UN HÉRÉTIQUE DANS LES FLAMMES
tout en gardant la mesure, de trouver chez les meilleurs historiens du catholicisme la condamnation de ce tribunal, redoutable toujours, mais souvent inutilement cruel et injuste, comme la plupart des tribunaux d’exception!.
Demandons-nous plus simplement quelle fut.
son attitude vis-à-vis de la poésie méridionale. Il ne semble pas, au premier abord, que l’Inquisition ait
1. Voir sur l’Inquisition : Lea, Histoire de l'Inquisilion, trad. fr., Paris, 3 vol.
persécuté les poètes ou qu’elle ait proscrit leurs œuvres. Du moins nous n’avons pas de témoignages à -ce sujet, sauf un seul, mais qui est assez important!. Dans linterrogatoire d’un hérétique, les juges lui demandent s’il n’a pas lu les poésies de Guilhem Figueira, qui était, nous le verrons tout à l’heure, ‘un grand ennemi de la papauté.
Nous ne connaissons pas d’autre fait de ce genre dans les interrogatoires de l’Inquisition. Nous ne savons pas non plus qu'elle ait poursuivi les recueils de poésie, les anthologies du temps. Elle se préoccupait davantagé des traductions des livres saints en langue vulgaire, car il y avait là vraiment un danger pour l’orthodoxie.
Et cependant les troubadours de la décadence font entendre de graves paroles. Guiraut Riquier et Folquet de Lunel disent, en parlant de la poésie, que les chefs religieux du temps la considèrent ‘comme un péché*.
C'est qu’en effet, en se plaçant au point de vue
1. À. JEANROY, Revue des Deux-Mondes, janv. 1889, p. 383. à, E neis nostre rector Dizon que peccatz es.
(RIQUIER, Ep., xvi, 60.)
« Et même nos chefs religieux disent que c’est un péché.»
Cf. notre étude sur le troubadour Guiraut Rijquier, p. 336.
théologique, cette poésie portait dès les origines
la marque du” pagapisme. On sait comment les sociétés païennes ont été indulgentes à l’amour; mais il n’en a jamais été de même du christianisme
qui, en dehors du mariage, l’a traité comme un
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péché. Et ce qu’il y avait de plus grave dans la théorie de l’amour provençal, c’est qu'il s’adressait presque exclusivement à la femme mariée : la théorie fondamentale de la poésie des troubadours était doublement immorale. Il aurait fallu pour l’admettre, et mème pour l'absoudre, quelques-unes de ces âmes indulgentes, comme il y en a eu tant à la cour romaine. Mais, pendant cette période d’exaltation que fut la première moitié du xnr siècle en Languedoc, le rigorisme et l’ascétisme s'étaient emparés du monde religieux. Aussi cette poésie à demi-païenne, si elle ne fut pas formellement persécutée, ne trouva auprès du clergé que blâme et désapprobation.
De plus, l’Inquisition exerça une influence indirecte sur la poésie méridionale. Par ses jugements €t par ses condamnations, grâce à l'appui des nombreux ordres religieux qui s’étaient établis dans le Midi, elle transforma l’âme de notre pays. C’est là un fait capital de notre histoire méridionale. Les inquisiteurs expulsèrent avec rudesse les mauvaises herbes et les volontés rebelles. Les Frères-Prêcheurs, les Frères-Mineurs, les Jacobins
convertirent les hérétiques moins endurcis. Par ces efforts réunis l’orthodoxie fut rétablie sur notre sol à demi-païen. Il en résulta un esprit nouveau qui n'était pas le même qu'avant la Croisade. Les derniers troubadours eurent bien l’impression du changement profond qui s'était produit autour d'eux. |
Mais si le nouveau pouvoir religieux qui s’implantait dans le Midi était loin d’avoir les sympathies des troubadours, il en était de même du nouveau pouvoir politique, représenté par les Français.
On sait ce qu'était au commencement du xn° siècle la France, réduite à un petit royaume entouré de provinces puissantes et en général hostiles.
On sait également que ce que nous appelons le « patriotisme » n’y existait pas encore et qu'il fallut attendre la venue de la bergère lorraine pour que la chose et le mot prissent naissance.
Et il ne faut pas oublier enfin, pour juger avec justice les sentiments des hommes de ces temps lointains, que le Midi, s’il n’avait pas lui non plus d'unité « patriotique », avait une haute culture et une haute civilisation, qu’il était d’une autre langue et qu’il se sentait parfaitement étranger et hostile aux hommes du Nord qui l'avaient envahi et ruiné. Aussi il semble que l’âme des poètes du
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