Théorie étiologique, tuberculeuse
Comme nous l’avons déjà vu, l’hypothèse de l’origine tuberculeuse de l’angiokératome a été émise pour la première fois par Leredde, en 1898, dans un travail fait en collaboration avec Milian. Reprise au cours de discussions à la Société de Dermatologie, elle a été confirmée par un nouveau mémoire de Leredde et Haury. Un cas que nous avons observé récemment, Leredde et moi, nous a paru en être une démonstration frappante. Enfin, je l ai défendue récemment moi-même dans un travail paru dans les Archiv für Dermatologie and Syphilis.
Voyons quels sont les arguments qui permettent de ranger l’angiokératome parmi les tuberculoses cutanées atypiques, et quelle est la valeur de la théorie tuberculeuse.
Les faits qui permettent a l’heure actuelle de classer
une dermatose parmi les tuberculoses cutanées atypiques sont de deux ordres : des faits histologiques et des faits cliniques. Étudions donc l’angiokératome en nous plaçant à ce double point de vue et Aboyons si les résultats que nous constaterons cadrent avec ceux que l’on a observés dans l’étude des tuberculides en général.
Arguments histologiques. — Quelles sont les lésions anatomo-pathologiques ordinaires de la tuberculose atypique de la peau ?
Elles consistent essentiellement, nous l’avons déjà vu, en altérations vasculaires, pouvant être représentées tantôt par la dilatation, tantôt par la diminution de calibre ou l’oblitération complète des vaisseaux : en infiltration de lymphocytes ou de plasmazellen, formant des traînées le long des vaisseaux; en infiltration plus ou moins discrète de cellules rondes, pouvant former par places des amas plus ou moins considérables dans le derme.
Rappelons qu’entre les tuberculoses vraies et les tuberculoses atypiques, on trouve, au point de vue anatomopathologique, toutes les transitions, tous les stades intermédiaires, le premier degré des lésions étant représenté simplement par des altérations vasculaires et une infiltration périvasculaire, plus ou moins discrète.
Nous E avons déjà dit, on ne saurait trop insister sur la valeur de ces altérations vasculaires : on les retrouve toujours, dans tous les examens microscopiques de tou tes les tuberculoses. Leur importance est d’autant plus grande qu elles siègent plus profondément. Elles exigent donc, pour pouvoir être constatées, des biopsies faites jusqu’à
l’hypoderme. C’est la façon, souvent trop superficielle, de faire celles-ci, qui a empêché de constater plus souvent les lésions des vaisseaux et qui a donné, aux examens histologiques. des tuberculides, des résultats parfois contradictoires en apparence, les auteurs ayant étudié des étages différents de la peau.
Rappelons que dans l’examen histologique du cas étudié par Philippson sous le nom de phlébite nodulaire nécrotique, l’étude de la portion superficielle du derme ne révélait que des phénomènes inflammatoires d’ordre assez banal, de la dilatation vasculaire, tandis que dans l’hypoderme on constatait de vrais îlots de nécrose circonscrits autour de veines thrombosées, nécrosées, qui n’étaient plus reconnaissables que par la présence de leurs fibres élastiques. Une biopsie superficielle n’aurait donc permis, en aucune façon, de reconnaître la vraie nature de la dermatose étudiée.
Les lésions vasculaires doivent donc être considérées comme primordiales dans l’anatomie pathologique des tuberculoses atypiques. Elles en sont comme la signature ; elles y sont constantes.
Allons-nous trouver des lésions semblables dans l’histologie de l’angiokératome ? Nous ne parlerons pas des lésions épidermiques ; elles sont variables, elles sont accessoires ; l hyperkératose peut manquer ; les lésions du derme seules sont constantes, seules elles sont vraiment intéressantes.
Elles consistent principalement en lésions vasculaires, observées surtout au niveau des couches superficielles du derme, en véritables dilatations ampullaires des capil-
laires, pouvant arriver en contact avec l’épiderme et en infiltration cellulaire légère du tissu conjonctif ou des espaces périvasculaires. Telles sont les lésions classiques, constatées par Mibelli, Audry, Pringle, Joseph. Mais Leredde ayant pratiqué des biopsies profondes a pu constater d’autres lésions particulièrement intéressantes. C’est ainsi que, dans le cas de Leredde et Milian, on apercevait dans le plan profond du derme une artère à parois très épaisses, presque oblitérée par la multiplication des cellules de la couche interne, d’autres vaisseaux moins importants, artériels ou veineux, à parois scléreuses, infdtrées de noyaux, dilatés, ou tendant à s’oblitérer par prolifération des cellules de la couche interne. Autour d’un grand nombre de ces vaisseaux on constatait des amas cellulaires, paraissant formés de lymphocytes. Dans le plan moyen du derme, une veine importante, suivie sur un long trajet, présentait des parois infiltrées de noyaux et une cavité presque complètement oblitérée par la prolifération cellulaire. D’autres vaisseaux plus petits étaient complètement oblitérés par des thrombus hyalins. Certaines veines étaient entourées d îlots nécrosés, formés de cellules à protoplasma grenu, se confondant les unes avec les autres.
Dans le cas de Leredde et Haury, les lésions observées étaient semblables ; là encore on trouvait des altérations vasculaires, L oblitération de capillaires ou de veines, l’infiltration cellulaire périvasculaire.
Dans le cas que nous avons étudié et publié, Leredde et moi, on constatait, comme de coutume, les dilatations ampullaires de la couche superficielle du derme ; mais de
Pautrier .
plus, on observait, a la partie tout à fait inférieure du derme, presque au niveau de Fhypoderme, une artériole, assez importante, presque complètement oblitérée par des lésions d’endartérite végétante; les parois du vaisseau, extrêmement épaisses, étaient infiltrées de nombreux noyaux ; sur un autre point des coupes, on trouvait une veine atteinte de phlébite et complètement oblitérée par végétation de sa paroi interne ; la lumière de ce vaisseau était remplie par une masse caséeuse parsemée de noyaux.
Ces examens histologiques mettent spécialement en rcliefle rôle des lésions vasculaires : l’artérite et surtout la phlébite oblitérante, qui expliquent la dilatation des réseaux capillaires du plan sous-épidermique, seule observée parles premiers observateurs.
En somme, les altérations constatées: lésions vasculaires, et infiltration périvasculaire pouvant aller jusqu’à la nécrose, correspondent complètement aux lésions anatomo-pathologiques des tuberculoses cutanées atypiques. Les altérations veineuses, en particulier, rapprochent plus spécialement Fan giokératome des tuberculoses nécrotiques, et peut-être faut-il admettre, comme Pliilippson pour les tuberculoses nodulaires, une phlébite profonde à la base de tout le processus aboutissant au type clinique de l’angiokératome.
Arguments cliniques. — Les arguments cliniques qui plaident en faveur de la nature tuberculeuse de l’angiokératome peuvent être classés en deux groupes :
i° Coexistence de l’angiokératome avec des manifestations franches de tuberculose;
2° Coexistence de l’angiokératome avec d'autres tuberculoses cutanées.
Nous confondrons ces deux groupes et nous étudierons les observations connues d’angiokératome au point de vue de sa coexistence avec d’autres signes de tuberculose, en les divisant en deux groupes : les faits anciens et les faits récents.
Cette distinction entre observations anciennes et récentes a une grande importance; nous allons l’expliquer : on sait que c’est en se fondant sur les faits cliniques, et à l’encontre des données expérimentales, que Besniera fait admettre la nature tuberculeuse du lupus érythémateux. La caractéristique clinique du lupus érythémateux, comme des autres tuberculoses atypiques, est de se rencontrer chez des sujets, dans les antécédents héréditaires ou personnels desquels on retrouve des stigmates de tuberculose; qui, fréquemment, sont atteints, ou seront atteints dans la suite, d’une tuberculose généralisée ou locale : tuberculose pulmonaire, tuberculose ganglionnaire, osseuse, articulaire. Mais bien qu’en procédant à cette enquête avec toute 1 impartialité possible, encore faut-il songer à l'hypothèse tuberculeuse, pour rechercher les stigmates, souvent extrêmement discrets, de l’infection bacillaire. Ces conditions ont-elles été remplies dans les observations anciennes d aiigiokératome? Examinonsles à ce point de vue.
Faits anciens, — Jusqu’à l’année 1898, dans les 2 5 observations rapportées par Escande dans sa thèse, la tuberculose n’est notée que trois fois. Rappelons que ce 11’est qu'en 1898 que Leredde soutint la théorie de la
nature tuberculeuse de l’angiokératome et disons tout de suite qu’il ne fait pas de doute pour nous que, si des manifestations tuberculeuses n’ont pas été notées plus souvent, dans les observations antérieures, c’est qu’on ne s’est pas donné la peine de les chercher, l’attention n’ayant pas été attirée de ce coté. Dans les trois observations rapportées par Escande, où la tuberculose est signalée, elle l a été parce qu elle se traduisait d’une façon tellement évidente qu’on était en quelque sorte forcé de la constater. On peut en juger par le résumé de ces trois observations que nous rapportons :
Observation de Golcott Fox. — Elle a trait à une fillette de 9 ans, d’aspect phtisique prononcé, qui présentait des lésions d’angiokératome aux mains et aux pieds et en même temps des tumeurs sous-cutanées à la partie supérieure des bras (tuberculoses papulo-nécrotiques probables) .
La hllettc mourut quelque temps après de tuberculose pulmonaire. Toutes les lésions constatées avaient complètement disparu avant la mort.
Dans la famille de la malade, trois autres enfants présentaient des lésions cutanées semblables. Un des frères de la malade avait présenté une affection osseuse, ayant déterminé la perte d’un doigt et d’un orteil et qui vraisemblablement devait être de 1 ostéite tuberculeuse. Cet enfant présentait encore au visage et aux membres un nombre considérable de petites tumeurs sous-cutanées, rappelant la lèpre tuberculeuse, qui disparurent dans la suite sans laisser de traces.
Cas d’Audry. — Garçon de i5 ans, présentant de l’an-
giokératome au niveau des deux mains et du pied droit. Mains asphyxiques; engelures nombreuses ulcérées ; tuberculose pulmonaire.
Cas d'Escande. — Garçon de 25 ans, ayant toujours eu une santé délicate, présentant de l’angiokératome simplement au niveau de la main gauche; engelures ulcérées tous les hivers; le malade a eu une pleurésie à l’âge de 20 ans; au moment où il fut observé, il présentait de la tuberculose pulmonaire évidente.
On pourrait peut-être à ces trois observations joindre un cas de purpura hémorragique nodulaire publié par Fabry, qui pourrait bien être un cas d’angiokératome. 11 s’agissait d’un jeune garçon de i3 ans, qui présentait à la face de flexion des cuisses, sur le tronc, dans le creux poplité du côté droit, sur la poitrine, à la région sacrée et sur les membres supérieurs et inférieurs, des petites papules, de couleur brun noirâtre et même noires, de dimensions variables, jusqu’à la largenr d’un grain de mil. Ces petites papules étaient les unes isolées, les autres confluentes, formant des nodosités comme on en rencontre dans le lichen. L examen histologique révéla des d datations vasculaires et des hémorragies par rupture dans toutes les couches de l’épiderme.
Pour Fabry, il s’agissait de purpura nodulaire. Mais on n’a pas 1 habitude de rencontrer dans cette affection ces saillies cornées, qui font, par leur coexistence avec les lésions vasculaires, penser plutôt à l’angiokératome. Contre cette hypothèse, il faut, il est vrai, relever deux arguments : d’une part, au point de vue clinique, la généralisation des lésions, rare dans l’angiokératome ; mais les cas
de Thibierge, de Fordyce, de Leredde, de Pringle nous ont montré que l’arigiokératome pouvait siéger sur le lobule de l’oreille, sur le nez, au scrotum, sur les jambes et les cuisses; d'autre part, au point de vue histologique, on n’observe pas d’ordinaire de ruptures vasculaires dans l’angiokératome, mais il n’y a rien d’impossible à ce qu’il en existe et cet argument n’est pas suffisant pour faire rejeter cette hypothèse.
Or , dans ce cas de Fabry, le petit malade présentait des lésions pulmonaires en même temps que son affection cutanée et le pronostic paraissait fatal.
En résumé, dans les observations d’angiokératome publiées avant que l’hypothèse tuberculeuse ait été soulevée, la tuberculose est notée rarement; elle est cependant la maladie qui est notée le plus fréquemment dans les antécédents ou dansl état général des malades, et si elle ne l’est pas plus souvent encore, c’est que la plupart du temps ou ne pensait pas à la rechercher.
Faits nouveaux. — Dans les observations récenles, nous allons la trouver beaucoup plus fréquemment. Elle est notée dans les cas de Leredde et Milia n et de Leredde et Haury, chez un malade présenté par M. Du Castel a la Société française de dermatologie, enfin dans l'observation que j’ai publiée moi-même avec Leredde. Voici le résumé de ces observations :
Cas de Leredde et Milian. — An giok ératome typique des orteils, du bord externe du pied, des faces latérales de la région tibio-tarsicnne et de la partie inférieure des jambes à leur face postérieure.
L état general est bon ; l'auscultation ne révèle rien d'anormal; mais depuis son enfance, cette malade présente des adénopathies de la région sous-maxillaire et de la région antéro-externe du cou, très volumineuses, soulevant la peau; certains ganglions atteignent le volume d'un œuf de poule.
Cas de Leredde et Haury. — Lésions d angiokératome typique sur les pieds, les jambes, les cuisses et le scrotum ; coexistence sur les mains de tuberculides nodulai r e s hyper tr ophiq ues .
Coïncidant avec V apparition brusque de ï angiokér atome, poussée tuberculeuse pulmonaire et ganglionnaire (au cou, aux aisselles, aux aines).
Dans les antécédents du malade, on ne trouve rien du côté des parents; mais un frère-est mort, à 1 âge de 22 ans, de tuberculose pulmonaire, après un an de maladie.
Le cas présenté par M. Du Castel avait été étiquetté a Dermatite hémorragique des saillies articulaires des doigts ». Le malade présentait sur le dos des mains et plus particulièrement au niveau des saillies articulaires, des épaississements ayant la couleur de la peau normale et parsemés d'un lin piquetis hémorragique. Ces lésions s’exagéraient l’hiver. Ce cas était en somme très proche de l’angiokératome. Or le malade avait des antécédents tuberculeux : abcès de très longue durée à la fesse, dans l’enfance et a la suite de cet abcès, ulcérations au niveau des jambes, ayant laissé des cicatrices lisses.
Observation personnelle (Obs. LXXX). — Nous avons observé récemment un cas des plus intéressants par la coexistence de lésions d’angiokératome avec de la tuber-
culose pulmonaire et avec une autre tuberculide, et par les antécédents héréditaires de la malade. On peut en juger par l’observation suivante :
Mtle L..., 22 ans, sans profession.
Antécédents héréditaires . — Père et mère vivants, tous deux en bonne santé; mais la malade déclare que son père a les deux oreilles « à moitié mangées par les engelures », et que le frère de son père est dans le même état que lui. On prie la malade de faire venir son père. Il présente un lupus érythémateux typique des deux oreilles ; tout le rebord de l’hélix a disparu, a été rongé; on troüve à sa place un rebord aminci, très vasculaire, légèrement squameux, présentant par places une tendance cicatricielle. Sur les mains, engelures ulcérées, se reproduisant chroniquement tous les hivers depuis l’enfance ; au moment où on les examine, les mains présentent, en outre, une couleur asphyxique rouge violacé, une augmentation de volume considérable, et à la paume un état hyperidrosique marqué. Le père interrogé déclare que vers l’âge de 12 ans il aurait présenté sur les mains des points noirs, analogues à ceux que présente actuellement sa tille .
Du côté de la famille maternelle, un frère et une sœur de la mère sont morts lous deux de tuberculose pulmonaire.
La malade a deux frères en bonne santé.
Antécédents personnels. — La malade déclare avoir une santé excellente et n’avoir jamais fait aucune maladie, bille se plaint seulement d’être réglée très irrégulièrement et d’avoir un peu de leucorrhée.
Elle n’a jamais eu d’adénopathies dans son enfance et ne présente actuellement aucun ganglion.
Elle a toujours eu des engelures, régulièrement chaque hiver, depuis son enfance.
Etal pulmonaire. — Au niveau de la zone sous-claviculaire
gauche, submatité nette ; expiration prolongée ; inspiration rugueuse.
Du côté droit, respiration un peu saccadée. La malade toussote de temps en temps.
Un médecin du Mans, qui n’avait sûrement pas l’attention attirée vers la tuberculose par les lésions cutanées de la malade, l avait déjà auscultée il y a deux ans et avait déjà à cette époque attiré l’attention de la famille sur le côté gauche suspect.
Etat cutané. — Nez. — Lupus pernio typique de l’extrémité de cet organe, qui est de coloration violacée, livide, avec tuméfaction légère du tégument, très peu douloureuse; par places, léger enduit squameux, fin, assez adhérent ; au moment des grands froids, les lésions s’aggravent toujours; en été, elles s’atténuent, mais ne disparaissent pas complètement.
Mains. — Les deux mains présentent un état asphyxique prononcé; elles sont de couleur rouge violacé, plus foncé au niveau des doigts et de la moitié cubitale du dos de la main. Dans leur ensemble, les faces dorsales présentent une cyanose marquée et des marbrures livides.
lies deux mains sont sensiblement augmentées de volume; les doigts sont également déformés : ils présentent un état boudiné, l accroissement de volume se produisant principalement entre deux articulations. Lorsque le froid cesse, l’œdème et la cyanose des mains disparaissent presque complètement, mais il subsiste une rougeur violacée plus faible sur la face dorsale des doigts et sur la face dorsale de la main, du côté de la moitié cubitale de celle-ci.
Parsemées sur ces surfaces cyanotiques, on note de petites taches d’un rouge noir, ayant à peine les dimensions d’une tète d’épingle, tantôt isolées, tantôt groupées les unes à côté des autres. Si l’on comprime les tissus avec une lame de verre, ces petites taches vasculaires persistent très nettes sous la pression, qui efface la cyanose des tissus adjacents. On n’observe pas à leur niveau d’apaississement de l’épiderme, pas plus à l’œil nu qu’à la loupe et le toucher au doigt ne donne aucune sensation de rugosité ou de sécheresse. Il n’y a donc aucune réaction épidermique.
On noie également quelques-unes de ces petites taches vasculaires à la face palmaire des doigts, principalement à la face pal maire de la troisième phalange de l’index gauche, ou l’on en observe cinq, groupées côte à côte. On observe à ce niveau de petites saillies hyperkératosiqués appréciables à l’œil et au toucher.
Cette observation est des plus intéressantes par l’état clinique de la naïade et par scs antécédents. On observe citez elle des lésions typiques d'angiokératome depuis les simples taches vasculaires jusqu’aux saillies hyperkératosiques, les engelures chroniques, l’asphyxie des extrémités. Elle présente en même temps une autre manifestation de tuberculose cutanée: son lupus pernio du nez. Or, on sait qu’on a décrit récemment dans cette affection des lésions tuberculeuses histologiques franches, avec cellules géantes. Enfin les antécédents tuberculeux de la malade sont des plus nets : tuberculose d’un frère et d’une sœur de la mère, lupus érythémateux et peut-être angiokératome dans la jeunesse, chez le père, et lupus érythémateux du frère de celui-ci.
Arguments soulevés contre la théorie tuberculeuse. — La théorie tuberculeuse de fangiokératome, .avonsnous dit, n’est pas généralement acceptée. Elle a été combattue en France par Dubreuilh et par Hallopeau.
A vrai dire elle n’a pas été combattue par Dubreuilh, puisque dans son article de la Pratique Dermatologique il ne la cite même pas ; c’est qu’il n’admet donc pas qu’elle puisse être proposée. Pour lui, fangiokératome est une affection locale, liée à des troubles de la circulation, à l'as-
phyxie des extrémités, aux engelures. Nous avons déjà dit que la constatation de cette coexistence ne nous paraissait pas suffisante pour expliquer l’étiologie de l’angiokératome. D ailleurs pour nous, loin d’infirmer la théorie tuberculeuse, cette coexistence presque constante d’engelures chroniques, persistantes, ulcérées, et d’acro-asphyxie, nous paraîtrait plutôt de nature à la confirmer.
Depuis le démembrement de F ancienne scrofule, on n’est pas encore arrivé, il est vrai, à fixer la valeur exacte qu'il convient d’accorder à l’acro-asphyxie et aux engelu res. En tout cas, il est un fait certain: c’est leur constatation, qui est devenue banale, chez tous les sujets atteints de tuberculoses atypiques. Ne pourrait-on pas se demander si l’acro-asphyxie n’est pas due à une action indirecte ou à une action lente du bacille tuberculeux, à des lésions vasculaires profondes, à des phlébites atténuées, d’origine tuberculeuse !
L’avenir, les études ultérieures répondront à ces questions. Mais, à priori, la coexistence avec les engelures persistantes et avec Facro-aspliyxie n’est pas un argument qui permette d’éliminer l’hypothèse de la nature tuberculeuse de l’angiokératome.
M. Halloj :>eau a combattu la théorie tuberculeuse en se servant d’un argument clinique: la coexistence de l’angiokératome chez plusieurs membres d’une meme famille. Cette coexistence est en effet fréquente (Mibelli, Dubreuilh, Pringle, Bertarelli, Audry) si bien qu’on a voulu faire de l’angiokératome une maladie familiale et héréditaire. Il s’agirait d’une malformation congénitale, d’une dystrophie.
A priori il n y a pourtant rien d’impossible à voir plusieurs enfants d’une meme famille présenter des stigmates de tuberculose et l’esprit ne se refuse nullement à admettre que des frères et des sœurs puissent être atteints simultanément de tuberculides. Il ne s’agit d’ailleurs pas là de simples vues de l’esprit et nous allons essayer de le prouver.
Mais auparavant nous allons répondre à une objection que nous avons trouvée dans le travail récent deTrufïi sur l’angiokératome. Cet auteur ne veut pas nier que l’angiokératome puisse coexister assez fréquemment avec la tuberculose. 11 admet que chez de jeunes sujets tuberculeux ou candidats à la tuberculose le système vasculaire et particulièrement celui des extrémités, puisse être altéré. Mais à son avis, et sur ce point il serait d’accord avec Tommasoli, la tuberculose se borne à créer, par la parésie des vaisseaux des extrémités, une prédisposition à l’angiokératome. Elle n’agirait pas autrement que pourrait le faire toute autre maladie infectieuse ou toute intoxication qui, par un mécanisme quelconque, provoqueraient des troubles circulatoires.
A la première partie de l’argumentation de Truffi, nous pouvons répondre que dans les cas, à notre connaissance, où la tuberculose coexistait avec l’angiokératome il y avait plus qu’une parésie dès vaisseaux des extrémités, mais bien des lésions d’artérite et de phlébite; il ne s’agissait donc pas de lésions d’ordre mécanique, de congestions passives, mais bien de lésions actives. Quant à l assimilation de la tuberculose à n’importe quelle autre maladie infectieuse ou intoxication capable de provoquer
des troubles circulatoires, nous répondrons que l’on n’a pas encore observé F angiokératome à la suite d’autres infections ou intoxications, telles que la syphilis, par exemple, et que encore une fois, il ne s’agit pas de simples (( troubles circulatoires )) mais bien de lésions actives vasculaires très nettes.
Reprenons maintenant l’argument de M. Hallopeau, et voyons ce qu’il convient de penser de ce que nous avons proposé avec Leredde d’appeler : les tuberculides familiales.
Bibliographie.
Bazin. — Traité des affections de Ja peau, 1862.
Secheyron. — Papillome nævi verruqueux. Archives de médecine,
Dubreuilh. — Verrues télangiectasiques. Annales de la policlinique de Bordeaux, 1889.
G. Fox. — Lymphangiectasies verruqucuses. Tlie illustraled medical News, 1889.
M tbelli . — Angiokératome. Giorn. ital. delle malat. vener et délia pelle, 1889, et Atlas international des maladies rares de la peau, 1889 et 1891.
Pringle. — Brit. Journ. oj Dermat., juillet, août, septembre 1891.
Joseph. — Sur un cas d angiokératome. Berlin, klin. Wochenschr.
Aüdry et Deydier. — L angiokératome. Lyon médical, 1892. Thibierge. — L’angiokératome. Annales de dermat. et de syph., novembre 1892.
Escande. — Sur l angiokératome de Mibelli. Thèse, Toulouse,
Joseph. — Un cas d angiokératome.
juillet 1892.
Berlin. Dermat. Gesellschaft,
Tommasoli. — Sur L angiokératome. Commenlario clinico del. malat. eut., r 8 c ) 3 .
Gebert. — Un cas d’angiokératome. Berlin, dermat. Gesellschft , 17 mars 1896.
Fordyce. — Angiokératome. Journ. of cutan. and genit-urin. diseases, mars 1896.
Isaac. — Un cas cl’ angiokératome. Berlin, dermat. Gesellschaft, novembre 1897.
Leredde et Milian. — Tuberculide angiomateuse des membres inférieurs. Annales de dermat. et de syph., décembre 1898.
Leredde et FIaury. — Tuberculides angiomateuses et hypertrophiques multiples, coïncidant avec des lésions tuberculeuses des poumons et des ganglions. Société de dermat. et de syph., avril 1899.
W isnieavsei. — Contribution à la connaissance de l’angiokératome de Mibelli. Archiv f. Dermat. und Syph., 1898.
Anderson. — - Un cas d’angiokératome. Brit. Journ. oj Dermat., avril 1898.
Gaucher. — Télangiectasies verruqueuses des mains et des pieds. Soc. de dermat. et de syph., novembre 1899.
Dubreuilh. — Article: angiokératome, in Pratique dermatologique, t. I, Paris, Masson, 1900.
Truffi. — Sur L angiokératome. Giorn. Ital. del. malattie veneree e délia pelle, 1902, fasc. VI.
Leredde et Pautrier. — Un cas d’angiokératome coexistant avec du lupus pernio et de la tuberculose pulmonaire. Société de dermat. et de syph., février 1902.
Pautrier. — La nature tuberculeuse de l’angiokératome ; les tuberculides familiales. Archiv f. Dermat. und Sy oh. , 1903.