MaAHN, Gedichie, n
mence par une comparaison originale pour l’époque. « Il m'arrive la même chose qu’au joueur, qui, au début est maître de lui en jouant petit jeu; puis il s’échauffe en perdant, ce qui le fait monter jusqu'à la folie. Ainsi je me mis petit à petit dans la voie d'amour; je pensais aimer et rester maître de moi, et pouvoir partir quand je voudrais; mais maintenant je suis entré (dans une prison) d’où je ne puis sortir. J’ai été jadis en la prison d'amour, dont je m'échappai; mais maintenant elle me reprend... Jamais je ne trouverai un « lieur » qui me liât si fort avec un si petit lien; car le lien n’était autre chose qu’un doux baiser. Je ne trouve ici personne qui me délie; (et d’ailleurs) je suis si bien lié que si je voulais me délier, je ne pourrais le faire. Car Amour qui m'avait enchaîné là-bas, me lie ici (en Italie) par un lien trois fois plus fort. »
Atressi'm pren quom fai al joguador Qu'al comensar jogua mayestrilmen
A petitz Juecs, pueis s’escalfa perden Que:1 fai montar tan que sen la folor.
Aïssi‘m mis ieu pauc e pauc en la via, Que cujava amar ab mayestria
Si qu’en pogues parlir quan me volgues On sui intratz tan qu'issir non puesc ges.
Autra vetz fui en la preizon d'Amor Don m'escapei, mas aora°m repren.
Anc mais nul temps non trobei liador Tan ferm lies ab tan pauc liamen; Que:1 liams fo d’un dous bays solamen, Don non truep sai qui‘m desli ni alhor; Enhiamatz sui tan que sim volia Desliamar, ges far non o poiria, Qu’Amors que lai m’enliamet e°m pres M'enliama sai pus fort per un tres'.
Voici un thème traité souvent chez les troubadours et qu’Aimeric de Pégulhan exprime gracieusement.
De fin’ amor comenson mas cansos
Plus que no fan de nulh’ autra sciensa, Qu'ieu non saubra nien, s’amors non fos, Et anc tan car non comprei conoissensa ; Qu'’ab bel semblan, aissi cum fai traïre, Me vai doblan cascun joi mon martire, Qu’en la boca-m fes al prim doussezir:
So que m'a fag puoys al cor amarzir.
« De parfait amour commencent mes chansons plus que de toute autre science, car je ne saurais rien, si ce n’était pas l'amour; et (pourtant) Jamais je n’achetai si cher cette connaissance; car avec une belle apparence, comme fait un traître, il
1. Maun, Ged., 1167, sauf à l’avant-dernier vers de la deuxième strophe, où nous adoptons le texte du ms. B; Ged., n° 35.
double chaque jour mon: martyre; et en la bouche il m’a fait d’abord trouver doux ce qui ensuite est devenu amer dans mon cœur. »
Voici encore quelques jolies strophes sur l'amour :
Selh que s’irais ni guerrey’ ab Amor Ges que savis no fai, al mieu semblan, Quar de guerra ven tart pro e tost dan, E guerra fai mal tornar en peior;
En guerra trop, per qu’ieu non la volria, Viutat de mal e de ben carestia ;
E fin’ amors, sitot mi fai languir,
A tant de joy que-m pot leu esjauzir.
Que:l plazer so plus que l’enuey d’amor, E:1 be que:l mal el sojorn que l’afan,
E‘1 gaug que:l dol e-l leu fays que-l pezan E‘1 pro que:l dan son plus e:1 ris que:l plor.
« Celui qui s’irrite et guerroïe avec amour, celuilà n’agit pas en homme sage, à mon avis; car de la guerre vient tard du profit et bientôt du dommage. Parfait amour, quoiqu'il me fasse languir, a tant de joie à sa disposition qu’il peut bientôt me rendre joyeux.
« Car les plaisirs d'amour sont plus grands que les ennuis, les biens plus grands que les maux, les joies plus grandes que les peines, les plaisirs plus que les deuils, les chagrins légers plus grands que les autres, les avantages plus grands que les dom-
mages, et les rires plus nombreux que les pleurs. »
Que l’on songe que ces jolis vers sonores étaient accompagnés d’une musique dont nous avons encore ‘écho, et que l’on se demande si, à sept cents ans de distance, on ne sent pas qu’il y a là du talent.
S1 nous passons à la forme, c’est au même Aimeric qu'on doit une des pièces les plus originales, au point de vue métrique, de l’ancienne poésie méridionale. Elle se compose de trois strophes et d’un envoi : mais ces strophes sont les plus longues que lon connaisse dans la poésie des troubadours : elles se composent de quarante-deux vers! Il est vrai que les vers sont courts : cinq syllabes, trois et une. C’est sans doute une des strophes les plus longues qu'aucune poésie lyrique ait connues. En voici le début :
Qui la ve en ditz, Pos Dieus tans 1 mes Bes,
En Na Biatritz Non i a merces Jes; | Quar tan gen noiritz Sos gais cors cortes Es, Que s’era faillitz Gaug, que non l’agues Res,
Lo sieus dous esgars Clars,
Corals dels gensors Flors,
Rendri e:1 parlars Cars
Gaug.….*
« Celui qui voit dame Béatrix dit : « Quoique « Dieu ait mis en elle tant de biens, il n’y a pas du « tout de pitié. » Car cette créature gaie et courtoise est si bien élevée que, si la joie était morte et qu'il n’y eût plus rien, son doux et clair regard, beau parmi les fleurs les plus belles, ainsi que son doux langage ramèneraient la joie. »
Comme tous les vrais poètes, et comme la plupart des troubadours, Aimeric s’est intéressé à la technique de son art. Dans un curieux début de chanson il s’exprime ainsi : « Je ne m’en vais jamais sans ma plane et sans ma lime — avec laquelle je travaille mes mots, je les polis et je les lime; car je ne vois pas, en fait d'œuvre subtile et fine, nul ouvrier plus subtil, plus fin et plus adroit en rimes riches — ni qui dépèce mieux les paroles et qui rime mieux...* »
C’est là une déclaration que l’on retrouve chez
1. Diez, Poesie der Troubadours, 2° éd., p. 305. 2. Maux, Ged., 1212.
d'autres troubadours. Elle montre à quel point ces premiers poètes — les premiers chronologiquement des temps modernes — ont eu vraiment le sens artistique. Déjà le premier troubadour, le comte de Poitiers, se vante d’avoir un « atelier »; d’autres l’ont répété après lui et voilà qu’Aimeric à son tour fait allusion au travail du style en des termes des plus imagés. « Polissez-le sans cesse et le repolissez! » Mais Boileau s’exprimait ainsi après des siècles de littérature, et il croyait que la nôtre, en ce qui concerne la poésie lyrique et son style, commençait à Malherbe! On ferait un magnifique (UArt poétique », moins complet, mais plus intéressant que celui de Boileau, en prenant dans les poésies des troubadours les déclarations du genre de celles d’Aimeric de Pégulhan. Et on apprendrait ainsi que c’est avec nos anciens poètes méridionaux que commence la tradition du style, qui jouë un si grand rôle dans les littératures néolatines, ct que les pays germaniques ou anglosaxons n’ont Jamais eue au même degré, si même elles l’ont jamais eue!.
1. BIBLIOGRAPHIE. — Il n'y à pas d'édition d’Aimeric de Pégulhan. Ses œuvres ont été publiées par Raynouard, Rochegude, Mahn, etc. Sur l’imitation d’Aimeric par un Minnesinger, Henri de Mohrungen, cf. Bartsch, Germania, XV, fasc. 3, de Lollis, Giorn. Stor. Lelt. uäliana, Suppl. I, P. 100. Sur son imitation par Pétrarque, cf. Debenedetti, Gli Studj provenzali in Ilalia, p. 200.