‹ Les troubadours et les BretonsChapitre 43 sur 57 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les documents et citations qui précèdent indiquent que les relations entre Méridionaux et Bretons ont été fréquentes. Elles commencent d’assez bonne heure. Marcabrun, un des plus anciens troubadours, est un des premiers à faire allusion aux choses de Bretagne. Bernart de Ventadour, qui lui est de peu postérieur, en connaît déjà la « matière ». Il fait allusion à la légende de Tristan, et, en parlant d’enchantement, pense peut-être à Merlin. Ces deux troubadours ont séjourné en Angleterre, et il se peut que ce soit là qu'ils aient été en contact avec des poètes bretons, au sens large du mot.

Ces poètes insulaires ont-ils fréquenté à leur tour les Cours du Midi ? Cela n’a rien d’invraisemblable. Il est probable en particulier que les rois d'Angleterre, devenus ducs d'Aquitaine, avaient dans leurs suite (soit à leur cour, soit dans leurs déplacements) des jongleurs-poètes : c'était. l'usage du temps;et si nous connaissions leurs « itinéraires », comme nous les connaissons pour d’autres princes (Aragonais, par exemple), nous trouverions sans doute les noms de quelques-uns de ces poètes errants.

Plusieurs durent fréquenter la cour des comtes de Champagne. Quelque opinion que l’on ait sur l’origine des romans de Chrétien de Troyes, il semble impossible qu’il n’ait pas connu à la cour de sa protectrice quelques poètes bretons en même temps que quelques troubadours. D’autres points de contact ont pu exister dans d’autres cours moins brillantes ou que nous connaissons moins, principalement dans l'Ouest.

Sans doute on ne tirera pas de conclusion précise de cet ensemble de vraisemblances. La poésie méridionale est d’une essence et d’une inspiration bien différentes de celle des Mabinogion et la poésie lyrique galloise n’apparaît que plus tard.

Aussi est-il probable que les troubadours n’ont pas imité directement la poésie des Bretons. Ce qu'ils connaissaient de cette race si poétique c’étaient surtout les légendes. La principale était celle d'Arthur; elle devait avoir été connue de bonne heure et son côté romanesque s’adaptait assez bien à la façon particulière dont les troubadours concevaient « le service » amoureux.

Puis bientôt vinrent les légendes gracieuses en même temps qu’héroïques, plus particulièrement celle de Tristan et d’Iseut, dont le caractère sentimental aurait pu renouveler la poésie méridionale un peu trop sèche et trop rationaliste. Mais les troubadours, quoique séduits par cette légende, à laquelle ils font si souvent allusion, ne savent pas se l’assimiler pour la renouveler. La poésie narrative apparaît tard chez eux, quand la veine poétique est déjà un peu tarie; et le seul beau roman que nous ayons, Flamenca, est avant tout un roman psychologique. Que l’on le compare à Tristan, et tout un monde de différences apparaîtra.

Les autres légendes bretonnes ont également pénétré dans la littérature méridionale ; mais elles n’yont pas, elles non plus, été incorporées. Elles sont restées en dehors; les grands héros si beaux et si purs du cycle arthurien servent simplement d’éléments de comparaison. Rigaut de Barbezieux connaissait la merveilleuse aventure du jeune Perceval, « ébahi » devant la théorie des blancs chevaliers du Graal; mais le poète saintongeais n’en a tiré qu’une jolie comparaison, comme un bon élève de rhétorique.

Tout un monde d'idées et de sentiments différents séparait donc l’âme des poètes méridionaux de celle des

chanteurs bretons. Sans doute leurs langues étaient si éloignées l’une de l’autre ! Mais cette différence n’aurait pas suffi à expliquer leur incompréhension mutuelle : l’état d’esprit des deux races était encore plus divers que leur langue. Les Méridionaux avaient peut-être la tête épique, comme le prouve la Chanson de la Croisade ; maïs des raisons historiques et sociales les ont poussés vers la poésie lyrique ; et, dans ce domaine qui leurest propre, ils ont eu, à la grande époque des troubadours, une souveraineté incontestée. Et cependant jamais ils n’ont perdu le contact avec la race poétique par excellence, qui est la race celtique. Ils paraissent avoir voulu ui laisser intact son domaine : la poésie épique et narrative, où ces poètes mirent plus d'âme et plus de passion que dansla plupart de nos chansons de geste.

Quand la poésie lyrique méridionale eut perdu son éclat et que Chrétien de Troyes et ses continuateurs eurent mis à la portée de tous les poètes, de langue d’Oïl ou de langue d'Oc, les plus belles légendes arthuriennes, quelques troubadours attardés traduisirent les œuvres françaises. Mais cette tentative eut peu de succès. Le xr11° siècle représente pour le Midi une période trop agitée pour que la poésie, même la poésie d'imitation, ait pu y fleurir.

Les œuvres se rattachant au cycle breton sont très rares ; les allusions aux choses de Bretagne le sont également: cette rareté nous indique une indifférence à peu près absolue de ce qui constituait alors l'opinion publique littéraire.

Les deux poésies, bretonne, au sens large du mot, et méridionale, ont eu des occasions peut-être plus nombreuses que nous ne le pensons de se trouver en contact. Il n’est pas impossible qu'un poëte insulaire, breton ou peut-être d’une façon plus précise gallois, ait rapporté dans son île, Irlande ou Angleterre, des « chansons » provençales, comme il est possible que les troubadours aient importé des

« lais » sur le continent avant d’en apprendre la forme de leurs visiteurs bretons. Mais dans aucun des deux pays les germes ne levèrent. La poésie n’est ni une plante rebelle, ni même une plante trop délicate ; elle s’accommode assez facilement de toutes les terres ; mais il faut, condition essentielle, qu’elles soient bien préparées et surtout qu'elles lui plaisent : tout le secret de son succès est là.

Joseph AXNGLADE.

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