ÉLECTRO-COAGULATION ET FULGURATION
La destruction de la tumeur au moyen de l’électro-coagulation, de la fulguration ou de l’anse diathermique mérite de retenir l’attention. C’est en effet un traitement qu’'imposent souvent au médecin des malades pusillanimes que l'intervention sanglante effraie ct que rassure la perspective d’un traitement en apparence moins offensif. |
: Si on en juge par la fréquence avec laquelle les tumeurs, même bénignes, récidivent après ablation chirurgicale lorsque l’exérèse n’a pas été étendue à une collerette de muqueuse saine, on conçoit que l’électro-coagulation, même complétée par un étincelage, ne puisse avoir que des indications limitées pour être efficace. Seules, en effet, ne semblent justiciables de cette méthode que les tumeurs villeuses bénignes — ou encore les formes dégénérées à condition que les lésions de malignité soient encore très circonscrites — de petit volume, bien pédiculées et que leur siège rend facilement accessible au contact destructeur. Toutes ces indications sont à vrai dire rarement réunies.
Voici les trois observations les plus favorables que nous puissions mettre à l’actif de la méthode :
Mme J.. (obs. 23) est traitée par la fulguration pour de petites excroissances villeuses siégeant à 6 cm. de l'anus ; la destruction paraît complète. Un an après les troubles fonctionnels ont disparu et à l'examen rectoscopique la muqueuse rectale est lisse et ne présente aucune trace de récidive, ni de cicatrice. Mais peu à peu des troubles reparaissent (ténesme, selles glaireuses) qui permettent de supposer qu'un examen local, auquel la malade se refuse, révelerait une récidive.
Dans un autre cas (obs. 14) on constate plus de dix-huit mois après la fulguration d’une tumeur villeuse siégeant à 6-7 cm., la persistance au même niveau d’un petit bourgeon dur, corné, d'apparence cicatricielle.
Enfin, M. B... (obs. 22), porteur d'une tumeur insérée à 15 em. de l’anus, est traité en février 1925 par trois séances de fulguration ; quelques mois après on ne trouve plus aucune lésion sur la muqueuse dont l’aspect est normal. Maïs en mars 1926 on constate au niveau du siège de la tumeur primitive un placard saillant et infiltré, suivi six mois
après d’une métastase ganglionnaire à type d’épithélioma cylindrique.
De ces trois observations on peut conclure que la fulguration permet une guérison relative, mais n’assure pas avec la même
régularité que le traitement chirurgical une suppression complète des végétations. Il est très vraisemblable que cette méthode, avec laquelle il est difficile de préciser comme avec le tranchant du bistouri l'étendue de la destruction ou de la résection, risque de n’atteindre qu’incomplètement le pédicule de la tumeur, ou de laisser échapper, à la périphérie des végétations, des fragments villeux, certes très circonscrits, mais suffisants pour engendrer une récidive.
Lorsque la tumeur présente un certain volume, sa destruction ne peut être assurée en une fois et nécessite des fractionnements successifs. Souvent alors, on constate qu’elle se reconstitue en partie entre chaque séance. Par ailleurs, nous n’avons jamais constaté qu'il fut possible, par ce moyen, de nécroser la tumeur dans sa totalité ; on obtient un abrasement des villosités, un effacement du corps même de la tumeur, mais il existe toujours à la base un placard induré, dont la consistance semble même s’accentuer au cours du traitement. Cependant le volume des végétations est réduit dans de fortes proportions, et peut-être est-ce à ce résultat qu’il faut attribuer la longue évolution de deux de nos malades qui ont été traités de la sorte depuis deux et trois ans (obs. 24 et 25).
Il est cependant remarquable de constater dans ces cas que, sous l’influence du traitement, la formule histologique de la tumeur semble se modifier. Dans l’observation 22, résumée plus haut, le placard induré reconstitué un an après la fulguration montre des figures indéniables d'évolution maligne, et la métastase lymphatique, l’image d’un épithélioma cylindrique, alors que les biopsies de la tumeur primitive offraient les figures de villosités bénignes. Le fait ést aussi net dans notre observation 24 : avant l’électrothérapie, les signes de dégénérescence se limitaient à certaines fractions du revêtement épithélial et étaient encore discrets. Après plusieurs séances de fulguration les prélèvements pratiqués sur le moignon tumoral révélaient des figures careinomateuses tout à fait anarchiques. Enfin une métastase, qui se produisit sur la paroi rectale en face de la tumeur primitive, présentait le type histologique d’un épithélioma cylindrique glandulaire sans la moindre trace de structure villeuse.
On peut done se demander si la fulguration, en même temps qu’elle fractionne la tumeur, ne donne pas un coup de fouet à
l’évolution maligne, Cette hypothèse est rendue très vraisemblable quand on se rappelle les extensions rapides ou les métastases qui succèdent souvent aux prélèvements biopsiques — cependant beaucoup moins traumatisants — opérés sur certains sarcomes. Et cette constatation ne devrait-elle pas être étendue aux tumeurs villeuses bénignes ? La fulguration, surtout lorsqu'on est amené à en multiplier les séances, ne favoriserait-elle pas la dégénérescence maligne ? Nous ne sommes pas éloignés de le croire.
Nous n’insisterons pas ici sur l’application de la fulguration aux tumeurs haut situées ou difficilement accessibles au traitement. Dans ces cas la cautérisation aboutit à une perte de substance trop étendue ou risque d’être obtenue d’une façon aveugle, surtout lorsqu'on est obligé de pratiquer l’étincelage au travers du tube rectoscopique. On s’expose ainsi à des accidents parfois graves, ulcérations de la muqueuse saine et surtout hémorragies abondantes, dont la méthode, même correctement appliquée, ne met d’ailleurs pas à l’abri.