‹ Les troubles de la mémoireChapitre 43 sur 58 · Féré, Rev. de médecine · texte numérisé non relu

Féré, Rev. de médecine

T ROUBLES

de sujets quelconques - sur des faits sur lesquels porte l'amnésie : automatiquement la main écrit des réponses qui montrent manifestement que le souvenir de ces faits est enregistré d'une manière inconsciente ou subconsciente, mais qu'il existe réellement. Ce qui lui manque c'est une intensité suffisante pour être réveillé et entrer dans le. champ de la conscience. L'amnésie n'existe pas en réalité; la mémoire n'est pas perdue, elle n'est que latente.

Le pronostic n'est pas grave. Sauf dans les cas d'états seconds caractérisés, l'amnésie disparaît toujours. Le plus souvent, c'est à la suite d'une émotion très forte, ou d'une attaque de quelque forme que ce soit qu'on la voit disparaître. Aussi, lorsqu'on le peut, doit-on tenter de provoquer une attaque, au sortir de laquelle le sujet peut être guéri.

L'amnésie antérogradc de conservation peut disparaître petit à petit. C'est alors une véritable rééducation du sujet qu'on fait dans ce cas. Et c'est là tout le traitement qu'il y a à instituer pour l'amnésie hystérique, en dehors, bien entendu, du traitement général de l'hystérie, si la provocation d'une attaque est impossible ou ne réussit pas.

Dans les cas où il y a amnésie de l'attaque, amnésie post-somnambulique, il n'est pas nécessaire do réveiller le souvenir, k moins que l'accès somnambulique ait duré longtemps ou qu'il y ait intérêt à rétablir certains faits, comme dans le cas du Dufay où une jeune fille avait caché de l'argenterie à sa maîtresse et aurait été condamnée pour vol si, dans une hypnotisation, elle n'eût révélé où elle l'avait mise sans mauvaise intention; ou encore dans cet autre où une jeune fille violée clans un état somnambulique et qui ne s'en

souvenail pas à l'étal de veille, révéla le fait à sa mère dans un accès subséquent, ou enfin dans un cas de M. Mesnet où un jeune garçon fut accusé de vol parce qu'il avait déménagé des meubles en plein jour.

Dans ces cas un n'a guère de ressource que dans l'hypnotisme pour réveiller ces souvenirs momentanément, ou d'une façon permanente si on suggère au sujet de les conserver à l'état de veille.

Dans l'amnésie antérograde de conservation, — la véritable amnésie hystérique, qui peut se montrer d'une façon tout à fait prédominante, quoique elle soit toujours accompagnée d'amnésie rétrograde, ou d'autres phénomènes hystériques, — le traitement somatique de l'hystérie est tout indiqué, mais le vrai traitement c'est le traitement psychique. On a cité des exemples de rééducation, et nous-mème avec M. Séglas nous avons insisté sur la valeur de ce traitement qui nous a donné les meilleurs résultats. L'hypnotisme peut être employé sans doute, mais, s'il est capable de réveiller des souvenirs déterminés, il ne semble guère réveiller les associations de souvenirs. En présence d'une amnésie antérograde, par exemple, on constate en hypnotisant le sujet qu'il a conservé le souvenir de ce qu'il a fait. Mais, une fois réveillé, en admettant même qu'il conserve cessouvenirs, ils sont toujours incomplets, toujours limités, car on n'a jamais pu suggérer le réveil que d'un certain nombre de souvenirs et non de tous — organiques, sensoriels, intellectuels — qui constituent la personnalité par leur ensemble. Le sujet s'en souvient, mais ne les rattache pas à sa personne. Ils seraient imaginaires qu'il serait incapable de les juger tels. Le traitement hypnotique, là comme clans bien d'autres cas. ne donne qu'une illusion de guérison.

TROUBI.Kh

Tout autre est le traitement psychique, lequel esl basé sur le mécanisme même de la mémoire et de l'amnésie. Nous ne pouvons nous étendre ici sur ce traitement, qui est presque tout le traitement de l'hystérie. Nous nous contenterons d'en indiquer les principales lignes, renvoyant à notre observation rapportée plus haut pour de plus amples détails. Quoique s'adressant à un cas particulier, elle donne cependant une idée de la manière de faire dans les cas analogues

La première chose à faire est d'établir, dans l'existence du malade, des points de repère -.dans le passé, en évoquant les souvenirs liés à une forte émotion comme certains actes importants de la vie, mariage, etc., ou liés à une habitude, comme les occupations principales auxquelles il s'est livré. De là, en procédant par des interrogatoires répétés et progressifs, entrant par déduction dans les détails de plus en plus fins, on arrive à rétablir de grands groupes de souvenirs anciens,, et peu à peu l'amnésie rétrograde disparait ainsi.

Pour l'amnésie antérograde, on établit de même des points de repère en prenant, par exemple, les actes qui se font chaque jour à heure fixe, comme les repas, le lever, etc. On part de là pour aller en avant et en arrière. On cherche ensuite à fixer l'attention sur certains repères par l'émotion, par exemple la visite d'une personne aimée, ou à renforcer les images par certaines excitations sensorielles associées. On fait ainsi écrire au malade ce qu'il fait à chaque heure sur un carnet de couleur; ou on lui donne un ordre écrit sur un papier coloré, en même temps qu'on le lui ht et qu'on le lui fait lire et prononcer. De la sorte, l'ordre est fixe à la fois par la vue doublement, par l'ouïe et par les

mouvements de la langue, [mages auditive, motrice el visuelle sont donc réunies el ont plus de chance de se fixer qu'une seule.

Ce qu'il faut rétablir eu un mot, c'est le pouvoir de synthèse, qui permet seul aux souvenirs de persister en s'agrégeanL Dans l'amnésie antérograde, en effet, le défaut de synthèse est tellement marqué que deux souvenirs consécutifs sont incapables d'être associés entre eux. — tandis que, clans les autres formes d'amnésie, la dissociation porte non plus sur deux souvenirs consécutifs, mais sur deux périodes consécutives. Lorsqu'on se livre à ce travail de rééducation, on remarque que les souvenirs ne sont pas absolument éteints, mais simplement latents, car les malades réapprennent ordinairement avec une assez grande rapidité. Quelquefois même ils sortent tout d'un coup de leur torpeur et recouvrent leurs anciens souvenirs, mais non pas ceux de la période de rééducation.

Si l'amnésie hystérique n'est pas sérieuse en ellemême, elle peut avoir des conséquences très graves au point de vue médico-légal. La possibilité de commettre un crime ou un délit pendant un accès somnambulique, spontané ou hypnotique, ou encore pendant un état second, aussi bien que la possibilité d'en être la victime, ont des conséquences trop faciles à prévoir pour qu'il soit nécessaire d'insister, et de montrer quelles précautions doit prendre l'expert dans l'étude de ces cas où l'amnésie hystérique peut être enjeu et est d'autant plus difficile à découvrir qu'elle peut ne s'accompagner d'aucun phénomène somatique capable de mettre sur la voie.

C'est donc surtout par la connaissance des conditions dans lesquelles l'amnésie s'est produite, qu'on pourra y

t aou I! LES

songer. De plus, ainsi que je l'ai dit, l'amnésie antéro grade <lc conservalion, dont la simulation serait, il me semble, bien difficile à faire accepter, me paraît être tout à fait spéciale à l'hystérie. Elle peut se développer chez un sujet comme unique et premier phénomène hystérique à la suite d'une émotion morale ou d'un traumatisme. C'est donc son caractère psychologique seul qui permettra de la diagnostiquer et, par conséquent, d'en tirer les conclusions pratiques.

Mais, au point devuede la responsabilité, on peut se demander, avec bien plus de raison que pour l'épilepsie, si un sujet, de ce qu'il a oublié ses actes pendant le somnambulisme ou un état second, en est irresponsable. Dans les cas de dédoublement complet de la personnalité, quelle est la personne responsable? Nous avons vu que parfois c'est dans l'état second qu'elle est la plus complète, puisqu'il y a souvenir de tout le passé, et aussi des accès précédents, tandis qu'à l'état normal les états seconds sont oubliés. Or, cependant, il n'est pas douteux qu'un jury acquitterait un sujet ayant accompli un crime dans un de ces états seconds.

Le cas ne s'est pas présenté ou du moins a peut-être passé inaperçu, — ce qui est possible, quand ces faits n'étaient pas connus, — mais s'il se présentait aujourd'hui l'embarras serait grand. Il peut arriver aussi qu'un sujet, agissant enpleine connaissance de cause, commette un acte criminel, à la suite duquel, frappé de terreur, il ait une attaque de nerfs au sortir de laquelle il présente de l'amnésie. Cette constatation pourrait le faire bénéficier d'un acquittement immérité. Mais il est bien difficile, à ce qu'il me semble, de pouvoir établir ici la responsabilité, c'est-à-dire que l'accident morbide qui a

causé l'amnésie esl consécutif à l'acte criminel et en est môme la conséquence.

La responsabilité humaine esl une chose tellement hypothétique, artificielle, créée pour les besoins de la société, que nous ne nous y arrêterions pas, si nous ne voulions signaler cette inconséquence pratique dont on pourrait donner bien d'autres exemples, ou tout au moins montrer les difficultés presque impossibles à vaincre que cette question soulève à chaque pas et soulèvera de plus en plus à mesure qu'on connaîtra mieux l'esprit humain.

D'autre part, l'amnésie peut avoir des conséquences graves pour une victime, puisqu'elle l'empêche de révéler ce qu'elle a subi. Mais il faut ajouter que, dans certains cas, en même temps que le sujet oublie ce qui lui est arrivé et que sous l'influence de l'émotion il entre dans un état second avec amnésie, il se développe souvent automatiquement certaines illusions, ou hallucinations beaucoup plus faciles à éclore dans cet (Hat, et qu'il prend pour la réalité. Il peut alors accuser à tort certaines personnes dont il se dit la victime.

Tel est le cas d'une jeune fille qui avait perdu connaissance pendant un examen au spéculum et avait été rappelée à elle par le médecin à l'aide d'un flacon de sel odorant. Elle prit cette odeur pour celle du chloroforme et affirma, avec la conviction la plus absolue, que le médecin l'avait chloroformée et l'avait violée pendant son sommeil. Ce n'est pas sans peine que l'innocence du médecin fut démontrée. On voit par là que l'amnésie n'est pas préjudiciable qu'à l'amnésique.

Après l'hystérie, nous sommes tout naturellement amenés à étudier l'amnésie dans la chorée.

Dans la chorée, on sait que la mémoire est une des

TROU HLM S

facultés les plus troublées, el cela «1rs le débul de la maladie. Les enfants qui en sont atteints ne peuvenl plus apprendre leurs leçons et oublienl ce qu'ils savaient déjà. C'est une amnésie essentiellement fonctionnelle qui se produit dans ce cas, el la mémoire reparall en même temps que disparaissent les accidents nerveux. Elle n'est donc pas grave.

Le mécanisme de cette amnésie esl assez simple à comprendre, quand on se rappelle le rôle que joue l'attention dans la fixation des impressions et, par conséquent, dans la conservation des images et des souvenirs. Or, dans la chorée, l'attention est extrêmement faible et instable. On observe la même instabilité dans les idées que dans les mouvements. Il n'est donc pas surprenant de voir que l'enfant soit incapable de fixer assez fortement son attention sur une impression pour l'emmagasiner, el, d'autre part, que sa volonté soit impuissante à réveiller les souvenirs anciens.

Lorsqu'il guérit, il recouvre la mémoire de tous les faits antérieurs cà sa maladie, qu'il semblait avoir perclus, mais il ne recouvre que très imparfaitement ceux correspondant à la période aiguë de la maladie. Les premiers ayant été simplement atténués momentanément recouvrent toute leur intensité dès que la cause de leur affaiblissement cesse.

Les autres, au contraire, n'ont jamais été que faiblement fixés. La disparition de la maladie, du défaut d'attention et de volonté, ne suffit donc pas à. leur ' donner une intensité qu'ils n'ont jamais eue. De sorte qu'au point de vue pratique, — scolaire dans le cas particulier, surtout — si le petit choréique peut recouvrer, à peu près complètement, les connaissances acquises avant sa maladie tout ce qu'il a pu chercher à

DE LA MÉMOIBE 233

apprendre pondant le cours de son affection os! perdu.

Disons en même temps un mot de la chorée chronique. On sait qu'à la longue cette affection détermine une véritable démence, précédée d'un affaiblissement progressif de l'intelligence et de la mémoire. Il est vraisemblable que c'est à des lésions organiques encore problématiques, du reste — qu'est duc cette dysmnésie progressive dont le caractère est très grave.

Nous passerons très rapidement sur les deux formes suivantes : amnésie puerpérale et amnésie éclamptique. Parleur nature, parleur cause, parleur mécanisme, par leurs caractères, ces amnésies rentrent dans le cadre de celles que nous venons d'étudier.

L'amnésie puerpérale peut, en effet, être considérée soit comme une amnésie traumatique, soit comme une amnésie de cause morale, soit comme une amnésie hystérique. On sait l'influence considérable qu'ont la grossesse et l'accouchement sur les troubles intellectuels chezlesprédisposées. Il n'est doncpassurprenantde voir l'accouchement produire une désagrégation comme celle qui constitue l'amnésie. De plus, les caractères que nous trouvons dans l'amnésie puerpérale sont identiques à ceux de l'amnésie hystérique ; c'est en effet une amnésie rétro-antérograde qu'on observe le plus souvent. En outre l'amnésie est systématisée, et. quand la malade a de l'amnésie rétrograde, cela s'arrête presque toujours à son mariage, c'est-à-dire au souvenir intimement lié à celui de l'accouchement. Comme dans l'amnésie hyslérique, on observe aussi pendant la période consécutive à l'accouchement, de l'amnésie antérograde de conservation, — comme clans notre cas, qui est un des plus typiques qui soit, d'amnésie puerpérale de

caractère hystérique, quoique la malade n'ail pas présenté auparavant d'accidents hystériques manifestes. — Enfin lorsque, sous une influence ou sous une autre, ou spontanément, la malade recouvre la connaissance complète, tantôt le souvenir de toute la période depuis l'accouchement est perdu, tantôt la période d'amnésie antérograde l'est également. On observe à cet égard toutes les variétés que nous avons signalées à propos de l'amnésie hystérique.

Je crois, d'ailleurs, que, dans un certain nombre de cas. c'est chez des hystériques que cette amnésie puerpérale se produit.

L'amnésie post-éclamptique a les mêmes caractères. M. Bidon 1 en a réuni un certain nombre de faits, tant personnels que pris dans les auteurs, et il distingue quatre cas :

1° Il existe dans le souvenir une lacune très limitée. Des malades ont oublié les mots isolés, les dates, les chiffres ou toute opération arithmétique, les noms des rues et même des personnes les plus connues d'elles;

2° Il est fréquent de voir disparaître la mémoire de l'accouchement seul, en totalité ou en partie ;

3° Il est des cas où la perte de mémoire porte à la l'ois sur l'accouchement et sur une partie plus ou moins grande du temps qui l'a précédé ;

4° Il existe parfois une lacune beaucoup plus étendue.

L'éclampsie peut déterminer l'amnésie simple ou rétrograde plus ou moins limitée, comme peut le faire l'attaque d'épilepsie, dont elle se rapproche beaucoup, ou le traumatisme lui-même. Il est difficile, en effet, de faire la part de ce qui appartient à l'éclampsie et à

Page 1