‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Prise de Conslantinople et défections grecques. — Rôle des latins de Galata. — Mahomed II législateur. — Politique pélrie de sang. — La loi du fratricide. — Il s'entoure d'esclaves chrétiens. — La « Cueillette ». — L'Etat était gouverné par des esclaves. — La thèse du pacha. — La raison des précautions de ce sultan. — Son pouvoir est absolu, mais non indéfini. — Lefetva du Gheikh-Ul-lslam.

On sait de quelle façon, le flot ottoman, d'abord imperceptible ruisseau, s'accrut rapidement d'affluents seljoukides et d'éléments étrangers à la race, mais systématiquement convertis à Tislamisme de gré ou de force : Grecs, Lazes et Armé-

niens. Jamais conquêtes ne furent plus soudaines, plus méthodiques, ni concertées plus mystérieusement. Non seulement elles furent une surprise pour les peuples de l'Asie Mineure, mais pour ceux des Balkans qui, jusqu'à la bataille de Cossova, ne se doutèrent point du danger turc. Et lorsque ces derniers s'aperçurent de son existence, il n'était plus temps (i).

En i33o, régnaient en Anatolie une dizaine de dynasties turques héritières de l'Empire seljoukide qui avait occupé les cantons les mieux appropriés aux goûts nomades de ses habitants. Un long séjour au contact des civilisations chrétiennes et persanes eu avait adouci les mœurs. Tout ce que l' Anatolie contient de monuments islamiques appartient à cette époque relativement heureuse. La dernière venue de ces dynasties, la plus humble, puisqu'elle ne possédait que la Bithynie et la Mysie, s'emparait tout à coup de la Thrace, de la Bulgarie et de la Serbie alors puissante. Elle englobait dans ses possessions

1. On pourrait mettre en question si la vaillance des milices a plus servi aux turcs que leur peu de scrupule à violer les traités en temps de paix. C'est eu violation de la loi jurée qu'ils s'emparèrent de Dimoticlia, de Rhodosto et même d'Andrinople.

les sultanats de Kermian et de Hamit. Un ou deux sultans énergiques, guidés par un vizir génial, Kara Halil Djendéréli et stimulés par les exhortations des confréries religieuses, avaient préparé ce vaste mouvement. Il se déclancha avec Osman h^, tils du chef de bande Ertogroul et vassal du sultanat de Konia, qui se déclarait indépendant en l'année i3oo. Orkhan, son fils et Mourad son petit-fils, s'annexaient la riche Bythinie, aux sources abondantes, avec Brousse pour capitale (i). Encore une fois, les Turcs s'approchaient de la mer ; mais cette fois-ci elle ne devait plus être un obstacle à leurs entreprises. Un beau jour, une poignée de janissaires la traversaient par des moyens de fortune et le courant les jetait sur la côte de Gallipoli, dont ils s'emparaient. La prise de Salonique sur les Vénitiens suivait de près. Bientôt après, une autre armée d'invasion écrasait à Cossova une coalition balkanique. Mourad y trouvait la mort, mais la domination turque s'établissait définitivement dans la presqu'île des Balkans, avec Andrinople pour capitale. Toute résistance fut par la suite brisée par ce torrent qui submergea les natio- I. La ville de Brousse devint turque en iSi^.

nalitcs serbes, bulgares, grecques, albanaises et franques. Pour résumer les principales péripéties de ce drame, dont les conséquences auront influé si puissamment sur les destinées de l'Europe, rappelons que c'est en iSSj que l'armée d'Orkhan débarquait à Gallipoli, que les Serbes succombaient en 1887 à Gossova, la Bulgarie en iSgS. Gonstantinople succombait enfin, en i453, sous les coups de Mahomed II, septième sultan de la dynastie.

A vrai dire, cette prise dont slUustra son règne n'ajouta aucune force réelle à l'Empire. Depuis longtemps Gonstantinople était bloquée par les annexions turques. Bayazid, l'adversaire de Timur-Leng, s'était rendu maître du Bosphore où il bâtissait, entre autres châteaux, celui d'Anadol- Hissar sur la côte d'Asie. Sans l'invasion des Mongols, cette ville aurait capitulé cinquante ans plus tôt. Un moment on put croire que la poussée des barbares était brisée. Ge fut pendant la guerre civile qui mit aux prises les fils de Bayazid ; mais l'entente entre chrétiens ne put jamais s'établir pour concerter le mouvement ollensif qui eût conjuré le péril. De sorte que malgré la défaite d'Angora, et l'état d'anarchie

OÙ était tombé le sultanat d'Osman, l'énergie de Mahomed I^f, surmontant les obstacles, regagnait le terrain perdu. Pour empêcher que la ville fût ravitaillée par les Génois, Mahomed II construisait une autre forteresse qu'il situait en face du château de Bayazid, à l'endroit le plus resserré du Bosphore. Avec Gallipoli comme base navale, les Turcs s'assuraient la maîtrise de toutes les avenues qui conduisent à la ville (i).

Après des pourparlers hypocrites, qui rappellent la fable du Loup et de VAgneaii,\e sultan arrivait devant les remparts au commencement de l'année i453. Sans doute, son armée était nombreuse, mais il est permis de penser qu'elle a été démesurément grossie par les témoins du siège qui mêlent la légende à la vérité. Elle couvrait de ses pavillons l'espace compris entre la Marmara et les collines qui dominent la Corne d'Or, à l'endroit où, sous la forêt de cyprès, se pressent depuis le siège les pierres tombales d'un cimetière turc. Il dressait ses monstrueuses bouches à feu devant les portes d'Andrinople et

I. « A Scutari, il V avait des turcs qui {^ardaient le passage et recevaient l'argent du tribut qu'il fallait bailler pour passer ». Bcrtrandon de la Broquière. Voyagea d'Outre-Mer.

de Saint-Romain. Une flotte, remontant le courant, ancrait devant Béchik-Tach malgré les efforts des génois. Le noyau de la résistance était formé par ces derniers qui formaient la colonie franque de Galala et dont les ressources dépassaient de beaucoup celle des Grecs, alors fort appauvris. A vrai dire, Constantinople n'était plus à cette époque qu'une annexe de ce faubourg. C'était le podestat Jnstiniani qui, en réalité, présidait aux événements. Le Basilleus Constantin Dragacès le savait si bien qu'il lui abandonnait la défense de la plus grande partie des remparts. La population de Constantinople était alors fort diminuée. Les caisses étaient sans argent, les monastères encore remplis de moines. Bertrandon de la Brocquière, qui visita cette ville une vingtaine d'années avant le siège, écrit : « Qu'elle avait plus de vuydes que de plainet que les places étaient jonchées de ruines. » De son ancienne richesse, elle n'avait conservé que l'incomparable beauté de ses églises, élincelante de l'or des mosaïques, mais depuis longtemps dépouillées des trésors que la piété des générations précédentes y avaient accumulées . C'est à peine si le nombre des défenseurs se montait à

neuf mille hommes. Mais telle était leur ardeur que ni le tonnerre de l'artillerie turque, ni ses boulets de pierre, dont le poids éventrait les tours et pulvérisait la pierre des murailles, ne parvint à les intimider. A ces engins formidables, ils ne pouvaient opposer cependant que quelques bouches à feu de petit calibre et la flèche des archers. Endormie dans ses traditions millénaires Byzance en était restée aux procédés de l'antiquité. Le malheur est qu'elle avait laissé se perdre le secret de son feu liquide grâce auquel elle avait plus d'une fois repoussé victorieusement les flottes ennemies. Aussi est-ce dans une intervention latine, basée sur la réunion des deux églises, que Jean Paléologue avait fondé tout son espoir. C'est dans ce but qu'il s'était rendu en 1487 au concile de Florence, accompagné d'un nombreux clergé pour signer le pacte de conciliation. Mais le peuple grec ne voulut point entendre parler d'union . La confiance des derniers défenseurs de Conslantinople n'était plus soutenue que par le sentiment de sécurité qu'imposait l'aspect formidable que présente du côté de la Thrace le triple étage de remparts dont la construction remontait à l'empereur Théodose. Du côté de la

Marmara aucune surprise n'était à redouter, tant les tours qui dominent la mer sont élevées et si nombreux sont les écueils sur lesquels les vagues viennent se briser en écume blanche. Une chaîne tendue d'une rive à l'autre, et maintenue à flots par des billots de bois, fermait à l'ennemi l'entrée de la Corne d'Or. De curieux débris de celte chaîne sont conservés dans l'église de Sainte-Irène, qui était l'arsenal du sérail, avec d'autres souvenirs du siège. Mais on sait que les Turcs firent transporter une partie de leurs vaisseaux en utilisant le lit des ravins qui se creusent autour de la colline de Péra. Les Turcs racontent que, dans son impatience de posséder la ville, le sultan courait d'une colline à l'autre pour la contempler sous tous ses aspects. Sur le plateau d' Ok-Meïdan, alors occupé par Zaganospacha, longuement il s'arrêta. De ce point, il découvrait la partie de la ville penchée sur le golfe avec ses maisons en amphithéâtre, ses monuments entremêlés de bouquets de cyprès et les murs de Théophile où, d'espace en espace, se dressaient les tours crénelées. Au delà du ravin, par où ses galères avaient été traînées sur des planches suifécs, à gauche, apparaissait

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Galata, la cité latine, avec son donjon massif où flottaient les couleurs de Gènes. Après avoir contemplé ce spectacle en silence, il descendit de cheval et fit sa prière, la face tournée vers la basilique de Sainte-Sophie.

11 est certain que le courage des guerriers chrétiens ne trouva point d'imitateurs parmi les archontes qui se pressaient encore autour du loyal Constantin Dragacès. Ceux d'Asie Mineure ne leur avaient donné que trop souvent l'exemple des défections. D'indéniables cas de trahison se produisirent même à Constantinople. On voit encore des familles grecques jouir de certains monopoles comme la pêche dans le Bosphore et qui ne sont que la récompense des services que leurs ancêtres ont rendus aux Turcs pendant le siège. Le sultan cédait les pêcheries aux Grecs pour se concilier leurs sympathies aux dépens des Génois qui en détenaient le monopole. Le siège durait depuis deux mois lorsque, dans la matinée du 39 mai, la ville fut emportée d'assaut. On raconte qu'une masse de janissaires aurait pénétré par une porte dérobée qui s'ouvrait à proximité de la Kerko-porta, que par négligence on avait omis de fermer, et qu'ils enve-

loppèrentles défenseurs des portes d' And rinople et de Saint-Romain. Les chroniqueurs racontent que le Basilleus périt dans la mêlée en combattant, alors qu'une version turque prétend qu'il aurait été tué tandis qu'il traversait la place de Véfa pour gagner le port. Quoiqu'il en soit, une tradition montre dans un enclos de ce quartier un tertre herbeux sur lequel s'étendent les branches d'un arbuste et qui serait sa tombe. A l'angle opposé, un autre tertre, entouré d'une grille de bois peinte en vert, indique l'endroit où est inhumé le janissaire qui aurait ôté la vie au dernier successeur de Constantin.

La ville paya cruellement sa résistance. Elle fut mise à sac, et le sang coula sur le pavé des églises où la population s'était réfugiée. Pour rassurer ce qui restait d'habitants, le troisième jour, des crieurs publics parcoururent les rues désertes pour annoncer que le sultan leur accordait une capitulation. Puis, suivant la coutume établie, il les chassait de leurs habitations et les reléguait dans les parties basses de la ville. Peu après, il faisait venir de nombreux contingents turcs qu'il établissait dans les principaux quartiers et autour du vaste port. Non moins favori-

sée, une colonie arménienne était autorisée à se loger dans les endroits qui correspondaient aux portes extérieures. En remplacement du Patriarche qui venait de mourir, il faisait nommer un de ses partisans, l'évêque Gennadius, ennemi des latins.

Il s'empressait de donner à la nouvelle capitale son cachet turc par le minaret qu'il construisait à Sainte-Sophie, par la construction d'une mosquée aux Saints- Apôtres, et de nombreux médressés. On lui doit le bazar qui subsiste encore, des hans, massives constructions où se réfugiait le commerce local. Il s'emparait des églises dont il faisait badigeonner les fresques et les mosaïques. Il quittait le palais des Paléologues pour se loger à la pointe de Saint-Dimitri, aujourd'hui Top- Gapou, dans un vaste sérail tout en pavillons détachés, entrecoupés de cours et de jardins qu'il appropriait à ses mœurs et à ses desseins. Une muraille crénelée et garnie de tours l'isolait delà ville.

Bientôt après, par la conquête de la Morée et de la Bosnie, la péninsule des Balkans tombait entièrement en son pouvoir. De ce côté, l'Empire atteignait ses limites définitives. Il enlevait enfin

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Konia à la dynastie des Karaman. Quoique la Turquie n'eut pas encore atteint son apogée, elle ne sera cependant jamais plus formidable, plus crainte. Ayant Gonstantinople pour capitale elle n'attend plus qu'un législateur. C'est là qu'elle s'organisa administrativement. Jusqu'à ce moment, la Turquie n'avait été qu'une armée en campagne, ou plutôt la horde primitive, démesurément grossie par le troupeau d'esclaves qu'elle traînait à sa suite. Celui qu'on appellera désormais le Conquérant mettra dans l'accomplissement de cette tâche l'implacable réalisme qui caractérise sa race.

Les historiens ne semblent pas avoir donné aux institutions de Mahomed II, ni à celles de ses successeurs, l'importance qu'elles méritent. Non seulement elles portent en elles le fidèle reflet de la mentalité de ce temps-là, mais l'empreinte que la Turquie en a gardée est si profonde que rienn'a pul'effacer. EUea évolué autour sans jamais s'en écarter. Dans son Kanoun nameh Mahomed II s'attache d'abord à coordonner les principes de la législation musulmane en matière judiciaire. Puis il établit les règles qui présideront à l'organisation de la maison impé-

riale. Gomme il ramène tout à sa personne, l'article cérémonial y est longuement développé: il linira même par tout absorber, à mesure que s'affirmera l'autocratie. Mais le point qui attire tout particulièrement l'attention dans ce premier monument législatif de cette nation, c'est le soin qu'il y prend d'empêcher tout établissement d'une caste nobiliaire. A cet égard, il avait déjà pris ses précautions en éloignant systématiquement des affaires les descendants des compagnons d'Osman, qui furent les ouvriers de la première heure. Il relégua dans des fiefs, qui dépendaient de sa volonté, les Evrenos, les Mikhal bey, les Abdurrahman, issus de noblesse byzantine convertis à l'islamisme. Il détruisit jusqu'à la racine les derniers membres des maisons régnantes de Constantinople et de Trébizonde ; il extermina les princes des pays balkaniques qui lui tombèrent sous la main. C'est à cette politique pétrie de sang qu'est due la déconcertante loi du fratricide qu'il édicta dans le but de prévenir toute compétition pouvant mettre en danger la dynastie. Les fils des sultanes, mariées à des dignitaires de leur choix, n'étaient point à l'abri des suspicions du sérail, car, jusqu'à la

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guerre de Grimée, on les mettra à mort dès leur naissance, afin de supprimer tout ce qui pourrait compromettre le repos du monde et Vordre de succession au trône impérial.

Ces atroces dispositions, illescomplélapar des mesures non moins bizarres.

La principale originalité des conquêtes turques, c'est qu'elles ont été réalisées avec le sang des nations asservies et grâce à l'incomparable organisation du corps des janissaires composés uniquement de chrétiens. En vertu de la loi du Devchurmé (cueillette), qui datait d'Orkhan P', toute famille chrétienne en pays annexé était tenue de fournir au sultan un enfant mâle sur trois qu'elle possédait. Le système, perfectionné d'année en année, atteignait son complet développement sous Bayazit IL A Andrinople, ces jeunes garçons, vêtus d'une tunique de drap et d'un bonnet de derviche mevlevi étaient présentés au grand vizir qui les envoyait dans un collège oii, sous la conduite d'eunuques blancs, ils étaient instruits dans les principes de la religion musulmane et dans le métier des armes. A Gonslantinople, le Conquérant décida que les plus beaux seraient envoyés au sérail où ils

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recevraient une instruction qui les rendrait aptes à remplir les offices du palais et celles de radminislration de l'État. Ces deux fonctions se confondaient, en dépit de la distinction établie par le protocole qui les classait en charges de la cour, munassib-i-Hass et en munassib-i-Ammé,en emplois d'administration publique. De sorte que le sultan gouvernait l'Etat par des esclaves, élevés pour ainsi dire sous ses yeux et il disposait à son gré de leurs biens et de leur vie. Comme un Vénitien demandait à un pacha pourquoi le sultan se servait d'enfants chrétiens au lieu de Turcs, ce dernier répondit : « que les hommes reconnaissent plutôt les bienfaits de leurs ennemis que ceux de leurs amis. Aussi, ces enfants élevés dans les charges ont une plus grande obligation au prince que s'ils étaient enfants des Turcs, parce qu'ils croiraient que leurs parents ont aidé à leur fortune. » Telle était son impatience à se défaire de ses serviteurs, qu'il faisait décapiter les descendants du fameux Djendéréli, le créateur du corps des janissaires, sous un prétexte quelconque, et il le remplaçait par un esclave grec qui avait été élevé dans son sérail d'Andrinople. C'est par une

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conséquence de ce même principe que les sultans se croyaient en droit de confisquer les biens des fonctionnaires qu'ils mettaient à mort ou qui encouraient leur disgrâce.

Telle était, résumée en quelques mots, l'organisation du Sérail et par suite celle de cet Empire qui s'incarna dans la personne du sultan, parce que conquis par le sabre, et qu'il gouverna en seigneur qui fait fructifier un domaine. Ses esclaves administraient les sujets égaux entre eux qu'étaient les musulmans, sous l'autorité absolue du grand vizir, qui n'était que le premier parmi les serviteurs de sa maison. C'est à lui qu'il confiera le sceau de l'autorité administrative et judiciaire, avec droit de vie et de mort. A sa droite, se tenait le Cazi asker qui assistait au divan pour l'éclairer de sa science juridique. Il n'y avait point d'inégalité marquée dans le peuple, point d'aristocratie, mais de hauts dignitaires. D'ailleurs, chaque classe de la société musulmane avait eu sa part de butin. Les guerriers avaient reçu en récompense des terres et les biens conquis sur l'infidèle (i).

I. Ces terres avaient été converties en timars ou fiefs militaires. Les fondataires devaient fournir au sultan un cavalier pour 3ooo aspres de revenu.

Ceux des villes, transplantés par ordre, bénéficiaient de nombreux privilèges. La plupart des territoires, transformés en biens inaliénables ou wakf, étaient attribués aux mosquées, et le corps des ulémas, gardiens naturels de la religion, en avait la jouissance. Comme l'aumône est un devoir pour tous, les pauvres n'avaient point été oubliés dans la distribution des biens, et c'est pour eux qu'avaient été instituées les cuisines publiques connues sous le nom (Vimarets. Au bas de cette organisation, à une distance immense, les rayas ou peuples soumis, spoliés, esclaves chez eux, vivaient d'une vie conditionnelle. Méprisés et insultés, ils portaient tout le poids du régime.

Une autre conséquence de cet état de choses fut que les sultans renoncèrent au mariage qui pourtant engage peu le musulman. Les sultans décidèrent de perpétuer leur race au moyen d'esclaves achetés au dehors. Ils ne recoururent à ce moyen que pour mieux compléter leur isolement. De sorte que le souverain lui-même était fils d'une esclave. Cet usage ne s'établit, il est vrai, qu'à partir du xvi« siècle, mais il se trouve en germe dans les institutions de Mahomed. Jus-

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qu'à son avènement, les sultans s'étaient mariés à des filles de princes ou de cheikhs puissants, telle la fille d'Edébali qui épousa Osman ^^ Orkhan s'était successivement marié à une fille de Gantacuzène et à la princesse turcomane Beïalou hatoum « qui commandait aux hommes de Nicée », suivant l'expression d'Ibn Battuta. Après avoir rendu hommage à la générosité de son hospitalité, le voyageur arabe raconte qu'elle lui offrit la veille de son départ un festin qu'elle présida en personne. Il fut donc un temps où les Turques se montraient sans voiles, où les parentes des sultans recevaient la visite des hommes (i). Les destinées du harem ont suivi celles de l'Empire. D'abord modeste auxv" siècle, il se développa au temps de Souléiman qui l'organisa ; il atteignit des proportions extraordinaires avec le voluptueux Mourad pf qui, le premier, parqua cent cinquante beautés dans le gynécée de Top-Gapou. Celui d'Ab-dul-Hamid en comptait plusieurs centaines ; mais ce n'étaient plus des chrétiennes arrachées à leurs

I. On voit dans les raéraou-es du baron de Tott que les talarcs de Crimée, restés à l'écart des influences étrangères, avaient conservé ces mœurs familiales.

familles ou capturées sur mer. De vraies fabriques d'odalisques fonctiounent encore dans les colonies tcherkesses d'AdaBazar et d'Azizié en Anatolie. Les eunuques viennent du Kordofan, des bords du Tchad et de Victoria Nianza.

Quelle était donc la raison d'une organisation aussi extraordinaire ? Pourquoi cette méfiance à l'égard de la nation turque et qui n'épargnait même pas les milices consacrées par la bénédiction de Hadji Bektach, dont l'esprit d'énergie avait si puissamment contribué à la grandeur de la dynastie? Sans doute, on peut y voir l'exagération d'un principe qui avait cours alors et d'après lequel le monarque devait éviter de chercher son point d'appui sur un corps de mercenaires qui serait composé d'hommes appartenant à une même race ; mais on y peut voir aussi le germe d'une idée ambitieuse. Pensant que les services qu'il venait de rendre à l'Islam lui conféraient des droits illimités, il vise au khalifat, et non sans raison. Il médite de ravir cette dignité, la plus haute, puisqu'elle confère à celui qui en est revêtu, le pouvoir suprême sur le monde musulman, aux méprisables khalifes d'Egypte, qui se laissaient tyranniser par

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leurs esclaves tcherkessesettiirkmenes.il savait que ces faits avaient eu de fâcheux précédents et que des mercenaires de race turque s'étaient non moins insolemment joués des khalifes de Bagdad. Or, cet état de choses soulevait un grave problème doctrinal, car le khalife doit être indépendant dans sa personne et à l'abri de toute influence extérieure. Ainsi l'ordonne la loi du Chériat, qui voit en lui l'unique dépositaire de la puissance publique, qu'il représente en sa qualité de successeur du prophète, d'Emirel-Muménim. Le khalife doit être fort par luimême et sa force doit rayonner au loin. Sa tâche consiste à faire la guerre à l'infidèle, à défendre les terres d'Islam ou en reculer les bornes si les circonstances le permettent. Le devoir des fidèles consiste à lui témoigner le plus profond respect et à exécuter aveuglément ses ordres.

Mahomed II possède bien l'un des éléments requis pour exercer dignement le khalifat. La conquête de Gonstanlinople, prévue par le prophète, lui a conféré des mérites particuliers et d'abord le tilre de Ghazi, que les européens traduisent complaisamm( iit par le mot victorieux, mais qui signifie destructeur d infidèles.

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Il tient à prouver au monde arabe, à qui aurait répugné l'idée d'un khalife turc, qu'il était en mesure de faire respecter cette haute fonction en sa personne. Aussi toute mesure lui paraîtra bonne qui mettra sa personne et sa dynastie à l'abri de semblables éventualités. Il serait vraisemblablement arrivé à ses fins si la mort n'avait entravé ses desseins.

C'est à Sélim P^ qu'était réservé la gloire de réaliser, par le Khalifat, l'unité islamique en annexant la Syrie à l'Egypte. Ce fut un événement sans précédent que celui où l'on vit le descendant du vassal d'un prince seljouki établir sa domination à la fois sur la ville des khalifes et sur le trône des Césars, réunissant sous son sceptre les deux grandes dominations du monde oriental. On juge de quel prestige la dynastie s'en trouva rehaussée. A partir du jour où les sanctuaires sunnites mêleront le nom des khalifes de Constanlinople à leurs prières, il n'y aura plus d'autre volonté agissante que la leur. Il arrivera même que la force organisée dont ils disposeront contribuera à exalter leur pouvoir absolutiste, et c'est là que se révèle l'efficacité de la législation spéciale de Maho-

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med II. Le protocole leur décernera les litres de Padlschah (ij, de Hiinkiar{i), d'Emir-el-Miiménim (3), de Halifet Penahi{^),ée, ZillOiillah{5). On les appellera aussi les Bienfaiteurs, les Dispensateurs des joies et des peines. Ce qui a ajouté à leur prestige, c'est qu'ils étaient les seuls à posséder un nom et des droits héréditaires, si bien que l'Empire turc est devenu celui des Osmanlis. Cette appellation, qui englobe la variété des éléments qui le composent, indique à merveille l'espèce d'asservissement à la dynastie qui les a plies sous son joug. Nul peuple au monde n'a donné à ses chefs des marques aussi complètes de soumission. Sous la double influence de la religion et du prestige des armes acquis par les rejetons d'Osman, le Turc a abdiqué entre leurs mains toute conscience, toute volonté, au point que l'instinct de l'obéissance prime chez lui tous les autrec. Livré à lui-même, il est inerte, pacifique, sans caractère tranché. Il n'est ni bon ni méchant, quoi qu'on dise, et il n'est brave que par ordre.

I. Roi. — 2. Veiseur de sang. — 3. Commandeur des croyants. — 4- Kefuge du Khalifat. — 5. Ombre de Dieu.

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Ne s'est-il pas comparé lui-même à de Targile que le sultan pétrit comme il veut, en fait des vases et des pots qu'il peut casser comme il lui plaît.

L'absolutisme des sultans ne connaissait d'autre barrière que la religion, qui esl à la base de tout le système. Malgré leurs précautions, ils n'ont pu cependant se soustraire complètement aux disgrâces qui atteignirent les khalifes arabes, car rien ne peut prévaloir contre la volonté divine exprimée par le Chériat. Armés d'un feiva, les janissaires se sont plus d'une lois arrogé le droit de les déposer. Aussitôt qu'une accusation d'impiété était portée contre eux, la sanction religieuse intervenait, formulée par le Scheikh-ul- Islam, et le bras séculier les châliait aussitôt sans respect pour leur rang suprême. Le pouvoir des sultans est absolu, mais non indéfini. De sorte que si l'Islam favorise l'exercice de l'autocratie, il n'en réprime pas moins les excès dont elle peut se rendre coupable ; mais ces excès, au point de vue de la doctrine, sont de nature spéciale et ne sauraient être jugés d'après les règles de la morale occidentale, car l'énergie dans le mal dont ont fait preuve

les Sélim et les Mourad, ont toujours laissé le peuple profondément indifférent, alors que les réformes extérieures de Mahmoud II excitaient au plus haut point son indignation.

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