‹ Les tropes ou les figures de mots: poème en quatre chants. Avec des notes, un extrait de Denys dChapitre 9 sur 41 · LES TROP£S · texte numérisé non relu

LES TROP£S

Fuyons Texcès ! Texcès en tout est condamnable ! U est en toute chose un milieu raisonnable* La justice , fidèle à ses points limités , S'éloigne également des deux extrémités '.

Qui donc est libre ? qui mérite un si beau titre ? Le sage , qui lui seul est son rigide arbitre ; Qui braye l'indigence , et la mort , et les fers ; Qui n'est point ébloui par des honneurs offerts ; Qui sait à ses penchans mettre un frein légitime j Et ne dépend jamais que dé sa propre estime *. Par un suppHce , égal aux forfaits les plus grands , O Dieu ! veux-tu punir les plus cruels tyrans ? Montre-leur la vertu ! Consternés à sa vue j Qu'ils sèchent >du regret de l'avoir méconnue ^ l Qui peut vivre , s'il faut vivre déshonoré ?

C'est pousser la bassesse à son dernier degré.

* Est modiu in rébus , sont certi denique fines , Quos ultra citràque nequit censistere rectum.

HoAAT. , sat. X , 1. I.

a Quisnam igitur liber ? Sapiens J sibi qui imperiosns ; Quem neque pauperies , neque mors , neque vincula terrent ^ Uesponsare cupidinibus , contemnere honores Fortis , et in seipso totus , teres atque rotundus.

Idem f sat. 7 , 1. 2.

9 Magne Pater Divâm , sseros punire tyrannos

Haud alla ratione velis

Yirttttem videant , intabescantque relictâ.

Persius, sat. 3.

Louis Racini! a imité ainsi ces Tcrs de Perse ; Adorable vertu , que tes divins attraits Dans un cœur qui te perd laissent de lengs regret» !

Chant deuxième. 87

L'existence , à ce prix , vaut-elle qu'on la compte ? Ah ! plutôt n*étre pas , que d'être dans 1^ bonté * !

Écoutons , à leur tour , nos poëtes français , Contre les Anciens luttant avec succès , Quoique dans une langue et moins souple , et moins belle ; Us ont si bien dompté cet instrument rebeUe , . Qu'ils ont fait circuler aussi dans l'univers La vérité frappée au coin de l'art des vers.

« Pour paraître honnête bomme, ils disent qu'il fautl'être*;

» Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître ^ ;

» Que le repos d'esprit , où nous aspirons tous >> ,

Ce trésor envié , « ne se trouve qu'en nous 4 ;

» Qu'on peut être héros sans ravager la terre ^ ;

» Qu'il est bon de parler et meilleur de se taire ;

» Que tons deux sont mauvais , alors qu'ils sont outrés ^ ;

» Qu'il faut plaindre les grands , de flatteurs entourés ;

» Détestables flatteurs , présent le plus funeste ,

» Que puisse faire aux Rois la colère céleste f I

De celui qui te hait ta vue est le supplice.

Parais : que le méchant te regarde et frémisse.

( La Religion , chant I. )

' Summum crede nefas animam prœferre pudori , Et , propter vitam , vivendi perdere caussas !

Jo VENAL.

* BoiLEAu , Satires. ' Le même , Ihid,

^ P. CoRiTEiLLE, Pertharite. ^ La Foktaihe , Fablec.

< BoiLEAu , Epîtres, ' Racihe , Phèdre.

38 LES TAOPES.

» Que le vrai seul est beau , qu'il doit régner partout ' , » Qu'on ne yit qu'àdemi^ quand on n a qu'un^seui goût^; » Qu'il est dans l'univers une voix qui nous crie : (( Adore un Dieu y sois juste , et chéris ta patrie ^ ! » Écoutez ces conseils : car ils partent du cœur. « Aimez la vérité ; pardonnez à l'erreur 4 !

H Ah ! quittez d'un censeur la triste diligence ^ ! >» Hélas! tous les mortels ont besoin d'indulgence ^ ! n £ki ce monde , il se faut l'un l'autre secourir 7, »> Oui : voilà les leçons dont on doit se nourrir ! A la règle des mœurs ainsi tout nous ramène : C'est là , dans les objets de la science faumaiBe , Le plus digne des chants par Phébus inspirés ; £n faveur d*un tel but , vous me pardoonefez Cette digression , si pourtant c'en est une.

J'ai cru saisir plutôt une bom&e fortune , Qui , d'un sujet si sec trompant l'aridité , y répandrait la vie et la fécondité ^,

* BoiLEAij, Épttres. * Voltaire.

^ Voltaire. * Le même.

* Racine , BrijUamcus. ' Le même.

7 La FoiTTAivE, Fables.

* Nous devons avouer qu'on a blâmé rextension <|«e nous donnons ici au sens du mot Proverbe, On a dit: que nous avions tort de citer comme des adages des vers sententieiix qui ne sont pas précisément des termes figures , et qu^on peut croiredeshors-d'œuvre dans un ouvrage sur lesTropes. Quelque respect qne nous ayons, et de quelqoe docilité que nous nous piquions pour Tavis des connaisseurs îDnstres,

CBANT DEUXIÈME. 3g

Je sens que îa carrière , à fournir difficile , Fait souvent regimber mon Pégase indocile ;

aufectTS de celte objection , nous ne taurîotts y dëfe'rer dans cette circonstance. Nous polirons être dans l'erreur; mais voici nos raisons , ou , si on le yeut , nos excuses, que nous prenons la liberté de soumettre au goût de nos juges.

Erasme , qui a recueilli un gros in-folio des Adages des Anciens , Eraamb dit que le Proverbe est une façon de parler, très-re'pandue el très-vulgaire, remarquable ^ar quelque chose de spirituel et de neuf '. Vos&ius observe que Érasme prend ainsi le mot Proverbe dans une acception plus large , et qui lui permet de comprendre au nombre des adages les sentences qui ont de la cële'brité * , telles que celles ci que Vossius rappelle: « Le semblable aime son » semblable ' ; de'fîons-nous d'une sagesse trop jeune et trop » prématurée ^ j les bonnes lois sont provoquées par les M mauvaises mœurs' ; ne sont pas amis, nos amis qui se » tiennent toujours si loin de nous * j est sage pour néant , » celui qui ne l'est pas pour soi ' ; la conscience seule équi- » vaut à mille témoins • ^ autant d^hommes, autant d'avis ; » tous ne peuvent pas tout *** » ; et une foule d'autres maximes de ce genre, qui font partie, comme on le sait, des inill« et mille adages rassemblés par Erasme. Or, que ces maximes gnomiques puissent être classées au nombre des

I Célèbre dictum , scitâ quâdam novitate insigne.

* Gnomaa célèbres. Vossius^ Iqst. Orat, 1. iv, c. 9. 6. de Prov

fcrbio.

3 Similis gftud^ siiniK.

4 Odi puerulos preecoci rapÏMitii.

^ Bon» legcaex malis monbus ort» suât.

€ Non sunt amici , amici qui degunt procul.

7 Necquicquam sapit , qui siLi non sapit.

8 Conscientia mille testes.

9 Quot homines, tôt sententise.

' o Non omnia possumus omnes.

4o lES TROPES.

Ira-1r>il jusqu'au bout ? Plusieurs Tropes nombreux, Restent à mettre en vers , et sont des plus scabreux.

Proverbes , c^efit ce qu'on peut conclure , suirant Vosuvi même , de l'exemple des Anciens ; car , dans le Banquet dt Plàtov , Agathon dit qu'un vieux proverbe apprend que toujours le pareil s'attacbe à son pareil '. Dans le Marchand de Plaute , on trouve ces deux vers :

Le vieux proverbe est rrai , |e TéprouTe aii)OUid*hui, Qu^un mal «i a toujoun on autre près de lui > .

C'est de là que nous avons tiré notre proverbe français : Un mal ne vient jamais sans Vautre^ ou ne vient pas seul.

Dans les Adelphes de Térencz , sont deux vers non moins remarquables :

Car c^est un vieux prorerle , et £onnu de cLacnn , Qu'entre amis^ biens et maux , tout doit être commun ' ,

OcÉROir cite ce Proverbe au premier livre des Devoirs , et il en fait bonneur aux Grecs <. Le même Cxcéron , dans son livre de tjémitié , dit que tout le monde est imbu de ce proverbe de Caton : qu'on a souvent plus d'obligation à des ennemis trop sc'vères , qu'à des amis trop indulgens '• On voit bien que ces mots n'ont rien de figurç , qu'ils sont

' Scitè veteri proverbio fertur, simile semper barere aimili. Y06SIU8 cite le texte grec.

^ . . Nunc ego verum illud verbum esse experior vêtus Âliquid mali esse propter vicinum malum.

Plâut. , Mercat. , act IV.

^ Nam vêtus verbuln boc quidem est :

Communia esse amicorum inter se omnia.

Terent. , Adelpb., act. v, a.

4 Ut in Grœcorum Proverbio est, amicorum esse omnia coo-

munia.

Lib. , de OfSc.

< Scitum est enim iUud Proverbium Catonis : Multà meliùs ^

CHANT DEUXIÈME. ^l

Enfin , )e dois aussi , par une règle sage , De tous ces ornemens dëterminer l'usage ,

tous pris dans le sens propre , et que cependant on leur donne le titre , et , si Ton peut le dire , les honneurs du proverbe , par la triple raison qu^ils sont précis, quMls ont du sens > et quMls sont généralement cites et rëpëtës ; ce qui reoapUt bien, ce nous semble, la de'fînition qu'ÉRASMB a donnée du Proverbe , et ce qui nous empêche de passer condamnation sur Tobjection à laquelle nous avons cm pouvoir répondre. La chose peut être ambiguë. 'Scaliger n'était pas ici du même avis qu'ËRASME. L^autorité de ce dernier, et celle des autres savans qui ont, à son exemple , fait des collections d'adages anciens , nous paraît préférable à celle de THypercritique. Le savant Morhoff conseillait à ceux qui voudraient faire des recueils de ce genre , d*y joindre tous les hémistiches et tous les vers grecs et latins qui ont un sens ingénieux ^ , comme il s'en rencontre beaucoup dans les poètes satiriques et dans les poètes comiques, où ces maximes usuelles ont une tournure piquante, et se trouvent plus fréquemment que dans les autres écrivains. Nous n'avons donc pas balancé de mettre au nombre des Proverbes les sentences des grands poètes , lorsque ces maximes concises se placent dans les entretiens des hommes éclairés , et sont devenues des proverbes de bonne compagnie. Voltaire nous autorisait à en user ainsi , par ce qu'il en a dit , à l'article Boileau , de son excellent Catalogue des JEcri' uaint illustres du siècle de Louis xiv ^ et parce qui se trouve répété , dans le même sens et presque dans les mêmes termes, par l'auteur, quel qu'il soit, de la Connaissance des beautés et des défauts de la langue française , article de la F'able, (Voltaire, tom. xx, pag. 58; xlviii, p. 35a.)

quibuadam acerbos inimicos mereri , quàm eos amicos qui dulces viden tur. Dialog. de amicit.

' Argutum sensum. Polyhist. litter., 1. 3 , 6 , 27,

44 LES TAOPEâ.

Qa'impcrrte que leurs noîns dans tes vers soient étranges ? Les traits dont tu les peins , et l'ordre où tu les ranges y Les fesant discerner , les feront retenir.

Ces tableaux commencés , Muse y .il faut les finir! Élargis ta palette , et , de nos grands modèles , Recueillant les couleurs brillantes et fidèles , Accoutume des arts les tendres nourrissons Aux exemples fameux qui prouvent tes leçons !

Venez , jeunes amis! yous seuls y pour qui je cbante ; Oh ! que ne peut ma voix , plus forte et plus touchante , D'un sujet didactique ëchau^ant la tiédeur y Pour Te'tude, aujourd'hui, redoubler votre ardeur! Amis , le terme approche ! ui^ moment de courage !

Du Trope qui paraît ne prdnez point ombrage ! La Catachrèse est louche , ou \^ semble à vos yeux '. Voyons-la de plus près , nous eu jugerons mieux. D'un terme détourné cette figure abuse ; Mais il rend la pensée , et voilà son excuse î Ainsi , quand les Romains virent dans les combats Des éléphans chargés de tours et de soldats y

'.La Catacfarèie e»t appelée Ahusio par GicBiioir {Orat. ad Brut.) , et par Quihtilier (1. 8.). On conte qu*un célèbre professeur , passant à la Halle , fut apostrophe par une poiasarde. Il ne satait comment rëpontjre aux épithètes injurieuses dont cette femme Taccablait. Enfin il s'avisa de lui dire : Tais-toi , vieille Catachrèse I et ce mot^ nouveau pour elle-i Im imposa silence.

CBA5T TROISIÈME^ 4^

Ce colosse anime , nouveau pour FAusonie ,

Fut par eux appelé le Bœuf de Lucanie \

Ainsi Tart die Pallas , aux Troyens si fatal ,

Avait appris aux Grecs à bâtir un cheval *.

Quand on est dans Tépëe , on respire la guerre.

Les coursiers d'appareil , c'est d'argent qu'on les ferre ;

Et des ëcuyers même un enfant prend le ton y

A cheval sur un âne , ou sur un long bâton.

Ce Trope , un peu forcé , n*est qu'une Métaphore

Plus hardie , et souvent plus nécessaire encore -^

Car , le mot figuré qu'elle met en avant

Fait l'office d'un mot qui nous manque souvent.

Sur des rapports nouveaux ces images fondées y

Multipliant pour nous les signes des idées ,

Enrichissent la langue et satisfont l'esprit.

Loin des bornes qu'en tout la vérité prescrit , L'Hyperbole ^ à Fexcès augmente ou diminue , Ou ce qu^elle exagère , ou ce qu'elle atténue,

' Parce qu'ils ne connaissaient point d'anioHil plus fort que le bœuf , etquMIs ayaientvu pour la première fois, dans la Lucanie , les ële'phans amenés de TEpire par Pyrrhus. Inde boves Lucas turrito eorpore. LvqiET. , L v.

a InsCar montis eqitum , diviiul Palladû arte ^

JËfdificant. ViaoïL. , iElneid. 2.

' L'hyperbole , que les traducteurs latins d'AsisTOTE ont rendue par exeessus ,. est appelée par Cicéroit exsuperatio y (^ad Herennium) et superlatio (m de Orat.). QuiRTiLiEif lui donne le nom de ementiens superjectio ( I. 8. ).

Il entre de Thyperbole dans tous les Tropcs. L^ comédie

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