Mém. XVIII, de Livcrpool
rRYPANOSOMIA.SE HUMAINE EN GUINÉE
grattage. « Si quelques malades dont les ganglions ont cte enlevés « meurent cependant, me raconte un interprète, c'est que 1 opé- „ ration a été faite trop tard/car le ganglion une fois enflammé, « la maladie gagne vite le ventre. En six mois, un an, le malade « s'affaiblit, dort et meurt. »
II y aurait des « ganglions maies et des ganglions femelles » ; les premiers restant uniques et stationnaires, les autres, augmentant peu à peu de volume et de nombre.
Les indigènes semblent reconnaître une première période insidieuse delà maladie du sommeil qui succéderait au « Sogolo». Sous cette dénomination qu'ils ne peuvent expliquer avec précision et dont ils ne se rendent pas un compte très exact, ils englobent « le mauvais vent, l'oiseau de nuit, le diable ». Le Sogolo frappe « les bêtes et les gens », tue les premières très rapidement en quelques heures, cause chez les seconds des malaises graves, variables, à longue échéance. « Il envahit le sang, tourmente la tête, amène de l'amaigrissement, du tremblement et de la faiblesse qui rend la marche impossible, puis le sommeil et la mort».' Le « Sogolo » précède l'inflammation des ganglions. Il peut se montrer en différentes parties du corps. La maladie du sommeil peut d'ailleurs apparaître sans avoir été précédée de Sogolo. Plus rarement celui-ci peut amener la mort sans avoir été suivi d'une phase de léthargie. Rien ne désigne aux yeux de l'observateur la trace de la maladie. Le patient ressent seulement une piqûre légère, une douleur particulière comparable à un fourmillement. Elle siège le plus souvent à la tête, à la nuque, aux épaules, où l'on peut remarquer des plaques ovales allongées, surélevées, nettement bordées et tranchant sur la peau ordinaire par leur couleur différente visible de loin et leur aspect kéloïde. Celles-ci ne sont d'ailleurs que le résultat de l'application d'un médicament amenant la formation d'une plaie. « Si le remède a été appliqué à temps, l'inflammation ganglionnaire et la maladie du sommeil ne sont pas à craindre », prétendent les indigènes.
À Kourouffin, deux femmes nous sont présentées. L'une se plaint depuis cinq mois d'une sensation de fourmillement dans le dos, tenace et assez douloureuse. Nous ne trouvons rien de particulier à l'examen extérieur. Les ganglions, petits, roulent sous les doigts. L'autre souffre depuis trois ans, mais depuis deux mois elle a du tremblement, des vertiges et de la tendance
LES TRYl'ANOSOMIASES EN GUINÉE FRANÇAISE
au sommeil Ces deux cas mesont étiquetés « Sogolo ». Or, chez la seconde, donl les ganglions cervicaux sont hypertrophiés, une ponction de l'un d'eux nous permet de découvrir un trypanosome.
A Baïreya, un jeune liomme dont le frère aurait été atteint il y a quelques années de maladie du sommeil et aurait guéri, se présente à nous très amaigri, excessivement faible et fatigué. Il se tient accroupi et profondément hébété. Ce serait du « Sogolo ». Les ganglions du cou sont volumineux. L'examen du sang retiré par ponction est négatif, mais l'inoculation à un rat blanc dans le péritoine a été suivie d'une infection, très légère d'ailleurs, car les parasites ne se montrèrent que pendant quelques jours, puis ils disparurent.
De l'enquête à laquelle nous nous sommes livré pour savoir quelle pouvait être l'extension de la maladie dans notre colonie de la Guinée française et quels étaient les principaux points contaminés, nous allons donner un résumé. II ne nous a pas été toujours possible de contrôler les assertions des indigènes. Or, s'il est permis d'émettre des doutes sur les faits qu'ils racontent et qui sont souvent exagérés, il faut aussi tenir compte que bien des malades relégués au fond d'une case échappent à la vigilance du médecin. Celui-ci n'est pas d'ailleurs sans inspirer une certaine crainte aux parents ou aux chefs, car, dans la brousse, la plus minime intervention, la plus anodine des opérations de petite chirurgie cause une appréhension extraordinaire, et nous avons dû renoncer, en beaucoup de villages, à pratiquer des ponctions lombaires comme nous l'aurions désiré. Celle-ci, en effet, est un des meilleurs moyens de contrôle de diagnostic avec la ponction ganglionnaire qui, plus bénigne et plus facile, mérite cependant un soin tout spécial et une attention particulière. Bien souvent elle peut donner des résultats négatifs et nous pensons que l'on doit parfois à une technique défectueuse des échecs inattendus.
Dutton et Todd (i) dans un travail très complet mettent nettement en évidence l'importance de l'hypertrophie ganglionnaire et de l'examen du liquide de ponction pour le diagnostic de la
i. Reports of the expédition to the Congo, 1903.1905, Liverpool School oj trop, med., meiti. XVIII. mars 1906.
Fig. IV. — Jeune malade atteint de Trypanosomiase humaine [Dessin d'après photographie du D1 Le Moal).
LUS TllVI'ANOSOMIASHS EN GUINÉE FRANÇAIS!!
trypanosomiase humaine. Ils sonl arrivés par ce procédé à un pourcentage de 97,2 0/0, alors que le sang examiné avant centrifugation ne donne (pic r3,6 o/o, et qu'après centrifugation on u'arrivequ'à 54,2o/p. Le liquide cérébro-spinal fournil 5g,6o/o. Dans les cas précoces (absence de symptômes généraux, maladie non soupçonnée dans l'entourage du malade) on arrive à un plus grand nombre encore.
Ils ont remarqué que les ganglions cervicaux hypertrophiés sans cause discernable font défaut dans les districts où le trypanosome est absent et ils concluent que tout nègre à ganglions hypertrophiés doit être considéré, sauf la preuve du contraire, comme atteint de trypanosomiase.
A Boké, notre camarade et ami, le Le Moal, a soigné trois cas de trypanosomiase. Les parasites furent trouvés par ponction lombaire ou par ponction ganglionnaire. Il avait eu, auparavant, l'occasion d'avoir à Conakry, à l'hôpital indigène, deux malades atteints de léthargie et qui moururent.
A Dubreka, les indigènes connaissent la maladie du sommeil et il y aurait des malades, actuellement, dans les environs.
A Friguiagbé, on me signale un indigène atteint de « kikolocondi ». Il aurait contracté la maladie à Ouendékouré, village de culture situé à une vingtaine de kilomètres. Les habitants disent qu'il y a trois ans, deux cas furent suivis de mort, l'un à Friguiagbé, l'autre à Molota, chef-lieu de la province du Kilissikiri.
A Kouriah, dans le Filacounji, un malade ayant vécu à Bargouyah, près Kindiah, est atteint depuis trois ans de la maladie du sommeil. Très faible, il marche en titubant et présente du tremblement général. Il peutse tenirdebout lesyeux fermés, mais ne peut se diriger. Il répond bien aux questions que lui pose notre interprète. Il irait mieux depuis deux mois, car autrefois il s'endormait en mangeant et même en marchant. Nous lui avons ponctionné un ganglion. L'examen du sang a été négatif. La température était de 36,5.
A Kirita, un jeune garçon est mort il y a quatre ans après avoir présenté tous les symptômes de la trypanosomiase.
A Goumba, un cas m'est signalé actuellement dans un village de culture des environs.
A Simbaya, un habitant venu de Sanieya, est mort il y a trois ans.
OH
TRYPANOSOMIASE ttTJ MAINE EN GUINEE
A Télimélé, on m'amène un malade à l'air hébété, à la démarche pénible, qui depuis deux ans aurait une tendance invincible au sommeil. Il se fatigue très vite, cause doucement, le plus rarement possible. Autrefois il lisait le Coran, mais sa vue a progressivement baissé et il ne travaille plus depuis le commencement de la maladie. Il se plaint de violents maux de tête. Il présente une légère éruption papuleuse de la peau. Les ganglions du cou sont enflammés, ceux de l'aine également. Une ponction a été faite. Nous n'avons pas vu de trypanosome à l'examen microscopique.
AKoussi, l'ancien poste européen avant la création de celui de Télimélé, le chef du village de Kobé a vu. il y a quatre ans, un cas de maladie du sommeil chez un Foulah qui serait mort il y a deux ans.
A Toubah, on me conduit chez un habitant du village. C'est un jeune homme qui dort nuit et jour d'un sommeil profond et ne secoue sa somnolence qu'aux heures des repas. Nous le faisons causer : il répond avec peine. 11 a le regard fixe, atone. Il est incapable de parcourir une courte distance et il flagelle sur ges jambes. Il n'a pas de tremblement, ni de la langue, ni des doigts. La température est normale, mais le pouls est petit, fréquent, précipité. Il a un peu d'incontinence d'urine et de matières fécales. Les ganglions sont augmentés de volume. A l'examen du sang, après ponction d'un ganglion du cou, nous trouvons de très rares trypanosomes. Dans ce même village de Toubah, où. il habite depuis très longtemps, un diakanké Karamokodonktaï, appartenant à une famille de marabouts et de cultivateurs,raconte qu'un de ses oncles est mort de maladie du sommeil, puis une de ses tantes et un de ses frères et il nous amène son fils et une de ses jeunes sœurs qui tous deux atteints de somnolence depuis plus d'un an, ont après l'apparition de ce symptôme, maigri et se sont plaints de céphalée.
Dans le Kinsi, les cas de trypanosomiase ne seraient pas rares.
A Kadé, il y a eu un cas deux mois avant notre passage. Le malade est mort en sept mois.
A Nadéli, un décès causé par la léthargie remonte à quinze jours.
A Bakoni (cercle de Médina-Kouta), la maladie aurait causé un décès dans une première famille, quatre décès dans une seconde, et cinq (deux adultes et trois jeunes) dans une troi-
U s TRYPANOSOMIASES EN GUINÉE FRANÇAISE
sièmo. Aussi les habitants om.-ils évacué ce village où les tsetsés d'ailleurs étaient en grand nombre, mais à Toubakoto où ils se sont établis ensuite depuis six ans, il y a autant de mouches piquantes.
Tout le long du Baffin, plusieurs décès seraient imputables à la trypanosomiase.
A Boussourah, nous est signalé un cas de maladie de sommeil.
A Médina-Ouassou (trente kilomètres environ de Labé et de Sigon), une captive née dans un village de culture voisin et situé sur les rives d'un marigot où les tsetsés étaient nombreux, est morte il y a trois mois, après avoir présenté des symptômes de somnolence invincible. Avant, elle avait été atteinte de « sogolo».
A Kollangui, le 28 juillet, une fillette m'est présentée comme étant souffrante depuis sept ans. Elle a eu d'abord des accès de céphalalgie, des douleurs vagues du thorax, des membres et du ventre, de la lassitude, des troubles de l'intelligence et de la mémoire, puis, depuis l'an dernier, des tremblements, des démangeaisons, de la fièvre, delà céphalée tenace. Vite fatiguée de la station debout, elle a fait pour venir me trouver quelques kilomètres en plusieurs étapes. Elle dort dans la journée, mais se réveille au moment des repas. Pouls : r4o, température : 36°5. Devant moi, elle a été prise d'un accès de somnolence dont elle est sortie assez facilement quand nous l'avons interrogée. Elle a du tremblement de tout le corps, sauf de la langue et des doigts.
Ce qui nous a particulièrement frappé dans son cas, c'estqu'elle paraît toute jeune. Elle est à peine formée, possède de très petits seins, et n'est pas réglée. Elle est en réalité âgée de 18 ans et, dans son village, toutes les jeunes filles de son âge sont mariées depuis longtemps.
Appartenant à la même famille, son frère et son cousin qui habitent la même région, sont également atteints de la maladie. Le premier est apathique, souffre surtout de la nuque et de la colonne vertébrale. Le père est frappé depuis quatre ans de sa faiblesse et de son inaptitude au travail. La tendance au sommeil n'est pas très prononcée. Température : 370, pouls, 1 1 4-
Le second, malade depuis la même époque, présente du tremblement et de la somnolence. Température : 38°,2 ; pouls, 100.
Tous deux ont subi également un arrêt dans leur développement physique, dès le début delà maladie.
TIUTAN0S03II ASE HUMAINE EN GUINÉE
A Sigon : r° une femme vient nous trouver au sujet de son fils atteint de « Niaoudangol », malade depuis cinq mois. Le frère de cette femme, qui fait des tournées commerciales, serait frappé aussi de la maladie, mais le fils et le frère n'auraient jamais habité ensemble, ni la même case, ni le même pays; 2° un jeune garçon de treize ans a de la tendance au sommeil. D'après l'oncle, le père aurait eu la maladie du sommeil, serait mort à Sigon où il était berger. L'enfant n'a jamais quitté Sigon ; il est malade depuis l'an dernier et n'a jamais gardé les troupeaux. Son grand frère, berger à Sigon, serait mort aussi de la maladie du sommeil.
Près de Labé, le chef de la Missidi-Kalan nous signale deux cas suivis de mort dans sa famille, l'un il y a quatre ans, chez un de ses neveux ; l'autre, il y a sept ans chez une de ses nièces.
Aux environs de Ditin et de Timbo, il y a eu dans ces dernières années un ou deux décès de trypanosomiase.
AKourouffin, nous avons dit plus haut que chez un cas de « Sogolo » nous avions trouvé des trypanosomes.
A Dinguiray, il y aurait plusieurs cas de Sogolo, mais pas de maladie de sommeil.
AMissirah, deux cas de maladie de sommeil.
A Damsakoura (province de Kouloukalan), à Baïreya, la maladie du sommeil est connue.
A Baro, une femme est morte, quelque temps avant notre passage, de léthargie.
A Balato (27 novembre) où les tsetsés sont nombreuses le « Sogolo » sévit sur les bœufs, amenant une grosse mortalité. Le chef de village ignore s'il existe une relation entre le Sogolo et la maladie du sommeil, mais il raconte que « si on néglige d'enlever les ganglions du cou lorsque ceux-ci sont gros, on finit par dormir et par mourir ».
A Banco, est mort il y a deux mois, un habitant atteint de la maladie du sommeil, un autre il y a dix jours. Les cas ne seraient pas rares dans la région (4 celte année, le premier il y a six mois ; trois hommes libres dont deux commerçants et un enfant, le 4e un cultivateur).
A Kouroussa, à Siguiri, à Kankan, on nous cite des cas, rares il est vrai, d'indigènes qui ont succombé dans ces quatre dernières années à la maladie du sommeil.
IES TI\Y1'AN0S0MIASES EN GUINÉE FIIANÇAISE
A Farana, un habitantes! mort de trypanos iase (fin décembre ïq,o5) quelques jours avant notre passage.
A Sandanja, un cas a été suivi de décès l'année dernière.
Partout où l'on nous a signalé des cas isolés de léthargie suivis de mort dans ces quatre ou cinq dernières années, lestsetsés existent et sont connues, et nous verrons dans un chapitre spécial combien la Glossina palpalis est commune tout le long des rivières et des marigots qui arrosent la Guinée. Or, si elle n'est pas la seule à transmettre le Irypanosomc de la maladie du sommeil, elle joue à coup sûr le principal rôle.
Au Fouta-Djalon et dans le pays Soussou, la maladie n'est pas considérée par les indigènes comme très contagieuse ; mais dans la Haute-Guinée, elle est crainte plus que la variole et la lèpre. Lorsqu'un individu en est atteint, on ne s'approche pas de lui de peur de la contagion et les parents seuls donnent des soins au malheureux auquel on réserve une calebasse spéciale. Ils incriminent, en effet, l'eau, le riz mangé en commun avec une personne déjà malade et aussi les mouches ; mais ce ne sont que les petites mouches ordinaires, attirées pendant la dernière période, par la mauvaise odeur due à l'incontinence des urines et des matières fécales du malade qui est souvent privé des soins de propreté les plus nécessaires. Aux environs de Kollangui, les habitants de Gangara-Kandieya racontaient qu'un jeune enfant de sept ans avait été pris de maladie du sommeil dont il était mort, après avoir fait un repas où entrait une grande quantité de viande provenant d'un animal malade et, d'après la description de la maladie, certainement de trypanosomiase. Le bœuf avait été tué sur place au moment où sa mort ne paraissait plus être douteuse et les captifs avaient mangé cette viande saignante et presque crue après l'avoir présentée au feu à peine cinq minutes Un interrogatoire sérieux au village nous prouva que 1 enfant était déjà malade bien avant l'époque où il avala cette viande douteuse.