‹ Les tuberculosis cutanées atypiques (tuberculides)Chapitre 22 sur 29 · LES TUBERCULOSES CUTANÉES FAMILIALES · texte numérisé non relu

LES TUBERCULOSES CUTANÉES FAMILIALES

Nous venons de voir que pour M. Hallopeau, l’argument qui s'oppose à l’admission de langiokératome parmi les manifestations de la tuberculose, est le fait que cette affection se rencontre assez souvent chez plusieurs frères et sœurs, chez plusieurs membres d’une même famille.

il s’agirait donc d’une malformation congénitale, d’une dystrophie, d’une maladie familiale, analogue aux noevi, a la maladie de Recklingliausen. Pourtant, reconnaissant la valeur des faits signalés pai Leredde, M. Hallopeau admet que nous confondons peut-être deux affections sous le nom d’angiokératome : l une familiale, comparable aux noevi, l’autre non familiale, d origine tuberculeuse. Or il semble difficile de croire qu’une affection aussi nettement différenciée que l angiokératome, se présentant dans tous les cas avec une symptomatologie et des lésions histologiques particulières, puisse être provoquée par des causes aussi différentes. Il nous paraît plus simple d admettre que le même stigmate de tuberculose peut se rencontrer chez plusieurs enfants d’une même famille, et l’esprit ne se

refuse nullement à une pareille conception. Après avoir formulé cette hypothèse nous avons cherché à voir si elle serait confirmée par les faits et nous avons été surpris des résultats que nous avons obtenus.

Faisons remarquer tout d’abord que 1 étude des manifestations cutanées de la tuberculose est en somme toute récente et que nous devons en ignorer bien des termes. Ce n’est guère que depuis le congrès de Londres, c’est-à-dire depuis sept ans, que l’attention des dermatologistes a été attirée à ce sujet. Les documents ne commencent donc à s’amasser que depuis peu de temps. 11 est possible, il est même certain, que les travaux ultérieurs nous révéleront bien des faits que nous ignorons complètement à l’heure actuelle. Le chapitre des manifestations cutanées de la tuberculose est pour nous un chapitre qui ne fait que de s’ouvrir.

Or, parmi les faits nouveaux que l’on peut dégager et qui méritent au plus haut point d’attirer l’attention des dermatologistes, nous croyons pouvoir ranger l’existence de <x tuberculoses cutanées familiales ». Dans une communication que nous avons faite avec Leredde à la Société de Dermatologie, dans laquelle nous rapportions le cas d’angiokératome relaté plus haut, nous attirions déjà l’attention à ce sujet. Rappelons que dans cette observation nous trouvons une jeune fille atteinte de lupus pernio, d’angiokératome, et de tuberculose pulmonaire; son père a présenté lui aussi de l’an giokéra tome, il présente encore actuellement du lupus érythémateux des deux oreilles ; enfin, le frère du père est également atteint de lupus érythémateux.

Ce cas nous ayant semblé remarquable, nous cherchâmes si nous n'en trouverions pas de semblables dans la littérature dermatologique de ces dernières années.

Nous trouvâmes d’abord une observation de Weidenbammer, portant sur deux frères, dont l’aîné présentait un lupus tuberculeux, ayant débuté sous l’aspect d’un lupus érythémateux, et le jeune, un lupus érythémateux typique.

Dans un autre cas de lupus érythémateux, rapporté par Roth, la mère du malade présentait elle aussi un lupus érythémateux du nez, et une sœur, du lupus érythémateux des mains.

Dans une troisième observation, rapportée par Rona, il s’agit d’un lupus érythémateux observé chez trois sœurs. Un frère de la mère était mort de tuberculose pulmonaire. Le père, vivant, était faible, maladif, toussait et crachait. Chez une des trois sœurs, on notait, en même temps que le lupus érythémateux, une adénite tuberculeuse du cou.

Depuis ces recherches, j’ai observé deux sœurs atteintes toutes deux de lupus tuberculeux du nez, et fait plus curieux encore, dans les deux cas le lupus siégeait â la même narine, à gauche.

Récemment notre ami le Dr Chatin communiquait à Leredde le cas de deux lupiques, vues â l’hôpital Saint- Louis, qui ont trois enfants : deux sont atteints de lupus.

Mais il y a mieux encore. Leredde, ayant effectué de son côté quelques recherches nouvelles, a remarqué, d’après les travaux et les statistiques de Leloir, que le lupus tuberculeux pouvait être une maladie familiale.

Pautrier.

Sur trois cent douze observations personnelles, recueillies en huit ans, Leloir a observé onze cas dans lesquels le lupus atteignait simultanément un des parents et un des enfants, quinze cas dans lesquels deux frères, un frère ou une sœur, deux sœurs étaient atteints, soit vingt-six en tout. Comme le fait remarquer Leredde, ces cas ne s’expliquent pas par la contagion : la preuve en est que Leloir n’a pas observé de lupus coexistant chez le mari ou chez la femme. La contagion se conçoit d ailleurs difficilement pour une tuberculose aussi pauvre en bacilles que le lupus et pour une tuberculose fermée. On est donc amené à concevoir l’existence d’un terrain organique, qui fait que, chez certains sujets, la peau peut présenter héréditairement des qualités qui la rendent apte à se laisser envahir par le bacille tuberculeux, par suite de qualités anatomiques et chimiques que nous ne sommes pas encore à même de pouvoir apprécier.

Leredde a repris également l’étude, faite par Leloir, des antécédents héréditaires des malades atteints de lupus vulgaire. Dans ses trois cent douze observations, Leloir a noté cent quatre-vingt six fois l’existence de tuberculose pulmonaire dans l'entourage des lupiques. Ces cas se répartissent de la façon suivante : la tuberculose exis-

tait 47 fois chez le père, 55 fois chez la mère, 24 fois chez la sœur, 27 fois chez le frère, 9 fois chez l'oncle, 2 fois chez la tante, 3 fois chez le mari, G fois chez des cousins,

3 fois chez le patron, 10 fois chez les domestiques. Comme

le fait observer Leredde, 011 ne peut interpréter ces faits comme le fait Leloir, qui les explique parla contagion. Cette hypothèse est ruinée par ce fait que sur 186 cas la

tuberculose n’est notée que 3 fois chez le mari, jamais chez la femme d’un lupique, alors que le père, la mère, les frères et sœurs de celui-ci sont atteints dans i53 cas.

Si nous nous nous reportons à la statistique des 35 cas personnels de lupus érythémateux que nous avons publiés, nous Aboyons que la tuberculose pulmonaire probable, dans l'entourage, existait dans 26 cas. Ils se répartissent de la sorte : père 7 fois, mère 4 fois, sœurs 6 fois, frères 3 fois, oncles 4 fois, tantes 2 fois. Sur ces 26 cas nous en trouvons un seul où la femme d’un lupique a de la tuberculose. On 11e songera plus à incriminer la contagion, à propos d’une dermatose dont nous affirmons la nature tuberculeuse, mais où 1 on n’a pas encore réussi à colorer un bacille. On est donc amené à conclure que la tuberculose de l’entourage des lupiques se rattache uniquement a des conditions de terrain, et nous pouvons dire avec Leredde : « Personne ne peut soutenir que

1 hérédité de la tuberculose soit très fréquente, ni même commune, mais il paraît indéniable que certaines familles sont atteintes avec prédilection par cette maladie infectieuse, sans que la contagion explique ce triste privilège; les modalités sous lesquelles elle se développe, les formes qu elle revêt, leur évolution spéciale méritent d’être étudiées à nouveau. »

11 sera intéressant, pour les observateurs, de rechercher si 1 hérédité spéciale, les conditions physico-chimiques particulières qui font de la peau, dans certaines familles, un lieu d’élection pour la tuberculose, si cette hérédité spéciale, dis-je, n’existerait pas pour d’autres organes. Est-d possible par exemple d observer des ménin-

gîtes tuberculeuses, des adenopathies tuberculeuses: des maux de Pott, des coxalgics familiales ? Pour le moment, en restant sur notre terrain, celui du revêtement cutané, l’existence de tuberculoses cutanées familiales nous paraît établie. Nous avons la conviction que, si l'attention des dermatologistes est attirée sur cette question, de nouvelles observations ne manqueront pas de venir confirmer cette théorie.

Bibliographie.

Leredde. — Les notions nouvelles sur les tuberculoses de la peau et leurs conséquences aü point de vue de la pathologie générale de la tuberculose. VIe Congrès français de médecine. Toulouse, 1902.

Pautrter. — La nature tuberculeuse de l’angiokératome. Les lubcrculides familiales. Archiv für Dermat. und Syph., 1903. Roth. — Archiv far Dermat. und Syph, 1900, Bd LL AA eindexhammer. — Cité in Roth.

Rona. — Lupus erytharnotosus bei Geschwistern. Archiv für Dermat. und Sypli., Bd LAT, 1901.

Leloir. — Traité de la scrofulo-tuberculose de la peau.

Leredde et Pautrier. — Sur un cas d’angiokératome coexistant avec du lupus pernio et de la tuberculose pulmonaire. Société française de dermatologie, avril T 902.

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