LE CHOIX DE LA NARCOSE
La discussion des avantages respectifs de l’anesthésie générale et de la rachianesthésie, se pose, à notre avis, dans des conditions très particulières toutes les fois que la tumeur est justiciable d’une ablation par les voies naturelles. En effet, il est de toute nécessité, lorsqu'on opère dans ces conditions, d’obtenir un relâchement total du sphincter et des releveurs si l’on désire avoir une voie d’abord suffisante. Or l’anesthésie générale ne réalise qu’un relâchement très relatif, qui ne permet qu’une distension moyenne de l’orifice anal. Il en résulte qu'avec ce mode d’anesthésie les tumeurs un peu haut situées deviennent inaccessibles. Au contraire avec la rachianesthésie on peut obtenir, grâce à une atonie sphinctérienne complète, une dilatation anale maxima, qui permet ainsi d'aborder les tumeurs élevées, siégeant jusqu’à 12 et 14 cm.
C’est dire que dans le premier cas l’ablation par les voies naturelles, opération bénigne et peu choquante, devra, pour des considérations indépendantes de la nature même de la tumeur, céder le pas à une intervention beaucoup plus grave, amputation ou résection rectale, de pronostic fonctionnel et vital beaucoup plus réservé.
Autrement dit le problème se pose de la façon suivante : ou bien faire bénéficier le malade d’une intervention minima, en s’exposant aux incidents — relativement rares — de la rachianesthésie ; ou bien réduire les risques de l’anesthésie en ayant recours au chloroforme ou à l’éther, aux dépens de la gravité de l'acte opératoire. Rachi-anesthésie ou résection rectale, telle est l’alternative,
Il nous semble que dans la plupart des cas, la gravité immédiate d’une amputation ou d’une résection rectales vis-à-vis des risques problématiques de l’anesthésie rachidienne, doive faire pencher la balance en faveur de cette dernière solution. Tel est l’avis du Professeur Lecène, qui cependant rejette systématiquement ce mode d’insensibilisation toutes les fois où la narcose offre les mêmes commodités opératoires, mais fait exception à cette règle en ce qui concerne les tumeurs villeuses.
Le siège de ces tumeurs les rend d’ailleurs vraisemblablement justiciables d’une technique qui met presque complètement à l’abri des accidents de la rachi-anesthésie telle qu’elle est pratiquée d'habitude, Il s’agit de l’emploi d’une solution concentrée à 50 % de cocaïne dont on injecte une ou deux gouttes dans les espaces sous-arachnoïdiens. Ce procédé, préconisé par notre Maître, M. Ravaut, et connu sous le nom de la « goutte lourde », permet de limiter l’anesthésie aux groupes des nerfs de la queue de cheval. Entre les mains de son promoteur, cette méthode s’est montrée absolument inoffensive dans plusieurs centaines de cas ; aussi serait-il bon de préciser si l’anesthésie ainsi obtenue remonte suffisamment haut pour permettre l’ablation de tumeurs de l’ampoule rectale.
De toute façon on rejettera l’anesthésie locale. Klle"ne permet ni un relâchement sphinctérien suffisant, ni une bonne insensibilisation de la base de la tumeur — nécessaire lorsque celle-ci est voisine du canal anal — et expose presque toujours à une intervention douloureuse et incomplète. L'observation 23 en est un exemple typique : la malade n'ayant admis que l’anesthésie locale, on dut se borner à une simple section du pédicule de la tumeur qui récidiva huit mois après.