‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 64 sur 83 · Cf. Fr. WiTrROErT, Sirventes joglaresc. Marbourg · texte numérisé non relu

Cf. Fr. WiTrROErT, Sirventes joglaresc. Marbourg

genre. Il semble d’après l’ensemble de la discussion qu’il faille entendre par sirventes joglaresc non pas un sirventés fait pour un jongleur, mais « à la manière des jongleurs », c’est-à-dire une poésie où l’on faisait l’éloge de la générosité et de la libéralité et la critique de l’avarice. Et ceci nous ramène à cette vérité déjà exprimée : jongleurs et troubadours ne vivaient, en général, que de la faveur des grands. De là les éloges excessifs de défauts qui ne nous paraissent pas désirables dans la vie, comme la prodigalité, et la critique de qualités qui nous paraissent préférables, comme l'ordre, l’économie et la discrétion dans les dépenses purement somptuaires.

Des deux seules poésies lyriques qni : nous restent de Peire Guilhem, l’une peut passer pour un sirventés Joglaresc. Il s’y montre dur envers ceux qu'il appelle les « mauvais », qui sont sans doute ceux qui ne donnent pas assez, et au contraire aimable pour les « preux », pour les « vaillants », pour tous ceux qui sont peut-être ornés de hautes qualités morales, mais qui surtout savent donner et dépenser sans compter. Voici une strophe qui nous montrera quelle est sa conception de la vie :

« Un grand seigneur ne me plaît pas, s’il n’est pas amoureux; je n’aime pas une dame qui n’accueille pas gentiment, ni un jeune homme qui ne sert pas la joie, ni une jeune fille qui n’a pas de

jolies réponses; je n’aime pas un riche avare ni un jongleur ennuyeux... »

Une autre poésie intéressante de Peire Guilhem est sa tenson avec Sordel'. On se souvient de la vie peu édifiante de ce personnage (cf. supra, chap. nr) et de la transformation que Dante lui a fait subir en l’admettant dans la Divine Comédie. On se souvient aussi qu’il tensonna avec Aïmeric de Pégulhan ; il fut aussi en relations avec Montanhagol. Peire Guilhem et Sordel traitent dans leur tenson le sujet suivant : l’amour platonique… et l’autre.

Détail piquant : c’est le troubadour italien, dont nous connaissons la vie peu morale, qui défend l'amour platonique. « Sordel, lui dit Peire Guilhem, je n’ai jamais vu un amant de votre nature ; car les autres amants aiment l’amour charnel, et vous, vous méprisez ce qui est l’objet des désirs des autres. » |

« Je veux de ma dame, dit Sordel, joie et honneur, Peire Guilhem, et si elle y mêlait un peu de saveur d'amour, par pitié et non par devoir, je laisserais aux autres tous les plaisirs qu’ils désirent et je me contenterais de celui-là. »

1, GC. DE Louis, Vila e Poesie di Sordello di Goilo. Halle, 1896, n° xvur. ;

Ce n’est pas la seule fois que Sordel a exprimé ces idées : elles apparaissent dans d’autres tensons, et sous une forme encore plus expressive.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne faut pas voir dans ces déclarations l’écho des sentiments sincères de notre poète. Moins que tout autre, le ravisseur de Cunizza était qualifié pour exalter l'amour platonique. Mais, en parlant ainsi, il subissait l'influence de son époque, c’est-à-dire de la deuxième moitié du x siècle. La conception de l’amour devient de plus en plus mystique. Elle l’était déjà dans la période classique de la poésie méridionale et elle n’eut pas de peine à s'élever de plus en plus au-dessus de la terre, où est en somme son vrai domaine, pour remonter vers le ciel et s’y transfigurer. |

Nous allons voir un exemple frappant de cette transformation chez un autre troubadour de la même époque, Guilhem Montanhagol. Mais auparavant disons quelques mots d’une jolie poésie narrative de Peire Guilhem.

C’est un poème allégorique: : le troubadour nous raconte qu'il rencontra un jour, sur une route voisine de Toulouse, un chevalier d’une beauté écla-

1. Quatre cent cinquante vers environ. RayNouarp, Lexique Roman, 1, 4o5-417.

UILHEM

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