‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 8 sur 83 · LAS · texte numérisé non relu

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tous l'air d’être méridionaux. Qu'ils s’appellent Joinville ou Villehardouin, ou plus simplement Geoffroy de Vigeois, ils snnt portés à l’exagération, à l’enflure, à la « desmesure », comme on disait de ce temps.

Eh! bien, ramenons toutes ces exagérations à la vulgaire mesure du sens commun et demandonsnous si ce même sens commun nous permet de croire que tout le récit est faux et que le chroniqueur trop imaginatif a tout inventé. Ce serait bien étrange et bien invraisemblable; nous avons tant d’autres témoignages qui nous montrent comment les cours du Midi, imitant les cours d’Aragon et de Castille, savaient s’y prendre pour se ruiner rapidement. Demandons-nous en même temps si notre société méridionale contemporaine n’aurait pas recu de ces folies anciennes quelques germes latents, qui ne demandent, dans tous les milieux de la société, qu’une occasion pour se développer.

Qù’elle fût légendaire ou qu’elle fût réelle, c’est cette prodigalité qui attirait et retenait les troubadours à Toulouse. On a remarqué que, parmi ces comtes si vaillants et si éclairés, un seul peutêtre avait composé des vers. Aucun d’eux ne peut être mis, comme poète, sur le même plan que Guillaume de Poitiers, Jaufre Rudel, prince de Blaye, ou Raimbaut, comte d'Orange, mais ils eu-

rent le très grand mérite de protéger, jusqu’à la Croisade albigeoise, les poètes qui leur demandèrent asile !.

Ainsi le comte Alfonse-Jourdain (mort en 1148) aurait reçu à sa cour l’un des troubadours les plus originaux de son temps, le gascon Marcabrun, dont l’activité poétique se place vers le milieu du xne siècle.

« L'époque la plus brillante de la poésie provençale, dit M. Paul Meyer, coïncide avec le règne de Raïmond V (1148-1194). Sa cour fut fréquentée par les plus illustres troubadours du temps : Bernart de Ventadour, Peire Rogier, Peire Raimon, Peire Vidal, Folquet de Marseille. » Deux de ces troubadours sont originaires de Toulouse et nous en reparlerons : ce sont Peire Raimon et Peire Vidal. Parmi les autres, Bernart de Ventadour est un des plus grands noms de la lyrique méridionale, et il peut être comparé, pour la sincérité de l'inspiration, la délicatesse des sentiments, et le fini de l’art aux meilleurs poètes lyriques des temps modernes. Personne n’en douterait, si nous avions l’édition qui nous manque encore*. Contentons-

1. Voir pour tout ce qui suit : Paul MEYER, Les Troubadours à la cour des comtes de Toulouse (Hist. Gén. Lang. éd. Privat, VII, 44v).

2. Cette édition a paru en Allemagne pendant la guerre. C. APreL, Bernart von Veniadorn, Halle, 1915.

nous de citer quatre vers de Bernart de Ventadour, qui nous montreront quelle conception ces poètes si éloignés de nous par le temps se faisaient de la vie.

« Celui-là est bien mort, qui ne sent pas au cœur quelque douce saveur d'amour; et qu’est la vie sans amour, si ce n’est un ennui pour les autres? »

Ben es morts qui al cor non sen D'amor qualque doussa sabor ; E que val viure ses amor

Mas per enuey far a la gen?

Rapprochons de ces vers la belle pièce d’Aubanel sur les « yeux », dont le refrain mélancolique et tendre nous dit :

Sens amour la vido est crudèlo La vido n'es qu'uno longo niue,

et notons rapidement, et simplement en passant, comment ces deux poètes lyriques, séparés par tant d'années, ont eu la même conception de la vie, de l’amour et de la poésie.

Parmi les troubadours qui fréquentèrent la cour de Raimond V, Folquet de Marseille est remarquable à un autre titre que Bernart de Ventadour. Ce Folquet était un riche marchand de Marseille. Il faisait des vers, des vers amoureux, tout comme un autre troubadour, et les envoyait ou les apportait lui-

même aux grands seigneurs du temps. C’est ainsi qu’il vint à la cour de Toulouse. Nous manquons malheureusement de renseignements sur ce premier séjour; et cela est bien fâcheux. Car il y aurait un contraste piquant à établir entre ce séjour et celui qu’il fit, quelques années plus tard, dans cette même ville comme évêque et comme évêque de combat.

En vieillissant le troubadour s’était fait moine ; de moine on le fit évêque et on l’envoya en pleine période albigeoise dans la ville d’iniquité et d’abomination que la bonne ville de Toulouse était alors devenue pour la papauté. Nous n’avons qu’à laisser parler ici la Chanson de la Croisade. L'auteur, qui n'était pas un mécréant, nous a rapporté les paroles éloquentes que le comte de Foix adressa à l’ancien troubadour devant le Pape et les cardinaux au concile de Latran. « Quand il fut devenu moine et abbé, la lumière fut si fort obscurcie en son abbaye, qu'il n’y eut bien ni repos jusqu’à ce qu'il en fût sorti! Et quand il a été élu évêque de Toulouse, un tel incendie embrasa toute la terre que jamais il n’y aura assez d’eau pour l’éteindre !.… A plus de 500.000, grands et petits, il a fait perdre la vie, le corps et l’âme. Par la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son maintien, il semble être plutôt l’Antéchrist qu’un légat de Rome ! »

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