INTRODUCTION
Influence de la poésie méridionale en Angleterre. — Théories de J. Audiau et de H. J. Chaytor. — Vraisemtlances, invraisemblances, possibilités. — Marcabrun et Bernart de Ventadour en Angleterre. — La poésie celtique. — La lyrique galloise et les troubadours. — La Cour de Champagne.
En 1919, j'appelai l'attention d’un de mes étudiants, revenant de la guerre, M. Jean Audiau!, sur un passage de l’Histoire de la Littérature anglaise de Schofield ? ; ce passage m'avait frappé et je m'étais promis de faire des recherches sur le sujet qu’il signalait, à savoir le contact possible entre poètes lyriques anglais et troubadours.
Audiau, séduit par le sujet, se mit au travail et fit de ce thème l’objet d’un « Mémoire pour le diplôme d’études supérieures (anglais) » 5, qui fut soutenu à la Faculté des
1. Jean Audiau est décédé, à l’âge de vingt-neuf ans, en septembre 2. Schofield, An English Litterature from Norman Conquest to Chau- . Oxford, 1919.
ci Le 24 juin 1920. L’auteur fit dactylographier son mémoire à un certain nombre d'exemplaires. Je retrouve une partie de mes notes: « Jeune, rapide... pas caractéristique, pas convaincant, pas vraisemblable... choses importantes, mais mal présentées. inexpériences.. » Je concluais ainsi : «qu’on dise : il osa trop, mais l’audace était belle. » Voici l’indication des deux éditions de ce travail : Jean Audiau, Les Troubadours et l'Angleterre. Tulle, 1920 (Extr. du Bulletin de lu Société des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze, 1920). | Id. — Les Troubudours et P Angleterre. Paris, libr. J. Vrin, 1927. In- 16, 138 p. |
Lettres de Toulouse. Les membres du jury furent unanimes à louer le goût des recherches dont ce mémoire témoignait, mais ils ne dissimulèrent pas une certaine déception devant la médiocrité des résultats. .
Audiau publia, quelque temps après, son mémoire, qu'il avait retouché, et présentases trouvailles, petites ou grandes, ainsi que ses conclusions, avec plus de précision.
Dans une nouvelle édition, qui vient de paraître, ila encore mieux ordonné sa matière et, si ses conclusions n’emportent pas la conviction, elles séduisent l’esprit du lecteur par la possibilité de certaines vraisemblances. Sans doute, si « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable», le vraisemblable peut n'être pas vrai ; mais il se pourrait bien que cette vraisemblance cachÂt une part, si minime soit-elle, de vérité. |
Les rapprochements entre les lyriques anglais de la première période et les troubadours, qui remplissent le chapitre II du livre d’Audiau, peuvent s'expliquer par l’influence de la poésie lyrique de langue d’oil, surtout des poètes de l’école provençalisante du début du xir° siècle ou de leurs imitateurs. Quant aux rapprochements entre les troubadours d’une part et Chaucer ou Gower d’autre part, . ils sont vraiment frappants et donnent à réfléchir : y at-il eu, dans ce cas si précis, rapprochement fortuit? Les deux groupes de poètes ont-ils puisé à une même source livresque ? Les deux poètes anglais cités ont-ils imité au deuxième degré, le premier étant représenté par les poètes lyriques français ou par les Italiens ? On ne peut pas répondre d’une façon tout à fait affirmative à ces questions. Peut-on y répondre d’une manière complètement négative? Pour moi, il me reste quelques. doutes, si légers soient-ils. Et la présente étude me paraît devoir les augmenter ’, plutôt que les diminuer.
1. J. Audiau s’est demandé s’il n'aurait pas existé de chansonnier pro-
M. H. J. Chaytor, professeur à l’Université de Cambridge, un des rares provençalisants que possèdent les Universités anglaises, a consacré au même sujet qu’Audiau un livre important, préparé de longue date, et où les faits, plus nombreux sur certains points que dans le livre d’Audiau, sont autrement exposés ‘.
M. Chaytor ne s'occupe ni de Chaucer ni de Gower. En revanche, il examine à fond, dans un premier chapitre, les relations sociales et politiques qui ont existé entre l’Angleterre et le Midi de la France, et plus particulièrement les provinces de l'Ouest et l’Aquitaine. Par une série de documents peu connus, du moins des provençalistes, il montre combien ont été intenses — et cela depuis longtemps — les relations commerciales entre les ports de l'Ouest, principalement Bordeaux, et l'Angleterre. Et sans doute les marchands ne sont pas des poètes”; mais ce ne serait pas la première fois qu’on aurait vu des relations commerciales faire naître des relations intellectuelles : Gênes et Marseille ont échangé au moyen âge non seulement des marchandises, mais aussi des es ou au moins des formes poétiques. nn
Au point de vue politique, pendant toute la deuxième moitié du x1r° siècle, les Anglais ont été en contact permanent avec une partie du Midi de la France, celle précisément où est née la poésie méridionale et celle qui a produit les grands troubadours. Sans doute encore ces relations
vençal en Angleterre. En fait il n’y a rien ; mais l'absence de manuscrits ne prouverait pas grand chose. En Espagne, où ils ont dû être assez nombreux, on en a retrouvé tout juste un (en dehors, il est vrai, des chansônniers catalans). En Allemagne on n’en a pas retrouvé davantage ; mais les Minnesinger ont été sans doute en contact avec les troubadours dans la Haute Italie.
Les Minnesinger prouvent bien, d'autre part, que la différence des langues n’est pas un obstacle à l’imitation.
1. H. J. Chaytor, The Troubadours and England. Cambridge, Univer- . sity Press, 1923.
sont d'ordre politique, et on sait assez que la poésie n'a pas grand chose à faire dans ce domaine, où règne avant tout le terre-à-terre de l'égoïsme et de la réalité. Mais qui nous assurera qu'un poète-soldat — comme Bertran de Born ou Savaric de Mauléon : — quoique politicien ! n’a exercé aucune action sur les harpeurs, sur les jongleurs, ou ‘même sur les poètes de la suite de Henri II ou de Richard Cœur-de-Lion ? Au moyen âge, ce que nous appellerions aujourd’hui les « milieux littéraires » était infiniment plus restreintque dans les temps modernes ; il suffisait sans doute de très peu de chose, d’une circonstance fortuite (voyage, fête, tournoi, etc.) pour qu’une influence extérieure se fit sentir dans ces « milieux », s’y développât et de là passât-à un autre milieu, même étranger.
Que l’on n’objecte pas la différence des langues : les poètes finissent par se comprendre, comme les soldats, les marchands, et même les autres hommes, pour peu qu'ils y trouvent quelque intérêt et surtout quelque plaisir.
Le second chapitre du livre de M. Chaytor nous montre combien l’Angleterre tient de place dans l’œuvre des troubadours, du milieu du xri° siècle au milieu du xui° : à lui seul, Richard Cœur-de-Lion y joue un rôle presque aussi grand que celui des rois d'Aragon.
1. Ce troubadour célèbre a non seulement séjourné en Angleterre, mais il y a rempli de hautes fonctions. L'œuvre conservée de Savaric de : Mauléon est minime, mais par sa condition sociale et par ses fonctions, ce troubadour a pu exercer quelque influence sur ses sujets, ses amis ou ses administrés.
Voir les deux textes qu’Audiau a découverts au British Museum et que M. Chaytor (loc. laud., p. 67, 72) et moi (Romania, L (1924), p. 98) avons publiés d’après lui.
Un exemple curieux de la manière dont pouvaient se faire les contacts littéraires nous est fourni par Ulrich de Zazikoven, auteur d’un Lancelot. Il nous donne sa source à la fin du poème : il avait connu un livre français (welschez buoch), qui se trouvait entre les mains de Hugo de Morville (un desotages envoyés en Allemagne par Richard Cœur-de-Lion, en février 1196). W. Fœrster, Lancelot, Préf., p. xLvI.
M. Chaytor fait appel à un dernier élément de comparaison et le plus important, entre troubadours et poètes lyriques anglais. Ceux-ci auraient imité la disposition technique de la strophe de la chanson provençale, et M. Chaytor publie une série de pièces appartenant aux deux groupes et présentant des dispositions métriques communes.
Malheureusement il semble que l’auteur ait été dupe d’un mirage, dû non certes à son manque d'informations, mais au manque d'instruments de travail sur la technique poétique de la langue d’Oïl :. On a beaucoup critiqué jadis le relevé de Maus, en ce qui concerne la métrique provençale ;
mais on voudrait bien avoir l’équivalent pour la métrique de langue d'Oil. |
L’impression d'ensemble qui se dégage de cet ouvrage, clair, précis et suggestif, est que les possibilités de contact direct (et par suite d'imitation) entre troubadours et poètes anglais sont grandes ; maïs la conclusion reste incertaine, au moins pour quelques lecteurs, dont je suis.
Les pagesquisuivent ajouteront-elles, au moins quelquesunes d’entreelles, d’autres vraisemblances à ces possibilités ? Et l’addition de ces deux impondérables donnera-t-elle des résultats plus précis ? Au point de vue arithmétique — ou calcul infinitésimal — le problème serait mal posé ; mais la poésie est aussi une chose impondérable, et les germes légers, dont aucun embryologiste n’a pu capter les formes ou les secrets, s’envolent souvent au caprice du hasard et de la fantaisie, sans nul souci de régularité et sans la permission des philologues. En tout cas nous appelons l’attention des provençalistes et des anglicistes sur un élément nouveau du problème.
Rappelons auparavant quelques faits bien connus des
1. Voir les observations très précises sur ce point de M. A. Jeanroy, Annales du Midi, XXXV-XXXVI (1923-1924), p.328, dans un compte rendu du livre de M. Chaytor.
provençalistes et sur lesquels Audiau et M. Chaytor n'ont pas manqué d’insister. Il semble démontré que plusieurs troubadours ont séjourné dans la grande ou la petite Bretagne. La chose paraît vraisemblable pour Marcabrun, comme l’expose M. H. J. Chaytor, après Chabaneau et d’autres, en rappelant un passage du roman français de Joufroy (ur siècle) ’. Les gens du Poitou, attaqués parle comte de Toulouse, envoient des messagers à leur suzerain.
Uns dancheus qui laloïit querant
Est venuz a Londres errant.
Marchabruns ot nom li messages
Qui molt par fu corteis et sages.
Trovere fu molt de grant pris.
Bien le conuit li reis Henris
Qu’assez l’ot en sa cort veü.…
« Bien veignanz », fait li reis Henris,
« Marchabruns soiez el païs... » (v. 3599 sq.)
L'auteur inconnu du’ roman de Joufroy nous dit quil la transcrit d’un texte latin qui se trouvait dans l’église Saint-Pierre de Maguelone. Chabaneau se demande si ce n’est pas là un rifacimento d'un texte écrit en provençal. Il montre que les provençalismes abondent dans le poème et il croit que le héros, Joufroy, n’est autre que le troubadour Guillaume VIF, dont le père s'appelait Guy Geoffroy, comme duc d'Aquitaine. Quoi qu'il en soit, ce passage du roman nous indique qu'il y avait au moins une tradition concernant le voyage de Marcabrun en Angleterre et ses relations familières ? avec le roi Henri [*" (1 r00-
1. Chabaneau, Biogr. d. Troub., p.217. Chaytor, Troub. and England, p. 34. Audiau, Troub. et Angleterre, p. 22.
2. Voir sur tout ceci : Chabaneau, Rev. des I. rom., XIX, 88 (c. r. du Roman de Joufroy, édité par K. Hofmann, Halle, 1880). Chabaneau fait : observer que la manière hautaine et insolente avec laquelle Marcabrun s'adresse au roi et au comte conviendrait bien au rude troubadour gascon.
10 Je. ANGLADE
Il semble admis également que Bernart de Ventadour aurait séjourné, au moins quelque temps, en Angleterre. Les vers suivants en sont une preuve :
Faitz es lo vers totz aranda.… Outra la terra normanda Part la fera mar prionda.
(Ed. Appel, xxxVI, 36).
« Le vers est terminé au delà de la mer normande et de la-mer sauvage et profonde. » |
D’autres troubadours ont enfin séjourné à la cour d’Éléonore de Poitiers, devenue duchesse de Normandie et plus tard reine d'Angleterre, et parmi eux deux des plus grands, Bernart de Ventadour et Bertran de Born. Est-il invraisemblable que des « harpeors » gallois ou bretons aient fréquenfé cette cour ? |
Parmi les races qui, au moyen âge, ont le mieux représenté la poésie, se trouve la race celtique. Et parmi les Celtes, es poètes Gallois ont été les plus nombreux et surtout les Imieux doués. On a divisé l’histoire de leur poésie en plusieurs périodes ; deux surtout nous intéressent et chacune d'elles a eu sa poésie propre. La première de ces deux périodes va de 1100 à 1290: c’est une période qui correspond en gros à l’époque des troubadours; elle est caractérisée chez les Celtes par l’éclat de la poésie épico-narrative : c'est l’époque des Mabinogion. |
L'âge d’or de la poésie lyrique Galloise est postérieur et va de 1340 à 1440 ‘. Or la question qui se pose au sujet de la poésie lyrique anglaise se pose aussi à propos de la poésie lyrique galloise ; les imitations de troubadours y sont évidentes ; d’où viennent-elles ?
Étant donné l’époque relativement tardive où apparaît cette poésie, il est vraisemblable à priori que les imitations