GUIRAUDET LE ROUX
de
on
détail, une allusion ont suffi à leur auteur pour inventer une anecdote et ajouter un trait à la biographie de son personnage. Le romanesque et l’invraisemblable n’y sont pas rares; et la légende y coudoie à tout instant la réalité.
Car il y a sans doute quelque chose de réel dans ces « nouvelles ». D'abord leurs auteurs ont pu connaître des traditions orales. À un demi-siècle de distance, les légendes pouvaient cacher encore quelque fonds de vérité. De plus ces auteurs ont pu avoir à leur disposition des poésies qui se sont perdues et ils ont pu leur emprunter quelques traits. [1 faut donc consulter ces biographies, mais avec une extrême prudence. C’est le cas pour celle
de Peire Vidal !.
Elle nous apprend qu’il était fils d’un marchand de fourrures de Toulouse. Les fourrures étaient, au Moyen âge, d’un emploi encore plus répandu qu'aujourd'hui; elles entraient pour une grande part dans le costume masculin et féminin. Représentons-nous donc le jeune Peire Vidal, dans une boutique du Moyen âge toulousain, au milieu des fourrures de vair, d’hermine et de petit gris. Il ne semble pas qu’il y eût là de quoi faire naître ou
1. Les biographies des troubadours ont été publiées plusieurs fois; la meilleure édition a été donnée par C. Chabaneau, au tome X de l’Histoire générale de Languedoc.
développer le goût de la poésie. Et cependant ce fils de marchand paraît avoir été un des esprits les plus romanesques, les plus originaux parmi les troubadours.
Il aimait beaucoup la compagnie des dames :
ce qui ne saurait nous étonner de la part d’un troubadour et d’un Toulousain. Il leur faisait la cour à toutes, ce qui nous étonne encore moins, et toutes lui promettaient de l’aimer : ce qui ne nous étonne pas du tout.
Mais le biographe ajoute ce détail attristant : « mas totas l’enganavon »,:« et toutes le trompaient ». Tromperie et mensonge! ou plutôt, car ces termes seraient exagérés, petites espiègleries de jolies femmes du temps jadis, qui aimaient à être flattées et qui récompensaient leurs courtisans ingénus par quelques promesses sans conséquence.
Le biographe anonyme a dessiné en deux traits le caractère de Peire Vidal : « C'était l’homme le plus fou du monde; il croyait que tout ce qu’il désirait était arrivé. » Mais il ajoute qu'il chantait bien, qu’il composait en vers plus facilement qu’aucun autre et qu'il inventa des mélodies remarquables; car ces poètes étaient aussi des musiciens. C'était un esprit bien doué, à l’imagination prompte et originale, un beau tempérament de poète, chez qui la facilité de la forme cache souvent la sincérité ct la profondeur de Pidée.
Suivons-le quelque peu dans sa vie, en nous défiant de son biographe.
Hugues des Baux, beau-frère du seigneur de Marseille, Barral des Baux, le présenta à la cour de son beau-frère. Peire Vidal ne tarda pas à devenir amoureux de la femme de son protecteur, la vicomtesse de Marseille, Azalaïs de Roquemartine. Laissons ici la parole à la biographie, car si c’est un roman, il est joliment raconté.
‘« Barral, le seigneur de Marseille, aimait Peire Vidal plus qu'aucun autre homme du monde, à cause de son remarquable talent et pour les belles folies qu’il faisait ou qu’il disait. Ils s’appelaient entre eux Raïnier. Et Peire Vidal était l’ami intime de Barral. Barral savait bien que Peire Vidal faisait la cour à sa femme, mais il en riait, comme tous ceux qui le savaient. Et il s’amusait de ses folies. Sa femme prenait aussi en riant les folies de Peire Vidal, comme toutes les autres femmes à qui le poète faisait la cour. Chacune lui disait des choses aimables et lui promettait tout ce qui lui plaisait et qu’il leur demandait; et il était si naïf qu'il le croyait tout. Et quand Peire Vidal se mettait en colère avec Azalaïs, Barral rétablissait aussitôt la paix et faisait promettre à sa femme tout ce qu’il demandait.
« Un jour Peire Vidal apprit que Barral était sorti et que la dame était toute seule dans son
ET
appartement. Il va vers le lit de dame Azalaïs, il la trouve dormant, s’agenouille devant elle et l’embrasse sur la bouche. Elle sentit le baïser, crut qu’il lui était donné par son mari et se souleva en . souriant. Mais elle regarde et voit que c'était ce fou de Peire Vidal; alors elle commença à crier et à faire grand bruit. Les femmes de chambre vinrent à ses cris et lui demandèrent : « Qu’est ceci? » Et Peire Vidal prit la fuite.
« La dame ayant appelé son mari lui fit de grandes plaintes au sujet de Peire Vidal, qui l’avait embrassée; et elle lui demanda en pleurant d'en prendre vengeance. Barral, qui était un galant homme, prit la chose en riant; il se mit à reprendre sa femme d’avoir fait tant de bruit pour cet acte d’un fou. » Mais la dame, ajoute le biographe, fut inflexible et exigea le départ de Peire Vidal, qui s’en alla à Gênes et de là en Palestine.
Ce récit paraît reposer sur un fait exact : l’histoire du baiser. Peire Vidal s’en accuse dans plusieurs de ses chansons. « Je l’ai servie d’un cœur parfait, tant que je pus et sans compter, et je n’eus pour toute récompense qu’un petit cordon. Si, Jeus autre chose : un matin, j’entrai dans sa chambre et je lui ravis un baiser!. »