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Per plazer de l’autra gen.
E quar a dreg escien Sai qu'’ieu fatz folhatge, Qu'ad autruy don alegratge Et a mi pen’.e turmen, Nulla res, si mal m'en pren, No°m deu planher del dampnatge.
Quar ben conosc per uzatge, Que lai on Amors s’aten
Val foudatz en luec de sen.
Doncx pus lant am e dezire
La gensor qu’el mon se mir, Per mal que’m dej’ avenir,
No:s tanh que‘m recreya; Quar on plus m’auci d’enveya, Plus li dei ma mort grazir, Se:1 dreg d’amor vuelh seguir; Qu'’estiers sa cort non playdeya.
« Semblable à la cire, qui se détruit elle-même pour faire clarté aux autres, je chante, quand je souffre le plus grand martyre, pour le plaisir d’autrui; et comme je sais bien que je fais folie, car je donne l’allégresse aux autres, et à moi la peine et le tourment, personne, s’il m'arrive du mal, ne doit me plaindre de mon malheur.
« Car je sais bien par expérience que là où l'amour porte son attention, la folie règne au lieu du bon sens; puisque j'aime et désire la plus belle qui se voie au monde, quelque malheur qui
doive m'en advenir, il ne faut pas me lasser; plus ele me tue en me faisant mourir d’envie, plus je dois la remercier de ma mort, si je veux suivre le droit d'amour; car à sa cour on ne plaide pas autrement. » |
Deux observations nous serviront de conclusion. Le dernier vers que nous avons cité parle d'une « cour où l’on plaide ». En se fondant sur un ou deux passages comme celui-là, — en même temps que sur une tenson intéressante, — Nostredame a édifié une théorie des cours ou parlements d'amour qui a séduit ses contemporains et beaucoup des nôtres. La fausseté de cette légende est démontrée depuis si longtemps qu'il est inutile d'en reparler, ou du moins d’insister sur ses éléments mensongers *. |
On aura remarqué d’autre part la définition de la poésie lyrique dans la première partie de cette chanson. Les romantiques ne la renieraient pas, avons-nous dit, pas plus que tous les poètes, de quelque école qu’ils soient, qui demandent à leurs plus intimes souffrances le secret éternel de Ja poésie.
Faut-il poser de nouveau, à ce propos, la question de la sincérité? Il est bien difficile, à sept
1. Voir notre édition des Vies des plus anciens poètes provençaux, Paris, 1913, Introduction.
cents ans de distance, de sonder les cœurs des poètes d'amour. Cela est si malaisé déjà pour les poètes contemporains, et même pour ceux qui s'expriment en banale prose! Il est probable que, parmi les troubadours, plus d’un ne chante que par jeu d’esprit. Mais qui oserait affirmer qu'aucun d'eux ne fut pris par le cœur? Ce serait si invraisemblable pour un poète, méridional et toulousain.
Quelques échos de cette sincérité semblent s’être conservés dans la pièce suivante.
Si com l’enfans qu’es alevatz petitz
En cort valen et honrat del seignor,
Pois, quant es granz, s’en part e‘n quer meillor, No:l pot trobar, ten se per escarnitz,
Vol s’en tornar, non a tant d’ardimen.
Aitals son eu, que‘m parti follamen
De lieis cui ren merces, sim vol soffrir,
Que venjament en prend’; al non desir.
Eu valgra mais per servir; e garitz M'agra Merces, Pietatz et Amor, S'omilies midons sa grant ricor
Qu'il mandes sai salutz en breu escritz...
Depois cel di} que‘m parti de la flor
De tot lo mon, que m'avia noiritz,
Pois m'en parti, fui en tal marrimen, Don fora mortz, si no fos jauzimen Qu'’atent merce, per sol qu’al departir Me dis ploran : « Dieus te lais revenir! »
« Je suis semblable à l’enfant élevé jeune dans une
noble cour, et qui y a été honoré de son seigneur ; puis, quand il a grandi, il quitte son maître et en cherche un meilleur. Il ne peut le trouver et il se tient pour trompé; il veut s’en retourner chez son maître, mais il n’ose; c’est ainsi que je suis, moi qui m’éloignai follement de la dame à qui je demande comme une grâce de se venger de moi, pourvu qu’elle veuille me supporter près d'elle; je ne demande pas d’autre faveur.
« Je serais meilleur pour servir. La Pitié, la Clémence et l’Amour m'’auraient sauvé, si ma dame daignait incliner à ce point son grand orgueil, qu’elle m’envoyât ici des « saluts' » par écrit. Depuis que je quittai la fleur du monde qui m'a élevé, je fus dans une telle tristesse que j'en serais mort, si ce n’était la joie qui espère en la pitié; car, à mon départ, elle me dit en pleurant : « Que Dieu te laisse revenir! »
Cette pièce un peu contournée de style et compliquée de pensée se termine par un trait poétique et presque déjà romantique : ces pleurs versés au moment de la séparation et le souhait simple et touchant du retour ne sont point des traits fréquents dans l’ancienne poésie méridionale; mais ils rappellent les pleurs dont se mouille le visage d’un autre troubadour toulousain, Peire Vidal.