LȃCHELLE DE L'AMOUR
Ode tmacréontique.
A tous les attributs de l'Enfant de Cylhère , Ailes, flambeau, carquois, dès long- temps consacrés, Ajoutez son échelle .' elle enferme un mystère Admirable en tous ses degrés.
Cette échelle , d'or et de soie , Fut faite pour l'Amour , par les mains du Désir. L'Imagination devant nous la déploie :
Chaque échelon est un plaisir.
Cette échelle , en tous lieux , se place et se transporte ; Et l'on peut la trouver dans le moindre pourpris , Pendue à la fenêtre , attachée à la porte De l'objet dont on est épris.
Il ne faut pas qu'on s'y mécompte .' Ce chef-d'œuvre est fragile autant qu'ingénieux ; L'échelle porte en l'air , et jamais on n'y monte Qu'avec un bandeau sur les yeux '.
Auguste disait de Vinicius , qu'il avait de l'esprit argent comptant *.
Dans Plaute , un personnage dit à un autre :
Je ne t'aurais pas cru si décidément cruche '. ^
LoNGiN fut appelé une bibliothèque vivante et un musée
ambulant.
Il faut avec les grands des paroles de soie *. Se mesurer , c'est s'estimer, s'apprécier. « Moi, Alexan-
» Certè extrcmâ lineâ amare haud nihil est. Terknt.
* Ingenium in numerato. .
3 Le laUnest beaucoup plus fort, et je n'ai pas osé le traduire à la lettre : Nunquàm ego te tam esse matulam credidi.
Plaut. , Pers. , act. iv,
4 Cùm quibus verbis est ppus byssinis. Plutarqck , Parysatis.
» cire , je me mesure , non par la durée de mon âge , mais i> par Te'tendue de ma gloire ', a
« Il eût été' a désirer que le cœur humain fût a jour , et » qu'il pût avoir des fenêtres *.
» Ceux qui ne savent pas un sentier pour eux-mêmes » enseif;nent le chemin aux autres '. » Image de plus d'un critique î
Il y a des allusions et des Tro^x's tirés des arts, qui sont admis dans une langue et ne le sont pas dans une autre. On ne pourrait dire en français :
La douleur et la maladie Sont lei faLricans du trépas ,
comme Lucbèce a pu le dire dans un heau vers latin ^ \ mais nous dirions avec Vof^TAïaB , en prenant une autre tournure :
La mère de la mort , la Tieillesse pesante A de son bras d*airain courbe mon faible corps.
Dans ces extraits de Vossios et de Dents d^Halicamassp, )*ai été arrêté, presque a chaque ligne du texte , par la difficulté souvent insurmontable de rendre exactement en français les images propres aux langues anciennes , et de leur trouver même quelques équivalens dont on pût être satisfait. Nous* sommes hors d'état de faire apprécier par la traduction les Métaphores poétiques, parce que nous manquons des mots correspondans à ceux de ces langues savantes. Les mots qui paraissent les mêmes nont pas le même sens. Il faudrait aussi tenir compte de la différence des langues avant de critiquer, comme on le fait souvent, les images qui peuvent nous étonner d'abord
' Ego Alexander me metior , non tetatis «patio , sed gloriâ.
QUIHT-CURT.
^ OpportuiMet esse fenestrata hominum corpora. Yitruv.
^ Qui sibi semitam non sapiuni, «Iteris monstrant viam. Cicno.
^ . . . . r^am dolor, et morbiu, letbi fabricator uttrque est.
JLiUcaBT., d« rcrom ntt.
DES ttÉTAPHORES. lyS
dans les Poè'tes anciens. On a repris Homère sur un vers qui paraît, en effet, bien bizarre :
l^e Ciel , de toutes parts , sonna de la trompette.
IVIais il faut faire attention que ce n^est pas là le vrai sens , ni la Métaphore d'HoMÈRE. Il dit que la foudre du Ciel donnd de toutes parts le signal tonnant des combats.
De même, si Ton prétendait rendre à la lettre ce pa8«^ sage du quatrième Livre clés Georgiques de Virgile :
Médium sol igneus orbem Hauserat ; ^
On le rendrait très-ridicule.
GicÉRON mande à son ami que ses lettres Tout bien mordu ' ; nous dirions aujourd'hui : Vos lettres m'ont piqué.
Il y a cependant des tournures latines qui sont toutes françaises. L'emploi du verbe Jaire , suivi d'un autre verbe, est le même dans les deux langues :
Cruel f tu m*as fait voir le trépas de moD fik *.
Le goût se dit, dans les deux langues , au propre eomme au figure:
« Les libertins et les avares n'ont pas le goût de la vraie » gloire '. »
Une plaisanterie de Plaute peut aussi se rendre à la lettre :
On ^e peut , à la fois , avaler et seuffler ^.
Et chez nous on a dit qu'on ne peut siffler quand on bâille.
Nous avons essaye de suivre de très-près , dans une pièce entière , les Tropes employés par un auteur latin. H s'agit de cette ëpigramme que l'on attribue â Sém èque , et qnî
' Valdè me momorderunt epistolse tu«. CiCBRo.
* Nati me cemere lelhum
Feeisti. Ynon.. , JBn. ii.
^ Libidinoei, avari , veiw laudis gustum non habenf . Cicno. ^ Flare simùl et sorbere baïul facile «si.
est regardée comme un modèle dans son genre. Osons la confier à Tindulgence des lecteurs. Ils seront bien dédommages par la beauté du sens , du tort qu'une faible copie fait à rélégance du texte.
Fois loin des grands seigneurs et des hommes puissans. Leurs palais , leurs entours , leurs noms él>louissans ,
Décorent un ëcueil funeste.
Fuis , te dis-je , et bien loin I Que ta l>arque modeste ,
Soustraite à ce brillant danger ,
De la côte qu'on peut ranger
Se tienne le plus près possible I Choisis à ta fortune un rivage accessible , £t sur la pleine mer ne va pas Rengager.
Yeux-tu de vrais amis ? ta loi fondamentale
Est de vivre avec tes égaux.
L'insensé veut gravir les sommets les plus hauts ; La route en est glbsante et la chute fatale.
Entre les Grands et les petits ,
Quels nœuds pourraient être assortis ?
Si ces Grands sont debout , leur puissance t'écrase
De sa gloire et de son mépris ;
S'ils sont renversés de leur base ,
Ils t'entraînent dans leurs débris.
D'une vaine espérance à leur suite on s*enivre; Leurs hauteurs, leurs dédains , sont rudes àvovffirir.
Mon ami , pour toi , songe à vivre}
Car pour toi seul tu dois mourir '.
' Magnatnm consortia fugienda.
logeâtes dominos , et fanue nomina dara ,
Illustriçpie graves nobilitate domos , Devita , et longé cautus fuge ; contrabe vela ,
Et te littoribus cymba propinqua vehat.
In piano tua sit semper fortuna, paresque
Noveris. Ex alto magna ruina venit.
I^on benè cnm parvis junguntur grandia rébus :
Stantia namque preolnnt , procipitata ruimt.
Ilitte luperba pati fastidia , spemque caducam
Despice ; vive tibi, nam moriêre tibi !
DES MÉTAPHORES. ij*f
Après cette digression sur la diffîcultë de traduire les Tropes . revenons encore un moment à la classe de ceux qui sont tirés des arts et des sciences.
Terminons enfin ces remarques par l'explication de la fable de Marsyas, et prouvons quHl ne faut pas croire qu'Apollon Tait fait écorcher : ce supplice est un équivoque qui n'est que la suite d'un Trope.
Il y a dans Tantiquité , même dans la mythologie d'ail-* leurs si douce et si riante, des faits si durs et si atroces, que l'on répugne à les admettre , et que l'on est bien aise d'en trouver l'adoucissement à l'aide des Allégories ou de quelques^ autres figures. Par exemple , nous avouons que nous n'avons jamais pu digérer ce qu'on raconte des vengeances barbares exercées ou par ApoUcm , où mémo par les Muses , contre quiconque était tenté de rivaliser par le chant , ou par d'autres talens , avec ce dieu ou ses compagnes. Nous pensons que l'esprit et marne le géâie , quelque jaloux qu'on les suppose de leur gloire et de leurs succès, ne peuvent abuser de leur prééminence jusquà punir , comme des crimes , les tentatives malheureuses et l'ambition insensée des plus indignes concurrens. Ainsi , nous avons éprouvé un grand «oulagement quand nous avons vu, par exemple, l'écorchement de Marsyas expliqué naturellement par une Allégorie. C'est Fortunio Li' GETiqui nous a révélé le mot de cette énigme.
La Fable dit que Marsyas trouva le fifre que Minerve venait de jeter de dépit, parce qu'on s'était moqué d'elle , à cause de la bouffisure que le jeu de cet instrument occasionait à ses joues ; qu'il perfectionna ce fifre , et qu'enfin ce satyre eut la témérité de défier Apollon même. Les conditions du cartel furent que le vaincu serait remis au bon plaisir et soumis aux lois du vaim^eur. Marsyas tira de son fifre des sons mélodieux , Apollon craignit pour sa gloire; mais sa Ijrre , et sa voix qu'il joignit a sa lyre , enlevèrent tous les suffrages. On dit ensuite que le dieuattacha le satyre à un arbre voisin, et qu'il Técorcha vîf ,
pour le punir de son audace. Oyide se complaît à peindre ce supplice yraiment horrible. Saint- Ahgb en était effraye , et ne savait comment excuser Apollon. Cette punition est sans doute trop violente ; mais Fortunio Liceti ne Toit dans ce récit qu'un emblème tiré de THistoire des arts. «■ Ayant Tinvention de la lyre , dit-il , la flûte remportait » sur tous les autres instrumens de musique , et enrichis* j» sait , par conséquent , tous ceux qui la cultivaient ,* » mais sitôt que Fusage de la lyre se fut introduit, comme » elle pouvait acccmipagner le chant même du. musicien » qui la touchait, et qu'elle ne lui défigurait point les » traits du visage , comme fesait la flûte j celle-ci en fut y> notablement décrëditée et abandonnée, en quelque sorte, >i aux gens de la plus vile condition , qui ne firent plus » fortune par ce moyen. Or, dans ces anciens temps, où » la monnaie de cuir avait cours , les joueurs de flûte ne » gagnaient presque rien ; les joueurs de lyre leur ayant » enlevé leurs meilleures pratiques. » De là vint cette fiction du satyre joueur de flûte , écorché , c'est-à-dire , dépouillé de ses gains qui étaient en monnaie de cuir ; ainsi , le dieu brillant qui jouait de la lyre ne se trouve plus accusé de l'inhumanité atroce dont Tinculperait ce récit , fi'il fallait le prendre à la lettre.
INous croyons donc avoir justifié complètement ce que nous avions annoncé sur l'Influence qu'exerça parmi les Anciens le langage métaphorique. Nous avons indiqué aussi à nos jeunes lecteurs les sources principales dVù découlent les Tropes , ce qui est nécessaire et à ceux qui veulent écrire , et à ceux qui se bornent , plus sagement peut-être , à juger les écrits des autres.
P9ous serons satisfaits , comme Marc-Jérome Vida le dit de son Art poétique , si nous pouvons apprendre que ce faible travail aura été utile à nos jeunes compatriotes '.
' Sat mihi erit , si ia bis nostrse civitatis luventutem aliquid profecisse iatellezero. ( Ex litteris quas Marcus HyeronimuB Yak ad auos CKeino^eiae^Româ dabat , noois februar, (iSao. )
DES MÉTAPHORES. Ir^g
Post»Scriptum, Au moment même (»u l'on terrainc Timpression de ces Becherches sur les sources rt V{ «f uepce du langage métaphorique, nous lisons ih» ..„ „•• ] ./inra.'^e qui vient de paraître à Turin ' , et qui '\^m vq^ a un pt-.. plus haut l'objet même de nos recherche^.
Il commence par un Discours sur les Aai*) v,es ph^^icomorales, sur leur emploi et leur util».'», :»^t . ceite cpigraphe tirée de Cicéroit : kII y a dans 'ou- f^: les oiiosc» » une sorte d'enchaînement et de suito adm aile, ce mai> niére que l'une semble liée à l'autre, f .le t<j«'^03 se » tiennent et sont comme attachées enr '• . '. w
La lecture de cet Ouvrageavait dom. k'.n j.. , litie- pour nous intéresser. L'auteur est un vrai phili ac ,. . -.i .es rapprochemens qu'il fait entre l'ordre phv«^/ ' ■' ** -V *'ire moral de ce monde, tout en se rappo» tai-t i m.e ;.art à des vues élevées et savantes, peuv-^^t fjui i.r «k Ijutre, comme il le dit lui-même, « de nouveaux m-.\vens à la » critique et à l'art de comparei* > en fixant rorr. ,îire la » source des comparaisons de ta'ute esj.èo^^ , eMa Hatie du » langage figuré; ce qui prouver, en mène '.■v-\.<j qmj » l'étude de la nature n'est pas «ans adlitc <»» a teVe de » la Littérature, de la Critique et de toutes ixS Sciences » métaphysiques en général. » C'est là procis^'tncit ce ijuv. nous avons entrepris de démontrer et d'appuyer pai 'h.t nombreux exemples.
Les applications que M. Càreka prtisente à i' \|^ vi système de ses Analogies du physique au jnorul f rai- t
* Essai (Tun parallèle entre les forces physiques et '• raies, par Hyacinthe Caréna, professeur de pUiloiO'. •-!!, tien. .' de TAcade'mie royale des Sciences et de la Socir'ie' r s,rici 1 1«» e Turin, de la Société économique de Florence , e'ç, l\.rm , i8'. de l'imprimerie royale, in-8«. de aoi pages.
' Est admirahilîs quœdam continuai io , seriesque rcnm, iil i'ia ex aiiâ nexa , et omnes inter se apt», colligatsque vidwn* vr CicERo , lib. de nat. Deorum.
l8o SOURCES ET INFLUENCE , etC.
presque de soa Ourrage une espèce de supplément aux dix so'it:?* d«« M?^aphores développées ici diaprés le plan de Wm^tis; n jis les comparaisons y et par conséquent le» apir; ., 1'* '^f*; des plus hautes sciences physiques, me'^ jiKj'e , t U., suppo^^eot des esprits imbus de connaissances ; eu c> mm uses , et ne peuvent entrer dans les combinai- T3'a J:. Ungagc n-.uel que par Teffet du temps et vl^an nieilUa: ^v'^'/ij'» d'instruction publique. Ce livre n^estpas fii! }>r i 1"!^ jeunes élèves; il sera médité av^c beaucoup de fnr p r eau di9 maîtres qui seront à portée de le lire. TV'ou; non y ^iplaudissons, au reste , d'avoir émis depuis Imig. 'eups dans une de nos Fables » absolument la même idt'r '^m -''ut la baede l'Ouvrage de M. Carsva , lorsque nous os is (MCf :
9iK ti \* qiiaftd 0*,, sait Toir , on trouve sa peinUire ;
Du piy^jnae au muraj on fait comparaison :
I ■', inisfces de la j^atnre
Sont i^ iria de la, Raisoo.
V' .^v Vhuu jt la Bapque^ fable xii du livre viii da Fabh^ iK Conibs didiés fi Ésope , par TAuteur des Tropes, et iinprmés par M. P. IIidot, l'atné.