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CHAPITRE VI

LE LICHEN SCROFULOSORUM

Nous n’entreprendrons pas d'exposer par quels démembrements successifs de l’ancien groupe des lichens, le lichen des scrofuleux est arrivé à acquérir son individualité. Peu de questions sont aussi confuses en dermatologie que l’historique des diverses significations attribuées au mot lichen par les anciens dermatologistes anglais : Biett, Willan, Bateman, par les vieux auteurs français, tels que Cazenave, Rayer, Devergie, et par le chef de lécolc de Vienne, F. lïebra. Dans son remarquable article sur les lichens, de la Pratique dermatologique, M. Brocq a mis au point cette question si difficile. Nous nous occuperons simplement du lichen scrofulosorum après qu'il a été isolé et décrit sous cette appellation, sans nous préoccuper de la part qu’il pouvait représenter dans les anciens lichens circumscriptus, lividus, agrius, etc...

Nous avons déjà dit à propos de l’érythème induré que cette affection était, avec le lichen des scrofuleux, celle dont les rapports avec la tuberculose avaient été entrevus le plus tôt. En effet, si nous nous reportons encore à Bazin, nous voyons que notre grand dermato-

logiste avait, au milieu du siècle dernier, entrevu et presque décrit l’affection qui nous occupe. Dans ses leçons sur la scrofule, il classe, parmi les scrofulides boutonneuses, une affection licliénoïde, que les dermatologistes avaient désignée sous le nom de stropliulus, caractérisée par des saillies papuleuses, isolées, rosées ou blanches, débutant en général par les parties supérieures du corps, n’étant accompagnées d’aucune démangeaison, pouvant récidiver plusieurs lois et finir par se convertir en un véritable lichen ; il remarque que ce lichen des scrofuleux est une scrofulide bénigne, qu'il est généralisé dans le jeune âge, mais cède en général avec la puberté.

Dix ans plus tard, Hebra, reprenant l’étude des lichens, réduisait ce grand groupe à deux types, le lichen ruher et le lichen des scrofuleux, qu’il définissait d’une façon plus exacte et plus précise que Bazin, signalant en particulier sa coexistence constante avec des tuméfactions glandulaires, des inflammations périostiques, le lupus et la tuberculose.

L affection était dès lors nettement individualisée et l école dermatologique allemande en particulier lui consacra de nombreux travaux. Jusque vers 1889, cependant, la conception du lichen scrofulosorum resta telle que l’avait fixée Hebra. A cette époque, au Congrès international de dermatologie qui se tint à Paris, l’école française, représentée par Resnier, Vidal, Doyon, proposa de séparer le lichen scrofulosorum du groupe général des lichens et d’en faire une folliculite pilo-sébacée. La vraie nature et la pathogénie de l’affection restaient pourtant toujours ignorées.

L’année 1892 marque une date importante dans l 'histoire du lichen scrofuleux; Jacobi annonça cette année-là, au Congrès allemand de dermatologie, que les papules qui constituent cette dermatose ont la structure des tubercules miliaires, qu’il avait pu colorer des bacilles et que l’affection devait être tenue pour une manifestation tuberculeuse ; Sack vint confirmer peu après les assertions de Jacobi. Une semblable conception ne devait pas manquer de soulever des protestations, surtout en Allemagne, où, nous le savons, le domaine de la tuberculose cutanée est étroitement fermé ; el de fait Lukasiewicz, Kaposi s'élevèrent contre cette façon de voir : les cellules géantes ne prouvaient rien, la présence de bacilles non plus ; d’ailleurs, le cas de Sack était à leur avis une erreur de diagnostic : il s'agissait d’une sypliilide à petites papules et la présence de cellules géantes n’avait donc rien dé tonnant.

La théorie des tuberculides donna en 189G un regain d'actualité à la question. M. Hallopeau rangea le lichen scrofulosorum parmi scs toxi-tubcrcuhdcs. Au contraire, dé plus en plus Darier, Haushalter, Lcredde en France, Jadassohn, Neisser en Allemagne, tendaient à en faire une tuberculose bacillaire. Nous allons retrouver la plupart de ces travaux en étudiant 1 anatomie pathologique du lichen des scrofuleux; nous verrons que toutes les preuves sont aujourd’hui suffisantes pour en faire une tuberculose franche.

Étiologie.

Si l’accord n’a pas été fait pendant longtemps sur la vraie nature du lichen scrofulosorum, du moins tous les

auteurs ont-ils été unanimes à signaler des stigmates scrofuleux chez les sujets atteints de cette affection. Bazin, Hebra, Kaposi, Dühring, Lesser, tous signalent la diathèse scrofuleuse, la coïncidence d’engorgements ganglio nnaires, d ulcérations cutanées, de suppurations osseuses ; en revanche, la tuberculose pulmonaire est notée très rarement. On trouve là une nouvelle démonstration de ce fait bien connu, que les malades présentant des lésions rentrant dans le cadre de l’ancienne scrofule, c’est-à-dire des tuberculoses atténuées telles que tuberculose osseuse, ganglionnaire, sont très peu susceptibles de contracter les formes graves, pulmonaires de l’infection tuberculeuse.

Quelques statistiques seront du reste plus éloquentes que toutes les descriptions.

Jadassohn, sur 19 cas de lichen scrofulosorum, a trouvé i4 cas associés d’une façon certaine à la tuberculose et seulement un cas qui en parut véritablement indemne.

Hebra, sur 100 cas, en trouvait 90 présentant des accidents scrofuleux.

Lukasiewicz, sur 43 cas, portant sur 35 hommes et 8 femmes, a pu établir la statistique suivante :

Lymphadénite scrofuleuse. ... 7 fois.

Scrofuloderme . 3 —

Carie des os du pied . 1 —

Conjonctivite lymphatique. ... 3 —

Lupus vulgaire . G —

Abcès froids. . 2 —

Lymphadénome du cou . 1 —

Tuberculose généralisée (mort)

Lefebvre, dans les trois observations personnelles cpii accompagnent son excellente thèse, a noté, dans un cas: de la blépharite ciliaire, des gommes tuberculeuses, une ulcération de la joue, de l’adénopathie sous-maxillaire, des lésions de tuberculose verruqueuse ; dans l’autre, des ganglions rétro-s ternomastoïdiens, de l’adénopathie sousmaxillaire ; enfin, dans le troisième cas, de l’otorrhée, du lymphatisme et des ganglions.

Leredde, faisant une statistique d’après le relevé de la Table des matières des Annales de Dermatologie, de 189b à 1901, trouve les iC cas suivants :

Feulard. — Lichen scrofulosorum, Ganglions cervicaux suppurés.

Du Castel. — L. S. Adénopathies supputées ; dacryocystite chronique et ulcération de la face.

Hallopeau et Bureau. — L. S. Cicatrices ganglionnaires.

Thibierge. — L. S. Tuberculose pulmonaire. Gommes multiples. Attaques de rhumatisme avec déformations articulaires.

Haushalter. — L. S. 2 cas. Dans les deux, polyadénopathies ; pas de signes cliniques de tuberculose nets. L’inoculation de fragments de peau hiopsiée adonné la tuberculose au cobaye.

Neumann. — L. S. Lupus de la face.

Morris. — L. S. Adénites tuberculeuses suppurées du cou.

Gilchrist. — L. S. Chez une petite négresse ; polyadénopathie légère ; cependant, aucun phénomène de tuberculose.

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