Anc non cugeÿ
tants pour l’histoire des mœurs plus encore que pour l’histoire littéraire.
Plus intéressantes et plus vivantes sont encore aujourd’hui les chansons d’amour. Non qu’Aimeric ait pu renouveler la théorie de l’amour courtois, déjà vieille de plus d’un siècle, au moment où il commença à écrire. Cette théorie, qui est au fond de l’ancienne poésie lyrique méridionale, un peu flottante au début, s’était précisée avec le temps et il était difficile d’y apporter des changements. La dame aimée devenait la « maîtresse », au sens plein du mot; le troubadour la chantait et la respectait, comme un chevalier servant ou comme un hommelige; de cette théorie un peu austère et sévère était sortie une poésie un peu froide, qui n'eut pas de peine à tourner au mysticisme, quand la religion eut envahi son domaine et que le culte de la Vierge eut remplacé insensiblement celui de la femme.
Ce n’est pas qu’il fût impossible de trouver dans Aimeric de Pégulhan des traces, des traits d’un réalisme qui nous ramènerait rapidement sur terre. Dans une tenson avec un troubadour nommé Elvas, les deux compères discutent, avec des arguments bien développés, la question de savoir si on a le droit de se parjurer, quand une personne aimée vous offre la moitié de sa. couche, sous le serment de respecter sa vertu. Aimeric s’en tient énergiquement à la foi jurée; il n’a qu’une parole et ce n’est
pas lui qui déchirerait..… un chiffon de papier ou une dentelle. Elyas est plus près de nous, si j'ose m’exprimer ainsi. [l se parjurerait sans remords, quitte à se faire pardonner au milieu des larmes de repentir et à s’embarquer pour la Terre-Sainte, en vue de compléter sa pénitence. Mais la tenson est un genre si particulier que ce n’est pas par une composition de cette nature que nous pouvons juger l'originalité de notre poète.
Voici maintenant une composition tout aussi vivante, mais d’un ordre plus distingué. C’est une chanson dialoguée. Ce genre est rare dans la littérature méridionale, quoiqu'il n’v soit pas totalement inconnu. La première partie de la chanson d’Aimeric est un dialogue entre lui et sa dame, la seconde un dialogue entre Amour et lui. On verra dans la première comment un poète de talent a essayé de rendre l’opposition de sentiments qui existe entre un amant sincèrement épris et une femme froide et orgueilleuse.
« Dame, pour vous, je suis en grande tristesse. — Seigneur, vous agissez comme un fou, je ne vous en ai aucune reconnaissance, — Dame, par Dieu, ayez pitié de moi. — Seigneur, vous perdez vos prières. — Noble dame, je vous aime à la perfection. — Et moi, Scigneur, je vous veux plus de mal qu’à toute autre personne. — Dame, c’est pour cela que j'ai
le cœur dolent. — Et moi je l'ai allègre et joyeux.
« Dame, je meurs pour vous, sans aucun secours. — Seigneur, il me semble que vous avez attendu bien longtemps. — Dame, ma vie est pire que la mort. — … Seigneur, cela me plaît, pourvu que Je n’aie aucun tort envers vous. — .. Dame, je vais donc ailleurs crier pitié. — Seigneur, partez, qui vous retient? — Dame, je ne puis, c’est votre amour qui me tient. — Je n’y suis pour rien, Seigneur. — Dame, vous me répondez toujours trop mal. — C’est que je vous veux plus de mal qu’à nulle autre personne. »
En entendant ces rebuffades le pauvre amant meurtri va confier ses peines à son maître, l'Amour, et lui faire des reproches. Voici une partie de ce nouveau dialogue. « Amour, comme vous m'avez négligé! — Ami, par Dieu, je ne puis plus rien pour vous. — ..… Amour, Amour, pourquoi m’avezvous fait choisir une pareille femme? — Ami, je vous ai montré ce qu’il y avait de meilleur. — … : Amour, je ne puis pas chercher l’amour d’une autre. — Alors, ami, pensez à bien souffrir. — Amour, | pensez-vous que jamais je puisse arriver à me faire aimer! — Oui, en patientant et en servant!, »
Telle est la manière originale dont Aimeric de
1. Voir le texte complet dans notré Anthologie des Trou- badours, Paris, 1927, p. 137.
Pégulhan a exposé sa théorie de l’amour courtois. La femme est la « maîtresse », la dona, froide, fière et orgueilleuse. L'amant, naïf et maladroit, s'exprime comme un humble suppliant. Il est désespéré et fait part de ses peines à l'Amour. Ce personnage, qui semble un peu indifférent au début, sans doute parce qu’il en a vu bien d’autres depuis qu’il est au monde, daigne cependant donner quelques consolations à son disciple éperdu; et il finit par lui dire ou lui répéter le mot du grand secret : patience et longueur de temps.
C'est aussi à Aïmeric que l’on doit quelques jolies strophes sur la part qui revient aux yeux et au cœur dans la naissance de l'amour.
Ni fin’ amors, so vos man, Non a ni non pot aver Ab se forsa ni poder Ni nulh cosselh pauc ni gran Si l’huelh e:l cor no li dan; Mas so qu’als huelhs platz et al cor agensa Vol fin’Amors que no’1 pot contrastar ; Per so non deu amor ochaizonar Tan quan los huelhs e:Ï cor a ma parvensa.
Quar li huelh son drogoman Del cor e l’huelh van vezer
So qu’al cor platz retener;
E quan son ben accordan,
E ferm tuit trei d’un semblan,