Drez, Leben und Werke der Troubadours, 2° éd., p
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contrée que forme la vallée du Rhin, terre à moitié latine, où vit encore aujourd’hui une population qui a tant de nos qualités et de nos défauts.
Il savait que sur cette terre de la poésie, qui a résonné si souvent du fracas des armes, avaient retenti au Moyen âge les premiers sons de la lyre des Minnesinger. Et il savait aussi qu’une autre grande vallée, route des peuples comme la vallée du Rhin, celle du Danube, le beau Danube aux eaux bleues, avait eu, comme la vallée rhénane, de nombreuses écoles de poésie.
La tentation serait grande de nous demander à notre tour si la vallée de la Garonne n'aurait pas servi de berceau à la poésie méridionale. Le beau fleuve qui descend des Pyrénées à Toulouse, et qui s’en va mollement de Toulouse à l’Océan, baigne, lui aussi, une contrée enchanteresse où abondent les souvenirs héroïques et les paysages splendides. Suivez-le par la pensée de sa source à son embouchure. La haute vallée a vu les luttes des Ibères contre les Romains; Toulouse évoque le souvenir des guerres soutenues contre les Barbares et contre les Arabes; Huon de Bordeaux, Renaud de Montauban et Jourdain de Blaye nous rappellent des héros de chansons de geste, et le premier de ces poèmes le gentil nain Obéron.
A Blaye, la légende place le tombeau de Roland; et non loin de là se trouvait le château de
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Begon de Belin, un des personnages de l’immense épopée des Loherains. Ainsi la vallée de la Garonne est, elle aussi, une contrée poétique qui ne le cède à aucune autre vallée de France ou d’Allemagne pour l'intérêt des légendes et des souvenirs. Et elle fut, elle aussi, le centre d’une civilisation très haute et très ancienne. Pendant la période romaine, comme pendant la période galloromaine, ni les lettres ni les arts n’y ont été négrligés. Toulouse gallo-romaine avait gardé les traditons de la mère-patrie.
Cette terre privilégiée paraissait donc prédestinée à être le berceau de [a poésie méridionale. Les traditions, l’éclat de la civilisation, la douceur et la politesse des mœurs, le goût des choses de l'esprit, qui s’était maintenu pendant Ja nuit du Moyen âge, dans nos cités du Midi, tout cela pourrait expliquer la naissance de cette poésie sur notre sol.
Il n’en est rien. Et il y a là de quoi confondre l tous ceux qui croient à la philosophie de l’histoire et aux lois de la géographie. Cette poésie méridionale, qui aurait eu dans nos contrées un ber- ceau tout préparé, fait de feuillages et de fleurs, baigné de soleil et entouré du voile de légendes gracieuses ou héroïques, est allée naître dans un pays agreste et pluvieux, dans le Limousin et le Poitou.
Il est vrai que cette poésie est née sur les marches d’un trône. Le premier troubadour connu n’est autre qu’un grand seigneur du temps, Guillaume VII, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine.
Mais les premières poésies des troubadours.
avaient été précédées par d’autres d’origine populaire : chansons d'amour, exaltant la joie de vivre qui s'empare des êtres, au moment du renouveau, al tems novel, comme disaient les troubadours. Ce sont ces chansons du mois de mai, au rythme souple et à l'inspiration naïve, qui ont été probablement, dans la Marche limousine, au point de contact des dialectes d'Oc et des dialectes d’Oil, les modèles lointains des chansons artistiques des troubadours. Comment cette poésie d’origine populaire a-t-elle perdu sa simplicité pour se changer en une poésie raffinée et subtile, d’un art si varié et si consommé?
Il y a plusieurs causes à ce phénomène; mais quelques-unes nous resteront sans doute toujours inconnues. Îl est probable que les habitants de ces régions, que quelques comédies de Molière nous font connaître sous une forme si ridicule, avaient le sens de la poésie, comme tous les autres habitants de nos contrées méridionales. Ce qui est sûr, c’est que les arts majeurs et mineurs florissaient depuis longtemps dans ces pavs. Et l'éclat de cette civilisa-
üon nous laisse supposer que les âmes de poètes n’y étaient pas plus rares que les âmes d'artistes.
Mais, ce qui contribua le plus à la transformation de la poésie populaire en poésie courtoise, ce fut sans nul doute le développement de la chevalerie. « Le Midi de la France, c’est encore Diez qui parle, cette contrée merveilleuse, ornée de toutes les grâces que donne un ciel ensoleillé, qui dépassait presque tous les pays de l’Europe par sa civilisation, par son bien-être et par la paix qui y régnait, fut le berceau de l’esprit chevaleresque, qui s’y allia, plus tôt et plus qu'ailleurs, à la joie de vivre, au goût du luxe et à la courtoisie envers les femmes, et qui réunit ainsi les conditions nécessaires à la poésie artistique. »
Quelles que soient les causes de cette transformation, on peut voir dans les poésies du comte de
Poitiers comme un-écho de la poésie populaire. Ses :
chansons sont simples et d’un rythme peu compli- . qué; la grossièreté et la trivialité n’en sont pas absentes. Mais il y a déjà quelque chose qui an-
nonce la poésie courtoise : une sorte d’exaltation mystique qui lui fait traiter d’une manière délitate, élevée et originale, le thème éternel — un des principaux au moins — de la poésie lyrique, le thème de l’amour.