ALLUSIONS HISTORIQUES
Bléhéri et le Comte de Poitiers. — Bertran de Born et la Bretagne. — Geoffroy, Comte de Bretagne. — Les Bretons. — La Bretagne en général. — Allusions peu caractéristiques.
On a émis l'hypothèse qu’un Gallois, qualifié de famosus fabulator, aurait fréquenté la cour d’un Comte de Poitiers. Il s’agit d’un personnage nommé Bléhéri ou Bréri. Voici ce qu’en dit Wauchier de Denain (premier tiers du x1n1* siècle), un des continuateurs de Chrestien de Troyes :
Deviser vos voel sa faiture
Si com le conte Bléheris
Qui fu nes et engenuis
En Gales, dont je cont le conte, Et qui si le contoit au comte
De Poitiers, qui amoit l’estoire, Et le tenoit en grant mémoire Plus que nul autre ne fesoit :.
On s’est demandé ce qu'était ce comte de Poitiers. Il aurait pu être Richard Cœur-de-Lion, tout aussi bien que
Guillaume VIII (1126-1137).
1. Romania, XXXIII, p. 338. Bléhéri vivait à une époque antérieure à la première moitié du x1Ie siècle.
H aurait pu surtout être Guillaume VII, le premier troubadour, dont la vie légendaire et agitée pouvait être restée présente à la mémoire des écrivains postérieurs. S'il s'agissait d’un séjour réel que Bléhéri aurait fait auprès de ce personnage, l'importance de ce contact ne saurait être niée. Les théories bretonnes sur l'amour auraient été transplantées dans un milieu littéraire bien disposé à les recevoir et y auraient porté rapidement fleurs et fruits. D’autre part le Gallois famosus.fabulator aurait pu rapporter dans son pays d’origine quelques échos des conceptions poétiques du Midi ou même quelques chansons de son protecteur ou de son entourage. Ce séjour serait un, moment important dans | das de la poésie galloise et de la poésie méridionale.
« Ce conteur gallois, appelé on ne sait comment à Poire y a apporté un germe si heureux que toute une floraison poétique a pu lever en France comme en Angleterre... Bénissons le hasard qui a amené le barde insulaire à Poitiers. Saluons en lui un initiateur, un rénovateur, un bienfaiteur des lettres ‘. »
Mais il semble qu'on ait accordé trop d’importance au passage de Wauchier de Denain. M. F. Lot pense que le poète français a voulu simplement faire du remplissage et que la mention du comte de Poitiers n’a aucune valeur historique. Il serait invraisemblable que la tradition d’un séjour d'un poète gallois à la cour du comte de Poitiers ait survécu par voie orale : et si c’est par voie écrite, on en est réduit aux conjectures. Le comte de Poitiers est cité, lui, parce que, à cause de sa vie agitée et dissolue, il était bien connu de son temps et même après sa mort ; d’ailleurs
r. Cf. F. Lot, Acad. des Inscriptions, C. R., 1925, p. 177. Id., Encore Bléhéri-Bréri (Romania, LIV (1925); p. 401). Les opinions résumées ci-dessus, d’après cet article de la Romania, sont celles de M. Ezio Levi, I lais e la leggenda di Tristano, in Studj Romanzi, XIV (1917), p. 177- 178, et de M, Roger Sherman, Bleheris and the Tristam Story, in Modern Languages Notes, XXXIX, juin 1924, p. 319-329.
il pourrait s'agir d’un personnage légendaire, Joufroi, héros du roman du même nom, qui est aussi « comte de Poitiers » et dont l’auteur a emprunté quelques traits au Guillaume VIT historique pour en doter son héros.
Les conclusions de M. F. Lot, dont nous venons de résumer les arguments, nous paraissent assez vraisemblables. Cependant il nous reste au moins un doute. L’allusion au comte de Poitiers ne se rencontre que dans ce passage de Wauchier ; mais les allusions de ce genre ne sont pas nombreuses chez les trouvères, sauf quand ils invoquent un témoignage, une source, etc. Ici ce serait du pur remplissage : mais y a-t-il vraiment remplissage ? Notons que, précisément, dans le roman de Joufrois, il est fait allusion à un voyage du troubadour Marcabrun en Angleterre ; or ce passage doit contenir une part de vérité ; il n’y a pas de raison, cette fois-ci, pour citer un troubadour, comme plus haut pour citer un nom de personnage historique illustre. |
Et d’ailleurs Marcabrun a été en relations avec Guillaume VIII de Poitiers, fils du troubadour. Ce fait ne donne-t-il pas à réfléchir ? Et devons-nous rejeter dans le domaine de la légende l’allusion de Wauchier aux relations de Bléhéri avec un comte de Poitiers ? Je me le demande avec quelque scepticisme.
Sans aucun doute, le fait aurait moins d'importance que si le contact avait eu lieu avec Guillaume le troubadour. Un poëête, ou un simple conteur (famosus fabulator) qui aurait séjourné dans ce milieu littéraire où s’élabora la poésie méridionale, aurait pu exercer son influence sur cette élaboration et en être touché à son tour. Sous Guillaume VIII la poésie méridionale avait déjà quitté le Poitou et émigré vers le Sud, probablement vers la Gascogne toulousaine, ou vers l'Est, vers Ventadour. Vraie ou fausse, l’allusion de Wauchier de Denain n'aurait pas limportance qu’on a voulu lui attribuer. Il n’en est pas
moins intéressant de trouver dans le roman de Joufrois des allusions assez précises aux relations entre l’Angleterre et le Poitou. |
C’est chez Bertran de Born que l’on trouve le plus d’allusions aux choses de Bretagne. Ceci s’explique par le fait que le comte de Bretagne d’alors, Geoffroy (mort en 1186), était le frère d'Henri le Jeune (lo reis joves), dont Bertran de Born fut l'ami et le conseiller. Quand Henri hésite à se soulever contre son père, Bertran de Born'lui adresse un sirventés indigné, où il appelle le jeune roi le «-roi des lâches ». Il regrette que le fils aîné de Henri IT ne soit pas le comte de Bretagne, Geoffroy (ou Jaufre, sous la forme provençale). :
Lo coms Jaufres, cui es Bresilianda :, Volgra fos premiers natz (Quar es cortes) e fos en sa comanda
Regismes e duchats. | (Ed. Thomas, Pol., IV, 33). .
« Je voudrais que le comte Geoffroy, à qui appartient la forêt de Brocéliande ?, fût l’aîné (car il est courtois) et qu’il eût royaume et duché. »
Ce n’est pas la seule fois que Bertran de Born rappelle le nom du comte Geoffroy : il en est encore question dans une autre de ses chansons. Il est vrai qu’elle est adressée à un Comte peu galant et ceci s’accorde mal avec l'envoi du sirventés qui précède, où il loue la courtoisie du comte breton. Mais Geoffroy étant nommé dans l’envoi de la chan-
1. Rappelons ici que Henri IT d'Angleterre avait quatre fils : Henri, le jeune roi (+ 1183), Geoffroy (prov. Jaufre), comte de Bretagne (+ 1186), Richard d'Aquitaine (Richard Cœur-de-Lion) et Jean-sans- Terre (+ 1216). On sait que, d’après Dante, Bertran de Born subit une dure peine pour avoir excité le fils (Henri) contre le père (Henri IT) (Enfer, XXVIIL, 118).
2. [n’y a que deux allusions, chez les troubadours, à la célèbre forêt, celle-ci, et celle qui sera signalée un peu plus loin.
son, il semble bien que c’est à lui que s'adressent les premiers vers. |
Senher En Coms, a blasmar Vos faitz senes falhia, Quar noi ausetz anar, Pois ela o volia,
Ù À la domna parlar. | (Ed. Thomas, Div., VI).
Voici l’envoi :
Si:1 coms Jaufres no s’eslonha, Peitau aura e Gasconha, Sitot non sap domnejar.
« Si le comte Geoffroy ne s'éloigne pas, il aura bientôt le Poitou et la Gascogne, quoiqu'il ne sache pas être galant avec les dames (a. fr. domnoyer). » |
Quand Henri le Jeune est révolté contre son père et son frère, Henri IT et Richard Cœur-de-Lion, Bertran de Born exprime sa joie dans un long sirventés historique, dont l'envoi est encore adressé à Geoffroy de Bretagne.
Senher Rassa, aquest comtat Vos crescha:l reis ab Bretanha.
« Seigneur Rassa ‘, que le roi ajoute ce comté (de Poitiers) à la Bretagne. » (Éd. Thomas, Pol., V.)
C’est au même comte de Bretagne que Bertran adresse une chanson? en l’honneur de sa dame, Maheut de Montagnac, à qui Richard et le comte Geoffroy faisaient la cour, mais qui repoussait leurs avances et qui avait pris Bertran pour chevalier et mentor (castiador).
En 1183, Bertran de Born avait perdu son château, pris par Richard Cœur-de-Lion. Il se plaint (Pol., VIIT) que
ses alliés laient abandonné. Cependant, vers la même
1. Le biographe provençal dit que c’est le nom sous lequel Bertran de Born désignait le comte de Bretagne.