IV, ibid
Il remarque èn même temps— et ceci est plus important — que la poésie des troubadours provient de la même inspiration que celle des bardes. « La ressemblance des poèmes d’a& Gwilim et des chansons des troubadours frappera tous ceux qui les compareront ». « Les sujets d’une partie de ses odes ressemblent tellement aux chansons provençales qu’on pourrait presque croire qu’elles en sont des imitations directes » (p. 394). « Ainsi ab Gwilim me semble également avoir emprunté l'idée provençale et l’avoir reproduite comme une création de son propre génie » (p. 346). Cette influence ne se serait pas produite directement : elle se serait exercée par l'intermédiaire de la France et de l'Italie :.
Cependant ce contact n'aurait pas été absolument : impossible, et voici comment.
On sait le rôle considérable joué par la cour de ia comtesse Marie de Champagne (1164-1191) dans la diffusion des idées provençales sur lamour. C’est là que Rigaut de Barbezieux a pu connaître Chrestien de Troyes, qui, entre 1170 et 1180, était en pleine gloire. C’est sans doute à cette cour que s'est établi le contact entre la poésie lyrique française (et peut-être provençale) et la poésie des Minnesin- -ger ?.
Peut-être aussi — et lhépothése n’a rien d’invraisemblable — les poètes-harpeors bretons y ont-ils connu Chrestien de Troyes et son école : la « matière de Bretagne» n’est pas venue toute seule à Troyes, où Chrestien l’a si magni-
1. M. Cowell dit à propos d’une chanson de David ab Gwilim où une bécasse est chargée d’un message amoureux : « L’idée de se servir des animaux et des oiseaux comme messagers de l’amour est devenue assez commune, dans la poésie galloise, depuis son époque... mais qui y avait pensé avant lui? » Les troubadours. David ab Gwilim s'adresse à la bécasse exactement comme Peire d’Alvergne au rossignol (cf. nos Troubadours, p.157). Avant Peire d’Alvergne, Marcabrun avait employé comme messager l’étourneau. Cf. sur tout ceci Savj-Lopez, Trovatori e Poeti, s. d. [1906].
2. Cf. J. Anglade, Les chansons du troubadour Rigaut de Barbezieux, p. 27 du tirage à part, et Rev. des l. rom., t. LX, p. 225.
fiquement développée et l’a fait connaître aux troubadours, et probablement aux Minnesinger :.
Dans ce « milieu littéraire », peu connu il est vrai, mais dont nous pouvons deviner —sans l’exagérer — l'influence, le contact entre poètes de diverses écoles et de langues différentes a pu se faire, comme il a pu se faire aussi à la Cour d'Éléonore de Guyenne, quoique avec des éléments différents. Et Gallois ou Bretons ont eu au moins la possibilité de connaître des troubadours et de s’inspirer ou de leurs œuvres, ou, plus probablement et plus simplement, de leurs doctrines courtoises. Et ces Gallois ou Bretons auraient pu servir de poètes de liaison, eux les chanteurs errants par excellence, entre la’ poésie du Midi et celle des plus anciens lyriques anglais. Simples hypothèses, j’en conviens volontiers, mais non pas absolument invraisemblables. L'étude des allusions aux choses et aux gens de « Bretagne » y ajoutera même peut-être quelques vraisemblances.
1. Les rapports entre les comtes de Blois (devenus comtes de Champagne) et les princes bretons furent nombreux. Nombreuses aussi furent les relations entre la Champagne et l’Angleterre. Cf. J. Loth, Rev. Celt., XIII (1892), p. 582.