CHAPITRE PREMIER
TUBERCULOSES INOCULÉES ACCIDENTELLES.
TUBERCULE ANATOMIQUE. — LUPUS SCLÉREUX DE VIDAL. TUBERCULOSE VEREÜQUEÜSE DE RIEHL ET PALTAUF.
L’inoculabilité de la tuberculose est depuis longtemps admise puisque, dès les siècles derniers, Valsalvâ et Morgagni évitaient de pratiquer l’autopsie des sujets morts phtisiques dans la crainte de s’inoculer la maladie. Ce que les maîtres des siècles derniers redoutaient surtout, c’était de s’inoculer une maladie générale infectieuse, dont la tuberculose pulmonaire était la conséquence, la manifestation lapins ordinaire ; la possibilité, la crainte d’accidents locaux, cutanés, consécutifs aux inoculations de matière tuberculeuse rie semble pas avoir préoccupé particulièrement nos devanciers. Il faut arriver à Laennec pour voir la première description d’accidents cutanés consécutifs à une inoculation de matière tuberculeuse ; la marche de ces accidents est exposée avec la netteté, la simplicité de description qu’apporte à ses observations l’auteur de l’auscultation médiate :
« Il y a environ vingt ans, en examinant des vertèbres dans lesquelles s’étaient développées des tubercules, un coup de scie m’effleura légèrement l’index de
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lamain gauche. Jene fis d’abord aucune attention à cette égratignure. Le lendemain un peu d’érythème s’y manifesta : il s’y forma peu à peu, presque sans douleur, une petite tumeur oblongue qui, au bout de huit jours, avait acquis la grosseur d’un gros noyau de cerise et.paraissait située dans l’épaisseur de la peau. A cette époque, l’épiderme se fendit sur la tumeur au lieu même où avait passé la scie et laissa apercevoir un petit corps jaunâtre ferme et tout à fait semblable à un tubercule jaune cru. Je le cautérisai avec l’hydrochlorate d’antimoine déliquescent (beurre d’antimoine). Je n’éprouvai presque aucune douleur et, au bout de quelques minutes, lorsque le sel eut pénétré la totalité de la tumeur, jè la détachai en entier par une pression légère. L’action du caustique l’avait ramollie et rendue de consistance friable. La place, qu’elle avait occupée, formait une espèce de petit kyste dont les parois étaient gris de perle, légèrement demi-transparentes et sans aucune rougeur. Je la cautérisai de nouveau ; la cicatrice se fit promptement et je n’ai jamais senti aucune suite de cet accident. »
Vingt ans après, l’auteur du traité de l’auscultation médiate mourait tuberculeux ; Existait-il quelque relation causale entre sa phtisie pulmonaire et cette piqûre anatomique dont il nous a décrit les effets locaux d’une façon si précise ? Il est impossible de le nier ou de l’affirmer, nul argument irréfutable n’existe en faveur de l’une ou. l’autre opinion.
C’est seulement dans ces dernières années que les accidents cutanés, provoqués du côté de la peau par l’inoculation de la matière tuberculeuse, semblent enfin avoir été appréciés à leur juste valeur. Depuis plusieurs années déjà, mon savant maître, M. Vidal, etM, Besnier
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enseignaient à l’hôpital Saint-Louis que le tubercule anatomique est le résultat d’une inoculation de matière tuberculeuse ; mais la doctrine de ces éminents observateurs était loin d’être encore généralement répandue et classique, elle n’était parvenue qu’à quelques oreilles favorisées, quand la communication du professeur Verneuil à l’Académie de médecine, en 1884, vint attirer l’attention sur les relations qui unissent le tubercule anatomique à l’inoculation tuberculeuse et provoqua sur ce sujet une série de communications, qui ont apporté une bonne part de lumière à la question.
Les manifestations tuberculeuses qui surviennent à la suite d’une inoculation accidentelle ont été observées dans des conditions quelque peu différentes ; tantôt c’est dans un contact immédiat avec un sujet tuberculeux que l’affection est contractée; tantôt le virus, transporté à distance par les sécrétions provenant du malade ou par des appareils employés à son service, a été inoculé d’une façon médiate et parfois difficile à déterminer. Un médecin, en pratiquant l’autopsie d’un sujet tuberculeux, se fait une écorchure au doigt au contact d’une des côtes, et voit un tubercule anatomique se développer au point blessé ; une personne occupée à soigner un malade atteint de phtisie pulmonaire, se blesse au doigt avec le crachoir du malade, et bientôt au niveau de la plaie une tuberculose cutanée se manifeste ; un sujet bien portant, habitué à nettoyer les crachoirs et les mouchoirs de sa femme parvenue à une période avancée de la phtisie pulmonaire, se blesse au doigt avec une épine de ronce et voit apparaître au niveau de cette plaie une lésion aux aspects de tuberculose verruqueuse et démontrée tuberculeuse par l’examen histologique ; une femme bien portante est.
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en jouant, mordue au pouce par son mari tuberculeux ; un tubercule anatomique se développe à ce niveau. C'est une histoire connue de tous que celle de ce rabbin, atteint de phtisie pulmonaire, qui provoqua l’apparition d’une tuberculose du gland chez une série d'enfants à qui il avait pratiqué la circoncision et exercé la succion de la plaie selon le rythme juda'ique.
La connaissance du mode habituel d’inoculation de la tuberculose cutanée fait comprendre pourquoi les personnes chez qui cette tuberculose cutanée s’observe le plus ordinairement, sont celles que leur profession met en relation fréquente avec les malades ou les cadavres : infirmiers soignant des phtisiques, personnes occupées à laver leurs crachoirs ou leurs linges, garçons d’amphithéâtre, médecinspratiquant des autopsies, etc., etc.
Des occasions d’inoculation plus rares peuvent intervenir encore assez fréquemment : injection hypodermique avec une seringue de Pravaz ayant servi à un sujet tuberculeux, greffes épidermiques provenant d’un membre amputé pour une tumeur blanche, tatouage opéré chez un phtisique dont la plaie est lavée avec la salive du malade, vaccination (Besnier).
L’inoculation peut se faire immédiatement par l’instrument qui porte le virus, plaie produite par un crachoir brisé, piqûre survenue au cours d’une autopsie, ou bien le virus est déposé accidentellement à la surface d’une plaie préexistante, personnes lavant les mouchoirs de malades phtisiques ; cette plaie n'est du reste pas nécessairement une plaie volumineuse puisque, dans un certain nombre de cas (Merklen, Raymond) son existence a été plutôt supposée que constatée. Czerny, Wahl, Middeldorph ont publié des observations dans lesquelles
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la porte d’entrée de la tuberculose aurait été une brûlure, un eczéma, une plaie articulaire du genou ; mais leurs observations prêtent à discussion.
Il est aujourd’hui difficile de dire dans quelles limites l’affaiblissement vital du sujet inoculé prépare et facilite le succès de l’inoculation, jusqu’à quel point les cachexies, l’alcoolisme, le surmenage peuvent créer un terrain plus favorable pour la réussite de l’inoculation ; ou si leur influence ne se fait seulement sentir que pour décider de la gravité plus ou moins grande de la marche ultérieure de la maladie déclarée. Certains sujets paraissent posséder un pouvoir infectieux tout particulier ; tel était celui au contact duquel Maisonneuve et le professeur Verneuil, qui l’aidait dans une épreuve de médecine opératoire, contractèrent tous deux un tubercule anatomique.
La main est le siège habituel des inoculations tuberculeuses ; les doigts, le pouce et l’index en particulier en sont le siège de prédilection : cette prédilection s’explique par l’état habituellement découvert de ces parties, par leur contact fréquent avec une série d’objets capables d’occasionner l’inoculation tuberculeuse ; mais l’inoculation peut se faire en d’autres régions, au bras par exemple, comme je l’observais ces jours derniers chez une jeune femme qui, après avoir soigné son mari phtisique, avait été prise de tuberculose des deux avant-bras et de lymphangites gommeuses. Beaucoup plus rare paraît être l’inoculation à la face ; cependant je traite en ce moment une malade qui a vu se développer un lupus de la joue autour du point où elle avait été blessée par le collier d’un chien en jouant avec lui : j’avoue ne pas saisir exactementpar quelle influence la blessure a pu jouer ici un rôle provocateur, d’autant
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plus que le chien est encore absolument sain plusieurs mois après le début des accidents.
A la suite de l’inoculation tuberculeuse, la plaie, qui a servi de porte d’enti'ée au virus, peut se cicatriser dans les conditions normales ou persister sans se fermer avec les aspects d’une plaie simple ; c’est seulement plusieurs jours après l’inoculation que les modifications anormales font leur apparition; dans quelques faits à marche rapide, ces modifications ont pu devenir appréciables dès le quatrième jour; ailleurs, elles se sont fait attendre deux mois; le plus souvent c’est après 8, 10, IS jours qu’elles ont été relevées. C’est habituellement sous une des formes décrites sous les noms de tubercule anatomique, de lupus scléreux (Vidal et Leloir), de tuberculose verruqueuse (Riehl et Paltauf), plus rarement sous la forme d’une ulcération véritable, que la maladie se manifeste : étudions ces différentes formes.