‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 37 sur 83 · PS · texte numérisé non relu

PS

Et d’abord on ne trouve pas chez lui — ou on ny trouve guère — de ces expressions ou de ces allusions un peu réalistes qu’on rencontre quelquefois chez Peire Vidal, et qui donnent une note originale de plus à la poésie de ce troubadour. Peire Raimon, comme un autre troubadour toulousain, Guiraudet le Roux, reste presque constamment dans la note idéaliste et classique.

‘1 se déclare plusieurs fois le vassal, l’hommelige et même le serf de sa dame.

Se ma fin’ amistatz

Vos avia sabor

Tan que per servidor

Vostre fos reclamatz

Ben agra meins d’afan. (XIIT)

« Si ma parfaite amitié vous agréait, au point que je fusse réclamé pour votre serviteur, j'aurais bien moins de chagrin. »

Dans la même pièce Peire Raimon s’appelle le « domestique » de sa dame, « acheté comme un serf »; et nous reconnaissons là la théorie du vasselage d'amour, poussée à l’excès.

Une des qualités essentielles exigées des amants par le code de l’amour courtois était la discréhon, une discrétion à toute épreuve. Il v avait, dans la société aristocratique du temps, une ca-

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tégorie de vilaines gens, dont les troubadours se plaignent souvent et qui étaient appelés les lauzengiers, les médisants. Les troubadours en font une sorte de classe à part dans la société. Il est probable qu'il y a là quelque exagération et que la médisance fleurissait du haut en bas de ces microcosmes qu'étaient les cours féodales du temps. |

C'est en partie à cause des médisants, des /auzengiers, que la discrétion à outrance était une des premières vertus des amants. Et voyez comment les poètes se rencontrent à distance! Écoutons Peire Raimon.

Las que faray, pois non li aus retraire, Ans, quan la vey, estau a ley de mut,

E per autrui no vuelh sia saubut

S'aqui mezeis sabr estre emperaire. (VIIT)

« Hélas! que ferai-je, puisque je n'ose pas lui avouer mon amour; quand je la vois, je suis semblable à un homme muet; et je ne veux pas que mon amour soit connu d'autrui, même si je savais être sur-le-champ empereur. »

Est-ce que d’autres vers ne chantent pas dans nos mémoires et la chanson de Fortunio ne nous

1. Ils existaient aussi dans la société germanique et les Minnesinger les appellent les Lœgner.

dit-elle pas, comme celle du poète toulousain du xie siècle :

Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire Vous la nommer ?

Mêmes mots et mêmes idées. Sans doute ce sont là des formules, des rencontres dues au hasard: mais voyez comme le Dieu hasard sert bien les. poètes. Le vers de Musset

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux, »

se retrouve en partie chez le dernier troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne, qui, ayant conscience de la décadence de la poésie méridionale, s'écriait

Mas trop suy venguts als derriers

« Mais je suis venu trop tard. »

La crainte rend les amants muets. C’est un thème fréquent chez les troubadours. Il a été gracieusement exprimé par Bernard de Ventadour : « Quand j'aperçois ma dame, on voit à mes yeux et à la couleur de mon visage que Je tremble ‘de peur comme la feuille agitée par le vent. » « Je n’ose lui montrer ma douleur, quand

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il m'arrive de la voir; je ne sais que l’adorer. » Et à l’unisson Peire Raimon dit : «-Il m'arrive souvent que je veux vous adresser une prière, dame; mais quand je suis près de vous, je perds le souvenir’. » Voici un autre passage aussi caractéristique. « Noble dame, votre haut mérite bien reconnu, vos manières et votre aimable accueil, et la bouche dont je vous vois rire si gentiment, tout cela m’a tellement pris que souvent je deviens muet, et hs je pense bien Lie Je perds la raison*. |

La discrétion règne partout dans cette poésie conventionnelle, Que demandent les amants, après une si longue attente, une si longue pénitence, pourrait-on dire? Peu de chose en somme, Si On en juge, en ce qui concerne Peire Raimon, par le passage suivant.

E si:l plagues que‘m fezes tan d’onor Qu'’a genolhos sopleyan humilmen Son belh cors gay, gen format, avinen, E:1 dous esgart e la fresca color Mi laissesson sospiran remirar, à Ben cre que maÿs no°m falhira nuls bes;

. Quar tan fort m’a s’amor lassat e pres

Que d’ als non pe ni puesc mon cor virar”.

1. J. ANGLADE, Les Troubadours, 3° éd., p. 83. 2. Toslemps aug dir.

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