particulier n'a pas été eu

Variété, &c. 25g usage par-toUt ; mais par-tout il y a eu des expressions figurées. Quoifjue ]a nature soit uniCorme clans le fonds des choses , il y a une variété infinie dans l'exécution , dans l'aplication , dans les circonstances , dans les manières.

Ainsi nous nous servons de tropes, non parce que les anciens s'en sont servis ; mais parce que nous souies homes conie eux.

Il est dificile en parlant et en écrivant , d'aporter toujours l'atention et le discernement nécessaires pour rejeter les idées accessoires qui ne conviènent point au sujet , aux circonstances , et aux idées principales que l'on met en œuvre : de là il est arivé dans tous les tems , que les écrivains se sont quelquefois servis d'expressions figurées qui ne doivent pas être prises pour modèles.

Les règles ne doivent point être faites sur l'ouvrage d'aucun particulier , elles doivent être prises dans le bon sens et dans la nature : et alors // fy^ ^ quiconque s'en éloigne ne doit point// ^W/Vî^ être imité en ce point. Si l'on ycum

Diction.

260 Des Tropes, &c.

^ former le goût des jeunes gens , on doit leur faire remarquer les défauts , aussi bien que les beautés des auteurs qu'on leur fait lire. Il est plus facile d'admirer , j'en conviens ; mais une critique sage , éclairée , exemte de passion et de fanatisme ,. est bien plus utile.

Ainsi l'on peut dire que chaque siècle a pu avoir ses critiques et son Dictionaîre Néologique. Si quelques Néologique, persones disent aujourd'hui avec raison ou sans fondement , c\ail règne dans le langage une afectation pué-^ rile : que le style frivole et recherché passe jusquaujc tribunaua les plus gra-

Orat.n. gs. ^^e^ ; ^Cicérou a fait la même plainte aliter xxvii. 1 „ . 77^,.

cle son tems : tst enini quoddam etiam

insigne etflorens oratiônis , pictum , et

expqUtwn genus j in quo onines verhô-

mm , omnes sententidruni illigdntur le-

pores. Hoc totum è sophistdrumfànti"

bus deflàjcit in forum y &c.

c( Au plus beau siècle de Rome ,

» c'est-à-dire , au siècle de Jules Cé-

Le P. Sana« » sar et d'Auguste , un auteur a dît

don , Poès. ,j infantes statuas . pour dire des sta-

dHor. T. II. ^ -^ Il r -

p. a54. » tues nouvellement laites : un autre

Variété, &c, 261

)j que Jupiter crcudipit la nège sur les Ami/^^^ » Alpes, » / \j

Jupiter hibernas canâ nive conspuit Alpes. L. 2. Sat. 5.

Horace se moque de l'un et de l'autre de ces auteurs ; mais il n'a pas e'té exemt lui-même des fautes qu'il a reprochées à ses contemporains. Il ne ^^ p g^^ reste à la plupart des Comentateurs nadon , *préf, ' d'autre liberté que pour louer ^ pour ad- ^' ^'^' mirer y pour adorer ; mais ceux qui font usage de leurs lumières , et qui ne se conduisent point par z^/^e p/e-id.pag. xx.^ vention aveugle , désaprouvent certains 'vers lyriques dont la cadence n est point assez châtiée. Ce sont les termes du ^^t^u^jL^ P. Sanadon : Tai rj^^mié en plusieurs ibid. endroits, poursuit -il, des pensées , r^isi/^oA des sentimens , des tours et des exprès- ^ ^-^, sions , qui ni ont paru répréhensihles . >2/^ce«^

Quintilien , après avoir repris dans j^^^^ ^^ les anciens quelques métaphores de'- 1. vni.'c l\ fectueuses , dit que ceux qui sont ins- ^o^P^f^tio. truits du bon et du mauvais usage des figures , ne trouveront que trop d'e- f f xemples à reprendre ; Quonmi ejcém^ 1/ pla nùniiïm fréquenter repréhendet , qui I scîçerit hœc vitia esse.

262 Des Tropes, &c.

Au reste , les fautes qui regardent les mots ne sont pas celles que l'on doit remarquer avec le plus de soin :

il est Lien plus utile d'observer celles qui pèchent contre la conduite, contre la justesse du raisonnement , contre la probité , la droiture et les bones mœurs. Il seroit à souhaiter que les exemples de ces dernières sortes de fautes fussent moins rares, ou plutôt qu'ils fussent inconus.

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