CHAPITRE PREMIER
Arrivé en Guinée française en avril iao5, nous fûmes chargé d'y assurer le service de la vaccine. C'est au cours de nos différentes missions dans l'intérieur, pendant lesquelles nous arrivâmes à un total de 20.000 vaccinations, suivies de succès, que nous avons poursuivi l'étude si intéressante des Trypanosomiases.
On sait quelle importance au point de vue de la pathologie humaine comme au point de vue de la pathologie vétérinaire ont ces maladies dans l'Afrique Equatoriale. Depuis plusieurs années déjà leur étude est à l'ordre du jour dans les possessions anglaises, allemandes, portugaises et dans l'Etat indépendant du Congo.
Grâce à l'intérêt tout particulier accordé par M. le Gouverneur général de l'Afrique Occidentale à tout ce qui touche les questions sanitaires et d'hygiène, grâce à la haute bienveillance de M. le Lieutenant-gouverneur de la Guinée, nous avons pu triompher de nombreuses difficultés, vaincre l'apathie et l'indifférence des indigènes et arriver au but que nous poursuivions. Nous tenons à adresser ici le témoignage de notre profonde reconnaissance à M. Roume et à M. Frézouls.
Remercions aussi les administrateurs des divers cercles parcourus de leur aimable accueil et des précieux renseignements qu'ils ont bien voulu nous donner, tout particulièrement MM. Liurette, Cavard, de Montfort, Guyot-Jeannin, Cugnier, Figarol, ainsi que MM. Poiré et de Gandillac. M. Auguste Liurette, commis des affaires indigènes, nous fut un collaborateur précieux pendant notre tournée du Fouta-Djalon. Nous avons su
LES TRTPANOSOMIASES EN GUINÉE FRANÇAISE
apprécier son activité et sa profonde connaissance du pays guinéen et noua n'oublierons pas le concours intelligent et dévoué qu'il nous a prêté pendant toute la durée de notre voyage. Les régions visitées ont été :
i° En avril et mai, Kindiah et ses environs (Goumbah, Koba, Tabounah, Erigulagbé, kirila); 2° En mai, Kouriah et le Filacounji ;
> En juin, juillet et août, le Labé et le Fouta-D jalon, en suivant l'itinéraire : Kindiah, Toubah, Kadé, Saré-Kandiaye, Youkounkou (cercle des Coniaguis), Boussourah, Toubakoto, Sanietto, Nadeli, Medina-Kouta, Sigon (Yambering), Labé, Kollangui (Koïn), Bouroumba, Ditin, Timbo, Kindiah ;
4° En septembre, Dubreka et ses environs (Manéah, Coyah) ;
5° En octobre, novembre, décembre igo5 et en janvier 190G la Haute-Guinée en suivant l'itinéraire : Kindiah, Timbo, Sokotoro, Baïroya, Kourouffin, Dabola, Bissikirima, Toumanéa, Dinguiray, Kankaya, Nono, Banco, Sanguiana, Kouroussa, Siguiri, Kankan, Farana, Sandenia, Kaba, Mamou, Bambaïa, Kindiah.
Dans toutes ces contrées, nous avons rencontré la trypanosomiase à l'état endémique. Elle revêt souvent un caractère épidémique et des épizooties sont à chaque instant signalées par les chefs des postes que nous avons visités. La mortalité atteint 3o à 4o p. ioo de l'ensemble du troupeau. Les chiffres donnés par les indigènes sont encore plus élevés, mais ils sont souvent exagérés. Les ravages sont certainement très considérables. Parmi les Equidés et les Bovidés, c'est surtout dans les vallées du Baffîng, de IaKollenté, de la Kakrimaetdu Konkouré, sur les rives du Tinkisso (Toumanéa), dans la vallée du Niger et sur les rives du Bio-Nunez, que le fléau se fait sentir.
Nous avons trouvé l'infection naturelle non seulement chez le cheval, l'àne, le mulet et le bœuf, mais aussi chez le mouton et la brebis, chez le chien et chez le porc.
Il existe sans doute plusieurs trypanosomiases en Guinée, mais il nous paraît ressortir de nos diverses observations chez les animaux infectés spontanément, et de l'étude des virus des races différentes chez des animaux de passage, dont on verra le détail dans les chapitres qui suivent. (II à VIII), que nous avons rencontré surtout le Trypanosoma dimorphon et que ce parasite joue un rôle très important dans les épizooties qui ravagent chaque année cette colonie française.
LES THYI'ANOSOMIASHS l \ ODINJSE PHAXCA1S1
En effet, le parasite apparaît à l'état frais sons .1rs formes dé dimensions parfois fort inégales, tantôt très agiles et très vives le plus souvent très peu mobiles, tic sortant pas du champ dû microscope ou se déplaçant en se tortillant sur elles-mêmes, s arrêtant brusquement et repartant de la même façon caractéristique. La membrane ondulante est peu apparente. Certaines formes allongées ont l'extrémité post-centrosomique terminée en pointe, d'autres l'ont arrondie comme toutes les formes courtes.
La tendance à s'agglutiner, dès que le sang d'un rat ou d'une souris qui en renferme beaucoup est mis entre lame et lamelle, est manifeste. Sur nos préparations colorées on rencontre un grand nombre de trypanosomes associés par deux, mais les parties postérieures, au lieu de venir s'affronter par leur extrémité, comme c'est le cas des Trypanosoma brucei et lewisi, s'accolent latéralement et il y a contact sur une certaine longueur. Les centrosomes se trouvent souvent en regard.
Les parasites ont les uns de i3 à i5 y., les autres 20 à 23 p, quelques-uns 27 à 28 f*.
Sur les préparations colorées de sang d'animal inoculé avec les
trypanosomes d'origines différentes, nous n'avons pas vu, d'accord avec Laveran et Mesnil (1), Thomas et Breinl (2), le long flagelle libre décrit par Dutton et Todd (3). Le protoplasme du corps se continue le long du flagelle (v. fig. 5, 6, 8). Aussi bien pour la forme allongée que pour la forme courte, la partie véritablement libre du flagelle est nulle ou rudimentaire et notre parasite est tout à fait comparable au dimorphon,type des laboratoires de l'Ecole tropicale de Livcrpool et de l'Institut Pasteur. Cependant dans le sang d'animaux infectés spontanément(mouton de Kandiaï, fig. 1), nous avons pu voir des parasites avec un long flagelle libre. Nous l'es avons même suivis pendant un certain temps chez des animaux
Fit;-. 1. — Infect, naturelle Tryp. du mouton (Kandiaï)
1. Trypanosomes et Trypanosorniases, Paris. Masson, 190/1. ■a. fyii'crpool School of Trop. Me/., meta. XVI. iqo5. .'5. Lioerpool School of Trop, flfed., mèm. XI. igo3.
LES TEYPANOSOMIASES EN GUINÉE FRANÇAISE
d'expérience (fig. 2). Ces faits corroborent ceux de Dulton et Todd et montrent que ces formes à flagelle libre peuvent exister quelque temps, puis disparaître. Martini a observé des changements morphologiques de même ordre pour ses deux virus Nagana du
Fig. 2. — Trypanosome du mouton (Passage chez le cobaye).
Les animaux infectés spontanément sont amaigris, ont l'allure fatiguée et traînante, une grande faiblesse du train postérieur. Les poils s'arrachent facilement. Les fonctions digestives s'accomplissent mal. La cécité n'est pas rare.
Les rats, les souris, les cobayes sont sensibles à tous nos virus. La mort est survenue chez les premiers entre i4 et 3o jours. Chez les secondes on a une infection à marche assez rapide (5 à 11 jours), ou assez lente (4o à 48 jours). Les parasites sont généralement nombreux à l'examen microscopique. Les cobayes sont morts en 12, 3g et 57 jours, un lapin en 23 jours.
Les Cercopithecus callitrichus ont succombé en 43 jours, 3 mois, 5 mois. Une génisse a résisté 54 jours, les chats 19, 20, i5i jours, les chiens n, 16, 22, 3o et 97 jours, un mouton 3 mois et i3 jours. Chez tous nos animaux, l'hypertrophie de la rate était caractéristique.
Bref, après une incubation parfois assez longue, nos différents virus ont déterminé chez les animaux d'expérience, soit des maladies subaiguës, soit des maladies chroniques, tout à fait compa-
LES THYI'ANOSOMIASKS EN GUINÉE FRANÇAISE
rables entre elles et ressemblant à celles observées avec le Trijpanosoma dimorphon type (Voir tableau n° 10, page 82).
Pour confirmer notre détermination, nous avons voulu employer la méthode de différentiation par un animal guéri, conseillée dans ce cas par Laveran et Mesnil. Nous en donnerons le détail dans un chapitre ultérieur. Elle n'a pas donné les résultats que nous attendions, car, on va le voir, les animaux que nous possédions n'avaient pas acquis l'immunité.
Nous avions ramené avec nous, de Guinée, un bouc et un mouton trypanosoniés naturellement. Ils étaient guéris, puisque 20 ce. de leur sang une première fois et i5 ce. une seconde, à vingt jours d'intervalle, n'ont pas infecté des chiens, suivis pendant près de trois mois très régulièrement. Le bouc a été inoculé avec le Irypanosome d'un chien de Guinée, le mouton avec le Trypanosoma dimorphon du laboratoire de l'Institut Pasteur. Dix jours après, les injections du sang de ces deux animaux à des souris font mourir celles-ci en quinze et treize jours avec des trypanosomes très nombreux. Le mouton et le bouc laissent voir aussi dans leur sang des parasites non rares après vingt-quatre jours d'incubation chez celui-ci, après seize jours chez celui-là. De l'examen des parasites à l'état frais et à l'état coloré, et de leur comparaison entre eux, il est impossible d'établir des différences.
Rappelons que Thomas et Breinl ont observé des cas semblables. Un mouton paraissant guéri du dimorphon a contracté une nouvelle infection et a succombé. Les indigènes en Guinée nous ont souvent raconté que des animaux malades, puis guéris, pouvaient très bien avoir une rechute l'année suivante et périr.
Ainsi, d'après la marche de la maladie expérimentale, d'après les caractères morphologiques de nos divers Trypanosomes, de leur comparaison avec le dimorphon, nous pensons avoir eu affaire, en Guinée française, au trypanosome découvert par Dutton et Todd en Gambie, il y a quatre ans. M. le professeur Laveran, qui étudie avec Cazalbou et Pécaud, les Trypanosomiases du Haut-Niger, vient de signaler chez un mouton inoculé à Ségou, un trypanosome qui a « de grandes analogies avec le T. dimorphon » (1). Dès 1904, il constatait l'existence d'une try-
l.C.R. Acad. Sciences, 9 juillet 190G. Ce mouton a été inoculé avec le sang d'une Anesse infectée spontanément (renseignements inédits aimablement communiques par M. Laveran).
LES TRYPAN0S0M1ASES EN GUINÉE FRANÇAISE
panosomiase des Equidés en Guinée française, et en i9o5, décrivait le parasite trouvé dans le sang des chevaux de Toumanea comme se rapprochant du dimorphon. Cazalbou (i) a examine
des chevaux revenus du Haut-Niger (en Guinée) infectes de T. dimorphon.
Ce flagellé paraît donc avoir une étendue géographique très grande. Il existe en Gambie et dans le Haut-Niger. Il semble avoir été trouvé dans le bassin du Chari. Sur des préparations du docteur Decorse colorées par Laveran et Mesnil, le parasite n'avait pas de flagelle libre. Il était comparable au dimorphon de Gambie. Très probablement encore c'est le dimorphon^ que A. Balfour (2) a vu chez les mulets du Bahr-el-Gazal ; l'étude expérimentale ne laisse guère place au doute. Les chiens présentaient de l'opacité cornéenne constante. Deux non traités sont morts en dix-sept et dix-neuf jours. Les Cercopithecus sabœus, les gerboises, les gerbilles, les chèvres, étaient également très sensibles. Au point de vue morphologique, les formes allongées à forme libre ont existé un certain temps, puis ont disparu.
Enfin signalons que Greig et Gray (3), en le rapprochant de celui du Nagana, ont étudié dans l'Ouganda un Trypanosome des bestiaux de Jinja (Usoga) qui rappelle aussi par ses variétés de dimensions et de formes (flagelle nul, rudimentaire, ou libre) le Tryp. dimorphon comme l'avaient fait remarquer d'ailleurs Nabarro et Greig (4).
Il est donc permis de supposer qu'une large bande du continent africain parallèle à l'Equateur et allant de la Gambie-Guinée au Soudan anglo-égyptien est infectée parle Trypanosoma dimorphon.
Ce n'est sans doute pas, d'ailleurs, la seule espèce qu'on rencontrerait en Guinée française.
On sait que Cazalbou a décrit trois trypanosomiases du Soudan français sous le nom de M'bori, de Soumaya et de Baléri (5).
MM. Laveran, Vallée et Panisset ont montré que la M'bori